• La Révolution de 1789 (à la lumière des événements actuels)

     

     

    Chaque siècle a eu sa lecture de l’épisode le plus marquant de notre histoire. Celle que nous vivons présentement a du mal à éclore tant l’ombre du XXème pèse sur nous. Il n’y avait jamais eu, lors des trente dernières années, autant d’historiens de salons et de plateaux télé (spécialistes, contrairement aux sociologues qui étaient invités pour un oui ou non) ; il n’y jamais eu autant de revues de vulgarisation (souvent de qualité), il n’y a jamais eu autant de faim d’Histoire ; c’est pourquoi peut-être, il y a si peu d’historiens novateurs. Il est demandé aujourd’hui une position morale irréprochable, politiquement correcte, une rédaction pas trop longue, pas trop de notes, pas trop difficile à lire. Ces conditions pèsent sur la recherche puisqu’on doit passer sous les fourches caudines de l’éditeur. La « belle carrière »   implique non le livre profond mais le livre à succès. Et peu importe la recherche solitaire et patiente.  L’histoire universitaire actuelle s’est enlisée dans les délices du médiatique, de l’académisme prudent et la norme est devenue « Esprit Sc Po », l’essai court, sentencieux, polémique mais poli, de gauche. Martin et quelques autres ont décidé d’aller à l’inverse du mouvement général,période  au cours de laquelle la France a perdu une prééminence internationale initialement reconnue. Aussi, après les « historiens-anthropologues » anglo-saxons renommés, quoique négligés en France, nous présentons Martin, dont la recherche sur un sujet  archi-battu, la Révolution, se trouve  aux antipodes de la mode  dans les sciences sociales. Aucune n’est indemne. L’histoire aussi en fut victime quoique ayant gardé un niveau supérieur d’exigences à celui de la sociologie. Quand on voit le peu de cas que font de nos « découvertes », de nos publications, les historiens étrangers, on est effaré du déclin de la discipline. Dans les livres que nous commentons (Dunn, Goody, Evans, Kershaw, ou chercheurs de Harvard, de Cambridge, de Californie, voire du Japon ou de Chine), la place donnée en note et la part bibliographique accordée aux historiens français contemporains est infime.

    Rien ou presque sur l’histoire du nazisme, terrain immense en plein renouvellement ; rien sur l’histoire des relations économiques ou politiques du monde. Terrains et réputations perdus sauf quand l’histoire française se consacre à ses « grands sujets »: Révolution, Guerres mondiales sur notre sol, guerre d’Algérie, Gaullisme, (bref le pré carré), ou bien alors elle vient sur le terrain de la sociologie des phénomènes contemporains, (mémoire nationale, vie politique, partis et syndicats). La France représente moins de 5% de la bibliographie dans des oeuvres au retentissement mondial (particulièrement en anglais ou en allemand). Les chefs d’œuvre contemporains demeurent inconnus ou négligées chez nous, étant donné notre suffisance. Nous traversons à l’heure actuelle un champ de ruines, après le temps des  Annales, des Bloch, des Braudel et leurs fils spirituels qui sont octogénaires ! C’est ainsi que ce blog « Histoire-Sciologie » à travers l’idée de la crise permanente est tourné presque exclusivement -et on le déplore- vers les historiens étrangers.

     

    Jean-Clément Martin , comme son nom l’indique, est bien français. Il est le grand spécialiste actuel de la Révolution ; il a apporté en peu de temps un regard nouveau. Notons en passant qu’il consacre, en général, plus du quart de sa bibliographie aux auteurs non français. On apprécie qu’il sorte un peu de l’hexagone. Nous résumons  l’article mis en ligne dans la rubrique « Lectures ». Une Révolution (et la notre est exemplaire) implique obligatoirement une Contre-révolution, des progrès et des régressions, terribles par les deux aspects liés, une forte dose de violence gratuite (qualificatif inapproprié : elle est indispensable et juste pour ceux qui en usent et injuste à ceux qui la subissent). La révolution, chez Martin, ne commence pas à une date symbolique, ni ne finit quand les acteurs le déclarent.  Cette « transgression » des contenus et de la  chronologie classique nous interpelle particulièrement au moment où le besoin de renouvellement se fait sentir, et où des espaces neufs de réflexion se créent. Heureusement le goût de l’histoire (agitée ou non, de périodes troublées ou non) se manifeste parmi les jeunes historiens[1]. Il n’y a qu’à voir  l’âge des collaborateurs de Martin  dans le Dictionnaire de la Contre –Révolution : la majorité a  moins de 45 ans Pour redonner l’envie de lire les grands auteurs étrangers aux jeunes Français, lisons Martin, revisitons la Grande Révolution

     

    D’abord pourquoi 1789 ?

     

    Une énième histoire de la Révolution, on nous dira, quelle importance aujourd’hui ? Capitale ! Parce que la situation est aussi instable, économiquement ou financièrement que dans les années 1780, le doute, un scepticisme  certain, gagnent les institutions provoquant la perte de légitimité des élus ; ni Ecole, ni Eglises, ni Etat, ni chefs ne surnagent. La crise est morale autant que politique ; de là cette inquiétude diffuse. Même l’espoir mis en l’Europe en est affecté, on parle comme en 89, de « banqueroute » : (banque et route) !

    On peut revenir alors à nos années classiques 1780, non parce que l’Histoire se reproduit mais parce qu’on cherchera des comparaisons et là, on trouvera des prolongements étonnants. Il  est des questions éternelles que la Révolution de 89 a tenté de résoudre : la souveraineté du peuple, la place des travailleurs pauvres,  la forme d’une scolarisation gratuite , la démocratie représentative, la fonction des « minorités » (femmes, ex-colonisés, immigrés ou émergents,). De même l’interrogation : la violence est-elle inéluctable en politique ou est-ce un accident de l’histoire est toujours d’actualité ainsi que le printemps arabe nous l’a opportunément rappelé. 

    Justement, Martin traite avec grande liberté et sang froid ces questionnements. De ce fait, il participe au renouveau qu’il y a 20 ans Jacques Le Goff appelait de ses voeux. Il aspirait à un grand nettoyage de la problématique. Son appel contenait l’intuition d’une nouvelle manière d’histoire anthropologique qui se réalise enfin (ou du moins ses prémisses). « Dans cet essai, qui a vingt ans, je disais que Marc Bloch et Lucien Febvre avaient eu raison de vouloir la mort de la vieille histoire événementielle, politicienne, militaire et diplomatique, mais qu’il fallait restaurer en France une nouvelle histoire politique, qui soit une histoire du politique et non de la politique, une histoire du pouvoir, attentive aux structures, à la longue durée, au symbolique et, j’ajouterai, à l’imaginaire. Et je proposais d’appeler cette histoire politique renouvelée, approfondie, « anthropologie politique historique » .... L’expression n’a connu qu’une faveur limitée, mais le type d’histoire politique que je désignais ainsi à commencé à naître et se développe, même si le cadavre de la vieille histoire politique bouge et cherche à ressusciter »[2].

     

    Reportons-nous alors à la rubrique : « Accueil» : Jean-Clément Martin


     

    [1] Pour un  renouvellement de générations, voir les deux livres de  Raphaëlle Branche au sujet de la guerre d’Algérie et de son indépendance

    [2] Jacques Le Goff : Un autre Moyen Âge, Gallimard, 1999, p.445


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