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    De quoi s’agit-il dans ce double livre : Ader- Lévy-Leblond ? De physique en cent ans d’existence : de Clément Ader physicien pratique, inventeur d’avions à Jean-Marc  Lévy-Leblond,  physicien théorique et éditeur scientifique  

     

     

    Il s’agit de montrer que l’histoire des sciences est en partie « fabulée » par manque de formation scientifique des commentateurs historiens ou philosophes et par manque d’informations   internes à la vie des labos. Un auteur  tel John Waller   échappe à ce reproche.  Son ouvrage: « Fabulous Science : Facts and Fictions in the History of  Discovery » (Oxford U. Press 2002) mérite d’être lu. 

    Je cherche, à l’encontre des logiques traditionnelles de respect excessif ou d’ essais qui  s’appuient sur des sources  de seconde ou troisième main  à propos de « faits » reconstruits encadrant  l’héroïsation contemporaine, à mener des études de cas, des monographies d’inventions, des biographies. C’est pourquoi je propose  l’étude   du travail de deux physiciens ;  l’un savant praticien, l’autre physicien théoricien,  réunis pour montrer qu’on ne peut définir a priori la science, qu’elle évolue trop vite sur un siècle à travers des contenus imprévisibles, qu’on ne peut voir ou non consacrés que 20 ans après. Ce n’est qu’après un temps long  que telle invention était  perçue science ou non (applications pratiques, vérifications et contrôle par les pairs). Mais alors, qu’est la physique sur un siècle ? Quel sont ses domaines de prédilection, ses démarches s’il n’y pas continuité, pas de frontières définissables a priori ? Il faut aller voir la vie quotidienne du laboratoire. C’est ce qu’on proposera au lecteur sur les deux cas ci-dessous. Cela justifiera en partie le « trou noir » de la physique française entre 1930 à 1960, le retour de chercheurs reconnus depuis 1970 et le regain, à cette date de l’école française de physique et de mathématique.  On expliquera aussi que la physique théorique, puissante de son succès  avec l’atome ou les quanta (la bombe H ) ait « oublié » ou ait manqué la cellule, la molécule laissées aux biologistes et aux chimistes, ou  encore l’ADN aux mathématiciens généticiens  médecins. Et qu’elle se soit réfugiée dans l’espace (missiles, fusées et autres instruments de proximités avec le militaire, voisinage qui ne la quitte plus depuis 1945 ; de là, ses recherches sur le Big Bang et l’« Univers »). Si la question de l’histoire agitée de la physique ne peut être posée dans l’enseignement supérieur (Prépas, grandes Ecoles qui l’occultent), si son essor dans les deux grands siècles les plus guerriers (19è et 20è)  ne peut être évoqué, alors l’esprit critique en  pâtira ; ainsi parlent  nos deux physiciens. Pourquoi le légendaire se fortifie, à ce point? La sociologie concrète empirique « à l‘anglaise »(W. James), luttant à armes  inégales  contre la sociologie spéculative  dévoile une science pas neutre, ni désintéressée, aux acteurs vraiment peu  supérieurs mais hommes avec leurs fautes, leur ego autoritaire. Nous proposons des Sciences sans légendes, sans héros, sans « Raisons nobles » autres que des constats susceptibles de vérifications à partir des cas sur lesquels nous avons des informations directes (par ex. pour Ader, parenté familiale et archives privées, ou entretiens avec Lévy-Leblond).  « A double science » est la réunion de la théorie et de la pratique ;Ader et Lévy-Leblond font les deux» 

     

    Si je fais des analyses croisées d’œuvres, des commentaires d’auteurs, c’est pour sortir de l’unicité et du singulier  d’auteur : un homme, un thème, une carrière, caractéristiques du livre académique, et c’est  pour mélanger des genres ! Marcher, aller à contre-sciences est à la fois le renversement d’une tendance et une métaphore tout autant qu’un jeu de mots, homologue à celui du livre de Lévy-Leblond « Impasciences » ici étudié. Les termes contre-histoire ou anti-philosophie ne sont pas originaux en tant qu’actes initiateurs. Proclamer la rupture ici même  consiste  à  délivrer une critique scientifique des sciences par les scientifiques eux –mêmes, les  acteurs et non par les spectateurs admiratifs ou les  romanciers exaltés,. Il s’agit moins d’encenser (mouvement irréversible de  fabrication de fables quand les effets de la science s’épuisent) qu’élaborer une véritable critique constructive du tropisme scientifique, loin de l’image  du savant au-dessus de la mêlée,  irréprochable moralement, censé incarner la hauteur et justesse de vue .Dans le duo choisi (Ader et Lévy-Leblond du manuscrit) se devine in fine : Qu’est ce que la physique à un siècle de  distance ? Pas la même chose, pas le même contenu, ni les mêmes aptitudes. Alors quel est le statut profond s’il est relatif à l’époque ou aux appareils ou instruments ?  L’historiographie selon de trop nombreux  philosophes part de l’idée que la science serait définissable a priori,  qu’elle préexisterait  comme catégorie stable, corpus de méthodes dont la généralité et les caractères seraient établis depuis 20 siècles ,mêlant ici le légendaire et les raisonnements externes au sujet des « découvertes ». La question n’est pas anodine car elle implique la modification de l’enseignement supérieur et  la formation en physique. Or, justement Ader et Lévy-Leblond se posent ces questions  à travers deux trajectoires différentes qui ont peu de points communs sinon la précocité intellectuelle et leur ténacité au travail théorique. Peut-on être un savant  fécond ou un inventeur à vie ? Non ! Tous deux divergent sur les conséquences négatives de cette réponse. Que la science soit forcément née en Occident est un cliché et qu’elle y ait élue domicile depuis la Renaissance au moins, est une idée fausse, une  vision naïve. Il y a aurait eu  une sorte de Big bang de l’intelligence en Occident. 

    En examinant de près le travail des deux physiciens, on critique implicitement l’approche classique par généralités vagues. Concrètement, que faisaient les hommes qui se disaient inventeurs ou innovateurs ? La plupart ne se voyaient ni en génies (mais quelques-uns, si !), ni même savants mais « humble serviteur des sciences », selon la formule de l‘un des deux personnages étudiés.  Les certitudes contemporaines n’étaient pas leur lot. Ils erraient, trouvaient, échouaient comme des milliers d’autres. Les chemins méthodologiques sont discontinus et erratiques. Quels étaient leurs rapports avec leurs commanditaires, supporters, sponsors : l’industrie, l’armée, l’Etat ? Intéressante confrontation des changements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu. Le profane ne cherche pas une épistémologie, ni une autre histoire mais il souhaite partir d’études de cas, d’enquêtes monographiques concernant des inventions avérées, peu ou pas « consacrées ». Si sur un siècle, les scientifiques de la même discipline ne font pas la même chose au bureau, au labo ou dans l’atelier, on peut et on doit les rapprocher pour nourrir la réflexion par la comparaison. La philosophie des sciences  s’associe aux idéologies dominantes au lieu de les considérer comme des notions  euro-centriques. Je mets à l’écart de cette critique, à l’emporte pièce, de remarquables exceptions tel  « Sciences et Histoire » de Gérard Simon (Gallimard, 2008).

     

     

     

    Jean-Marc Lévy-Leblond :  L’ électron libre

     

     

     

    Chercheur, auteur, physicien théoricien, les raisons de l’actualité de Lévy-Leblond, professeur à Jussieu, puis à Nice sont évidentes. En tant que directeur d’une collection au Seuil, il fut l’ami et le traducteur de personnages comme Feyerabend, Gould, Reeves. Amateur d’art, de surplus, il vient d’écrire la science et l’art (Hermann ; sans oublier un jeu de mots dans le titre)

    Mais qui est-il ? Et d’abord pourquoi un physicien vu par un sociologue  du concret serait-il plus abordable ? Sa révision de l’idée de progrès, de ses   bienfaits est presque banale aujourd’hui. Ils n’ont guère besoin du soutien de la sociologie ! Sauf que lui, l’annonce et le crie sur les toits depuis 40 ans,  depuis son doctorat .Il n’était pas seul à dénoncer l’idolâtrie scientiste, la mystique de la « technoscience ». Canguilhem, Jacquard le firent sans être plus écoutés

    Son histoire personnelle commence par une jeunesse studieuse. Bachelier (lycée de Cannes) à 16 ans il fait sa « prépa » à Janson de Sailly et entre à Ulm à 18 ans..   Avec ses camarades de la rue d’Ulm,  il fut bien placé pour « Lire Marx ».  Il a rencontré Althusser et fréquenté les cercles  de Balibar, Macherey, Terray, Rancière etc.  Ce fut l’époque où la physique théorique, une nouvelle option, s’installait sur les bancs de  l’Ecole prestigieuse.  Simultanément, le marxisme aussi. Dès 1970, il crée avec quelques camarades soixante-huitards, une revue contestataire Impasciences .Et aspiré par l’époque, il lance une collection au Seuil « Science ouverte » qui modifia  notre information et la bibliographie. L’édition ne fut pas un dérivatif d’adulte consacré : il y a apporta, tôt, son goût pour la culture, associé à une inclination pour   l’écriture élégante et non jargonnante. Il traduisit et publia les grands textes de  disciplines variées[1]. Il a participé à Mai 68, ce qui lui conféra depuis Ulm et la Sorbonne, une certaine idée de la politique. Mais il ne renonça pour autant à son projet initial, la physique théorique tout en la plaçant dans une certaine perspective : «  Je voudrais soutenir la thèse suivante : la distinction des sciences dites sociales et des sciences (dites) exactes ne relève d’aucun critère épistémologique ....Notre projet était ambigu .Critique de la science, soit. Mais pour la détruire, ou pour la transformer ? Ou plutôt, car l’un et l’autre étaient évidemment hors de notre portée, pour la quitter ou pour y rester ? Abandonner la recherche scientifique –mais pour une autre institution, au prix de quelles nouvelles illusions ? Ou pour la marginalité intellectuelle au prix de quels renoncements ? Ou bien aménager sa place, au prix de quels compromis ? ... De proclamer notre impatience n’en conjurait pas les effets. Trop pressés, confondant jugement pénal et jugement rationnel, procédure et processus, nous entendions instruire le procès de la science plutôt que de nous instruire sur lui. Nous construisions un réquisitoire alors que l’inculpation n’était pas encore publique .... C’est une double constatation qui m’a conduit à m’interroger quant à la nature et la portée du discours critique que nous tenions sur la science » [2].  Cet extrait illustre la formidable contradiction où il se plaçait dès le début de sa vie de chercheur. 

    Alors qu’il entame un enseignement à l’Université de Paris 7 (il aurait pu se consacrer exclusivement à ses recherches dans le cadre du CNRS), il   persévère dans ses   critiques à l’égard de la finalité scientifique et de la motivation de ses acteurs. À l’époque, cela pouvait passer pour une sorte d’esthétique, pas encore un snobisme. Parallèlement il participe à l’aventure de la nouvelle physique théorique.    Par petites piques, par touches  sceptiques, à son retour des Etats-Unis, il démonte les implicites de la physique qui mène la science occidentale de l’atome  à la bombe, puis après la deuxième guerre, à son « décollage» dans le cosmos[3].

     Il y consacrera des livres critiques dès 1970 alors qu’il n’a à sa disposition, que les dénonciations habituelles du progrès en passe de devenir -mais il ne savait pas- un poncif. Il pressent avant les autres les conséquences des changements techniques qui s’annoncent : la révolution des données accumulées par les super ordinateurs, les détournements de l’attention vers l’expansion de l’univers, la flânerie d’une physique quittant la terre pour s’envoler, délaissant la cellule et la molécule à d’autres.

     

    Leçon d’avenir : mais où est la Science ?

     

    Ses réflexions précoces anticipaient les leçons que l’actualité nous inflige. Ses livres relevaient donc des dilemmes et contradictions présentes : décroissance ou progrès de la science ? Unité et continuité des savoirs ou ruptures ? On le prend donc à témoin. Bien sûr la route comparative sera sinueuse, pleine de chausse-trapes et de situations non transposables. Les sauts qualitatifs, les changements d’échelle, il y en eut de nombreux dans l’humanité. La dernière phase traversée suggère cependant une révision si surprenante pour l’esprit européen que sa dimension nous en paraît inédite.   La reconstruction de l’histoire des Sciences nous enracine dans l’Antiquité et occulte un millénaire d’emprunts antérieurs. Les cartes sont en cours de redistribution entre nouveaux et vieux continents.  Pomeranz et Goody situent le décrochage des savoirs appliqués en Chine vers 1800. C'est un détail du temporel !

     

    Mais si l’objectif est de redonner le goût scientifique aux enfants, alors valorisons la curiosité enfantine, telle la fabrication de petits objets comme un oiseau volant. Ader dans un autre commentaire nous servira de référence. Des physiciens contemporains (tel L. Ariès) en ré-actualisant Ader, se trouvent confrontés aux changements des mentalités que signalait déjà il y a trente ans Lévy-Leblond en physique quantique. Mais 30 ans maintenant : c’est la préhistoire ! Autant de sciences, de méthodes que de branches, de relations à «l’époque », aux lieux et contextes ! Quoique la question de l’éducation soit déterminante pour l’avenir, elle est terriblement ambiguë, car qu’enseigner dans la vague de savoirs qui a déferlé en physique où ailleurs ?

     

    Le critique intérieur  

     

    Si on revient au parcours de L-L, certainement un parcours atypique, d’autant qu’il emprunte parfois des thèmes à la sociologie, on découvre deux types d’ouvrages : des essais critiques sur la science, et aussi son grand « oeuvre » de physicien ordinaire, et là il ajoute encore un livre étrange   bien que de  facture classique au titre énigmatique : « Aux contraires ». En principe, c’est une initiation à la physique moderne la plus récente : la physique quantique, dont il expose en binaire les avancées et les contestations pour le grand public, dit-il, un public de niveau de premier cycle universitaire. Disons plutôt du second cycle car les bacheliers scientifiques de ma génération, je crois, appliquaient un niveau moins élevé en mathématiques vers 1960. Les connaissances en physique et chimie se sont si complexifiées qu’elles sont devenues une forme de test général d’intelligence.  

