•  Voici un article qui vient de sortir dans une revue suisse nommée "Cambouis"

     Entretien avec  Jean Peneff Professeur émérite de sociologie, Université Aix-Marseille jean.peneff@alsatis.net  de la part de Morgane Kuehni Professeure à la Haute école de travail social et de la santé de Lausanne HES·SO | HETSL morgane.kuehni@hetsl.ch Michaël Meyer Institut des Sciences Sociales, Université de Lausanne michael.meyer@unil.ch

     

     

    Nous rencontrons Jean Peneff à son domicile dans le petit village de St-Honoré en Isère le 26 juillet 2019. Une visite de sa maison nous fait découvrir plusieurs bureaux, chacun avec une bibliothèque thématique ou une sélection de livres empilés qui attendent ce lecteur et auteur infatigable : c’est dans cette maison qu’il a rédigé pas moins de six livres. Notre visite chez Jean Peneff était d’abord l’occasion de prolonger les discussions chaleureuses initiées lors de sa venue à Lausanne pour la troisième édition des ateliers lausannois d’ethnographie en 2018. Nous voulions aussi tenir notre promesse de venir le trouver dans sa montagne et voir sa collection de monographies étatsuniennes, réunie patiemment au fil des années lors de ses voyages aux États-Unis1 . Jean Peneff est connu pour ses travaux ethnographiques, notamment pour avoir porté le « goût de l’observation » (Pennef, 2009) et comme l’un des principaux promoteurs de l’école de Chicago et de la sociologie interactionniste en France (Peneff, 2014 ; 2018). Parmi ses travaux, ceux sur l’hôpital sont emblématiques de la puissance d’un travail d’observation ample et rigoureux, ayant apporté des critiques et questionnements forts sur le système de santé en France, le personnel soignant et les médecins (Peneff, 2000 ; 2005). Entre exigence d’une observation rigoureuse et intentions militantes, les recherches de Jean Peneff accordent toutes une place de choix au fait d’entrer et de se maintenir parmi les mondes et les groupes enquêtés. Au cours de cet entretien, il partage avec nous quelques-unes de ses multiples expériences de l’enquête de terrain, sans prétention, avec une manière de s’exprimer très directe et spontanée qu’il rattache à la culture du Sud-Ouest où il a grandi. Aux marges du récit de sa propre carrière (il se définit comme un « sociologue malgré lui »), Jean Peneff glisse toujours des invitations à la curiosité, à découvrir et observer, à aller voir le monde par soi-même. Pour lui, l’observation n’est pas seulement une méthode sociologique, c’est d’abord un mode de vie, un désir de rencontre, une curiosité sincère pour les autres, mais c’est également sa manière de mettre en œuvre une réflexion critique sur le monde qui l’entoure. 1 Cette collection sera prochainement disponible à la bibliothèque universitaire de Nantes. Pour une sociologie curieuse, libre et tenace : entretien avec Jean Peneff / Jean Peneff 2 Il affirme faire partie d’une génération formée à une épistémologie critique vis-à-vis de toutes les théories, posture critique qu’il met directement en lien avec le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie. Défendant un savoir contextualisé et profondément incarné, il encourage les jeunes chercheur-e-s à inventer leurs méthodes, voire leurs sociologies, inhérentes aux particularités de leur époque et de leurs parcours biographiques. Cet échange était pour nous l’occasion d’inviter Jean Peneff à parler de sa carrière, à revenir sur les liens qu’il entretient avec certains sociologues de l’école de Chicago, mais aussi et surtout de nous raconter certaines de ses expériences d’accès aux nombreux terrains d’enquête qu’il a parcouru. De l’Algérie, où il a fait ses premiers pas d’enseignant-chercheur, jusqu’aux observations de la « jungle » de Calais réalisées plus récemment, en passant par la Bretagne, la constante de son parcours est une insatiable curiosité. Les pratiques de (non) négociation mises en œuvre par le sociologue sont très directement dépendantes du contexte d’enquête et de l’accueil qui lui est réservé. Capacité d’ajustement, de réajustement et d’anticipation sont donc à ses yeux des attributs nécessaires aux chercheur-e-s de terrain. Durant notre discussion, nous avons également questionné Jean Peneff sur l’observation incognito. Alors que ces pratiques de recherche sont au - aujourd’hui largement débattues dans les arènes académiques, il nous a semblé particulièrement intéressant d’entendre le récit d’une personne qui a créé des identités d’emprunt pour mener ses recherches. Ayant accompli toute sa carrière avec la même conviction de la nécessité d’aller voir par soi-même, il a plusieurs fois eu recours à la « clandestinité » pour poursuivre des enquêtes face à des mondes sociaux et professionnels qui s’y refusaient. Le retour ré gulier de cette invitation à la curiosité, voire à la ténacité, simple et franche, demeure une constante chez notre interlocuteur, malgré les tentations nostalgiques ou pessimistes qui pourraient survenir de certains développements actuels, notamment l’augmentation des exigences formelles dans la mise en place d’une enquête de terrain (passage par des comités d’éthiques, fiches de consentement, etc.), que Jean Peneff décrit comme de possibles obstacles à une pratique de l’enquête de terrain telle qu’il l’a connue au début de sa carrière. Pour une sociologie empirique : la conviction que le monde n’est pas tel qu’il est raconté sur les bancs d’école Intervieweurs (I) : Est-ce que tu es d’accord pour revenir sur ton parcours et nous dire d’où vient cette passion pour l’observation ?

