• 06/03/2021

     

    Souvenirs d'un sociologue des urgences amené en urgence à l'hôpital pour une opération : les allures d’une contre-enquête trente ans après.

     

    Je veux rassembler mes souvenirs encore frais, mes impressions, et les livrer en vrac aux éventuels sociologues de demain. Je veux leur dire que la société évolue vite, notamment ces trente dernières années terrifiantes de bouleversements, mon vécu en 2021 s’écartant drastiquement de mes observations des années 1990.

     

    En substance, j’ai retrouvé la bureaucratie soviétique, une couverture et une surveillance qui n’est pas policière mais juridique, ainsi qu’une infantilisation croissante des patients. Mais j’exagère, le recul me permettant d’identifier une bureaucratie lourde par excès de précautions contre le juridisme. En effet, les clients riches de cet hôpital privé pourraient utiliser les erreurs supposées pour mettre en procès des secteurs hospitaliers dont ils estimeraient la défaillance dans la réalisation de leurs soins. En somme, c’est l’abus de juridisme dans notre démocratie qui suscite l’hyper-protection contre des fautes prétendues. Le patient, ligoté par les obligations juridiques et les contraintes techniques, doit avoir toutes ses radios et se préparer constamment à recevoir des injections, des cathéters et des sérums pour une survie immédiate. Bref, agir comme si l’accident n’arrivait jamais.

     

    La nature médicale a peur du vide, comme en témoigne les chambres grandes, spacieuses et pleines d’instruments. Ainsi, la diversité et la multiplicité des instruments et des machines ne sont pas proportionnelles à leur utilité réelle, si ce n’est celle du business. Le capitalisme de la santé est un monstre anthropophage qui détruira le corps qui le supporte, notre société mourant d’un excès de soins, d’interventions médicales et de préoccupations qui tournent à l’obsession.

     

    De plus, la multiplication des personnes m’a impressionné, bien qu’elle ne concerne pas tous les rangs ou tous les niveaux de responsabilité qui ne se sont pas féminisés. J'ai été sensible aux rapports des médecins entre eux, au développement d'une hiérarchie, à l'obsession de la politesse et du respect des jeunes envers les anciens. Le maintien de la guerre des spécialités m’a surpris, bien que je ne sache pas qui commande lors d’une opération. J’ai été la balle de ping-pong entre plusieurs spécialistes, comme le cardiologue, le gastroentérologue, l’anesthésiste, le chirurgien digestif etc., Dieu n’étant plus perceptible puisque ses innombrables serviteurs s’interposent entre lui et les patients. Puis, j’ai observé le goût du matériel et du modernisme, tant les machines et l’inconfort qu’elles créent dans les couloirs ou les chambres, architecturalement modifiés, est déstabilisant pour le personnel. De la sorte, si les locaux semblent s’être agrandis, le design s’est emparé de tous les instruments.

     

     

     

    Alors, beaucoup de choses ont changé en trente ans, le petit sociologue que je suis essayant de comprendre pourquoi.

    1. La bureaucratie : Des papiers sont nécessaires pour entrer dans l’hôpital. Ces-derniers constituent un dossier de quarante-cinquante pages, composé de certificats, d’enregistrements, d’états des lieux etc. sur lesquels figurent de petites inscriptions qui rendent ces papiers indistingables les uns des autres. Une douzaine de documents s’y ajoutent lorsqu’il est demandé aux malades de signer des permissions qui assurent une couverture juridique à la médecine. Les papiers deviennent le support de l’infantilisation des patients qui ne sont pas en état de les appréhender, laissant les infirmières s’affairer au résumé, à la lecture et au le surlignage des tâches qui leur incombent. Désormais, l’entrée aux urgences n’est plus permise auprès d’un simple guichet, une dizaine de personnes étant chargées de guider, d’orienter et de conseiller l’individu : c’est la bureaucratie lourde et soviétique.