    Qu’est ce qui est défini comme science et qu’est-ce que serait son contraire : les savoirs peu abstraits et le simple opératoire, l’application ? La science, ses objets, ses victoires sont indéfinissables avant que la société ne les consacre en résultats, en preuves admises et ne fasse d’une idée hasardeuse, un savoir dit indépassable. Des idées formalisées, de simples connaissances rationnelles ou bien la maîtrise technique ont été déclarées, tour à tour, ici ou là, science. Mais l’ont été aussi bien les éléments de la pensée ordinaire, des idéologies ou des représentations courantes. Il suffit qu’un savoir élémentaire ait été estampillé par la société, garanti par la loi et rendu indispensable par les applications économiques. L-L   montre, par le biais de la relativité que la nature de la science est indécidable, variée et imprévisible, que la question de son noyau, de ses frontières, du sens à lui accorder ne se pose pas. Elle est tout à la fois.  Pour elle, absolu/ relatif ne s’oppose pas plus que fini/infini, certain/incertain ou vrai/ faux. On ne peut juger avec les catégories formelles; il n’y a que la pratique sociale qui définit tel savoir, science et là, représentation aventureuse. Les catégories du sens commun sont par conséquent inadaptées. Donc, dit-il, abandonnons-les. Interprétation difficile à admettre pour nous qui commencions à apprécier la généralité et la finitude. Il a eu raison trop tôt. C’est pourquoi nous souhaitons reprendre sa lecture en partant de zéro et avancer progressivement dans sa conception que les preuves résident dans la succession des idées empiriquement constatées, bref dans le pragmatisme de l’application

     

    Du haut de l’observatoire qui est le sien, l’infiniment petit, il raconte l’épopée des concepts et des catégories nouvelles.  Il ne fait pas d’ethnographie au sens traditionnel du terme, pas plus qu’une sociologie générale des Sciences, terrain bien encombré, il ne démontre pas le caractère inéluctable des routes et embranchements. En revanche, il nous instruit de la bataille en faveur du déterminisme de la matière par les quanta : un voyage initiatique dans cet événement structurel du XXème siècle.   L-L ne se lit  bien que si on  admet  qu’il ne  fait aucune concession de facilité à la vulgarisation par rapport à certains de ses collègues (natifs ou émigrés qui formèrent le cœur de la physique pendant 50 ans). Il ne manifeste aucun ésotérisme, ne tire aucun profit du doute. Au contraire, il nous montre qu’avec un petit effort, la science la plus complexe nous est accessible. Il est à la fois physicien, producteur d’idées, pédagogue et informateur. C’est si peu conforme à l’habitude que nous en sommes surpris. Aucun pédantisme de langue : la description de la physique théorique devient accessible à l’humble lecteur. Ce ne sont pas des récits amusants de savants « dans la lune », ni des anecdotes de laboratoires mais des données spécialisées et néanmoins le lecteur, pour peu qu’il se sente concerné, est conquis. Ses pages ressembleraient davantage aux notations qu’un sociologue ramènerait de son terrain s’il travaillait dans un laboratoire-ce qui n’est jamais encore arrivé- soulagé de ses convictions et justifications théoriques antérieures. Il brosse le portrait de la science contemporaine par petits essais projetés sans retentissantes plaidoiries et sans aucune volonté iconoclaste.  Ni juge au-dessus de la mêlée ou esprit fort, ni opportuniste du malheur quand les certitudes vacillent.   

     

     

    La neutralité externe

     

    L’originalité de sa démarche tient donc à sa posture. Il est un des rares à travailler sur les deux chantiers à la fois : « construire », faire avancer la théorie, et aussi la « démonter » ou du moins la relativiser. Schizophrénie, gain d’objectivité extérieure ? Au moins détachement salutaire ! Un tel écart simultané n’a pas été souvent tenu : il a toujours été décalé. Qu’on prenne Koyré, Kuhn, et Canguilhem, et dernièrement Klein, Pestre, Callon, qui étudient la science en historien ou en sociologue, ils ont abandonné la fonction de chercheur contraints par les charges et le goût du pouvoir. Il est son propre informateur et son premier enquêté, celui qui se renouvelle lui-même en matériaux critiques puisqu’il défait le soir ce qu’il a construit le matin au labo ou dans l’amphithéâtre. Paradoxe qui le rend crédible. De plus, il travaille sur la modernisation des théories en cours et il propose une masse d’informations que les activistes isolés de leur source nourricière n’ont plus. Quand ils vulgarisent, ils vont chercher les concepts, les problématiques dans un courant philosophique où ils  gagnent un public mais  perdent leurs lecteurs familiers.

    Lévy-Leblond tient les deux bouts de la corde qui le fait sauter. Il se défie de la retraite des savants au sein de l’idéologie, une posture ou une incapacité à se fondre dans le monde qu’ils étudient. C’est ainsi qu’il défend les principes et les « lois », tout en les mettant en perspective avec des informations de première main, avec de l’histoire ou un peu d’anthropologie à l’écart d’interprétations tendancieuses. Il n’a pas le point de vue extérieur des épistémologues et des philosophes des Science Studies. Le dédoublement le rend intéressant pour les observateurs pragmatiques peu portés à des théories globales ou à de systèmes.  La dimension de la perspective « Socio-anthropologique » des Etats-Unis conjointe à la philosophie européenne n’est pas la sienne. Mais il introduisit dans le commentaire des sciences un sens de l’humour, une auto-moquerie en empruntant ce style  aux grands de sa discipline,  tels Feynman qui, à Cornell, n’hésitait pas à brocarder Oppenheimer ou Einstein.  Il ne craint pas également d’ironiser au sujet de Popper[4] et de Kuhn et sa construction étagée de paradigmes   

     

     

    1  Le « premier »   saut  :  L’esprit de sel  [5] 

     

    Après avoir esquissé son parcours, on peut commencer par lire ses démonstrations éparpillées sous plusieurs formes ; livres de vulgarisation, textes de physique théorique, articles plus polémiques. Les faits livrés à notre réflexion sont exposés à partir de données d’histoire et de sociologie, outre celles qui relèvent de la réflexivité  du physicien.

    L’esprit de sel débute ainsi : « Les textes recueillis ici ont été écrits entre 1977 et 1981 au cours de cette grise période qui sépare extinction des dernières flammes utopiques allumées par Mai 68 des premières lueurs d’un changement possible »[6]. Sa démarche est donc encadrée par deux événements d’importance : 1968 et 1981. Beaucoup d’anciens étudiants de cette génération s’y retrouveront. Le recul permet de juger le résultat. 

     

    L’assaut contre le « monstre » : le scientisme.

     

    Commençons par ce qui fait accord.  Dans la littérature actuelle, les usages du terme « science » sont multiples et hétérogènes. C’est une abstraction audacieuse, transformée en référence universelle, justifiant tout argument et son contraire, au nom de l’expertise. Pour la presse et l’opinion, elle équivaut à la légitimation des diplômes, à la qualification par l’autorité. Cela sous-tend des justifications venant d’organisations hiérarchisées, d’enseignements qualifiés dans les Facs et dans les grandes Ecoles, mais également de textes consacrés et de procédés ritualistes d’exposition et de dialectique, une téléologie du XXéme.

    L-L ne conteste pas la prééminence de la culture parascientifique; il ne l’attaque pas frontalement mais dans chacun des trente chapitres de ce premier livre, il cherche la raison de notre foi, le fondement de la croyance.  La science, en gros dit-il, est une culture discursive, c’est-à-dire qui a besoin d’être diffusée comme une autre, dépendante des idéologies et de la politique.  La pensée cumulée est non le produit d’une histoire mais elle est déterminée par l’idée que nous nous faisons de cette histoire, au centre de laquelle trônent l’économie et la politique. Voila sa thèse d’épistémologue. Ni marxiste, ni post moderne, mais prosaïque incluant les preuves ! Du genre : la science pour se maintenir doit détenir l’apprentissage, c’est-à-dire les codes de communication entre générations sous la forme d’étudiants réceptifs et des crédits nécessaires. Là sont fondés les deux piliers et l’obsession du savant contemporain. Fini le chercheur fantasque, isolé si tant qu’il ait existé ailleurs que dans l’imagination littéraire. Si la science est un lieu de rencontre entre création collective et application matérielle, elle s’enseigne et sollicite obligatoirement des entreprises qui les appliquent. Tel est son point de départ empirique pour aboutir aux critiques concernant deux scientismes  

     a) Une « forme » cultivée qui se répand en milieu fermé, là où on se reconnaît savant, là on a les diplômes requis et  là où on doit prouver  une vocation  au « désintéressement » de la pensée. De cette aristocratie fermée sont exclus l’artisan, l’ingénieur, l’applicateur, l’expérimentateur, le technicien. Les savants quand ils sont entre eux font une sociologie primitive ignorant la société concrète et l’économie; ils seraient des gens sans histoire, sans racines, sans organisation, sans légitimation autre qu’aristocraties de pensée. Ils se perçoivent sans « intérêts » à verser autres qu’à la liberté de l’esprit ! Cette science sans société a écarté les viles préoccupations humaines (la faim, la soif, les guerres, les épidémies, les maladies). A cet univers désincarné, les savants parfois échappent  en se rapprochant en fin de vie  des dilemmes d’époque.   Ils compensent le manque de consécration sociale ou son abus en associant   une fin de carrière intellectuelle (qui est toujours courte pour la phase la plus intense : autour de 30 ans) à une cause quelconque écologiste, humanitaire, réformiste. Un legs de bons sentiments au sujet de la protection de la faune sauvage, contre le réchauffement du climat ou la prolifération nucléaire qu’ils ont contribué à susciter. Après l’accélérateur de particules, ils se retrouvent conviés à des relations de bienfaisance et mènent les  querelles raisonneuses d’hier sur le terrain des concepts : Technique, Culture ou de  Politique, exercices de salut pour retraités repentis.

     

    b) A côté de ce scientisme spécialisé, il en apparaît un autre, populaire transmis par l’ « école », le sens commun qui peut-être en ce moment vit son zénith.  Une religion n’a pas d’histoire. Et la science du « progrès scientifique continu » refuse la sienne au profit des récits de panégyristes officiels, les historiens extérieurs à la discipline. Les pires détracteurs eux-mêmes construisent une maison du père embellie, un conte de fées même si les fées sont méchantes à la fin.  Quand on se prétend physicien, il vaut mieux connaître sa propre histoire, dit-il. L’Histoire va lui donner raison quoique plus tard que prévu. Le rapport des forces, à l’intérieur de la physique ou d’autres branches, s’inversera et produira une perspective plus ouverte peu facile à saisir car en mouvement. La dernière révision n’est pas mince. Le concept de la « naissance des sciences et techniques occidentales » est remis en cause. Les connaissances hiérarchisées, le primat de l’intellectuel sur le travail manuel, le prestige durable des conceptualisations philosophiques dans notre civilisation portent au toujours plus abstrait, au plus formalisé. Ce transfert eut  particulièrement cours lors du grand bond en avant du capitalisme   jusqu’à la « Révolution » mondialisée à partir de 1970 environ .Ce qu’il redoutait a gagné ; tel est à peu près le sens de ce premier livre. L’obsession de la science a tout envahi, de l’école aux menus plaisirs quotidiens, de la sociabilité à l’étude du politique.  Elle est dans la communication, (la mythification des sondages). Elle devient un argument d’autorité qui sert les positions hiérarchiques. La contestation de toute idée s’appuie sur cette légitimité symbolique.

    En sociologie, nous eûmes aussi affaire aux  dégâts du scientisme  introduit par des méthodologues qui se disputaient le droit d’énoncer de « lois sociologiques »,  marxistes  ou issu du sociologisme durkheimien .Le rappel obsédant « vous ne faites pas de la sociologie scientifique, votre épistémologie n’est pas assez méthodique ; inspirez-vous de la rationalité des sciences exactes » représentait l’arme qui contestait le frêle bourgeon des innovations, singulièrement l’observation de l’Ecole de Chicago que  Becker parmi d’autres représentait. Ce scientisme sociologique a été un acte d’autorité produit par le mouvement au nom duquel on élimine un adversaire sans discuter le fond. Dans l’enchevêtrement des processus historiques, extrayons quelques cas qui n’épuisent pas l’esprit de sel mais qui épicent le ragoût

     

    La technostructure

     

    La relation entre politique et scientisme occupe la troisième partie (10 chapitres) de l’esprit de sel. On y trouve aussi bien l’information manipulée,   l’opinion menée par les médias scientifiques, la fonction politisée (parmi laquelle, le PCF au sujet de l’affaire Lyssenko), les luttes endogènes de philosophes (Althusser, Lecourt). Les gouvernants confirmés par l’expertise qu’ils ont déléguée opportunément à des institutions créées par eux-mêmes utilisent ce scientisme contre le droit à contrôler les corporatismes. Les scientifiques cédant à la cour qu’on leur adresse contribuent à diffuser une vision sociale naïve et enfantine. Tout le monde, en situation dominante, s’attribue aujourd’hui le label d’intouchabilité et de légitimité. Les avocats et juges du Droit sont dépositaires des sciences juridiques, la magie ou le spiritisme sont devenus les sciences occultes ainsi que l’Eglise de scientologie ou l’étude de la Bible qui sont un « science religieuse ». On répéta la formule jusqu’à la nausée : « Des études ont montré », litanie qui clôt un débat, un renoncement à la preuve empirique.  Cette charge acerbe était un prêche dans le désert, en 1980. L-L qui a combattu ce monstre froid a perdu sur ce terrain-là, au point de passer inaperçu même de ses lecteurs privilégiés

    En effet, même l’école contestatrice de l’enseignement supérieur n’a pas vu l’occasion qu’il offrait de critiquer la « technostructure » .Ses propositions au sujet de l’enseignement des sciences -de la maternelle aux grandes écoles- dans la formation technique ou les Humanités sont tombés à plat. Thèmes récurrents qui font encore consensus pour les candidats à une élection : le salut passe toujours par un supplément d’instruction, un retour à plus d’innovation, d’industrialisation, de formation sans autre forme de précision de contenu. L’ordonnance du docteur L-L était donc sage, le traitement réaliste ....et pourtant  le mal a empiré.  Pour justifier cet échec de la  discussion des technostructures,  on soutiendra, en sociologue, que les particules sociales, les « neutrons » politiques,les représentations mentales et autres  ions sont   moins déterministes, moins rationnels, obéissent à des processus peu logiques. Les atomes humains réunis en sociétés modernes sont plus résistants à l’explication que la nature physique. La culture sociologique efface la possibilité de prévision des millions de variables non identifiables, peut-être pas perceptibles. Les hommes doivent être aveugles et sourds s‘ils veulent croire à la rationalité de leur action, sauf à accorder nos réflexes au cynisme élémentaire, à l’opportunisme, à l’indifférence aux croyances floues. La conclusion de l’esprit de sel est un modèle de sagesse et de scepticisme : la science idéalisée aboutit à l’incompréhension de la société. C’est ainsi qu’aujourd’hui on étudie au plus loin les milliards d’années lumière alors qu’on ne sait rien de ce qui se passe à l’intérieur de la terre sous nos pieds, les gigantesques événements sous l’écorce (température, tremblements, Tsunamis).   La critique du scientisme ou sa justification économique (croissance, progrès technique) vise aussi bien les positivistes que les philosophes des Sciences qui s’intitulent juges de la « méthode substantifiée » ; au final, gardiens de l’autorité des Académies et des moyens de la vulgarisation.  Mais ne reste–t-il pas les mathématiques en tant que préconisations indiscutables et normes universelles ?