    Peneff (JP) : Je me suis toujours dit « il faut bouger », c’est-à-dire il faut aller voir les choses directement. Comme étudiant, j’étais parti aux États-Unis avec ma compagne, étudiante elle aussi. Ensuite, je suis allé deux fois dans les Pays de l’Est, en Russie notamment. J’avais l’impression qu’on nous racontait des histoires sur le monde communiste, les régimes de l’Est, je voulais voir ! Mon père est d’origine slave et, en passant par le Danube, je pouvais rencontrer une partie de ma famille d’origine que je ne connaissais pas. J’ai cette curiosité extrême qui demande à vérifier par le contact, le regard, les clichés, les idées toutes faites. Je pense que cela fait partie de la génération d’après-guerre, nous avions cette Pour une sociologie curieuse, libre et tenace : entretien avec Jean Peneff / Jean Peneff 3 conviction que le monde n’était pas ce que nos maîtres d’école et nos parents nous avaient raconté. Il faut voir pourquoi et il faut voir pour comprendre. La guerre d’Algérie a été le déclic pour une autre sociologie, une ethnographie… Je suis né en 1939, j’avais quatre ans quand un jour à table chez moi, tout d’un coup, on a frappé à la porte. Mon père a sauté par la fenêtre et s’est enfui. Ma mère nous a caché-e-s, avec ma sœur, sous la table entre la nappe et le sol. Pendant dix minutes, un quart d’heure, on n’a vu que des bottes : ça a été mon premier contact avec des Allemands. Je savais que le village avait peur. Souvent, quand on était dans la rue à jouer, les mères nous attrapaient par le col et elles partaient dans les champs de maïs se cacher avec nous. Mais avoir vu son père partir comme ça effrayé… Vingt ans après, ces mêmes parents, enfin, ces mêmes partis socialistes, ces mêmes dirigeants nous demandent de faire la même chose que les SS en Algérie. Ça a été un choc de se dire : « À 20 ans d’intervalle, il faut recommencer, il faut faire ce que l’on nous a fait ». Je ne veux pas trop en parler, mais la guerre d’Algérie, c’est le pire de ce qu’un régime colonial a fait contre un pays qui voulait son indépendance. Je sais que la torture sur les enfants a été pratiquée, pour faire craquer les parents. Les parents ne craquent pas sous la torture, mais tous les parents parlent quand ils voient leurs enfants torturés. Tout ça est occulté évidemment en France, qui est la bonne conscience du monde maintenant et qui fait des leçons partout, au monde arabe en particulier. Il y a des gens qui ont oublié le passé de leurs grands-parents, ça je pense que c’est une expérience qui rend sceptique. Notre génération a été formée à une sorte de réflexion critique, d’épistémologie critique vis-à-vis de toutes les théories, les données, les récits, les discours, etc. C’est pour cela qu’il faut aller voir, toucher du doigt et puis, après, réfléchir, revenir, enquêter. Cette base, on va dire générationnelle, est une base qui est très coûteuse, parce qu’elle est moralement très négative, et il faut relever qu’elle ne peut pas être engendrée, elle ne peut pas être enseignée. En revanche, on peut stimuler les jeunes gens à faire par eux-mêmes des voyages instructifs, à regarder le monde, se poser des questions, même si elles n’auront pas toujours de réponses. Le voyage, l’ethnographie, la curiosité générale, voilà les bases d’une auto-éducation à l’observation sociologique. De mon côté, je l’ai pratiquée sans le savoir d’ailleurs, puisque la sociologie, je n’y ai pas cru jusqu’à 30 ans, un miracle final… Enfin, je dirais qu’on connaissait le monde plus que les professeurs d’Université qui n’avaient pas bougé, qui étaient de bons « pépères philosophiques », pleins de citations et de culture. « Mais ce n’est pas ça », on leur disait, enfin, on pensait que ce n’était pas ça le monde qui se construisait. On pensait que le monde prenait une autre direction et on voulait aller voir de quoi il était fait. Mes diplômes de sociologie, c’est une sorte d’escroquerie intellectuelle. J’ai fait une thèse bidon sur les notions d’adaptation, les concepts dans le tiers-mondisme, les organisations internationales à propos des pays sous-développés… Je ne donnerai pas une maîtrise aujourd’hui pour ça.

