•   Leçon de l'ermite à ses anciens  étudiants :

    « Ne demandez pas pourquoi autant de sociologies mais comment une seule suffirait ».  En leur disant ça, je démontais leur perception d‘absence d’unité de la sociologie reçue : le cloisonnement académique, dans le cadre de l’intensification des connaissances qu’on exige d’eux. « Débrouillez-vous pour trouver le lien au sein de cette hétérogénéité » !! Les étudiants surpris et stupéfaits, aux habitudes passives, ne disaient rien, ou ne le montraient pas, jouant les  élèves  dociles.  Pourtant une sociologie de la Sociologie en première année ou une histoire du relativisme des savoirs sociaux serait indispensable ! Impensable, décourageant, me disait-on !  Alors qu’un tel enseignement devrait être obligatoire dans un cursus préalable, en toutes disciplines et en toutes Facultés, distribuant une vision moins ordonnée, moins linéaire, plus critique. Dans ce cas, on découvrirait les artefacts, les prétentions démesurées, voire la manipulation des données et des résultats. Regard panoramique bénéfique sur l’histoire des sciences, au moment même où nos jeunes sont les victimes et à la fois, les acteurs d’une paralysie de la culture scientifique. Absence qui conduit à l’abandon de tout sens critique, à l’ignorance des conditions de travail que la « science » impose à d’autres, ou à la défiguration de la « Nature ». H Becker m’avait inspiré   ce vent d’indépendance   pédagogique. La simplification, voilà, un des trucs que j’ai retenu de HB, une ficelle du métier . J’expliquais aux étudiants alors, pourquoi il ne faut pas enseigner la socio de façon traditionnelle.  Il y a 4 ou 5 options sociologiques possibles en France, exclusives, sans liens entre elles. Ce qui les interpellait était que cela leur apparaissait juste, mais qu’auditeurs passifs, ils ne formulaient jamais une contradiction complète entre  plusieurs options.  Je justifiais donc leur pressentiment non formulé : il y avait bien une philosophie « sociale », dite générale, genre dissertation de sciences politiques, ou empruntée à d’autres modes de « connaissance » théorique : de type philosophique, historique, ou bien socio- psychologique qui voisinaient avec une ethnographie, une observation longue de terrain. Toutes sont légitimes et plus ou moins présentes quoique inégales, dans chaque « tradition » européenne ou américaine, avec ses connotations anglaises, allemandes etc…,
    Ils avaient été surpris, en première année, par la variété des cours généraux de sociologie, enseignés de façon disparate, exclusivement livresque, avec des terminologies, des vocabulaires, des concepts de références rarement comparables et bien sûr sans liaison interne, sauf  celles qui faisaient un peu « philo », disaient-ils. Aucun cours ne ressemblait en contenu et orientation, à un autre ; en quelque sorte : une mosaïque, sans dessin final,  qui les incitait apprendre quasiment par cœur des phrases entières. Frappés aussi d’une discipline qui semblait écartelée entre définitions hétérogènes, sans direction claire, puisque par leur contenu, les enseignants ne faisaient aucun lien entre les matières enseignées dans les cours voisins ; c’est pourquoi les profs de le même unité ne se citaient jamais mutuellement . Je leur disais qu’entre nations, traditions, mentalités nationales, cette hétérogénéité de la sociologie était pire, relevant   de l’histoire mondiale des   sciences sociales. Cette variabilité infinie affectait toutes les nations. Il y eut bien, en Occident, plusieurs sociologies qui coexistèrent sans se rencontrer. Sans se quereller, puisque le front enseignant fait, à la fin, l’unité contre l’étonnement et le scepticisme qui en découle. Je leur racontais -ce qui les ébranla- que chaque pays choisit ses ancêtres de « l’étude sociale », et que d’ailleurs souvent, selon la mode, chacun changea alors ses racines, tant est inconstant le jugement  rétrospectif . Je leur dis que de grands ancêtres français connus, sont encore  largement lus ou discutés par des étudiants étrangers ( par ex. retraduits et commentés aux USA  actuellement,  comme G Tarde, F Le Play etc).  Ils n’en entendraient jamais parler ici. Je leur détaillais plusieurs épisodes historiques de sociologies, nationales ou internationales, qui engendraient des types de socio qui, dans chaque pays étaient enseignées à intensité variable, n’étaient fixes que momentanément, parce que, historiquement aléatoires, relatives aux humeurs de chaque époque.  D’où ne jamais culpabiliser   quant à   la difficulté à « écrire » les premières impressions de terrain  et  l’hésitation à les montrer , parce « qu’ils n’avaient pas, disaient-ils, la bonne « théorie » pour expliquer et justifier leur commentaire »  était  infondée, leur disais-je.