     

    2. Les relations internes des médecins : La hiérarchie demeure, probablement alourdie, devenue invisible puisque les chefs ne sont jamais confrontés aux patients. Effectivement, bien qu’ayant visité deux ou trois hôpitaux, je n’ai jamais vu les médecins responsables, les directeurs de départements ou de services. En revanche, j’ai échangé avec leurs représentants-émissaires en dessous de l’échelle, remarquant une guerre interne lors du parcours de soins relatif à une simple opération digestive (avec succès et sans douleur). Il devient compliqué de comprendre qui dirige, d’autant plus que les barons de l’empire, partagés selon leurs compétences médicales, délèguent à leurs anges innombrables le souci des interactions. En somme, l’hôpital est une machinerie incroyable dont les engrenages conduisent à multiplier les interventions effectuées par plusieurs spécialistes, comme mon opération de l’abdomen qui s’est transformée en chirurgie du cœur puis gastrique, le tout pour mon « bien » m’a t-on dit.

     

    3. Les matériels et les locaux : Les deux hôpitaux dans lesquels j’ai été abrité étaient anciens, datant d’une trentaine d’année, relativement modernes et fonctionnels. Quant au troisième, qui était un hôpital privé construit il y a environ cinq ans, ses magnifiques courbes dessinent les environs aixois. Voilà que se manifeste une certaine cocasserie, l’art hospitalier triomphant par sa belle architecture. L’imagination créatrice inscrit l’hôpital dans la mode des formes arrondies et dissymétriques, des couleurs légères et des matériaux, faisant appel à des ingénieurs, des artistes et des fabricants qui transforment l’établissement hospitalier en œuvre d’art. Seulement, le design l’emporte sur la fonction et la commodité, à l’instar de ma chambre dans le plus riche des trois hôpitaux. Celle-ci était grande et encombrée, accompagnée d’une salle d’eau vide et presque aussi grande. De fait, mon lit était entouré de perches, de suspensions au plafond, de matériaux susceptibles d’aider le malade souhaitant se lever, des boutons, des boîtes et un système d’appel et d’alarme digne d’une cabine de pilotage d’avion. C’est là que j’ai vu le développement de la bourgeoisie, occupant ses enfants qui étudient l’art du moderne et du beau au détriment du fonctionnel sans lequel le malade ne peut pas se mouvoir sans se cogner aux machines. C’est le rôle d’une bonne société capitaliste d’assurer l’employabilité de la bourgeoisie. Tout compte fait, le design essaie de rendre agréable ces formes de prison dans lesquelles le patient, dressé à la politesse, doit se réjouir d’être admis. Il y a trente ans je n'aurais jamais imaginé un hôpital qui ne serait pas rustique, commode, fonctionnel et simple. Ce défaut de praticité s’additionne au vacarme qui orchestre la nuit à l’hôpital. Le progrès moderne est confronté à des contradictions implacables, telle que l’impossibilité pour un patient ordinaire de dormir calmement, et même d’être simplement reçu. Les bruits infernaux des cris, des gémissements, des plaintes et des alarmes qui sonnent dans les chambres dont certaines portes sont laissées ouvertes, considérant que le patient doit particulièrement être surveillé, témoignent notamment du défaut de compétences des personnels abandonnés par les grands de l’empire médical. Ils sont contraints de s’accommoder d’un environnement de travail particulièrement sous-tension, certaines de ces défaillances étant relevées par Molière dans Le Médecin malgré lui (1666), mais également par Jules Romains dans Knock ou le Triomphe de la médecine (1924), lequel traitant également de l’éternité à travers la médecine. Ceci pour souligner que notre obsession de la santé à tout prix, et de la recherche de la protection du monde savant de la médecine, sont éternelles et sans-cesse renouvelées dans leurs formules qui sont caractéristiques de notre société matérialiste tournée vers l'intérêt mercantile. 

     

    Il y a trente ans, l’hôpital d’une ville moyenne était à taille humaine. Aujourd’hui, les parkings de ces derniers débordent de voitures, les entrées et les sorties sont régies par une multitude de guichets dont il faut interpréter et imaginer la fonction, et les interactions entre les différents personnels sont moins libres et décontractées. Dorénavant, la mort est une éventualité dont l’évocation est impossible, bien que les malades décharnés ou obèses, dont le lobby sucrier et l’industrie agro-alimentaire entretiennent la condition, paraissent plus fantomatiques que jamais auparavant.