    I : Mais alors comment a débuté ta carrière de sociologue ?

    JP : À la fin de la guerre d’Algérie, nous avons passé un an ou deux avec ma femme à enseigner dans un lycée. On a visité l’Algérie en 2 CV en long et en large avec des copains. C’était une belle époque et les souvenirs demeurent, mais nos connaissances sur ce qui s’était passé enlevaient un peu de la joie, en découvrant les campagnes dévastées. La guerre était finie et on avait l’avenir devant nous. Au moment de quitter le pays, l’ambassade d’Algérie m’a appelé : un certain Stéphane Hessel, conseiller culturel qui a d’ailleurs écrit un très bon livre, Indignez-vous ! (Hessel, 2010), un petit pamphlet. Il m’a alors demandé si j’étais d’accord Pour une sociologie curieuse, libre et tenace : et pour  enseigner la sociologie en Algérie. Il m’a dit : « L’Algérie voudrait des sociologues, on voit dans votre dossier que vous avez fait de la sociologie », j’ai répondu : « Si peu… ». Les Français souhaitaient relancer un grand département de sociologie à Alger avec une équipe de jeunes et il m’a appelé parce que j’étais sur place, que j’étais le plus âgé et le plus diplômé. J’avais 27 ou 28 ans, diplômé, je n’ai pas dit « bidon », mais presque… Je lui ai dit que je ne pouvais pas accepter, que l’on ne pouvait pas être directeur d’un département de socio à Alger à 27 ans, sans  formation, sans apprentissage. J’ai donc répondu « non », mais il a insisté en disant que je pouvais inviter tous les profs français que je souhaitais, que ces profs allaient m’aider à encadrer les étudiant-e-s, à mettre sur pied des enquêtes et qu’ils participeraient à la création d’une sociologie franco-algérienne, avec beaucoup d’études faites sur l’Algérie. Je lui ai alors demandé si je pouvais faire venir Pierre Bourdieu ? Jean-Claude Passeron ? Et il m’a répondu « Oui, oui ». « Ah », ai-je dit, « alors là, je signe des deux mains"

     

    Ma carrière de « sociologue malgré lui » a donc commencé comme cela, à Alger. J’étais alors un chercheur totalement ignorant, inventant l’observation sans savoir que ça existait ailleurs, prenant les risques de l’observation clandestine. Au bout de quatre ans d’enseignement à Alger, le bilan est positif sauf qu’on m’a expulsé, parce que je m’étais justement montré un sociologue trop curieux… cette expulsion était liée à l’observation clandestine ?

