• 12/03/2021

     

    Un livre somptueux : richesse et originalité.

    BROCHIER, Christophe. Qu’est-ce qu’une république : sociologie historique du gouvernement républicain en Europe (500 av. J.-C. – 1940). Essai (Sciences politiques). Paris : St-Honoré éditions, 2021.

     

    Je veux parler d’un livre éblouissant dont j’ai fièrement accompagné l’auteur durant sa thèse sur le Brésil. Ce livre restera inégalable pour longtemps parce qu’il fait partie des ouvrages qui sont d’immenses synthèses, relevant d’érudition entretenue par la lecture d’une centaine de références, et s’attaquant à des sujets cruciaux et capitaux, notamment : pourquoi le monde européen a imposé dans l'univers le sentiment que la république était le meilleur système politique possible, et qu'elle devait être adoptée sur la planète entière ? Un objectif presque réussi, la république étant devenue la référence politique ordinaire.

     

     

    Dans ce livre absolument étonnant, il y a l’analyse concrète des circonstances politiques où un régime s’est appelé république sur deux-cents ou trois-cents cas. Cette originalité, et la survie d’un système de pensée antique, caractérisent la vie occidentale sur près de trente siècles. Alors, c’est l’honneur de la sociologie d’avoir eu un de ses « enfants » qui se soit affronté à l’une des plus grandes singularités perceptibles quant à l’imposition du mot de république comme modèle de gouvernement en Europe.

     

    Bien sûr, il nie l’évidence qui consiste à penser que la république n’a pas de rapport autre que la démocratie puisqu’elle suppose le pouvoir du peuple, sur le peuple, pour le peuple. Or, il s’agit d’un mythe, des minorités républicaines et anti-républicaines mélangées s’emparant toujours du pouvoir. La finesse de son travail réside dans le regard qu’il apporte sur une centaine de république. Ceci à propos du partage du pouvoir entre gens fortunés, chanceux au départ et qui appartiennent à l’élite des possédants, à une fraction de propriétaires et de riches, ainsi qu'à un groupe de personne sans héritage au départ mais qui deviennent membres de l’élite après de longues études approfondies.

     

    Une fois éliminés tous les slogans, du genre « liberté, égalité fraternité » (pas beaucoup applicables aux colonies et encore moins en métropole où le droit de vote n'a été octroyé qu'à certaines catégories sociales dont on serait certain qu'elles n’abuseraient pas de la revendication égalitaire).

     

    Si des fractions, un peu moins bourgeoises, possédantes et fortunées, ont pris le pouvoir dans certains pays européens, elles ont immédiatement conçu la création d’une élite fermée, repliée, cherchant à se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles sur le mode occidental. On pense bien entendu aux républiques populaires, aux démocraties populaires et à tous les régimes qui, au nom du communisme, ont isolé une partie de la population respectueuse, différente, obéissante, au profit de gens qui avaient fait ou profité d’événements historiques pour faire, disaient-ils, une révolution politique.

     

    Après la lecture de trois-cents pages très denses, on est amené à se questionner à propos du rôle que joue la sociologie étudiant le monde politique, les élites politiques et les grandes fortunes. C. Brochier nous le suggère, indiquant qu’elle ne sert à rien, si ce n’est presque rien, sinon à faire le job du sociologue qui applaudit et cautionne. En d’autres termes, il faudrait multiplier les études de cas, les monographies, les séquences historiques sans leçon, les descriptions gratuites sans morale ni conseil à donner. Là réside la vraie socio, celle qui consiste à décrire pour rien, regarder pour savoir, au mieux pour rire ou pour sourire de la divergence entre les actes et les mots. La vie en société est un théâtre permanent et le sociologue est au raz de la scène, dans le trou du souffleur en regardant, admiratif, de tels mirages se développer et de telles situations se diffuser.

     

    A la fin, C. Brochier rappelle que faire une centaine d'études de cas, de façon gratuite, sans théorie politique à soutenir, sans idéologie, sans souci de voter, sans militer : c'est là le rôle de la sociologie qui réside dans l'acte gratuit de l’homo sapiens : savoir pour savoir. Il fait référence à Howard Becker qui nous confirme que les descriptions des études de cas forment le seul objet raisonnable dont on comprendra le sens peut-être dans trois ou quatre siècles, comme on ne comprend rien aujourd'hui aux anciens collectionneurs de timbres ou de papillons qui ne faisaient que ça pour le plaisir de comparer : mettre cinq cents papillons épinglés les uns à côté des autres, et puis on ne sait pas, peut être que dans deux cents ou trois cents ans, il y aura un Darwin de la vie sociale et politique qui nous dira : « j'ai comparé les cinq cents cas dont j'ai trouvé les traces, les survivances, et c'est à vous maintenant de regarder si ça a un sens, une direction, une utilité ».

     

    A la fin de la lecture de ces trois cents cinquante pages de C. Brochier, on se dit que le jeu en vaut la chandelle et que le propre de l'Homme c'est de ne jamais demander « pourquoi » mais « comment », ou « dans quelles circonstances une série d'actions se produit » etc. Dans le cas étudié ici, le fait de savoir qu'une catégorie de possédants, de gens très fortunés, de milliardaires, se disent et se montrent comme les défenseurs de la république, les amis de la démocratie, et que dans chaque cas ces successions d'alliances, les combinaisons de forces entre fractions, forcément « démocratiques » font la politique, l'idéologie et le sens de l'existence de nos sociétés contemporaines. Tout ceci n'est pas rien.

     

     

    Donc c'est la simple curiosité du collectionneur de se dire : les républiques ont une idée forte, la falsification, la manipulation, l'exploitation, une manière organisée mais une bonne conscience et une morale intransigeante. En gros, la sociologie politique à la C. Brochier permet de sourire ou de rire de nos pauvres dirigeants, gouvernants, possédants qui s'agitent pour nous exploiter, pour détourner notre attention et pour obscurcir notre réflexion.

     

     

    Inutile de dire que ce livre a suscité la colère des historiens, la haine des éditeurs et comme tout écrit de lucidité : a été chassé de la Cité, en tout cas refoulé de notre conscience.

     

     

    Ce livre décapant montre l'idéologie latente républicaine sur tout le monde intellectuel français, et notamment sciences po', droit, lettres, sociologie et histoire. Bien que l’auteur ne le dise pas, on y devine la sociologie ironique de l’histoire de ce modèle républicain, et la revanche de tous les livres mis au ban de la société, condamnés sur le banc des accusés pour ne pas voir été naïvement républicain (beaucoup d'auteurs ont dû renoncer à leur manuscrit). Il y a un « effet France » à cette idéologie, la force de l'imposition de dictatures morales paraissant propre à ce pays, alors que d’autres visions, claires et objectives, se manifestent dans le reste de l’Europe. Je pense bien évidemment à John Dunn, Jack Goody, Kenneth Pomeranz, des auteurs résumés et discutés sur ce blog.

     

     

    Avant-dernière conclusion quant à la singularité de C. Brochier, sa capacité de mettre en pratique sa critique du système républicain, manifestant l’existence d’îlots d'intelligence et de lucidité en France. Mais le connaissant, lui ou ses camarades, je sais qu'ils se sont mis à l'écart des honneurs, des carrières et des ambitions, pour réaliser ce saut de géant, cette prise de recul que je n'ai vu obtenu dans ma génération que 4 ou 5 fois dans les sciences sociales américaines. Mais dans d'autres continents, comme le Brésil, le Canada, peut-être l'Orient, il y a de grands historiens-anthropologues-sociologues qui, comme une race en danger, maintiennent tout de même l'esprit de recherche et un sens de la besogne réunis pour élaborer des œuvres de l'esprit.