    Les maths, on ne les a pas « volées », dit Goody dans « le vol de l’histoire », même si, jusque vers 1500, les traditions éloignées des nôtres contribuèrent  plus qu’amplement. La science arabe a donné la numération, la chinoise a dominé l’algèbre et l’arithmétique, anticipant largement les trouvailles de l’Antiquité. Le calcul, le dénombrement sont le propre de l’esprit humain qui ne se confond pas avec la fascination pour le chiffre. Les maths qui s’appliquèrent à la physique du Moyen-Age se concentrèrent sur les terrains où il était possible d’exercer la précision de pensée et la liberté de spéculer, difficiles dans d’autres domaines proches de productions prosaïques ou exposés aux interdits religieux. Et c’est là, dans le domaine des sciences physiques, que l’on croit apercevoir l’émergence de la science moderne. Est-ce un raccourci hasardeux, un plaidoyer pro domo de physiciens mathématiciens ? L-L ne tranche pas mais il avertit en sourdine : « attention il y a autre chose, sinon il apparaît un risque de sclérose. Arts, histoire, sens pratique, intuition, sont des éléments de la pensée qui coexistent avec la radicalité logique ». Néanmoins les maths supportent la technostructure parce que si l’on n’a pas été bon en maths, on est délégitimé de son droit à la science.

     Ivresse de mathématicien ou supériorité intrinsèque du spéculatif analytique ?  En France dont l’école de mathématiques a pesé sur l’orientation, le programme des « prépas » et des facs, l’enseignement fonctionne au détriment de la physique expérimentale, de la chimie, ou de la biologie. Des observateurs remarquent que l’orientation  mathématique influence le recrutement des grandes écoles, tenant à distance les fils d’ouvriers ou des classes populaires au profit des fils d’ingénieurs ou de professeurs,  entraînés à   la pensée abstraite, au jeu logique.  L’élite traditionnelle risque de laisser au bord de la route des esprits fins et subtils plus concrets et pragmatiques. L’éducation mathématique est devenue une rente scolaire détachée de toute connaissance pratique, l’arbitre souverain du classement. Tout ceci est largement connu et débattu. Pourquoi les mathématiques devinrent à la fin du XIXème un tel enjeu de réussite scolaire ?  Il y avait pourtant dans une scolarisation moins formalisée d’autres critères du recrutement : le sens du jugement subtil dans la chimie, le sens pratique en sciences de la nature, le sens de l’observation en biologie, la faculté d’émettre des hypothèses imaginatives. Une fascination récente des années 1940 ou 50 dont Reeves lui-même dit avoir touché par la force de transcendance. L’orthodoxie veut que les maths soient la forme la plus abstractive du travail scientifique. Point final ! 

     

    Les classes de mathématiques

     

    Dans le chapitre « métaphysique, maths et physique » L-L aborde ce sujet qui suscitera la curiosité du public cultivé. La cause des maths, leur fonction éducative en logique pure et sa division organisée : de quels maths, avons-nous besoin ? Bien que leur histoire soit longue[7], que la notion même soit hétérogène, algèbre, géométrie, arithmétique, logique, l’explosion de cet aspect de l’activité  mentale a bouleversé le rapport à la société, transcendant toutes les formes de pensée analytique ou expérimentale. L’informatique, le calcul ont entraîné la physique dans son sillage car ils offrent des ramifications pratiques inouïes et des changements de la vie quotidienne surprenants depuis 20 ou 30 ans. L’histoire et la fonction sociale « des maths », thème rebattu,  l’interrogation demeure: trop ou pas assez ? Et leurs modes de preuve, à quel titre ? En tant que grammaire universelle (toutes langues et toutes sciences confondues) ? Ou bien pivot de la pensée pesée à l’aune de la logique, de l’analogique, du raisonnement hypothético-déductif ou inductif. .

    Revaloriser l’enseignement supérieur scientifique pencherait plutôt vers plus de manipulations, de mesures, et d’expériences. Permises par les mathématiques sophistiquées actuelles, la conception de sciences abstraites, immatérielles, incarnées par la physique théorique, L-L  la défend  cependant mais il l’associe  à l’image, à l’illustration, à la clarté d’expression[8].

    Ce n’est même plus une grande école de logique. Au temps d’Ader, lui-même bon mathématicien et qualifié en physique mécanique ou des matériaux, on eut besoin de bien autre chose : de l’ingéniosité intellectuelle, de l’habileté manuelle, du sens de la réalisation pratique. Aujourd’hui, les mathématiciens vont là où on les demande : les polytechniciens ne sont utilisés que dans le cadre des modélisations de l’économie, dans les prévisions des financiers erratiques où ils ne servent que les projections informatiques pour les marchés ou les agences boursières.

    J’ai été sur les nombreux thèmes de l’esprit de sel, simplificateur et donc injuste. Les cas, des exemples, des morceaux de raisonnement ont été élagués par mon commentaire. Le résumé appauvrit inévitablement les arguments : tel les caractères négatifs afin de déniaiser les lycéens ou les lecteurs mystifiés par l’histoire de sciences.   Ce qui le conduit à rappeler que Newton fut un agent du fisc, que Lavoisier fut collecteur d’impôts, que Pasteur fut un petit dictateur pour ses proches, et Galilée, un anti-féministe familial déterminé![9] Il faut lire au hasard et par petites doses, cet ouvrage prémonitoire par exemple au sujet des différences sociales des professeurs et des chercheurs à plein temps, du danger de la séparation avec des centres fermés dont le CNRS.   

     

     

    Le deuxième livre :« La pierre de touche :La science à l’épreuve.. [10]  

     

    A 56 ans, L-L est parvenu au sommet de son art quand il fait paraître  une critique plus radicale encore de la science appliquée. Ouvrage fécond pour entrer dans les années 2000 au sujet des risques de la physique pratiquée sans réflexivité ; il rassemble tous ses questionnements anciens, bien sûr sans réponse. Mais ce sont les questions qui comptent. Texte destiné aux physiciens et également à des universitaires (qui probablement ne l’ont pas lu ; en tout cas pas les plus jeunes,).

    Livre difficile à résumer en raison de sa richesse empirique et historique, présentée en analyses synthétiques, concises ou en guise d’idées à tiroirs.  Difficile évidemment à classer en catégories générales. L’ordonnancement peut en paraître décousu. Au lecteur de rassembler les esquisses selon ses inclinations. Le sommaire n’épuise pas le livre ; cependant on va en donner une idée.

    « Science et démocratie

    Science et rationalité

    Fonctions de la recherche

     La Science sans mémoire ; Les musées des sciences et techniques

    L’Art et Science

    La pensée des Sciences et la construction des idées : La pratique de l’infini »

     

    Il ne faut pas se décourager face à cette abondance. Retenons quelques constantes : le comparatisme en sciences est-il assimilable à celui de la littérature, de l’histoire ou de l’art ?  L’éducation des jeunes générations est-elle une priorité pour toute discipline qui se veut pérenne ? Savoir « écrire ».  C’est-à-dire la précision de la terminologie scientifique, la correction de la langue parlée par les savants sont-elles des conditions fondamentales alors qu’elles sont abandonnées par les principaux acteurs eux-mêmes. En réalité derrière l’apparent désordre, deux livres cohérents voient le jour. Les thèmes classiques   cités supra sont associés à une réflexion sur l’avenir et le bilan passé :

     

    -« Jamais le savoir technoscientifique n’a acquis autant d’efficacité pratique –mais il se montre de moins en moins utile aux problèmes (santé, alimentation, paix) de l’humanité dans son ensemble »  

     -« Jamais la connaissance scientifique n’a atteint un tel niveau d’élaboration et de subtilité- mais elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse et refonte »....

    _« Jamais la diffusion de la science n’a disposé d’autant de moyens (médias, livres, musées) mais la rationalité scientifique reste menacée, isolée, et sans prise sur des idéologies qui la refusent (ou pis) la récupèrent »....

     

    Ensuite l’absence de réquisitoire est un argument en soi.  Au nom du progrès, on occulte que la science est une pratique humaine qui subit des déterminations politiques sans obligatoirement que la science soit politisée. Au contraire elle est neutre et politisée à la fois comme jamais, quoiqu’elle le fut, hier, par le biais des mécènes, princes, évêques, protecteurs. Maintenant alors qu’industriels, administrateurs, financiers s’en mêlent, on voit qu’aucune définition unifiante de la science n’était possible.  

    S’interrogeant à haute voix, il nous prend à témoin, mais ne prétend pas à la solution. Il nous fait saisir des phénomènes simples que nous ne comprenions pas parce qu’on nous les présentait sous leur aspect le plus technique. Il pratique un réalisme de bon sens non péremptoire, sans agressivité ni rancoeur. En effet rien du révolutionnaire tonitruant au cours de cette démonstration à base symptomatique. Et symétriquement aucune concession à la facilité des livres d’explication ou de contestation banale. Ne pas attendre de lui un « roman », une enquête à rebondissements, mais une « chose » incluant les justifications concrètes et factuelles pour former son jugement à soi. 

     

    Retour sur la définition variable de la « science »

     

    Aussi incertains que leur expression, les résultats, les preuves, les produits et l’interprétation des pratiques appelées scientifiques ne sont pas comparables dans le temps court, identifiables d’un siècle à l’autre. La science est une grande famille irréelle, désincarnée, insaisissable, autant que la littérature, la morale, la démocratie, (usages, utilité, finalité et images). Pour comprendre ce qu’il veut dire, partons des faits. Qui est un savant en physique aujourd’hui ?  Que fait-il dans son bureau, dans son labo, dans son amphi ? Les caractères extérieurs ont tant changé depuis 1800 qu’on a du mal à retrouver une autonomie et une indépendance vis-à-vis des pouvoirs ? Quelles sont les croyances et les représentations des savants eux-mêmes au sujet de leur activité ? Sont-ils d’accord sur la stabilité, la progressivité des connaissances dont ils nous vantent les bienfaits ou en dénoncent les dégâts

     Les institutions se perpétuent d’un siècle à l’autre sans certitude d’équivalence   ou d’harmonie. Où est l’homogénéité dans ce qu’on devine sans oser approcher ? Ces institutions aux marges des grandes villes se cachent dans des îlots de verdure où les « indigènes » semblent vivre en tribus secrètes ( Latour et Woolgar ont décrit ça, il n’y a pas longtemps).  Les frontières avec le monde profane sont matérialisées quoique les relations soient poreuses (visites d’industriels, de pairs, de hauts fonctionnaires et de journalistes quand il y a des retombées attendues).  Les hommes de la tribu (à moins que ce soit une secte religieuse ou un parti intégriste) prétendent au don de soi, disent qu’ils vivent comme des moines ; leurs organisations sont en perpétuelle agitation, et le regard des concurrents, bien qu’invisible, est omniprésent. Ils passent leurs temps devant calculettes et ordinateurs géants, ils produisent donc des symboles, des images, de séries chiffrées, des schémas et ils prétendent leur utilité indiscutable.  Mesuré à l’aune temporelle, effectivement, ils ont l’air de ne pas compter leur temps. La recherche hier était artisanale, rudimentaire. Or depuis une cinquantaine d’années, ce monde échappe au citoyen ainsi qu’aux commanditaires (dont l’Etat financeur). L-L insiste sur les dangers de cette autonomie, sur le risque que la machine ne s’emballe et échappe aux acteurs comme si dans une pièce de théâtre la scène,  le texte se modifiait  à leur insu, eux qui ne comprennent même plus le rôle qu’ils jouaient la veille. Ils passent donc de la spécialisation continue à une réflexion éthique ; c’est elle qui remplace le contrôle hiérarchique quoique sans enquêtes sinon morales (pas de ministre au-dessus qui surveille ni de doyen ou d’Académicien) et avec les instruments et normes propres à chaque discipline spécifique. Ces institutions et ces organisations en myriades sont homogènes vues de l’extérieur mais à l’intérieur, les modes de vie et de travail sont les plus divers et bizarres. Ça ressemble parfois à une entreprise industrielle ; ce n’est pas loin non plus d’une association avec des bénévoles, ou d’une famille au sens domestique. Il y a une armée invisible de chercheurs qui constituent la mentalité d’époque. Il faut inventer non de nouvelles données mais aussi de nouveaux « savants ». En spécifiant des amateurs, en valorisant les bénévoles, ces savants « du dimanche », L-L   nous avait mis sur la voie de la nécessité d’une armée de réserve ; ce que d’aucuns nomment le tissu industriel, la trame des mentalités, le système éducatif[11].

    L’autodéfinition scientifique rend difficile la trace des lignes de démarcation. Où passe la frontière de la vraie science à la « fausse » (comme la monnaie, c’est malaisé à apprécier). La science en tant que telle est imprécise dans ses contenus, illimitée dans ses formes, indécise dans ses convictions et productions. Certains se considèrent savants, d’autres inventeurs, d’autres rien de tout cela et pourtant ils font les mêmes opérations, les mêmes expérimentations, les mêmes calculs et se présentent à la poursuite de solution des « mystères » ou celle des questions pratiques. Ce qu’on appelle science est une notion vague et disputée, au contenu indéterminé sauf par les applications à venir ou par l’éclairage futur apporté à un problème. Cet « acquis » n’est jamais définitif. Il est plus juste de concevoir qu’il n’ y a pas de définition préalable sauf à reconstruire une histoire mythique, une universalité, une lignée.  Poursuivons la description empirique. Qu’est ce qu’un chercheur ? A quoi le reconnaît-on ? Actuellement : à son statut, sa position officielle. Peu à ce qu’il fait ou dit qu’il fait, ou à la façon dont il le fait.  Il vit dans des institutions spécifiques, fermées (grillagées, souvent gardées). Si on l’observe directement, on le voit assis derrière une machine, un calculateur, écrire, discuter, mais on ne sait pas si c’est  cela « travailler », réfléchir, se distraire, ou  s’épuiser dans un combat contre des  données  ? Souvent il a des « élèves » autour de lui, des stagiaires, des collaborateurs ; il forme donc ses successeurs ou des rivaux ultérieurs sur place.  Il semble qu’il n’y ait pas de division de travail entre eux. Erreur ; elle est extrême, en ce monde étrange, dans le sens où il vit d’argent public sans être un service vraiment public et qu’il le répartit entre ses auxiliaires ; sans clients, ni usagers ou employeurs apparents, il a besoin d’argent mais il n’en gagne pas et ne sollicite pas lui-même des emprunts à la banque. Donc une situation peu ordinaire ! Et tout ceci, sans réel contrôle  public, ni commanditaire présent, sans recruteurs chargés de la qualification, sinon en amont, dépendante d’une réputation (Ecole, diplôme) propre à une époque. La phase que nous traversons n’a rien de comparable avec la phase de fabrication du 19e. Entre les résultats de la physique théorique, les conceptions de la nouvelle matière et les idées anciennes souvent considérées simplistes, il y a peu de rapports.  Erreur peut-être, dit L-L ! Ainsi, si Ader et lui ne font pas la même chose, la recherche de financements, l’organisation, le nombre de collaborateurs ne varient peut-être qu’en volume. On verra qu’Ader dépend de l’armée pour ses essais et s’autofinance grâce à des inventions alimentaires et aux subsides des fonds secrets.  Aujourd’hui, ce serait incongru.  On sait que la physique américaine d’aujourd’hui est enfantée par la NASA et l’armée (force nucléaire, observation de l’espace, télescopes géants). Ce sont la finalité de la conquête de l’espace et la force des communications (essentielles pour l’armée) qui définissent les orientations et fournissent le salaire de deux ou trois mille expérimentateurs (agences dispersées en dizaines de sites). On peut dire que la science est par essence étatisée. Même pas moderne (le « sponsor » qui est le prince ou l’évêque a existé à la Renaissance) ; elle est autre ; les moyens de calcul, les superordinateurs ou les équations d’Ader ingénieur sont en principe dans la continuité mais l’entreprise a changé de dimension. Elle n’est plus assez unifiée sinon par l’artefact « histoires des sciences » pour l’intégration. Maintenant les conditions de la recherche passent par le statut conféré par un Etat, par une institution. Le champ des contraintes est immense : la justice, la législation, l’éthique, l’industrie fixent les limites, les contenus, évaluent les procédés et résultats (brevets, médicaments, actes biologiques) ; tel est le contexte dépeint par L-L quant aux relations avec la politique, sur fond d’incertitude quant aux   sciences de demain qui auront à faire face à la culture ou à la société.