    JP : Oui. On demandait que le sociologue reste à la Fac, et moi j’avais entrepris une enquête auprès des industriels algériens. Je l’avais entreprise en prenant les mêmes cheminements que vous : trouver un terrain, un sujet d’enquête et négocier l’entrée. Cela m’a coûté cher. Je m’intéressais à l’industrie privée, que je ne connaissais pas du tout, je suis un rural. J’ai commencé cette enquête avec les voies ordinaires : délimiter un sujet, un terrain d’étude, chercher aux archives et à la propriété industrielle la liste des entrepreneurs, des sociétés déclarées, etc. Je me suis alors vite rendu compte que ce qui était déclaré aux archives ne correspondait pas à ce que je voyais sur le terrain, que beaucoup d’entreprises n’étaient pas déclarées. Je trouvais cela bizarre et j’ai donc décidé de mener des entretiens avec les PDG et les directeurs en utilisant tout d’abord mon statut d’universitaire. Ils se sont beaucoup méfiés et je ne vais pas le leur reprocher, mais dans un tel contexte, je n’arrivais pas à obtenir des informations. J’ai alors décidé de changer de stratégie et de mener une véritable négociation pour avoir une autre entrée que celle d’enseignant à la Faculté. Pour cette nouvelle entrée, je suis passé par un contact officiel à la Chambre de commerce et des métiers d’Alger. Je l’ai fait innocemment, sans savoir que c’était le suppôt même du capitalisme européen ou occidental avec les relais algériens. Cette chambre de commerce était donc un lieu d’opposition, de contestation du pouvoir. Avec cette entrée-là, j’ai été très bien reçu, j’avais les renseignements voulus, je pouvais interviewer les personnes, etc. Bref, cela a marché, sauf que je voyais que j’étais suivi, mis sur écoute et convoqué. Je faisais un cours sur Max Weber et l’esprit capitaliste et, tout d’un coup, je voyais de nouveaux étudiants de 40 ans dans ma salle de classe… À la fin de ma quatrième année en Algérie, j’ai reçu un ordre d’expulsion immédiat. Comme je n’avais pas envie de partir, je suis allé voir l’Ambassade française. La personne qui m’a reçu m’a conseillé de retourner en France pour éviter d’être accusé d’espionnage économique. Je suis donc parti en urgence, en laissant toute ma famille à Alger. À mon retour en France, le ministère de l’Éducation m’a dit : « Vous avez un poste. Trouvez-vous une Faculté d’accueil », mais je ne connaissais personne… J’ai donc contacté Jean-Claude Passeron qui était effectivement venu à Alger plusieurs fois et qui m’a conseillé de contacter Michel Verret à Nantes. Tout cela s’est fait très rapidement et deux ou trois mois après ma femme m’a rejoint. Ma vraie carrière de sociologue a commencé à ce moment-là, à mon retour en France. I : Que retiens-tu de cette expulsion d’Algérie en matière de négociation ? JP : Dans ces circonstances, je n’aurais jamais dû me présenter sous mon vrai nom, en disant que je faisais de la sociologie. J’ai tout fait à l’envers. Comme je suis têtu, je tenais à finir cette enquête sur l’industrie. Je suis retourné deux années de suite à Alger, l’été comme touriste, donc en clandestin, parce que mon échantillon n’était pas complet. Je n’étais pas interdit de territoire et j’ai pu utiliser mon passeport pour entrer dans le pays, mais j’ai ensuite élaboré une fausse identité de représentant de commerce, de la Chambre de commerce de Nantes plus précisément, pour prendre contact avec les industriels qui manquaient à mon échantillon. J’avais construit une carte professionnelle, avec une fausse identité, un faux nom, un faux téléphone… Je suis allé me présenter aux entrepreneurs privés avec cette carte : « Est-ce que vous avez des choses à vendre, est-ce que vous achetez les machines d’occasion, etc. ? » Ils étaient partants pour discuter avec moi dans ces conditions et j’avais un contact que je n’avais pas eu auparavant : le contact parfait. C’était toutefois assez dangereux : il ne fallait pas rester longtemps au même endroit, il ne fallait pas faire durer une conversation avec un entrepreneur plus de deux ou trois heures, parce qu’il pouvait alors prendre le téléphone pour se renseigner sur mon identité. Bref, il fallait partir vite, changer de quartier. Cela s’est bien passé et j’ai finalement pu faire le livre que je voulais, Industriels Algériens (Peneff, 1981). J’ai alors acquis la certitude que pour être un bon sociologue, il faut être rusé, malin, menteur… I : Tu es donc d’accord avec l’image utilisée par la revue, celle du « cambouis », celle des sociologues « aux mains sales »… JP : Oui, tout à fait, quand on fait de la sociologie, on se salit les mains et l’idée de cambouis est juste. J’ai menti aux entrepreneurs en disant que j’étais représentant de commerce, et dans beaucoup d’autres cas, j’ai caché mon identité et j’ai arrangé les choses. Par exemple, quand je suis allé à Calais pour observer la crise migratoire, je n’ai pas négocié mon entrée dans le sens strict du terme, mais je ne disais pas non plus que j’étais là en vagabond curieux. Je disais que j’étais un enseignant qui voulait voir comment on pourrait ouvrir une école. J’ai arrangé la vérité un petit peu, pour ne pas gêner les bénévoles et pour pouvoir faire mon travail. Je pense qu’il faut le faire mais sans connotation morale. Quand j’ai fait cette enquête sur les industriels en Algérie, je voyais le travail des enfants, des jeunes mères en pleurs suite à leur licenciement et je me suis dit : « C’est dur le début du capitalisme ». Je pensais au travail des enfants à Manchester dans les travaux d’Engels (1960). Pour moi c’était important de le dire d’une manière ou d’une autre, je voulais donc finir cette enquête et c’est pour cela que j’ai pris des risques. J’avais de la famille, je n’aurais peut-être pas dû, d’ailleurs ma compagne était à demi d’accord, mais ça a marché ! Je pense que chacun est libre avec sa conscience. Bien sûr, à un moment donné, il faut se dire : « Arrête, stop. Ta sécurité, ta santé est en jeu ». Après cette enquête à Alger, je n’ai plus vraiment pris de risques en faisant de l’observation en France 6 ou uniquement des risques intellectuels. Les sociologues américains ont très bien montré ces dimensions de la négociation. Par exemple William Foot Whyte, dans Street Corner Society (Foot Whyte, 2007), a négocié avec le chef de bande pour entrer dans un gang américano-italien. Négocier voulait alors dire faire un petit vol, faire un petit truc à côté, pour être sûr qu’il n’était pas du côté des flics. Bien sûr, il ne faut pas se mettre en danger ou mettre en danger d’autres personnes, mais négocier, c’est aussi savoir se démerder et c’est à partir de là que nous avons plus ou moins découvert l’école de Chicago.