     

    Une question qui n'intéresse que les sociologues : comment organiser une série de cas dans une présentation claire et aérée? Ici, il y a plus de 200 cas de républiques étudiées. Ainsi, la sociologie montre que ces études de cas constituent la base du travail, les idées justes naissant de leur comparaison et opposition. Mais ces idées justes sont décevantes pour les esprits simplistes des éditeurs, des lecteurs, des professeurs parce qu’elles ne proposent rien à la vente, rien à en retirer comme gloire et comme honneur, le seul profit qu'on en tire étant de se fâcher avec de nombreux entourages. Cependant, la ténacité des études de cas débouche un jour sur une grande théorie de l'évolution, comme celle de l’anthropologue du vivant, Darwin, qui les a réuni une grande et unique perspective.

     

     

    En outre, ce livre illustre que l'idée et l'envie de république n'existent jamais que pour une petite minorité de la population, un groupe concerné par le désir de suprématie, de direction et de prise de pouvoir, un groupe à la grande culture et aux grands moyens matériels. Brochier nous explique qu’à un moment donné, la direction et l'invention d'une république est le fait de deux ou trois fractions de la bourgeoisie, deux ou trois fractions des grandes fortunes qui se sentent à l'étroit dans le cadre de la puissance dont ils ont hérité par fortune, par hasard, par membres de l'élite et par connaissance historique et scolaire.

     

    Par conséquent, la démocratie telle qu'elle est décrite ou racontée, n'existe évidemment pas. C'est le nom donné à l'envie de partage, de participation d'une association hasardeuse de gros et moyens puissants du monde, de gros et moyens possédants, de dirigeants bannis ou exilés, mais de riches et puissants qui veulent revenir dans le métier politique en se saisissant du fait que la démocratie républicaine peut ouvrir plus d'ambitions et d'intérêts que les régimes qui l'ont précédé.

    Enfin, ce livre et cette analyse de 200 ou 300 républiques aussi différentes les unes que les autres, est un pari fou, un défi à la raison, une contradiction avec tout ce que les sciences humaines enseignent, et avec évidemment la critique implicite des régimes en France républicaine précédents, et de l'actuel. N'oublions pas que notre république à nous a été le fait d'un général un peu fou, venant d'un excellent milieu intellectuel et social, qui réalisa deux coups d’Etat pour la purifier, c'est la moindre des choses en 1940 et 1954. Heureusement, cette contradiction n'est relevée par personne, absente des livres scolaires, à l’instar d’un désaveu pour toutes les sciences humaines enseignées et diffusées dans notre monde contemporain.

     

    Conclusions à tirer :

    Au sujet de l'idéologie latente, ou extériorisée, républicaine sur les sciences politiques, les sciences humaines, l'histoire ou le droit, il serait utile de savoir quelle place devrait tenir la sociologie et s'il y a intérêt à une réunion de disciplines entre l'ensemble des études d'histoire et des études de sociologie. L'intérêt en France serait l'apparition de chercheurs qui échapperaient à la dictature morale républicaine et qui seraient des penseurs libres. Nous n'avons aucun Jack Goody, aucun John Dunn, Richard Evans, qui sont des alliances critiques issues de l'histoire et de la sociologie apprises ensemble à l'université.

    Ce livre, il est facile de le comprendre, a suscité le refus des éditeurs, provoquera, s'il est lu, la colère des historiens et des sociologues. L'auteur ne sera pas chassé de la Cité, mais en tout cas refoulé de notre connaissance. J'ai connu cette situation puisque mon livre sur la Mort des républiques a été écarté par tous les éditeurs et je l'ai enterré. Ironie de l'histoire, ce genre de réflexions avait été l'aboutissement d'un long chemin, qui en 1848 a vu une république française s'effondrer, et qui à la suite à décider de ne pas faire carrière, de se mettre en retrait et de se consacrer à la critique des dictatures morales que représente la république. Il s'agit bien évidemment des écrits dits de « 1848 » de Karl Marx. Lui-même était un rat de bibliothèque, un lecteur insatiable, admirateur de la grande culture historique du XIXème siècle, fabriquant de notes innombrables, et son petit appartement, avec sa famille, croulait sous les papiers de lectures, les notes, les pages arrachées, dénotant le besoin d'une grande culture historique avant de porter tout jugement sur l'histoire présente.

     

    Merci à cet éditeur original que sont les Éditions Saint-Honoré.


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