     

     « La Méthode scientifique » ; Quelle méthode ?

     

    L-L anecdotise, à partir de notre naïveté, de notre sens critique, distrait ou détourné, par les dépositaires de la mémoire des ancêtres, fabricants de catégories et de classements, trônant sur le principe de la «   rationalité » ! S’appuyant sur l’unité méthodologique présumée de la « méthode scientifique » l’empiriste découvre les nombreux modes d’approches historiquement contradictoires. La partie de « la science à l’épreuve de la pensée » est riche de quatre chapitres consacrés aux problèmes de méthode, démarche réflexive qui se déploie parfois au cours de discussions imaginaires ou de paradoxes imprévus. Les thèses de Feyerabend qu’il connaît bien pour les avoir éditées en France vont dans le sens de cette démystification. L’anarchie de la raison fait éclater le cadre centralisateur, la logique en méthodologie[12].   

    « Qu’est ce que la physique ? » est alors transformé en : « la physique est ce que font les physiciens ». Pas plus, pas moins ! De la même façon, Becker avait dit : « la sociologie est ce que font les sociologues » ! Ou Antoine Prost et à Jean-Clément Martin  à la suite de Paul Veyne  : « l’histoire est le fait des pratiques des historiens ! » Mais c’est là que tout commence, car, à ce moment, il faut que les ethnographes le observent, les suivent, viennent voir, ramènent des données au lieu de s’en tenir à ce que les chercheurs proclament ce qu’ils font aux philosophes qui les visitent. Et ils disent tous qu’ils font quelque chose de rare, d’exceptionnel, de rigoureux. Certains même sont très bavards affirmant qu’ils sont intraitables, irréprochables dans les labos, dans les bibliothèques ou les archives.  Or, il y a peu de candidats sociologues pour cette tache ingrate : passer des années auprès d’eux, dans le monde aride de symboles et techniques mathématiques, des démonstrations complexes qu’il faut  connaître au moins sommairement. D’autre part, nous devrons apprendre la « langue » indigène, appréhender son sens caché, pratiquer un peu afin qu’appartenant aux deux univers, nous puissions comme L-L le fit, s‘émanciper des deux .Que dirait-on d’un ethnologue qui ne saurait rien du dialecte et des pratiques de « sa » peuplade parce qu’il n’y aurait jamais résidé autrement qu’en touriste rapide ?  L’observation participante a défini, en France ou ailleurs, depuis plus d’un siècle, les règles de cette enquête. Mais rien n’a changé, les choses ont empiré. Il faut donc se réjouir quand  des scientifiques jouant les deux partitions à la fois passent de l’écran du synchrotron ou des éprouvettes à des notes de terrain et à des informations directes. Néanmoins il nous manque les données sur les coulisses (colloques, réunions internes) : comment justifient- ils leur conquête de l’influence politique, le lobbying des éditeurs, des journalistes, des sponsors ? L-L lui-même a dû s’assurer d’alliés, des revues ouvertes. Rien jamais n’est reconnu comme découverte, à la sortie du labo, du test, du télescope. De la réception, peu de choses filtre, ni les polémiques intérieures, ni les vérifications, sauf ce que les principaux acteurs divulguent ou laissent transpirer dans les débats. Silence dommageable pour le contenu des énoncés mais rentable quant à la confusion des spectateurs de l’arène publique. 

    On serait tenté en le lisant de réduire l’activité scientifique à un processus relatif et donc décourageant. A l’inverse de la description externe, qui, elle, se contente de véhiculer les valeurs en les promouvant : la probité, la recherche de Vérité, la sincérité morale, la qualité des démonstrateurs, les faits historiques,  L-L détruit en douceur  de tels préjugés. Des valeurs négatives sont aussi bien associées à la résolution de questions ou à celle des énigmes de la nature. Toute science appartient ou apparaît dans un contexte donné, dans une société donnée, laquelle y transporte ses symboliques, ses modes d’organisation, ses hiérarchies sociales, ses mentalités. Les savoirs sur la nature sont moralement et techniquement ambigus. La découverte de l’Amérique, la maîtrise de la navigation : quel progrès pour l’esclavage et la traite des Noirs ?

    Les modes de scientificité furent innombrables dans l’histoire ; ils dépendent- si on le suit à la lecture de relations entre science et société- de notions inconscientes introduites par la langue, la pensée, l’histoire, bref l’implicite de l’organisation sociale et de la culture générale. D’ailleurs il n’y pas de théorie unique, pas une « grande Théorie ». Dans l’héritage du passé il se manifeste les aptitudes à l’intuition et à l’observation. La disparité des approches en fonction des contenus, leur autonomie modulable, le manque   de cohérence interdisent de réduire les savoirs à une famille unifiée. Le polymorphisme des sciences implique le sens pratique, l’imagination créatrice, les appariements inattendus sans oublier le hasard.

    Pour faire naître un doute salutaire, il raconte à ses étudiants les échecs de l’histoire des sciences : l’échec est constant, il est utile, il se transforme alors en acte banal. Il cite la revue qui publie des ratages; la revue des faux résultats qui ne manque ni de lecteurs ni d’auteurs. Nous savions que le laboratoire était riche de découvertes qui n’auraient pu avoir lieu si tous les critères prédéfinis et les démarches orthodoxes avaient été strictement appliquées. Et si, à la sortie, il n’y avait pas eu des consommateurs (Etat, industrie, armée), la preuve n’aurait pas le même sens dans des démonstrations à usage interne et pour le commanditaire. Et là, il apporte de l’eau au moulin comparatiste ou historicisant. Bien entendu il n’est pas le seul à le dire ni à le penser : Becker avait exploré les multiples manières de parler de la société dont la sociologie n’est qu’une mince part. 

    Si on parle de « la science » essentialisée, on doit préserver ses normes élastiques, ses modes de raisonnement aléatoires et les nécessaires transgressions. Et nous devrions spécifier chaque fois la discipline dont on parle (et de laquelle de ses branches). Non seulement chaque discipline est atypique, mais elle manifeste une mentalité propre faite d’observation et de calculs, de spéculations à partir d’indices faibles et d’expérimentation sophistiquée, le plus souvent un mélange de tout ça. Pratiquée à mains nues parfois (quasiment l’archéologie) ou appuyée sur des calculateurs, des producteurs de chocs d’atome et de photos par les télescopes géants ou des sondes. Il n’y a pas une science, mais il y en a des dizaines dont sont à revoir les définitions d’apprentissage et de formation. Les inventions, les grandes découvertes sont le fruit de choix arbitraires et d’une succession d’erreurs et d’approximations qui ont « marché ». Nous, lecteurs, nous imposons de loin une homogénéité factice ; L-L souhaite que les étudiants soient informés très tôt de ces contestations internes et  des incertitudes,  ce que font rarement  les manuels . 

     Cela signifie -et L-L le déplore- que le monde étudiant est tenu à l’écart, décalé par rapport au monde des chercheurs « purs » (directeurs de labos, du CNRS, c'est-à-dire ceux sans étudiants sauf post-docs mais ce ne sont plus des étudiants justement). Le lien avec les jeunes générations par l’enseignement et son style pédagogique sont déjà une position critique en raison de l’humilité pratique qu’ils exigent (H. Reeves également réclame cet engagement des chercheurs confirmés). Pas de grands savants qui ne soient de bons éducateurs. L’éducation en Facs de 1er ou 2eme cycle devrait être obligatoire à tout chercheur qui veut garder les pieds sur la terre sociale. Le sens de la transmission intergénérationnelle dispose à une conscience de l’histoire de la discipline, ainsi qu’à une attention aux contextes des problématiques. L’enseignement des apprentis est l’infrastructure de chaque « science ». La transmission des connaissances à l’égard des jeunes est à l’opposé de l’occupation de l’espace adulte par les pairs via publications interposées, pairs avec lesquels on élabore des controverses pour asseoir une réputation.

     

     Le transfert en sociologie 

     

    En se satisfaisant des prénotions et des catégories habituelles communes (tel : « il y a bien une science, donc une philosophie des sciences et une histoire non contestée »), on part d’idées arrêtées. La science est officielle, elle se donne les titres pour juger. On enferme le débat dans un principe générique : si la science est indiscutée, elle ne pose aucun problème de définition. Les savants sont ceux qui sont en position de l’affirmer. On fabrique in fine les catégories de jugement et ensuite on confirme. Les sociologies des sciences, les épistémologies, les descriptions consensuelles qui éliminent du monde savant les critiques, les contestataires, les antimodernistes ( exemple de certaines médecines), les ingénieurs non conventionnels, les praticiens marginaux, tous les vaincus et même les opposants à la science convenue, les écologistes, les populations rétives au progrès (qu’on répudie comme obscurantistes et rétrogrades) se retrouvent entre soi et s’attribuent automatiquement l’effet de crédibilité et l’argument d’autorité

     

    Confrontons avec la sociologie française des sciences ce qui concerne la caractérisation des études de sociologie des sciences. L’idée de D. Pestre[13] est que l’innovation apportée par les sciences sociales consiste à aller voir les acteurs et à faire parler les agents.  Faire parler les acteurs ne veut rien dire en sociologie. Si on prend l’interactionnisme dans la Révolution de 1789, la nouvelle démarche, résiderait en « la micro histoire...vue du bas », condition du progrès des analyses sur les sciences.  En réalité une erreur d’optique. « Revenir aux acteurs » ne paraît ni essentiel, ni vraiment possible ; ils sont quelques millions d’acteurs dans la Révolution ; il est chimérique de les hiérarchiser, sous-entend J-C Martin. Si les interactions sont infinies, les catégories le sont aussi, et elles sont à construire. Ce que fait Martin en introduisant dans la révolution les enfants soldats, les femmes à l’armée,  les esclaves des Caraïbes, catégories aussi importantes dans une étude  de 1789 qui s’intéresse aux acteurs et notamment les oubliés. Et si on veut chercher du sens : Comment ? Où ?  Quand nous l’affirmâmes à notre tour, cela fut peu audible de la plupart des collègues, défenseurs de l’élitisme diplômant. Quand les auteurs se réfèrent aux changements récents « des sciences sociales des dernières décennies », ils normalisent quelques régularités ainsi que le découpage déductif d’hypothèses structurelles, peut-être valables sur une très longue durée. Le modèle que décrit Pestre comme dominant en Sociologie ou Anthropologie n’a jamais été partagé par la majorité du chercheur européen et anglo-saxon car trop limitatif.  On assiste là aux effets centrifugeurs et au grossissement de laboratoires isolés (universités parisiennes ou  CNRS) qui ont suggéré aux outsiders, observateurs venus à la sociologie, que  la  référence  de  P. Bourdieu (ajoutons-y quelques autres dont Latour à ses débuts) normaliens philosophes, l’aurait emporté. Bien d’autres sociologies empiriques ou ethnographiques ont existé sans nécessairement céder à la tentation des paradigmes ou celle des «épistémologies », introduite par des chefs de file célèbres.  Ainsi Becker traduit en France en 1985 au titre de sociologue contestataire des catégorisations a examiné les interactions entre les auteurs de représentations mathématiques, de dessins, graphes, cartographies sans passer par les fourches caudines des définitions préalables de ce qu’est la sociologie. A l’époque, Becker et l’ Ecole de Chicago nous ont avertis que la science se faisait et s’apprenait sans a priori. Quand nous l’avons lu vers 1980, de nouvelles perspectives s’ouvraient alors à la sociologie faite de rapprochements insolites, d’extrapolations, de transferts sans scrupules. Il nous a permis de concevoir l’écart de carrière comme un avantage, la prise de risques comme inhérente à toute recherche, l’indépendance d’esprit comme une résistance à la morale méthodologique. Ces actes réflexifs si difficilement audibles dans une enceinte académique étaient donc appropriables. L’atmosphère de liberté, à la même période, L-L la justifiait pareillement. Puisque c’était dicible en physique théorique, alors pourquoi pas chez nous, en sociologie ? L-L ne conçoit pas que la littérature, la peinture, l’art, soient simplement des échappatoires à l’analyse. Ce sont des composantes de l’esprit scientifique. Autre comparatisme combattant l’ethnocentrisme : le relationnisme des continents. La connaissance de la science en Chine par une mise en relation Orient/Occident a permis, comme on le verra, de contrecarrer l’inclination nationaliste ou le corporatisme savant. Le point d’orgue de cette démonstration dans « la pierre de touche » présente en sous-titre la belle formule : « La science à l’épreuve de la pensée » : cent pages denses et jubilatoires (267-363).

     

    L’autre livre : « Aux contraires »[14]  

     

    Ainsi qu’on l’a dit, c’est un livre ardu. Pas de finalité en sciences ; pas de déterminisme non plus mais pas de chaos, rien d’irrationnel, seulement des ignorances et des à peu près logiques. Tel est le savoir sur la nature où la société opère par coups de sonde, entrées multiples, avancées et retours en arrière. Les théories ne sont que des montages éphémères provisoires. Il l’exprime explicitement dans les chapitres Local/Global et Vrai/Faux. Les concepts sont des contradictions, des repères momentanés ou des constructions locales.

    Le système est une abstraction au sein de la multitude des cas inventés par les hommes dans les faits à construire. La pensée scientifique est une figure de même nature que celle dite irrationnelle. Il n’y pas de pensée primitive ou prélogique ; elles le sont toutes à leur façon, telle est l’idée finale développée par cette grande indétermination par l’exemple des contraires réunis

    Il ne manque dans ce résumé que...l’essentiel : l’approfondissement de la théorie quantique. On ne peut terminer sans les rectifications plaisantes et les contestations explosives des récentes grandes « réussites » ; particulièrement ces histoires drôles de « Big Bang », de bruit de fond de l’univers, des neutrinos plus rapides que la lumière, la particule de Dieu, ces mémoires de l’eau, toutes cocasses. Le big bang est  remis à sa place — un horizon indéfiniment reculé, et non un instant de création miraculeuse.  Enfin on comprend comment l’infini est devenu la mesure fournissant une catégorie pratique de la physique.  Le temps et l’espace sont replacés à leur juste expression du point de vue du jugement des humains sur l’interstellaire. La science aboutit donc à approcher l’incertain. Tout cela raconté en action par L-L mérite d’être enseigné. Sans renoncer au chapitre heureux où la chouette regarde de haut le philosophie des sciences qui est à rapprocher de la page 35 du premier livre (L’esprit de sel) « la tête à la pâte » (clin d’œil à son ami Charpak) où on voit que les enfants, plus matérialistes que nous, comprennent mieux ces concepts.  

     

     

    Le livre 3   Impasciences[15]  

     

    « Impasciences » recueille plusieurs dizaines de chroniques critiques dans divers périodiques.. On consultera l’Index   à la fin de l’ouvrage. Pour la première fois on en trouve un, accompagnant la table des matières d’une centaine de chapitres. Le rythme s’est accéléré. Cette disposition est aussi baroque que la construction des pierres de mur de son jardin, une parabole mise en tête du livre. Quoique son jardin devienne exotique du fait que on y trouve maintenant des références aux Indes, Japon, Brésil. Le monde émergent parait pour la première fois

    Il ironise toujours sur l’activité scientifique en tant que telle, fondation des Vérités et de paradigmes successivement décisifs, de progrès miraculeux, (ex. la maladie vaincue à jamais). Les utopies du futur, les illusions du passé se conjuguent. La « science » enchantée, la connaissance grandiose sont un mythe orgueilleux de la société occidentale. La critique se fait plus acérée sur deux points : la vulgarisation contemporaine dangereuse, et la langue savante (au sens d’écrit, c'est-à-dire de traduction scientifique dans le langage ordinaire) est relâchée et falsificatrice

     

    La mauvaise éducation et la médiocre vulgarisation    

     

    Si l’éducation du public est partiellement négligente ; les épistémologues font, dans l’abusivement optimiste, l’éloge de la généralité et la cumulation des résultats. Le scientifique contemporain doit aller vite, doubler les concurrents, annoncer au marché qu’un produit neuf « arrive ». Le savant perd le contrôle des retombées. Ceci conduit à une réception contreproductive, corrompt la mentalité profane. La vitesse de la communication (l’ordinateur, le portable, la tablette) échappe à la maîtrise des communicants, d’où la perte des réalités et l’abandon   de tout sens critique. La diffusion para-universitaire n’a rien à envier à la vulgarisation commerciale : les publications subissent la loi des publicitaires dans leurs pages (Cf  le numéro  récent  de La Recherche sur les ordinateurs géants financé par les fabricants de « super-ordinateurs» ; Nov. 2011). Les scientifiques sont pris en tenaille entre les appréciations nécessaires de leurs pairs et les préjugés des éditeurs se réclamant des impératifs de format et de ventes. Ainsi, les responsables, les attachés de presse usent de la simplification outrancière. Ils utilisent les savants ingénus, sensibles aux flatteries et à la notoriété. Des techniciens « idiots-utiles », il y en a toujours eu. L-L propose de sortir de cette impasse, non  seulement en rappelant l’obsolescence rapide des savoirs, la relativité des découvertes glorieuses, la mort des théories tombées dans l’oubli, mais aussi  les fraudes et les erreurs avérées de calcul, plus nombreuses qu’on ne croit. 

    Pour contrer le principe des sciences irremplaçables, L-L attaque le maillon faible de la vulgarisation : la scolastique scientifique. Sans critique interne et sans histoire, l’enseignement est devenu un endoctrinement dogmatique. Ces regrets de la part d’un physicien, d’un universitaire, ont dérangé et déconcerté plus d’un. Un savant qui crache dans la soupe, bon ça passe...mais sans en dégoûter les autres, sans l’invalider, c’est difficilement acceptable !

    Comment passer de la vulgarisation débridée à la diffusion raisonnée ?  Comment convaincre l’édition spécialisée si les responsables prétendent que leurs lecteurs sont peu préparés. Ils diront qu’il y a trop de complexité, trop de subtilités dans les connaissances et que les raccourcis de circonstances, les simplifications sont obligatoires. Il faudrait, suppose L-L, beaucoup d’autres livres et arguments, d’autres moyens de communication, d’autres lieux d’instruction et de culture (musées, bibliothèques, petites écoles polytechniques) pour convaincre qu’une politique éducative sans distributions de prix, de médailles et de classements (toujours prématurés) serait plus créatrice. Une science discrète, réaliste, modeste est possible

     Des édition élégantes comme Odile Jacob ou des revues traditionalistes comme Sciences et Vie sont davantage des usines à consécration que des divulgations fertiles. La dernière étape de la marchandisation de la science est incarnée par la télévision porteuse des contaminations.  Pour créer un carrefour d’idées, L-L a  fondé la  revue Alliage (culture-science-technique) , où se croisent scientifiques durs et moins durs, philosophes, écrivains, artistes, etc. (voir http://revel.unice.fr/alliage/). Et il a entrepris en tant qu’éditeur une discussion de la compétence scientifique. De toute manière, les lecteurs n’ont plus le temps d’aller voir et de vérifier. Hors de l’héroïsation occidentale, l’auteur continue son combat en vue de l’amélioration de la communication scientifique en direction des masses. Par ailleurs, si la question de l’éveil d’un esprit scientifique, positif et critique à la fois, intéresse les éducateurs, les mentors savent que la télévision et le net forment aujourd’hui le tissu de la physique comme celle des sciences naturelles. Peu de pédagogues, hors Dewey, Piaget et Freinet ont réfléchi aux moyens spécifiques d’instruire dans chaque type de savoir (sciences formelles, expérimentales, concrètes ou d’observation) pour susciter les vocations. Contre la naïveté de présentation historique des découvertes, L-L se bat farouchement : il donne les noms de faussaires, mages ou manipulateurs. On aurait pu lui fournir des matériaux équivalents en sociologie allant de la parapsychologie de l’entretien au questionnaire imaginé, des chimères de mises à équations du social au scientisme comme code moral. L’autorité de la science devient à certaines époques plus mystificatrice qu’à d’autres. Le savant est de plus en plus dépendant des verdicts exogènes et des obligations économiques (finances, essais, applications). Par conséquent s’il n’y a pas de contrôle des citoyens, pas de demande d’évaluation externe, la science, comme la littérature satirique l’avait annoncé, peut rendre fou ses promoteurs qui s’instituent mégalo, parano à la fois.

    A propos de la science contemporaine, il demande: « Le savoir peut-il survivre à la rentabilité ?  « Et puis il y a derrière l’horizon d’une découverte, l’ignorance de sa nature même : on ne comprend pas nécessairement ce qu’on apprend. Christophe Colomb arrive en Amérique, mais il ne le sait pas, il croit avoir abordé l’Asie. La théorie quantique est vieille d’un siècle, on a su rapidement l’appliquer à l’atome, au noyau, mais il a fallu des décennies encore pour véritablement commencer à en comprendre les fondamentaux conceptuels. Plus l’outillage (expérimental ou théorique) d’une science est perfectionné, moins il est facile d’en saisir le sens profond. C’est vrai pour la physique comme pour les neurosciences. Il y a donc de fortes résistances à l’avancée de notre savoir, dues aux formes même des pratiques actuelles d‘une science qui privilégie les conquêtes de surface à court terme aux avancées profondes à long terme » [16]. 

     

     

    L’humour : mode d’emploi de la langue 

     

    Une fois que L-L a établi ses « inventaires  négatifs », il  expose  le travail sur la forme. L’abandon du jargon intimidant, le goût envers le style léger, aéré, sont appréciables pour les simples amateurs. Etonnant est ce souci d’écriture saccadée, avec de courtes illustrations.  Un style en dehors des conventions habituelles du récit scientifique imprégné de pompe et souvent de grandiloquence. Lui use de la surprise, de la réfutation par le paradoxe ou par l’absurde. Néanmoins il ne joue pas à l’inventeur ou au partisan.

    Ses livres quoique bien reçus ont été maintenus en lisière de nombreux lectorats importants notamment les anglophones, eux qui « détiennent » les rênes ou les décisions de l’avancée scientifique. Il fut traduit toutefois en italien, en espagnol, mais peu en Amérique (en dehors des textes purement de physique théorique), entreprise non terminée, quoique ébranlée.

     On peut écrire, prétend-t-il, avec rigueur et précision même dans les communications internes et demeurer vigilant quant à la langue. On devine qu’il a en tête la force de persuasion par la qualité de rédaction des « Pensées » de Pascal  ou des « Dialogues »  de Galilée, pour ne prendre que deux célèbres physiciens. Cela a dû compter dans la divulgation de leurs thèses. L’explicitation exige la forme[17]. Ce n’est pas, chez lui, une manie ni une futilité, encore moins un refoulement d’écrivain, spécialement quand il recommande l’ironie de soi d’abord.  Son exigence dans Impasciences du perfectionnement des terminologies scientifiques le conduit à insister en 60 pages sur la nécessaire pureté du style. Il existe une esthétique en mathématique de même que dans des phénomènes naturels. L’humour est généralement considéré comme une anomalie en physique. Il est pourtant légitime de penser que l’écriture soignée, l’expression maîtrisée améliorent la lucidité sémantique et la clarté des idées.

    Il  ajoute  un emploi de la drôlerie et la dérision à la rédaction. Dialogues imaginaires, fables, chansonnettes, pastiches poétiques, dessins badins, tout en traitant des faits de société, bouleversent les codes de la communication sérieuse. Le raisonnement déductif et la logique froide sont bousculés par la mise en relation latérale et l’ironie corrosive.  Partir d’un petit fait et remonter à des questions qui paraissant insolites suggère des innovations idéelles, fruits de comparaisons dérangeantes. Peu de commentateurs semblent avoir remarqué ce procédé qui dut leur paraître incongru. En particulier les Américains scientistes acharnés, productivistes qui n’aiment pas ce genre d’humour[18] !

     

    Données littéraires et écriture scientifique : association de « contraires »

     

    L’abondance des références purement littéraires semble être, chez lui, une condition pour s’attaquer à des problématiques compliquées. Bien que ses éditeurs aient dû lui conseiller : « Surtout pas de moquerie, ni de canular mais un ton grave ! », il s’en donne à coeur joie dans ce   méli-mélo de paradoxes et de trouvailles stylistiques jusqu’en faire un matériau à part entière. En ce sens, il eut de bon maîtres : A. Jarry, A. Breton, R. Queneau, G. Perec. La référence avant-gardiste ou le montage pictural devinrent ses armes contre l’étroitesse de culture ou les arrogances savantes. Partir d’un fait divers, d’une anecdote de laboratoire, d’une citation ou d’une donnée et remonter à une cause, pour accéder à un phénomène plus large de société ou du travail scientifique, c’est original ! Les références au groupe de l’Oulipo  que LL a fréquenté et dont il apprécie les inventions linguistiques, les jeux de mots, les pastiches, projettent dans Impasciences,  les théories sous  un éclairage baroque, rappelant « La vie, mode d’emploi » le grand livre de G. Pérec[19].  

     Faire deux cents pages sur la science à l’aide de ce procédé d’écriture ou d’invention terminologique, jusque là il n’y avait que des surréalistes, les philosophes sarcastiques, des pamphlétaires qui se le permirent. Faire progresser subtilement une question, non vers sa solution mais vers la compréhension de ce qui, en nous, freinait la compréhension, tel est son objectif. Pour sortir du formalisme prétentieux, il offre des escapades incessantes en art, musique, littérature, non pas dans une exhibition encyclopédique mais par la maîtrise de culture élargie. L’humour et le caustique à l’intérieur des problématiques sérieuses, ç’est acide, mais ça relève le goût. Il pousse de cette manière les astronomes, les physiciens, les mathématiciens à sortir de leur tour d’ivoire et de leurs intérêts corporatistes étriqués.

     

     

    Partie 4     Les conditions de la Critique 

     

     

     

    Au final, naïf ou présomptueux, tel m’apparaît mon projet de le résumer. A posteriori je comprends qu’il était insaisissable. On le croit ici ; il est parti ailleurs. On croit trouver un fil conducteur, mais il est déjà loin ! Un électron libre inclassable ! Ma prétention était osée. Je ne sais plus, à la fin, dans quelle catégorie placer mon essai. Est-il trop audacieux ou imprudent, ma critique timide ou impertinente ? Je vais toutefois esquisser quelques questions, sans réponse probablement

     

    Les limites

    Obligatoirement, il a rencontré les contraintes de l’époque et de sa formation. Une époque de visionnaires (et de quelques mystificateurs) qui entrèrent dans la « Science » sans se poser la question existentielle des conditions de ce qu’une société a nommé « science » parmi toutes les activités de maîtrise de la nature. Entrer sans questionnement préalable fut peut-être un objectif réalisable au XIXè mais au XXè, l’émergence et l’omniprésence de l’économie, du commerce, et des techniques changent la conception traditionnelle des expérimentations et des échanges. Quand chaque société pouvait isoler progressivement les sciences, des techniques, de la culture des métiers ou de la philosophie des sciences par rapport à d’autres croyances, le cadre de pensée résistait, alors que maintenant il a éclaté et nous ne percevons plus les liens avec ce passé  

    En effet, depuis très loin dans le temps, il apparut toujours des secteurs circonscrits à quelques foyers (matériel, métaux, domestications des plantes et animaux) au sein desquels se spécialisaient des groupes et où s’accumulaient lentement des avancées. Durant 10 000 ans, que d’observations, de mises à l’épreuve, enchaînées dans une réflexion sur la pratique. Le classement des faits observés était remis en cause continûment pour « inventer » un progrès ; par exemple améliorer le rendement de la chasse ou la cueillette (lieux, moments, espèces et habitudes des troupeaux, éprouvées en fonction du moindre coût, fatigue ou risque). Que de choses apprises, catégorisées, conservées (par exemple pour la taille et la collecte du meilleur silex dans son gisement naturel). Tout était là en germe, un savoir d’expérience détenu par des praticiens au début d’une spécialisation. Savant signifie « Homme qui sait ». Ampleur des observations par les individus concernés, transmission des apprentissages ; tout cela est sous-estimé dans notre conscience collective (sauf chez les paléontologues). Or, ont toujours existé les dénombrements, calculs, épreuves, déductions des lieux, des moments (croisements de variables déjà). Que de choses acquises et travaillées en « idée » pour les abris, l’alimentation, les armes ! Que de connaissances réfléchies et analysées quant à l’usage de l’environnement ou son exploitation par nomadisme ou migration, la domestication des plantes et animaux, grande école d’empirisme comportemental animal.  La science est là, non pas embryonnaire, primitive mais en tant que caractère propre à l’espèce « sapiens ».  Les archéologues contemporains en conviennent et les connaissances sur la préhistoire le confirment : ces « observateurs » qualifiés, déjà spécialisés, certaines sociétés les appelleront sorciers, chamanes, d’autres : mages ou prêtres, puis philosophes. Enfin quand l’image s’est stabilisée : artistes, découvreurs, inventeurs, auteurs. Actuellement la « science » est partout insaisissable, indéfinissable, indécidable et elle n’a plus de rapport concret, ce caractère utilitaire qui fut la « science » initiale.

    Dans une perspective moins idéaliste,l’historiographie peut garder éventuellement le concept de « science » en l’élargissant à toutes les compétences suscitées par la curiosité, l’imagination, l’inventivité spontanée ou des expérimentations réfléchies dont ont bénéficié les réalisations de l’humanité. On peut donc jouer sur les mots. C’est un risque qui mérite d’être pris. L-L accepte le risque de confusion. Car tout va vite. Notre génération est passée du bricolage des machines à voler comme les oiseaux, à celui d’arpenteur céleste via les sondes du système solaire.  Mais nous avons perdu le sens du « savoir » empirique parce que les apprentissages de plusieurs années et la formation à user des instruments sophistiqués ont été substitués au bricolage à la mesure de celui de nos ancêtres

    Dans la représentation sociale, le savant au cours de cette dernière étape a revendiqué un statut à part, la création d’une catégorie l’isolant des autres travailleurs intellectuels. La spécialisation sans justification réelle, sans mémoire dériva jusqu’à l’idolâtrie scientifique. De tout cela, L-L nous rappelle les circonstances dont une conséquence se manifeste dans l’effacement du monde peu visible de collaborateurs, d’auxiliaires, de petits personnels anonymes, bref le substrat organisationnel. Nous avons hérité de l’imagerie et du culte de l’inventeur et nous les avons plaqués sur le groupe des travailleurs scientifiques, insistant sur le pionnier, sur l’homme supérieur avec une force aussi prononcée que celle existant dans l’imaginaire de la création en arts, littérature où il était de tradition d’individualiser la fabrication.

     

    1 Individualisation, Personnalisation  

     

    Elimination donc des assistants, des aides, des élèves mais aussi gommage des financements et des supports matériels (ateliers, usines, laboratoires, coût des essais). En faisant disparaître dans la chaîne des représentations l’arrière fond, on effaçait les conditions matérielles et mentales au profit d’un individu omniprésent et omniscient. Et les historiographes ont gardé le même regard au moment de l’inversion contemporaine où se télescopent la vieille tradition homogénéisante de « l’invention » et la science éclatée actuelle. Depuis une cinquantaine d’années, l’homme de sciences n’est plus le même personnage ; c’est un PDG , un chef d’ entreprise  de recherche, un organisateur recruteur,  un coordonnateur et un gestionnaire  financier. Un businessman. Ainsi a disparu le savant de l’époque héroïque qui vécut jusqu’aux années 1950

    A l’instant où d’immenses collectifs priment dans la production scientifique, on conçoit les phénomènes de connaissance de la nature comme ils étaient traditionnellement saisis à l’échelle de quelques individualités. L’apologie de la personnalité en sciences est récente. A la Renaissance, selon Goody, rien de tel !   Le phénomène de substantialisation de noms propres en guise d’attitudes mentales (Galilée, Copernic, Newton) transforme l’histoire en une galerie de portraits d’êtres d’exception, y compris morale. L’idée de ne pas signer une production, un brevet, un article rédigé sauf sous le nom du collectif, le labo, ne vient même pas aux praticiens. Cette chose banale dans d’autres civilisations a existé dans les pratiques de la peinture paléolithique, de l’architecture monumentale, dans la décoration des cathédrales, la musique populaire ou ailleurs. Il y aurait bien des manières de collectiviser des résultats même s’il est impossible qu’une découverte demeure anonyme (l’économie s’en mêle : les brevets, les rétributions, les gratifications académiques). La science devient une bataille d’ego et de hiérarchies institutionnelles écartant les agents impersonnels et invisibles, ne réservant une place qu’a des admirateurs ou des ennemis dans une histoire événementielle où la controverse remplace les batailles rangées d’hier. Nous sommes bien les héritiers d’ « hommes illustres » depuis Plutarque

    Ce qu’on diffuse avant et après une recherche réussie est aussi important que le cours de l’invention, moment de sa cristallisation, indéterminé dans une équipe. Caractère imperceptible dans Latour et Woolgar où le travail scientifique pénible, monotone, routinier n’apparaît pas alors qu’il reste essentiel en volume  d’heures et de confrontations internes avant de lancer des « résultats ». Un chef ou deux et une poignée de lieutenants ; 95% des auxiliaires des subalternes sont ainsi effacés ! Pourtant un labo est un monstre subtil d’organisation, un mélange complexe de compétences à la fois de prolétaires en blouse à la paillasse ou à l’ordinateur et de petites équipes les dirigeant ; la vitalité des échanges collectifs disparaissent dans  la course à la renommée.

    Par conséquent les limites de la réflexivité s’enracinent dans cette exagération d’individualisme.[20] Le tissu social et industriel ne surgit pas davantage dans la crédibilité. Disparus les milliers d’ingénieurs, de praticiens, d’utilisateurs, de savants amateurs, milliers de petites mains dont la culture est le terreau et parfois la trame de l’invention.  Aujourd’hui il y a une vive compétition dans les labos, dans les Instituts, les Académies, dans l’accès à l’édition. Le pouvoir va en dernier lieu à la notoriété déjà cumulée (le premier nommé qui signe). L’image hagiographique de l’« école de pensée » signifie inégalité, hiérarchie et non concours de compétences de pairs. Nous sommes si peu attentifs à cette dimension sociétale que les chercheurs, spécialistes, ingénieurs proches et lointains, ne revendiquent plus rien. L’individualisme occidental a tranché par rapport aux masses et aux collectifs. La lecture de L-L est opportune pour interpeller ce culte du découvreur solitaire et de la fabrication des icônes, notamment quand il évoque les fraudes, le détournement, l’appropriation indue.

    Tel est en général le sens du récit de l’historiographie scientifique occidentale. Les savants et leurs collaborateurs, qui sont-ils dans nos livres d’histoire ou les traités de philosophes de sciences ? Quelques milliers d’hommes au maximum ; des Wasps, Catholiques ou Juifs athées. A côté de ceux écartés, qu’est-ce ?  Une poussière d’humanité. Ceci en dit long sur nos mythes et nos utopies

    .

    Lutte de place au sommet de l’Europe

     

    Une erreur factuelle, sans conséquence, de L-L confirme l’ambiguïté. Anecdotique, elle est toutefois significative. L’attribution à Saussure de la conquête du Mont-Blanc en 1787 (méprise à laquelle la ville de Chamonix par élitisme contribue) est erronée puisqu’elle avait été précédée de l’accès au sommet, l’année précédente, par le paysan Balmat accompagné du docteur Paccard, tous deux  oubliés de l’histoire officielle. Comment Saussure s’est-il posé en vainqueur du Mont Blanc ? En montant sur le dos du peuple au sens propre et figuré; en effet il fut porté sur les épaules de 17 paysans qui convoyaient également les instruments scientifiques de calcul atmosphérique (baromètre, altimètre, boussole..). Or ce matériel de mesure (30 kilos d’appareils) avait été transporté -et les mesures faites - lors de la première conquête, l’année précédente-  par les deux hommes, sans parler  du minimum de l’équipement de montagne (cordes, échelles). Le matériel scientifique primait sur celui de l’ascensionniste parce que la raison de l’ascension reposait en partie sur l’intérêt pour la science, du médecin local Paccard accompagnant le chasseur de chamois et cristallier J. Balmat, les premiers vainqueurs en 1786[21]. Ce cas fréquent de confusion historique est une illustration du fait que le docteur de Chamonix (qui vient d’une famille moyenne locale) n’appartient pas à l’élite des grandes familles  genevoises des Saussure. Cette première conquête suggère bien l’intérêt des érudits locaux pour la science, ici ni appliquée ni fondamentale. Il est indéniable que l’existence des petits savants, des amateurs est nécessaire à la vitalité de toute science[22] .

    La limite de la réflexivité historique réside par conséquent dans les limites de l’époque et non dans celle des connaissances relatives à chaque discipline.  Depuis quelques années la coupure s’est aggravée. Vers 1970, selon Pestre,  « pour les trois dernières décennies, je soutiens la thèse que la période récente a vu l’émergence d’un nouveau régime, un régime de production,de régulation et d’appropriation des sciences qui est neuf par rapport à celui que je viens de résumer pour les années 1870-1970... Est-ce que « les savoirs actuels sont souvent trop éloignés de ceux d’autrefois pour pouvoir servir de guide à notre jugement » [23]  ? Si oui, alors la comparaison internationale et les échanges intercontinentaux seraient inconcevables. L’individualisation, le découpage   en branches autonomes disciplinaires, la domination de ce système de pensée où la performance d’individus particuliers est nommée « naissance », « premier âge » au cours d’une marche linéaire empêchent de saisir   les changements techniques en profondeur, les modifications de conceptions en tant qu’actions profanes, contributions anonymes et produits des conditions intellectuelles ambiantes (école, travail manuel, cultures et techniques).  

     

    L’astrophysique : une secte ? 

     

    Le dernier avatar de cette dérive est la téléologie   dans la création de l’univers. L’astronomie moderne s’est imposée grâce à l’imitation des rituels byzantins dans l’au-delà cosmique ; polémiques qui enflamment les médias spécialisés.  Quand on se pose trop la question de la naissance et de la fin, du début et de la disparition, ce n’est plus de la physique mais de la métaphysique ? Et ceci L-L le  dit subtilement. La science devient peu à peu la Genèse et la Bible. La physique occidentale qui s’engage dans la course à l’espace est une dérive de la guerre des étoiles sur fond de guerre froide. Quand on ne peut plus grand-chose sur terre, on s’évade dans l’interprétation de l’existence de telle ou telle galaxie. La mode du Big Bang et autres neutrinos plus rapides qu’Einstein naissent de spéculations à partir de très minces et fragiles indices (photos, rares échantillons lunaires ou stellaires).Ici les analyses de Aux contraires ou La pierre de touche sont essentielles. Quand les sciences redeviendront réalistes, elles considèreront que l’univers est infini, le temps aussi et les autres « mystères » alors s’illuminent. Voila qui confirme l’intuition que beaucoup d’entre nous avaient : la naissance des mondes, si tumultueuse aujourd’hui, n’était que le retour du religieux. Plus la physique s’isole, plus elle s’incarne dans des théories fumeuses des origines et des fins. Modélisations et imaginations des définitions de l’univers rappellent les dérapages des idéologies politiques. En période de doutes et d’impasses, la société savante est attirée vers la résolution d’énigmes sans caractère d‘urgence. Au 19ème, des glissements scientifiques similaires se produisirent ensemençant la superstition au sein des philosophies les plus rationalistes selon Philippe Muray.

    La physique théorique devient un thème à la mode qui éloigne de préoccupations matérielles de nos concitoyens et du sort réel de la planète. Elle crée un univers de spéculations propres, un monde clos apte à fabriquer des sectes qui s’entredéchirent. Cela a commencé avec la naissance de gourous du cosmos (les Frères Bogdanov, saints pas très orthodoxes, ici ou là, excommuniés mais considérés par d’autres comme des prophètes, voire des martyrs). Tous les savants actuels de l’astrophysique sont invités à faire leur « coming out » (au sens de révélations intimes), bilan de leur existence et presque tous écrivent un livre-projection de leurs sentiments du futur (de Reeves à Serres, de Jacquard à  Klein pour les plus notables). Ainsi se créa la confusion entre sectes, groupes de pression, écoles de pensée, engagements philosophiques. Pascal avec « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » ou le Voltaire et son « prodigieux horloger » l’avaient dit de façon plus dépouillée et mémorable.

     

     

    La  « dimension monde » des années 1960  

     

    Quelles alternatives de la définition de la science auraient pu nous détourner des erreurs d’interprétation par notre société à l’égard du reste du monde (mis à part quelques voix discordantes) ? D’autres conceptions, d’autres pratiques auraient pu nous guider. L-L a apporté un début de réponse. Au cours de sa jeunesse politisée, il eut peut-être l’intuition de la limitation des connaissances. C’est pourquoi sa collection au Seuil s’enrichit assez tôt et plus fort qu’ailleurs des grands noms de la pensée contestatrice occidentale ou de voix qui vinrent d’Asie et également du monde hindou et arabe.  Par exemple, c’est lui qui attira l’attention sur Joseph Needham (biologiste qui se consacra à l’étude de la Chine :« Science and civilization in China » : 17 volumes parus de 1956 à 1986).Une connaissance encyclopédique que Colin Ronan (lui aussi publié par L-L) s’efforça de diffuser dans une version abrégée.  Le sinologue anglais n’eut pas d’égal et certainement aucun Chinois n’entreprit jamais d’étudier l’Occident comme lui l’Extrême-Orient. 50 ans ont passé qui ont amélioré notre compréhension et rectifié des informations datées, tant la Chine menait bon train sur sa route de la reconquête de son passé. Jack Goody fut un fervent admirateur de son compatriote. Mais il fut aussi un de ses critiques : « Si l’on en croit nombre d’historiens de la période classique, l’Europe, dès l’Antiquité, se serait engagée dans la bonne voie à cet égard, tandis que l’Asie se serait fourvoyée. Telle était jusqu’à une date récente la conception qui avait cours chez des « humanistes », pour lesquels la culture européenne est une émanation de la société gréco-romaine...Certains encore, au vu des développements ultérieurs attribuent un statut unique à la réflexion scientifique (à la logique) des Grecs, idée que semble avoir réfutée le travail encyclopédique de Joseph Nedham sur la science et la civilisation chinoise »[24].  En tout cas en introduisant Needham, auprès du public français, L-L ouvrit la voie à la « Grande Révision » occidentale et au rééquilibrage de l’histoire des inventions et des techniques, spécialement de leurs causes et leur enracinement.

     Selon Goody, la supériorité de l’Occident aurait été une invention, une  création  intellectuelle surestimant  la pensée libérée d’entraves culturelles et religieuses, qui a exagéré l’importance de la recherche fondamentale spéculative opposée à la  voie chinoise, appliquée et  concrète. Les notions occidentales de théorie pure, de pensée conceptuelle, d’autonomisation scientifique sont trop vagues et propres à être idéologisées. Par exemple on ne peut affirmer que d’autres régimes de pensée et d’inventions -comme celui de « Rome »- seraient sans théoriciens, donc sans sciences ? Les Romains sont d’admirables applicateurs, des praticiens conquérants, mais, dit-on, ils ne seraient pas des savants !   « Ils n’ont pas fait avancer la science, disent les historiens, puisqu’ils n’ont pas de grands théoriciens mathématiques, des Thalès des Archimède, des Euclide ». La capacité à la vaste navigation, les constructions monumentales, l’exploitation forestière, l’agriculture intensive, le travail des métaux, l’irrigation à grande échelle; ce n’était pas de la science : mais que des applications empiriques, accessoires, occasionnelles. Les grandes constructions de la pensée sont imputées à la Grèce, puis plus tard à la Renaissance, enfin aux Lumières. On fit à la Chine, le même « procès » qu’à Rome. L’établissement de la Révolution industrielle par l’Europe a servi de support à la substantialisation de la science depuis l’Antiquité, elle qui se cherchait des racines indigènes prestigieuses. Cette forme du développement a fait des mathématiques le pivot d’une démonstration de supériorité dont l’universalisme est discutable.  Le primat accordé à la logique formelle a occulté l’organisation sociale, l’éducation ou le travail ainsi que l’influence des conquêtes maritimes et coloniales. De ce fait, nous avons dévalorisé certaines de nos propres recherches. Les apports de savants pragmatiques ou « artisanaux », tels Ader ou  Pasteur à ses débuts, ont été minorés. La primauté de la théorie sur la pratique, du concept sur les applications a imputé les découvertes à des génies précurseurs, à des pionniers singuliers contre le sens du progrès technique ou industriel de masse.  Philosophie contre transformation et action !

    L’oubli du contexte national au sein de la sociologie comparative des sciences,  L-L a tenté de le réduire notamment grâce sa publication de l’ Histoire mondiale  des Sciences écrite par R. Conan[25],  un panorama mondial   que nous avons pu lire dès 1988 en français.  S’il consacre cent pages à la Science grecque ; il en dédie   autant à la chinoise ou à l’ensemble indien, Hindou, arabe. Needham, Conan annonçant Pomeranz (qu’on étudiera dans un autre commentaire) ont ébranlé l’ethnocentrisme du « Blanc », Européen laïque, autrement dit moralement désintéressé, symboles qui ont dominé nos idéologies selon lesquelles la supériorité occidentale s’est nourrie de l’indépendance des chercheurs, de l’autonomie accordée à l’esprit, de la lutte contre les dogmes de l’Eglise. Il faut revisiter notre passé, un millier d’années auparavant, alors que la science grecque régressait en une simple scolastique. Notre très long « Moyen Age » subit le déclin de nos universités dans les mains cléricales et pris du retard face à l’inventivité des médersas et des écoles confucéennes.  

    Les travaux érudits anglo-saxons sur la science chinoise sont maintenant accessibles pour comprendre la globalité de la culture contemporaine. La pensée philosophique des Chinois affirmait que l’univers est en évolution constante, en mouvement permanent et que nos lois immuables de la nature ou celles de la physique devraient « s’en accommoder » ; une mise cause du radicalisme.  Je crois que L-L a eu le pressentiment de ces bouleversements. Il a été bien seul à s’alarmer, du moins à lire les thuriféraires de l’autre version. Sa mentalité réflexive, son sens critique, son doute permanent lui ont fait pressentir les effets de la science des 30 dernières années   

    Et le grand retournement de l’histoire des sciences s’accompagnera probablement de la remise en cause de l’épistémologie normative ethnocentriste. C’est la fin d’une époque conquérante : les crédits s’épuisent et la crédibilité aussi, par manque de vision large et   en raison de l’indifférence de la jeunesse. La science occidentale   a fait son lit dans le giron de l’étatisme (il y eut pendant 80 ans une science soviétique, entrée elle aussi à son tour, dans le rang des « académies »).

    Si on fait appel à la fable, on justifiera symboliquement ce rééquilibrage : « L’attraction de la planète rouge explose et elle disparaît dans un trou noir, la guerre froide est finie avec l’écroulement du mur de Berlin, la planète rouge s’est perdue. Mais voila qu’apparaît une petite planète jaune dans les photos du télescope.  Bien sûr, cette petite planète était cartographiée depuis des lustres, repérée de quelques amateurs agrippés à leur lunette, sa vitesse de gravitation et sa trajectoire étaient prévues pour croiser les nôtres, mais dans beaucoup de lustres.  Or, elle approche et nous menace. Même l’énergie facile disparaît. Le pétrole était quasiment offert du fait de l‘inégalité des échanges au profit de l’Occident peu reconnaissant. Aujourd’hui la science fondamentale ou appliquée est concurrencée par ces petits hommes, d’étranges terriens venus d’Asie mais aussi d’Amérique latine. Ils sortaient de notre moule d’ailleurs !  On les avait nous-mêmes instruits dans nos écoles » (comme les Jésuites en Chine !)

     

     Tout cela est déjà le passé ; une autre science (laquelle ? d’où surviendra-t-elle ?) provoquée par l’épuisement des grands financements et par la transformation du savant en un bureaucrate, un gestionnaire dépendant de l’Etat ou de l’économie sera moins assimilatrice, moins intégrée. La Science ne sera jamais plus ce qu’elle était. En tout cas avant que de nouvelles formes voient le jour. Actuellement imprévisible, la science  tente d’échapper à la normalisation et L-L a participé à cette ambiance de relativisation et de poids conjoncturel. Mais l’auteur, pour améliorer notre lucidité, semble beaucoup attendre des sciences sociales -et de la sociologie en particulier- qu’il appelle à l’aide. Nous ne pouvons malheureusement apporter aucune confirmation d’expérience, ne lui fournir aucun secours et il n’est pas concevable dans l’état actuel de la connaissance d’esquisser un espoir. La sociologie   en est au niveau de « l’avant-Galilée », une discipline encore embryonnaire, née prématurément à la logique bien faible, sans cohésion interne et sans unification en vue. Si on métaphorise les trois branches majeures en 2012, eh bien, il y a une branche qui croit que la terre tourne et est sphérique, une autre qui pense que la terre et plate et finie, et la troisième qui imagine que la terre est courbe aux bords infinis. Les définitions sont exclusives, incompatibles et les excommunicatoires vont bon train aux effets moins tragiques qu’à l’Inquisition. Nous pouvons qu’enregistrer, nous sociologues, quelques réussites, acquittant vis-à-vis de l’Etat,  la dette due à notre institutionnalisation, acquise  après 1960 en tant que discipline « officielle ». Et lorsque L-L pense que le cursus de physicien devrait comporter un module de Lettres ou de Droit ou bien d’Histoire, nous lui retournons le mirage ; parallèlement un module d’astrophysique pour nos sociologues ne serait pas déplacé. Entre le pragmatisme teinté d’interactionnisme et le relativisme comparatiste, nous lui disons que nous avons tenté cette alliance dans les années 1980.  Nous avons été vite submergés par la vague scientiste des statistiques positivistes, gratifiantes en carrière, s’émancipant de toute enquête vérificatrice. Nuancer sur ce point ne doit pas donner l’impression de ménager deux râteliers, de sauver un juste milieu ou de manifester trop de circonspection.

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    BIOGRAPHIE 

     

     

    Comme de Gennes ou Charpak, prix Nobel de physique, L-L a été marqué, dans son enfance, par la guerre et les événements de 1940-45 (familialement pour le premier qui y perdit son père et personnellement pour le second, déporté). Le père de L-L ingénieur des textiles, démobilisé en 40, travaillant près de Castres (patrie de Jaurès) mourut au maquis en 1944. Sa mère, également politisée et résistante, se déplaça à Cannes et trouva un travail dans la confection. Elle donna comme beaucoup d’autres mères juives lettrées de cette période, une éducation libérée et émancipatrice ; elles étaient elles-mêmes scolarisées, cultivées à un niveau sans égal dans les classes  moyennes. Le grand père maternel de L-L, Allemand  de Francfort, était un avocat engagé ayant défendu les Spartakistes marxistes. Sa grand-mère née en 1870 en Alsace, avait la nationalité française et put partir  d’Allemagne vers la France dès l’accession au pouvoir des nazis. Leur fille, la future mère de L-L, épousera un ingénieur d’une famille juive de commerçants de Mulhouse. Dès 1939, ils quittent l’Alsace pour le Tarn où le père de LL travaillera comme ingénieur dans l’industrie textile. Entré au maquis, il sera fusillé par les Allemands en 1944, sous le nom de guerre de “Leblond”, que LL accolera à son patronyme. Destins d’époque ? En tout cas on notera le dualisme assez courant dans ces milieux républicains juifs  laïques: la politisation, et l’amour de la culture  européenne. L-L fait ses études au Lycée de Cannes  où sa mère, grâce a l’ancien employeur de son mari, un industriel protestant, put s’installer

    Sa filière scolaire fut celle dite A’, un mélange de latin et grec et de sciences conduisant au bac « math élem ». Humanités et Sciences, l’alchimie de l’éducation de l’après guerre était prête. A la suite d’une prépa à 16 ans à Janson de Sailly,  il entre à 18 ans à Normale sup. via le nouveau concours de physique qui venait d’ouvrir . Il devient membre de la section des normaliens adhérents au PCF et fréquente Althusser et ses élèves, il gardera des relations étroites avec le couple Balibar et notamment avec la physicienne Françoise (ils publieront des travaux en commun). La voie royale normalienne (mais non agrégative car sa promotion refusa en bloc de passer ce concours) s’acheva et il s’oriente alors vers  un doctorat en physique théorique. Il quittera le PCF en mai 1968, le jugeant définitivement dépassé par l’histoire, et participera activement aux mouvements radicaux des années suivantes dans le milieu universitaire. Est-ce de là que provient son souci de démocratiser la physique et la théorie ? En effet, sa production   prétend au réalisme et correspond en un sens à un engagement politique.  Le libertaire qu’il fut a   bien les pieds sur terre puisqu’il se lance dès 30 ans dans la recherche de grands textes scientifiques et leur l’édition. Quant à l’enseignement, il se forma seul face aux étudiants de premiers cycles et il élargit sa  culture  générale, son intérêt pour les  arts, le cinéma et le théâtre. Que ce soit à Paris 7 ou à Nice où il fit l’essentiel de sa carrière, il aime avoir des contacts directs avec les étudiants 

     

    1 Après 68, Métier : éditeur chercheur 

     

    Le Seuil lui propose de diriger une collection. L’édition ne fut pas un dérivatif décoratif ; la charge ne consiste pas à assurer la promotion des collègues ou  des amis mais d’aider de  vrais créateurs, quelque soit leur démarche, leur branche et leur nationalité, à trouver leur cohérence. Il n’a pas consacré les auteurs de physique et de mathématiques situés au sommet de la hiérarchie ; il n’a pas cherché le prestige personnel (il s’est peu auto-édité), il a assuré le travail taches d’accompagnement et de relecture des auteurs. Reeves témoignera de sa collaboration lorsqu’il fut invité 3 jours chez lui pour retravailler son manuscrit (qui deviendra un succès : Poussières d’étoiles).  Il   porta aussi son attention à des traductions de qualité d’ouvrages étrangers peu connus chez nous. Cette collection (150 titres) a marqué l’histoire des idées. Il se dit curieux de tout et ouvert. Il a tracé un chemin à la compréhension des sciences ; d’ abord en facilitant les échanges entre les diverses branches et ensuite à l’égard du public. Une collection qu’il tint à l’abri des effets de mode. Il a édité, on l’a dit, Needham qui a initié une meilleure connaissance de la science en Chine,  même s’il fut dépassé ensuite et rectifié par Goody. Stephen Jay  Gould édité  à plusieurs reprises comme H. Reeves, A.Jacquard, J.Testart, R.Feynman, H.Collins, A.Einstein, P.Feyerabend, S. Baruk pour ne citer que les plus connus   peu accessibles en France mais il a fait entrer aussi des inconnus. Ses goûts personnels le portent plutôt vers les anciens philosophes des sciences injustement oubliés : Spinoza, Descartes, Diderot ( voir dans  la pierre de touche  la petite spectroscopie de la philosophie des sciences). Il a dénoncé la philologie des « social studies » américaines ou européennes. « Encore faut-il expliquer la métaphore guerrière délibérément utilisée en discutant les attitudes de la philosophie des sciences comme autant de stratégies...l’hypothèse sous jacente est que la philosophie des sciences, dès lors qu’elle se pense et se dit comme telle est bien une réaction polémique de la philosophie contre la science ressentie comme conquérante voire usurpatrice, en tout cas menaçant la primauté de la philosophie quant au discours sur le monde »[26] 

     

    Le passeur entre disciplines et entre cultures 

     

    Il a déploré la spécialisation excessive, l’enfermement des sciences sur elles-mêmes et la constitution de branches trop autonomes. Etre partisan d’une multiculture signifie être savant et ethnologue, physicien et artiste, chimiste et essayiste (comme Primo Lévi), ou encore philosophe et historien. Le regard de chacun s’enrichit dans son domaine en le voyant d’un autre point de vue comme ces inventeurs de la Renaissance ou des Lumières qui étaient humanistes et mathématiciens, ingénieurs et artistes ainsi Léonard de Vinci, ou bien les pamphlétaires aux savoirs encyclopédiques.

    On le considère souvent en physique comme une sorte de marginal ou alors un original.  Avoir rencontré tôt l’histoire européenne a certainement éveillé en lui une aptitude aux mixages. Au laboratoire de physique théorique de Nice en 1967, il se sent profondément méditerranéen. Retraité il garde une intense activité publique(notamment des conférences dans les établissements scolaires ou les associations culturelles)

    Il n’a jamais été isolé ou solitaire bien qu’il soit  en tant que savant, la négation vivante de « l’acteur-réseau », mais il s’est tenu à la marge des divers réseaux institutionnels ou disciplinaires auxquels il  se trouva associé, préférant rester attentif à ses multiples  intérêts  et ouvertures intellectuelles

     

    Rapport au pouvoir des électrons libres  

     

    En ce sens il n’est pas très différent de ses confrères de mon « inventaire » d’innovateurs récents, que ce soit le vieux sage du Lot (Goody), le jeune sage du Poitou (Martin) ou le sage musicien de San Francisco (Becker). Le critère principal de ce recueil d’hommes de sciences fut justement de soupeser les avantages et les pertes dans l’évitement des responsabilités académiques, politiques, institutionnelles. Pourquoi ?

    « Nos auteurs » en assurant tous les charges universitaires ordinaires (examens, thèses, publications) ont sans exception refusé le poste de chef de département ou de de labo, de même que les positions administratives trop voyantes (doyen de Fac, expert, conseiller) ainsi que le rôle de vulgarisateur qui vise aux profits médiatiques ou aux gratifications personnelles. « Inventer, c’est rester dans l‘ombre » serait leur devise. La concentration de l’attention intellectuelle et la mobilisation en vue de la recherche approfondie ne supportent pas les distractions ou l’exercice d’autorité sur autrui, particulièrement vis à vis de la jeunesse. La position de ne jamais être en pouvoir de discipliner élèves, doctorants conduit à renoncer à la fabrication d’une « école ». Toutefois ils ont ainsi évité les pièges organisationnels, refusant de manipuler les subalternes d’une équipe de recherche. En se détournant de la présidence de l’administration de centres de recherche, les auteurs que j’ai sélectionnés ont manifesté l’homogénéité de point de vue de ceux qui refusent le jeu des conventions, altérant la recherche libre. Certes ils y perdent les positions honorifiques ou les charges académiques de prestige attribuées en fin de parcours.

     Comment ont-ils réalisé ce partage entre leurs activités intellectuelles et sociales ?  Ont-ils justifié leur récusation de la gestion à connotation d’expertise ou à finalité politique et trouvé le calme, condition nécessaire de l’œuvre ? Chacun a eu sa recette pour le travail en profondeur. Non bousculés par un agenda, ils ont construit une réflexion sur la durée, sans aucune fébrilité, attentifs à l’autocritique, qui se reflète dans leur aptitude à la mobilité intellectuelle, la chose la moins partagée.  « Je me suis trompé mais je me rattrape » dit l’un d’eux, « ma progression ne fut pas linéaire mais bel et bien contingente » dit l’autre, « j’ai trouvé quelque chose mais je ne le savais pas, j’ai compris après,» ajoute un dernier. Ils ont tous « divergé » à un moment de leur carrière, passant un cap   à la fin de leur vie de chercheur parfois en contre-pied de leurs convictions passées. Cette capacité à la remise en cause de soi est réjouissante. Ils terminent ainsi non pas en inventeurs révolutionnaires mais au moins en modèles de sérénité, rares dans le monde intellectuel.