     

    Les liens  avec les sociologues de l’école de Chicago
    I : Tu parles en « nous », qui sont les personnes associées à ce « nous » ?
    JP : Il y a eu une conjonction de bonnes étoiles. Quand je suis arrivé à Alger, le
    département de sociologie était vide, trois mois ou six mois après est
    arrivé un coopérant militaire, Jean-Pierre Briand. Normalien, Normale
    Sup’, très bon élève et ami d’Althusser, Briand possède une immense
    culture. Je l’ai vu faire ses cours, c’était très fort. À Toulouse on ne rencontrait pas beaucoup de normaliens et j’étais très admiratif de son
    aplomb et de ses capacités, c’était une extraordinaire machine à lire, à
    intégrer les données, à les exprimer et à enseigner avec passion aussi.
    Briand est resté deux ans à Alger et j’ai toujours gardé contact avec lui
    par la suite. Je l’ai d’ailleurs appelé quand je suis rentré en France, c’est
    lui qui m’a conseillé de contacter Jean-Claude Passeron. Il enseignait à
    Paris 8 à Vincennes, avec deux de ses amis : Jean-Michel Chapoulie et
    Henri Péretz, le premier, agrégé de maths, et l’autre docteur en sociologie.
    Tous trois font une sociologie sérieuse, c’est-à-dire à base d’enquêtes.
    Pendant, je dirais, vingt ans, nous avons travaillé à quatre. Aujourd’hui
    le groupe s’est dispersé car les intérêts ont légèrement divergé, mais
    l’amitié, la fraternité, la transparence sont restées.
    I :

    Comment l’école de Chicago est arrivée dans ce groupe ?
    JP : Cela a débuté à Paris 8 avec J.-M. Chapoulie qui avait commandé le livre,Outsiders écrit par Howard Becker (Becker, 1963 ; 1985). Il suggérait des’en inspirer et de regarder de plus près ce que faisaient les sociologues
    états-uniens. Moi-même, à Nantes, je commençais à trouver le formalisme
    et l’académisme un peu ennuyants et, comme j’avais du temps, j’ai commencé à m’intéresser aux grands chantiers de l’Atlantique, les fabricants
    de bateau. Avec les étudiants, nous faisions des visites de ces chantiers,
    et puis j’ai commencé à travailler sur leurs archives, les recrutements.
    J’ai découvert alors un monde que j’ignorais totalement : la mer, les Bretons, la grande industrie et les grandes fabrications de navires, puis plus
    tard d’avions. J’étais à la recherche d’exemples de sociologies concrètes,
    proches du peuple, propres à être diffusées, même par des images ou
    des petits articles. Comme j’étais allé aux États-Unis, que j’étais passé à
    Boston puis à Chicago, j’avais entendu parler un peu de cette sociologie. J’avais entendu parler de gens qui faisaient d’étranges expériences,
    qui vivaient avec les sujets qu’ils étudiaient, qui allaient habiter avec
    les Noirs dans les ghettos par exemple. En France, à nous quatre, nous
    avons réuni de nombreuses informations sur l’école de Chicago.

    Le fait que nous ayons été quatre très différents nous a beaucoup aidés dans
    cette démarche. Quand je fais le bilan aujourd’hui, il y avait deux grands bourgeois, Péretz et Chapoulie, fils de classe supérieure parisienne tousles deux, et deux petits-bourgeois, Briand et moi. Briand petit rural
    du Massif central, père boucher, qui va à Paris, et moi fils de vétérinaire, d’origine bulgare, petit-bourgeois également…

    Dans ce groupe, il y avait toutes sortes de combinaisons, toutes sortes d’alliance, qui faisaient que les échanges étaient très riches. Par exemple, Péretz et moi, nous étions pour la mobilité, alors que les deux autres étaient plutôt sédentaires…En fait, de manière générale, ce n’est pas possible de faire de l’innovation si on n’est pas un petit groupe : seul, on n’y arrive pas.
    I :

    Tu as rencontré à plusieurs reprises les sociologues états-uniens, ils sont venus en France et tu es retourné aux États-Unis ?