     Le confusion de ces dogmatismes ne sert finalement que les étudiants les plus opportunistes, puisqu’ils sont  tous jugés à la fin, sur des dissertations générales. Et qu’il est dangereux de « penser contre », au lieu de penser conforme  dans les cours. L’enseignant -c’est difficile pour lui- aussi, doit apprendre à penser contre, de façon raisonnée et calculée, sans avoir peur de bousculer les idées acquises ; c’est affaire non d’intelligence mais de ténacité, de persévérance dans l’effort de conquête. Toutes choses qui s’apprennent, hors de la soumission didactique, de la part des plus assurés  des enseignants,  et  qui  s’appellent  la pensée critique,  l’indépendance d’esprit.  Je heurtais donc davantage des profs , mes collègues, que les élèves qui étaient, eux, encore  sensibles  à ces  contradictions. Et je résumais le problème du relativisme , du non cumul des savoirs,  que je condensais en  deux  symboles au centre du débat. Il n’y avait que deux démarches, au fond, réellement distinctes sinon opposées ; le reste était une mosaïque de cas, un éventail de déclinaisons, qui  s‘enseignent les unes à côté des autres quoiqu’elles soient antagonistes ou peu unifiées.   Et donc les étudiants déboussolés, sceptiques, deviennent de purs opportunistes ; les plus verbeux s’en tirant mieux que les autres.
    En conséquence, je leur disais : « Jeunes gens , ne demandez pas pourquoi autant de sociologies  puisqu’une suffirait ;  celle qui dit  « il faut le voir pour le croire »  et l’autre : « il faut croire sur parole » : une contradiction complète entre  deux options majeures. La première exige de se déplacer, demeurer sur les lieux étudiés, regarder longtemps, vivre, travailler, expérimenter, exister avec les autres de façon naturelle. Voire, de voyager : les « grands ethnographes ont été des coureurs de continents. Il s’agit de l’observation participante, partout présente, mais presque partout marginalisée.  Elle a coexisté avec l’autre, sans se rencontrer. Sans se quereller, puisque le front enseignant a fait l’unité, contre, en France, au moment de l’officialisation des sciences humaines en faculté des Lettres. Aujourd’hui c’est oublié ou gommé.  Les surprenait notamment le style oral sans dicter .  Ils ne le disaient pas ouvertement,  jouant les  élèves dociles quand je leur disais pourquoi on ne peut pas enseigner la socio de façon  classique, traditionnelle, telle qu’ une science unifiée et logique le devrait  dans sa progression. Parmi ces options sociologiques possibles, la première, difficile, exigeait de se déplacer, regarder longtemps, pour percevoir de l’intérieur, la finesse des comportements : «  Il faut le voir pour le croire » implique le contact, la présence sans garantir la réponse idéale.
     L’autre,  qui s’y oppose, est au  centre de la socio, par questionnaires, entretiens,  histoires de vie, enquêtes par interviewes .Là ,où on  se contente  d’enregistrer , d’écouter les enquêtés  :témoignages,  recensements,  sondages, réponses aux questionnaires préremplis. Bref là où la parole des enquêtés fait foi, jamais vérifiée factuellement, reposant sur une  croyance enfantine, sauf exception. « Croire sur parole » est le comble de la naïveté, alors que l’autre option dit concrètement : «  j’ai fait , j’ai vu ,  j’ai écouté en situation réelle , j’ai fait l’expérience des mêmes conditions des sujets étudiés : j’ai éprouvé les circonstances que j’étudie ». Cette opposition tranchée était là, exprimée en langage populaire, dans un style trivial, un moyen didactique simpliste, mais rapide.  Ce truc , cette « ficelle » du métier  a « marché ».
      D’autre modes de « connaissance » sociologique, de plus, existent :de type philosophique, historique, ou style réflexions de sciences politiques, mais ils ne nous concernent pas, nous ethnographes. Toutes sont légitimes dans chaque tradition européenne ou américaine ou française, anglaise, allemande etc : éventail de préférences aux rapprochements impossibles. Elles s‘enseignent les unes à côté des autres, dans les cursus et les cours, quoiqu’elles soient absolument différentes ou antagonistes. Comme Becker,   je leur disais : « regardez comment « on » parle de la société » selon les auteurs, ou comment les données officielles sont prises,  toujours comme « Evidence ». Se contenter de récits par les « enquêtés » : témoignages, entretiens, histoires de vie,  réponses aux questionnaires,  formulaires remplis , est simplement un pari de  légitimité  étatique, jamais vérifié factuellement sauf exception. « Ne pas croire sur parole » implique de  voir de près, en acte, pour le croire, et correspond à :« j’ai fait , j’ai vu , j’ai fait l’expérience » ; base de la sociologie empirique, versus la sociologie spéculative. Toute la valeur de l’observation, de l’ethnographie participante est là, à l’encontre des théories explicatives concurrentes, comme je l’ai dit.


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