     

     

     CONCLUSION 

     

    À l’aube du XXIème siècle, les auteurs réunis ici : Clément Ader,  Howard Becker, John Dunn, Richard Evans, Jack Goody, Ian Kerschaw, Jean-Marc Lévy-Leblond, Jean-C. Martin, Jean-Louis Planche, Kenneth Pomeranz, sont des praticiens-chercheurs et des expérimentateurs. Ils posent des questions dérangeantes sur la place à accorder aux scientifiques dans les institutions que le  pouvoir leur confie. Sont-ils dans l’ombre ? Plus connus à l’étranger qu’en France, ils ne sont pas dans l’obscurité totale quoiqu’ils ne sacrifient rien à la gloire, à peine à celle de notabilité ; ils ne courtisent pas les journalistes, ne dirigent aucune «équipe » prestigieuse, ne bâtissent aucun réseau d’influence, n’envisage aucune domination. La gloire, c’est à quel prix ? Justement ils n’ont pas de prix  Nobel ou autres, ne courent pas après le Collège de France ou  les médailles Fields ou CNRS. Ils combattent la médiatisation abusive qui tue la création. Ils ont, entre eux, au moins un point commun : la recette d’un grand œuvre à l’écart de tout support académique. Ils sont chercheurs bien sûr mais aussi professeurs, éducateurs, conférenciers (à l’influence large car ils parlent aussi bien l’anglais que le français, l’allemand que l’italien ou l’espagnol). Faiblement reconnus en France, ces trois Anglais, ces deux Américains, ces trois Français et cet Allemand viennent de disciplines éloignées les unes des autres et occupent des positions hors de nos normes habituelles de lecture, de nos habitudes de pensée, que ce soit en Histoire Révolutionnaire, en physique quantique, en anthropologie historique ou dans la sociologie interactionniste. La série offerte est donc une analyse « comparée » d’auteurs étrangers pour six d’entre eux. Cela nous sort du provincialisme national. Les faiseurs de carrière, les journalistes, les éditeurs et leurs agents télévisés marginalisent,hélas les auteurs étrangers.

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     Enseigner la critique en « Prépas » et Facultés

     

    Ils suggèrent tous par leur parcours que l'esprit critique se construit progressivement ; ils s’engagèrent tous dans une grande cause : la pédagogie scientifique. Penser contre est une composante majeure de l’esprit scientifique. Est-ce encore penser que d’apprendre à penser de façon critique ; certaines époques le nient.  La culture scientifique s’inculque par l'éducation en famille, en école et dans le milieu industriel. «Penser contre», sous certaines conditions évidemment, je l'ai vu pratiqué dans des universités étrangères : un étudiant corrige la copie de son voisin, en contrôle continu, le note, doit justifier devant la classe. Ou bien il est contraint à faire des exposés critiques au lieu du commentaire élogieux ou panégyrique d'un texte consacré ; Comment enseignons–nous les sciences en Faculté (et dans les grandes Ecoles) ? Comment notons-nous et délivrons-nous les diplômes ?  Même si on ne sait pas définir avec exactitude ce qu’est la « science » en dehors d’une époque ou d’un continent, ces hommes croient savoir comment la diffuser. L’éducation scientifique des futures générations est un de leurs enjeux majeurs.. Des collègues, curieux de pédagogie, Américains latins ou Asiatiques, viennent nous interroger sur notre présumé savoir-faire à enseigner « l’esprit critique » dont ils déplorent la faiblesse parmi leurs étudiants. Au fond, nous n’y avions pas assez songé, bien qu’on soit tous convaincus de ceci : pas de sens critique sans sentiment démocratique. Ce qui signifie autant le refus d’idéaliser les individus, les chefs, les inventeurs que respecter la liberté d’esprit dans le labo, l’amphi ou la publication. Ceci implique l’autocritique et la récusation du culte des ancêtres dans chacune des disciplines citées. « Nos » auteurs ne manifestent aucune avidité pour l’encensement, seulement une simple fierté professionnelle. De là découle leur position originale vis-à-vis du pouvoir politique et académique. Ils ont refusé de gérer des contrats, n’ont pas couru les colloques sponsorisés, ni créé de fondations ou d’entreprises humanitaires, pas plus qu’ils n’ont administré les affaires syndicales ou professionnelles de leur corporation.  Méfiants à l’égard des centres de recherche lourds, ils restèrent fidèles à leur université le plus souvent provinciale. En général, ils habitent loin des capitales, à l’écart des foules. Ces caractéristiques et leurs sens de la pédagogie constituèrent pour moi une chance, au hasard de rencontres au fil des ans.

     

    Dernière analogie : quels que soient la discipline et le sujet de leurs ouvrages, ils usent du raisonnement comparatif pour saisir le mouvement des sciences en lien avec l’actualité. Par exemple : quelle part d’imagination livresque et d’intuition sociale doit-on incorporer que ce soit en physique théorique ou en histoire de la Révolution française ? Ou bien quel renouvellement du goût des mathématiques doit-on aiguiser chez les enfants ou les élèves du Technique ; ce qui constitua la force de l’ Allemagne avant et après 1945?  Quelles orientations doit-on attendre demain de cet événement étrange :l’ouverture de la science à des millions de petits Chinois  incluant les conséquences  de l’usage qu’ils feront des créances mondiales laissées en héritage par leurs parents  ? 

     

    En sociologue de métier, j’ai tenté d’interpréter chez ces auteurs leur manière d’être à la fois travailleur en science et citoyen.  Dans la courte biographie qui suit l’exposé de leur travail, j’ai exploré les attitudes, les comportements, cohérents ou antinomiques, les résultats équivoques. Car ils ne sont ni lisses ou homogènes ni méthodologiquement exemplaires au cours d’une vie entière. Personne ne l’est et la cohérence est un problème second en sciences. J’ai cherché également la raison de leur longévité intellectuelle, au de là de 70 ans. Chance de pratiquer une double activité ? « Respiration » propre à l’inspiration créatrice ? Ils ont presque tous exercé « deux métiers » : Sociologie et musique (Becker) ; Aéronautique, Histoire et sport (Ader, Martin) ; physique quantique et littérature (Lévy-Leblond), Anthropologie et voyages (Goody). Chacun propose sa recette, le juste dosage entre labeur et le distractif, concentration et improvisation. Ils ont un autre point commun, secondaire celui-là, je les connais presque tous, sauf Ader disparu quoique celui-ci fut approché par empreinte indirecte (par ma grand-mère, née Ader).

    Leur œuvre résistera au temps, sera reprise par d’autres commentateurs que moi : ils rectifieront et compléteront.  La mondialisation leur a donné une seconde chance puisque, l’ayant anticipée, ils rendent perplexes et prudents leurs détracteurs habituels, semeurs de fausses pistes et de démonstrations fragiles

     

    Ouvrages de Jean-Marc Lévy-Leblond

     

     

    (Auto)critique de la science (JMLL & A. Jaubert eds), Seuil, 1972.

    http://science-societe.fr/autocritique-de-la-science/

     

    La physique en questions

    tome 1, Mécanique, Vuibert, 1980 (nouvelle édition 1999)

    tome 2 (avec A. Butoli), Électricité et magnétisme, Vuibert, 1982 (nlle éd. 1999)

                                                                                     

    L’esprit de sel (science, culture, politique), Fayard, 1981 ;

                              nouvelle édition : Seuil (Points Sciences), 1984

     

    Quantique  (avec Françoise Balibar)

    tome 1, Rudiments, Interéditions/CNRS, 1984 ; nouvelle édition : Masson, 1997

                            traduction anglaise : Quantics (Rudiments) , North-Holland,1990

    tome 2, Éléments (avec F. Balibar, A. Laverne, D. Mouhanna),

    http://cel.archives-ouvertes.fr/cel-00136189 , 2007

     

     

    Mettre la science en culture, ANAIS, 1986

     

    La pierre de touche (la science à l’épreuve), Gallimard, 1996 

                            traduction italienne : La pietra del paragone, Cuen, 1999

                            traduction espagnole : La piedra de toque, FCE, 2004

     

    Aux contraires (l’exercice de la pensée et la pratique de la science), Gallimard, 1996

                            traduction espagnole : Tusquets, 2001

                            traduction brésilienne : CNUSC, 2001

     

    Impasciences, Bayard, 2000

    nouvelle édition : Seuil (Points-Sciences), 2003

     

    La science en mal de culture, Futuribles, 2004

                            traduction anglaise : Science in Want of Culture, Futuribles, 2004

     

    La vitesse de l’ombre (aux limites de la science), Seuil, 2006

                            Traduction italienne : La velocità dell’ombra, Codice, 2008

     

    De la matière (relativiste, quantique, interactive), Seuil, 2006

                            traduction allemande : Merve Verlag, 2011

     

    À quoi sert la science ?, Bayard, 2008

     

    La science (n’)e(s)t (pas) l’art, Hermann, 2010

     

     

    Le grand écart (la science entre technique et culture), Manucius, 2012

     

     

    Pour clore dans sa courte autobiographie jubilatoire et consolante,  il donne les raisons de son échec au Concours général ( sans  évoquer son succès à L’ENS)et l’attribue à un souci maniaque de perfectionnisme et il revient sur ses contre-performances pour ne pas décourager les jeunes apprentis. « Pourtant, le véritable tourment de l’échec ne me fut pas épargné,au seuil de ma carrière scientifique professionnelle...Après plusieurs mois, j’étais à deux doigts de renoncer à poursuivre une carrière scientifique si mal engagée, quand je compris enfin que je faisais l’apprentissage de ce qu’est un véritable travail de recherche,  que ce passage à vide était une initiation professionnelle – et que mes maîtres les plus admirés avaient connu la même épreuve, ce qui reste sans doute l’un des secrets professionnels les mieux gardés de la corporation. A l’opposé de toutes les images d’Epinal qui montrent la recherche scientifique  en archétype de travail méthodique, une conquête contrôlée de l’inconnu, ce sont l’errance et la contingence qui règnent.  Précisément parce qu’il cherche ce qu’il ne connaît pas,  le chercheur peut passer le plus clair de son temps à explorer de fausses pistes, à suivre des intuitions infondées,; la plupart des calculs théoriques son erronés , la plupart des manipulations expérimentales sont ratées- jusqu’au jour où... Ainsi, le travail du chercheur professionnel ne ressemble-t-il en rien à celui du bon élève qu’il a sans doute été, et dont il doit abandonner la trompeuse confiance en soi. Il lui a fallu dépouiller la peau du crack pour endosser celle du cancre ...son seul avantage sur les laissés pour compte de la science scolaire, est qu’il sait la nécessité et l’inéluctabilité de cette longue traversée de l’erreur, de cette confrontation avec les limites de sa propre intelligence. Pourquoi donc, à l’école, ne présentons nous pas ainsi la science, telle qu’elle se fait ?  » Extrait de « Le goût de la science .Comment je suis devenu chercheur ? » Textes rassemblés par Julie Clarini, éditions Alvik, 2005 p. 154

     

     

     

     

     

     



    [1] On verra  in fine le choix de ses manuscrits et son souci perfectionniste de l’éditorial (relecture, corrections, conseils)

    [2] Esprit de sel p 10

    [3]  Son ami H. Reeves décrit les déterminations par les budgets qui dépendent de plus en plus des actions militaires. La guerre froide sera un formidable levier pour une physique nucléaire Je n’aurai pas le temps Seuil 2008

    [4] in Aux contraires p 239

    [5] Publié chez Fayard en 1981.Ses trois livres, les plus anticonformistes, sont périodisés environ à dix ans  (1980, 1990, 2000), manifestant une continuité  de format et de style. Nous étudierons le contenu des trois. En revanche le physicien pur ne sera approché que dans un livre de méthode logique :Aux contraires 

     

    [6] L’esprit de sel, p 9

    [7] 1000 ans d’histoire des mathématiques, bon résumé des accumulations des problèmes. Collectif, Bibliothèque Tangente ; éditions Pole 2005 

    [8] Cette capacité humaine s’est mise en marche il y a environ 5000 ans A partir du moment où la précision de la pensée et  la richesse des observations ont amélioré la survie. Dès le début, il y a « Science », ainsi que l’écrit l’archéologue  Jean Guilaine

    [9] Le noble Lavoisier fut victime des Révolutionnaires non pour sa découverte mais des impôts qu’il levait pour le roi

    [10] Publié par Gallimard en 1996

    [11] Idée dont je me suis servi dans Le goût de l’observation. Sur l’arrière fond technique de la science pour une période faste, on lira avec profit Liliane Hilaire-Pérez  « L’invention technique au siècle des Lumières »,Albin Michel 2000   

    [12] Le hasard d’un voyage au Japon met L-L en contact avec les maths avancées qu’il y découvre. Or, dit-il, il y a des méthodologies adaptées à chaque branche et à chaque programme de recherche

    [13] Début du livre de  D . Pestre « Introduction aux Science Studies » ; La découverte, repères 2006

    [14] Publié par Gallimard en 1996

    [15] Bayard éditions 2000

    [16] Extrait d’un article  de L-L paru dans Marianne (11 Août 2012) 

    [17] L’attention au style est l’objet d’une cinquantaine de pages : (210 à 267 du Livre 2 « La langue tire la science ».)

    [18] Bien sûr j’abuse de la position sans risque du commentateur : le ton de L-L est mesuré, épuré de critiques ad hominem, de polémiques ; j’exagère le trait volontairement car cet humour au deuxième degré est dévastateur si on lit bien entre les lignes 

    [19] Becker est aussi un grand lecteur et un admirateur du « Pérec sociologue » (voir ce qu’il en dit dans Comment parler..) cette convergence n’est donc pas une coïncidence -

    [20] Dans la liste des auxiliaires « sacrifiés » à l’œuvre (masculine), faut-il introduire les femmes au labo ou dehors ? Dans le présent florilège il y a  curieusement un point  commun :les dédicaces et les remerciements à des collaboratrices (compagnes, épouses, filles ?).Saluons donc ces ombres féminines furtives : Alice, Roseline, Marianne, Juliette, (L-L), Dianne (Becker), Françoise (Martin),  Ruth (Dunn), Juliet (Goody)

     

     

    [21]La légende penche toujours du même côté : l’élimination des humbles au profit des « grands » ; le linguiste Ferdinand de Saussure est issu d’une grande famille de Genève..  Jacques Balmat a guidé et organisé la troisième ascension en 1787 (avec lit à baldaquins dit la légende populaire, peut-être inversée, pour le matériel et le confort de l’explorateur). La deuxième ascension, Balmat la réalisa avec un paysan chercheur de cristaux comme lui.

    [22] Voir art de Bret sur le tissu  de pratiques , de recherches diffuses à l’époque révolutionnaire, sur les réseaux informels qui pullulent alors. Pas besoin d’appeler aux innovations, à l’industrialisation ; elle est partout dans la société civile

    [23] D. Pestre Introduction aux Science Studies. Repères la découverte 2006 p107

    [24] Le vol Goody p228

    [25] Colin Ronan livre publié au seuil en 1988. Needham avait été préfacé en France par Ronan et traduit avec le concours de la région... PACA !! 

    [26] La pierre de touche p. 282


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