    JP : Oui, je suis allé à l’Université de Chicago comme professeur invité, non payé, où j’ai pu assister aux réunions, aux séances, aux cours. J’ai également
    donné quelques conférences aux collègues. J’y suis allé avec ma famille
    pendant un an, mes deux enfants étaient scolarisés aux États-Unis. Nous
    habitions à côté de chez Howard Becker dans le Nord de Chicago. Nous
    avons appris à bien connaître H. Becker, E. Freidson, ils sont venus à
    la maison d’ailleurs, ce sont des gens d’une telle simplicité, d’une telle
    ouverture. Freidson m’avait par exemple invité à venir avec ma famille
    dans sa maison à Long Island. Pour moi, c’était extraordinaire de voir
    des gens qui avaient 10-15 ans de plus que moi et qui me disaient : « ma
    maison est ouverte et elle est grande ». J’ai eu un contact agréable et
    facile avec eux, ce contact m’a permis de construire ma propre voie, qui
    n’était pas tout à fait une voie académique à la française : ce n’était pas
    une voie où les charges d’enseignement sont importantes, ce n’était pas
    non plus une voie honorée avec une grande école universitaire, comprenant beaucoup de niveaux hiérarchiques, notamment des serviteurs
    qui seraient les doctorants. J’ai, quelque part, refusé de créer quelque
    chose qui serait un peu trop ossifié, consolidé, respectueux des normes
    académiques et des hiérarchies. Aux États-Unis, j’ai rencontré pour la
    première fois des sociologues directs, efficaces, clairs, compréhensibles
    au premier coup et sympathiques, spontanés, ouverts, s’intéressant à ce
    que j’avais fait, d’où je venais, pourquoi, ce qui était le principe opposé
    à ce que la France nous avait appris.
    Il y a quelques années, j’ai écrit un livre sur H. Becker (Peneff, 2014). Quand je lui ai parlé de mon projet, il n’était pas très emballé, car il n’aime pas
    tellement se mettre en avant, mais il m’a dit « si tu as envie »… Dans ce
    livre, je m’intéresse à qui est Becker et à sa sociologie, j’y ai mis de façon
    spontanée et peut-être trop personnelle ce que je pensais de sa manière
    de travailler, de faire de la sociologie. Comme j’étais à la retraite, je me
    sentais tout à fait libéré et je pouvais dire et penser ce que je voulais. Il
    était prévu que je publie cet ouvrage aux éditions La Découverte, qui
    m’avaient déjà publié. Ils ont pourtant refusé le manuscrit sur la base
    d’une évaluation faite par H. Péretz, qui était mon meilleur ami. Je suis
    tombé de haut et nous avons eu une brève discussion avec Péretz. Ce
    n’était pas une engueulade et ce n’était pas méchant car si on est contacté
    pour évaluer un manuscrit, on a le droit de dire ce qu’on en pense. Ce
    petit livre est quand même sorti, mais il a été édité par L’Harmattan.
    Il s’est vendu à quelques centaines d’exemplaires, c’est un petit livre
    mort-né : ça arrive, on s’en remet, disons que moi je m’en remets… Il y
    a deux ans, j’ai reçu une demande d’autorisation de traduction de mon
    livre, transmise par L’Harmattan, pour une édition aux États-Unis. Je
    me suis dit : « Ça, c’est bizarre. Le livre est nul et inconnu en France,
    ils veulent le traduire aux États-Unis ? Ils veulent acheter les droits à
    L’Harmattan ? ». Et oui ! Un jour j’ai reçu de la part du professeur Robert
    Dingwall de Nottingham, ancien élève de Jack Goody à Cambridge, une
    proposition d’introduction et de conclusion écrite par lui, à mon livre
    qui avait été traduit (Peneff et alii, 2018).

    Cette traduction contient beaucoup de notes de Dingwall, qui m’incorpore comme sujet de l’enquête à côté de Becker… c’est-à-dire qu’il étudie, en tant qu’Anglais, un Français enquêtant sur Becker. Donc, on a un trio de sociologies. Je suis tombé des nues car j’ai découvert un livre sur Becker excellent ! Ce livre sur Becker que j’ai écrit, dans la version anglaise, je le lis comme n’étant pas de moi et je le lis mieux que dans la version française : il est plus intéressant, il est plus juste et il est plus riche. Il connaît un  certain  succès aux États-Unis, où il est suggéré en lecture aux jeunes étudiants. Il s’agit d’un revirement total : d’un échec complet à une consécration. Voilà qui illustre pourquoi j’ai aimé ces occasions d’échanges que l’école de Chicago permet entre les uns ou les autres, des rencontres inopinées,
    imprévues…


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