     

    Après avoir été un malade sur une table de ping-pong, je peux dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et je remercie Dieu de m'avoir fait connaître cette époque bénie : le XXIème siècle qui commence et qui sera un siècle de bonheur et de fraternité dans le monde entier. Amen !

     

     

    Non, il faut nuancer. Le profit médical ne se limite pas à la qualité matérielle et organisationnelle des services hospitaliers. Le confort, l'espace, le volume des salles et les prestations à la demande relèvent à la fois du public et du privé, finalement j'en ai profité moi-même récemment, j'ai été bien servi et opéré, avec excès puisque la prudence juridique et thérapeutique conduit à réveiller le malade toutes les deux heures pour savoir s'il est toujours en vie. A ce propos, le malade sert d'objet à un appareillage qui vit, puissamment au-dessus et à côté de lui, qui fait de lui un animal attaché à la niche, cathéters, transfusions et relevés de symptômes par des appareils portatifs etc. La multiplication des précautions thérapeutiques fabrique des conséquences secondaires qui peuvent bloquer la santé, affaiblir les malades, mais faire croître la demande de soins par multiplication des actes secondaires qui trouvent toujours quelque chose à redire dans le fonctionnement idéal d'un corps humain.

     

    Par les portes ouvertes des chambres voisines de la mienne, j'ai été halluciné par l'âge probable et l'état de vie végétative de mes voisins d'étage à l'hôpital. On maintient en état de survie, on réanime des individus à tous les âges, et surtout à un âge très élevé. De momies ont doit faire des êtres qui bougent un peu, des obèses il faut faire des squelettes ambulants. Il faut faire survivre des moribonds parce que ça rapporte gros. En tout cas, c'est toujours au profit du capitalisme de santé, qui lui en ces temps de Covid-19 se porte très bien, a un grand avenir devant lui, et assure la transmission de nos gènes à nos descendants, ce qui est bien tout de même l'objectif de l'existence, quelque en soit la forme, puisque le corps humain et ses propriétés appartiennent au marché du capitalisme, fait l'objet de spéculations en bourse, de placements financiers. Le grand capitalisme décide tandis que nous, petits rejetons, nous, avatars de l'homo sapiens, devons-nous incliner devant le progrès et le savoir humain qui n'a pas de limite.

     

    Et donc, il faut des moribonds et des momies vivantes pour justifier l'essor permanent des dépenses de santé, le soi-disant progrès thérapeutique afin que le capitalisme soit source de profits et de récompenses matérielles. Cette crise du Covid a mis à nu la logique du capital, des échanges publics / privés, qui ne sont pas en guerre mais en coopération, et de la nécessité de dépenses infinies pour sauvegarder notre petit organisme au nom de la vie humaine sacrée.

     

    A la fin, je peux dire que j'ai été bien reçu, bien opéré, bien suivi, et que malgré l'appareillage technique et informatique que j'ai involontairement mobilisé, j'ai été un malade exemplaire, comme un animal attaché à sa niche, respectueux, obéissant et sensible aux petites attentions du personnel. Mais à la fin, j'ai été heureux de voir mes pronostics publiés il y a 10 ans sous la forme du livre La France malade de ses médecins (Les Empêcheurs de penser en rond, le Seuil, 2005), pronostics confirmés, que nous allons tous mourir d'un excès de bonne santé. Ou en tout cas, que ce capitalisme là, de la multiplication des appareillages, de la voracité de la pharmacie (big-pharma) aura porté un coup fatal à l'économie, à la culture, à la scolarisation et finalement, fortement contribué au déclin de notre monde au capitalisme traditionnel face à ses concurrents d'autres continents ou d'autres cultures. Juste retour du bâton qui constitue l'histoire du monde.

     

    Je signale le petit livre de Sylviane Agacinski, Le Corps humain et sa propriété face aux marchés, Institut Diderot. La science a prit le pouvoir en médecine , la médecine empirique et intuitive est tenue en laisse par la science impérieuse, et tout ce que les médecins avaient appris de sens pratique, l'intuition juste, est démolie au nom du numérique, des résultats techniques et des indices théoriques.

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :