• Introduction à Howard Becker ; sociologue et musicien

     

     

    Le « HOWARD BECKER » qu’on lira en fichier PDF a une histoire à la fois classique de fabrication, et une autre,  amusante, de  publication. J’ai inclus cet auteur parmi les innovateurs qui, avec des historiens et anthropologues, Goody, Evans, Dun, Kerschaw, Hobsbawm, Martin  ont justifié les commentaires  leur attribuant les interprétations les plus novatrices du siècle naissant, lequel accumule son flot de surprises. Préparer les lecteurs aux changements interprétatifs à venir me conduit, par conséquent, à présenter ce Becker -là

     

    La fabrication

     

    Le livre d’un auteur français sur un auteur américain, (amis qui se connaissent de longue date) :cela n’est pas original. Je suis un admirateur, non inconditionnel, que séparent l’âge, le pays et la formation d’origine, aussi bien que l’ampleur, l’intérêt des travaux, tout en ayant les mêmes modèles sociologiques. L’ambition de décrire une telle œuvre, un tel parcours n’est pas banale : elle est candide ou inconsciente si l’on considère la prétention à la résumer, au regard de sa notoriété, comme un objectif dépassant le commentateur. D’autant qu’il faudrait envisager également les différences entre sociologies américaine et française caractérisées par l’ancienneté de la sœur aînée, celle d’Outre-Atlantique et la confiance que lui donne le volume des lectorats de langue anglaise 

     

    Un projet singulier.

     

    L’homme qui est le sujet de cet essai est le sociologue vivant actuellement le plus connu et le plus publié dans le monde. Bien que son succès soit parfois ambigu ou mystérieux (traduit au Japon ou en Corée, en Suédois, Portugais, Italien, au Brésil et en Argentine et maintenant en Croatie !). Très généralement loué, il est superbement ignoré dans quelques pays surtout de langue  allemande. Leur faible attention à son égard aboutit à une géographie de diffusion contrastée et baroque. On dira que ces clivages sont courants et naturels pour une discipline mal définissable, aux caractéristiques floues. En effet, elle est jeune (100 ans ce n’est pas beaucoup), n’a pas une consécration universelle et sa légitimité est contestée. Les efforts en vue de lui donner une visibilité, une aura convenable, les tentatives pour l’imposer comme science « raisonnable » s’avèrent vains. Ce n’est pas important. D’ailleurs Becker estime qu’il est purement anecdotique que la sociologie devienne ou non académisée, qu’elle s’impute ou non une responsabilité grandiose. Et tant pis si des chefs de file scientifiques le déplorent occasionnellement.  Becker, s’il refuse le jugement des pouvoirs culturels en place, ne condamne pas non plus, ceux qui voudraient légitimer leur propre travail en s’élevant au titre de révélateur de solutions sociales. Néanmoins il n’y croit pas. Comme il est tolérant, imperméable aux polémiques, il n’en crée pas : on ne peut le prendre en défaut envers autrui. Et puisque ses ouvrages sont l’objet d’une diffusion que les sceptiques qualifieront d’excentrique, il ne se préoccupe pas des personnalités qui jugent. Personne n’est son rival ou son concurrent. Contrairement à bien de ses prédécesseurs, il ne se veut pas représentant d’une école, il ne considère pas avoir de disciples directs (mais de nombreux amis) ; il est réticent à former autour de lui un réseau, quoique il demeure disposé à accepter échanges et invitations.

    Il   n’est pas le chouchou d‘un éditeur (il en a connu six en France pour une dizaine de traductions) qui en ferait sa vache à lait. Il ne reçoit ni aide éditoriale, ni soutien d’un parti intellectuel, d’un « syndicat », ou d’un « lobby» quelconque. Par conséquent, il est perçu comme une sorte d’inclassable qui ne présente aucune des attitudes courantes du penseur prestigieux. C’est un intellectuel qui fait tranquillement son chemin depuis 60 ans. Il déçoit, dès lors, le club des très « Grands » ; il déroute  nos critères de  gloire médiatisée puisque ses ouvrages, son style sont  très éloignés des canons  de la discipline ou  pire sont sans logique  d’appartenance à une spécialité particulière qui serait sa chasse gardée.  Cela ne le dérange pas. Œuvre éclatée, disent certains, mais œuvres tout de même. Que rien apparemment n’explique : ni l’origine sociale, ni son parcours à la fois classique et atypique (études à l’Université de Chicago de la grande époque : 1940-1960) ni une prédisposition quelconque (pas de grands intellectuels parmi ses ascendants).  Bref il constitue, à lui seul, un déni à la théorie du capital culturel ou de l’héritage qui expliquerait par des facteurs cumulatifs son ascension. De surcroît il n’aime pas exercer le pouvoir hiérarchique (hormis dans les cours et examens). Une constante chez lui : le refus de l’autorité. Becker se positionne à mi-chemin de l’institution universitaire de façon singulière : un pied dedans et un pied dehors

     

    Ses livres ont donc une histoire qui échappe aux catégories traditionnelles des actes intellectuels. Les anecdotes de sa biographie qu’il laisse entrevoir, ici ou là, sont purement professionnelles (pas d’éléments privés) et elles insistent sur le caractère hasardeux, aléatoire de toute carrière (il justifie la sienne par un recrutement cocasse : le remplacement inopiné d’un professeur à Chicago qui venait d’être écrasé par le métro).  Qui est-il exactement à susciter autant de contrastes, d’ombres et de lumières ? Un auteur certes mondialisé au vu de ses nombreuses traductions, comme l’était Bourdieu, tout en restant un peu mystérieux. En tout cas, il présente du pigment supplémentaire pour le commentateur qui a le désir de le raconter, le décrire, le résumer. Réformiste ? Frondeur ? Iconoclaste tranquille ? Dandy de l’anti-théorique ? Tous ces qualificatifs lui ont été adressés. Probablement rien de tout cela !

     

    Son cas recèlera un supplément de   bizarrerie quand on découvrira qu’il fut un vrai professionnel de la musique. Attention : pas la musique honorable, celle qu’analyse Max Weber le grand théoricien musicologue et mélomane : son livre Sociologie de la musique est apprécié par Becker. Il n’est pas l’amateur éclairé ou le virtuose refoulé que des sociologues de milieu aisé devinrent parfois. Non ! Becker a été pianiste, non d’un orchestre classique ce qui serait excusable, mais un des ces salariés des boites de nuit embauchés pour assurer un arrière fond musical, et pas n’importe lequel. C’est un de ces innombrables jazzmen qui jouent à Chicago après la guerre, dans les tavernes et les boites à striptease pour les hommes d’affaires en goguette ou pour les soldats de la deuxième guerre en permission. Scandale pour la dignité des Lettres et de la sociologie en particulier

    Et pire ! Il persiste à jouer en public aujourd’hui, pour son plaisir, pour faire danser les étudiants dans leurs associations, ou les professeurs réunis en colloques. Associé à 3 ou 4 collègues, il improvise une jam session, le soir des congrès, afin de dérider ses graves collègues de leurs discussions de la journée. Pourquoi un intellectuel réputé s’amuse-t-il ainsi ? Si ce n’est qu’enfantillage, il sera pardonné. Mais non !  Il fait de la confrontation permanente de ses deux métiers (musicien pro et sociologue arrivé) une anomalie en usant des ressources de l’observation des deux milieux simultanément. Non, décidément, ce Becker-là n’est pas sérieux !

    D’ailleurs quel rôle accorder à la musique dans les lettres ? L’art et la science font-ils bon ménage ? Un style musical dans l’écriture sociologique, est-ce concevable ? Il n’existe qu’un seul exemple d’auteur célèbre, musicien professionnel qui vécut de son art, qui a longtemps pensé en faire sa carrière.  Max Weber fut, on le sait, un grand érudit mais un piètre instrumentiste. Parmi les penseurs du social, on ne voit que Jean-Jacques Rousseau comme équivalent et c’est un paradoxe de plus ! Derrière ce rapprochement, il existe  des analogies surprenantes : souci de l’élégance de l’écriture, disparités des publications, réception mitigée (Rousseau a autant clivé ses lecteurs que ne le fit Becker, il est vrai, dans un autre registre). 

    Les singularités s’accumulent encore quand on scrute sa carrière. Il n’a pas de domaine de spécialisation évident, pas de « terrain » à lui, pas de dominante thématique ; ce qui paraît fâcheux pour s’imposer !  Il est réputé  dans de multiples domaines : l’art, la culture, la médecine, le travail enseignant, les statuts et organisations professionnels, ainsi que fin observateur des pratiques de travail en sciences humaines. Touche à tout, non seulement il papillonne d’un thème à l’autre au gré de dérapages, de sorties de route comme on dirait d’un automobiliste intrépide, mais il adresse un pied de nez de plus à la logique  disciplinaire cloisonnée  inclinant à la reconnaissance du prestige stabilisé.

    Comment présenter une oeuvre si riche et si variée ? Pourquoi donne-t-il du fil à retordre à l’interprète qui cherche une unité significative à la diversité de son travail ?Est-ce pour cela qu’il eut peu d’exégètes pouvant être démentis ou contestés puisqu’il est présent et toujours actif ? Certains de ceux qui ne voient chez lui aucune synthèse intelligible se contentent de le lire, de sourire, au mieux de le citer sans le suivre. Impensable, disent-ils, de le prolonger, d’inventer des formes d’enquêtes originales comme lui. La comparaison entre générations semble, dès lors, impossible  

     

    La diffusion

     

    Mon  essai est par conséquent  incertain à l’égard de la finalité et du public à cibler. Viser les jeunes lecteurs qui ne le connaissent pas, satisfaire ses vieux amis européens, plaire aux promoteurs de ses premières traductions ?  Et puis, question plus sérieuse, de quel Becker avons-nous besoin aujourd’hui ? Lequel serait le plus utile : le jeune rebelle auteur d’Outsiders ? Le vieux sage des Ficelles du métier ?  Ou le pourfendeur du laisser-aller de notre écriture professionnelle ? Ses concepts qui sont passés dans le sens commun de la discipline voisinent avec quelques enquêtes reconnues mais pas encore traduites alors qu’elles sont accessibles en de nombreuses autres langues. J’ai été longtemps dubitatif sur la ligne à suivre : raconter ce qui n’est pas diffusé chez nous ou se replier sur le « Becker français » consacré ? A défaut de certitudes, j’ai tenté une cohérence en suivant deux voies du commentaire : le classicisme de la tradition de « Chicago » et les nouveautés ou étrangetés qu’il lui apporte ; ou encore les conditions du   hasard et de l’indétermination dans les circonstances de l’interactionnisme et sa façon d’intégrer rigoureusement les aléas historiques et biographiques dans toute analyse sociologique.

    Les enseignants, les universitaires l’ont découpé en tranches parce qu’il paraît insaisissable. On le trouve là généralement où on ne l’attend pas, mais il ne s’aventure que dans les questions qu’il a longuement réfléchies et travaillées. Ses livres sont emmaillés de reprises, enrichis de réactions du public comme un musicien qui « travaille » son jeu en fonction de l’audition. Il éprouve directement ses idées au contact des lecteurs. Il croit aux outils simples, à la réactivité des savoirs, à la permanence non pas des éthiques mais celle des pesanteurs techniques. Cet auteur est décidément bien étrange à diffuser des idées aussi paradoxales que celle qu’un abus de sophistication de la méthodologie serait susceptible de tuer la rigueur ! Il a affirmé haut et fort que nous ne pouvions plus user du jargon en sociologie. Il faut écrire plus « allégretto ».  On ne joue pas une symphonie dramatique mais une petite sonate ; on esquisse un dessin, une gravure et non une peinture en majesté. Enfin, comble de l’iconoclaste, faux ou vrai modeste, son dernier livre traite la discipline comme un discours social parmi d’autres, rationalisé, à l’autonomie spécifique. La sociologie est une littérature qui a ses principes, sa logique, ses conventions anciennes et respectables. Elle a été inventée, raconte-il, en même temps que la photographie en 1838. Cette vicissitude a du sens pour lui. C’est pourquoi il met sur le même plan : roman, géographie, mathématiques algébriques, journalisme, statistiques et cinéma. Il ne fait pas de la sociologie, la science-mère au-dessus de la mêlée. Et, hérésie de plus, il combat le scientisme  exprimé dans nos pratiques élastiques de la preuve. Il s’attaque aux symboles monumentaux et aux croyances naïves en mettant sur le même plan matérialiste des instruments de recherches, les graphismes, photos, tableaux statistiques, langages techniques, notes de terrain. Ce faisant il a changé nos thématiques traditionnelles et a modifié notre manière de regarder les arts, les sciences et les lettres.

     

     A quoi sert Becker ?

     

    Pourquoi une telle analyse ? Elle sert à comprendre, -et ce n’est pas peu- les conditions de l’invention à partir d’une démarche radicale qui, détail de poids, se fait passer pour anodine ou banale ! Certes Becker parle de l’Ecole de Chicago, d’Everett Hughes, d’interactionnisme mais surtout d’innovation pédagogique, de recettes et de petits trucages de chercheurs ou encore du devoir d’écriture limpide. Il suggère comment faire un renouvellement de chacune de nos études. Or, comment demeurer ingénieux, original, astucieux en trouvailles au long d’une carrière ? Cela ne va pas de soi. Pas évident de ne pas reproduire une innovation quand on a trouvé le bon filon. Innovation et standardisation, tel est le titre judicieux d’un de ses chapitres. Quelle part de l’une et l’autre, la société est-elle prête à tolérer ?

    Grâce à lui, questionner un panel d’auteurs sur la naissance d’idées nouvelles en sciences humaines est devenu pour moi un projet concevable. Une idée productive est une chose à laquelle on n’avait jamais pensé auparavant et qui semble évidente un fois que quelqu’un l’a énoncée et faite reconnaître. Les idées nouvelles en sciences sociales ne sont pas légion. La routine, les attentes des éditeurs ou l’inertie des lectorats aujourd’hui âgés freinent les changements, la mobilité de paradigmes. Ces facteurs pèsent tous dans le sens du conformisme et ont un coût : des travaux répétitifs, le recours désespéré à la duplication, à l’usage qui a « réussi », à la peur du nouveau. En travaillant avec lui, j’ai mieux compris ce qu’était l’association d’obéissance et de docilité issue de la fabrique d’une sorte d’ordre sociologique contemporain. L’apprentissage actuel des jeunes sociologues se conforme à ce cadre. L’absence de renouvellement de la pédagogie expose à accumuler des savoirs livresques   établis au siècle passé et à scléroser ainsi des règles pratiques, érigées en dogmes intemporels. Cela implique aussi de ne cesser de publier les rapports anodins ou des ouvrages minimes par peur de l’aventure et du risque. La figure de l’universitaire corseté de programmes, formaté par les cadres enseignés, on peut la nommer « Normalien–Scolaire » ou d’un quelconque autre néologisme si on préfère.

     

    « Le N.S. » 

     

    j’ai voulu matérialiser un caractère du corporatisme qui refuse le changement au profit de la stabilité d’une élite, du gel des hiérarchies professionnelles, au moyen d’une multiplication de manuels, de dictionnaires, de définitions et de traités paralysant par de monstrueux empilement, « les écoles », les courants et les pères fondateurs. Ainsi, cet essai à propos de Becker conçu pour une édition de vulgarisation universitaire reconnue devait résumer et aider les étudiants à passer leurs examens. Pas pour le lire, ni réfléchir ou penser par eux-mêmes.

    Ce livre ne put, hélas, répondre à l’obsession du « manuel », de l’abstract puisque Becker a du mal à rentrer dans cette formule ; il ne doit pas être lu à travers un digest.   Il n’a pas vocation à être catalogué en fonction des besoins de fiches  en vue de « disserts » et exposés. Pas assez scolaire donc, m’ont répondu les commanditaires ! Il était presque naturel que le manuscrit commandé, le principe de contenu acquis, le contrat signé, le texte prêt à l’impression ait au dernier moment provoqué brusquement l’effroi de l’éditeur et de son lecteur critique, ou plutôt leur épouvante, comme si « Becker » avait contaminé et transformé l’anodin sociologue que je suis en dangereux provocateur. Le mince événement qu’est un refus d’éditeur constitue certes une péripétie banale. On l’expliquerait aisément par la sociologie de l’édition elle-même : l’envie de la routine, la répétition des opuscules à succès (mince : quelques petits milliers d’exemplaires pour les plus diffusés) sans parler du manque de temps des éditeurs bousculés, débordés de réceptions et de lectures sous-traitées, victimes des aléas d’une gestion de plus en plus soumise aux impératifs commerciaux

    Le danger de l’investissement dans le profil supposé de la meilleure vente possible  infecte plus que la sociologie ; d’autres sciences sociales sont touchées en histoire, en anthropologie. Ceci éclate aux yeux quand on lit la peur de sanctions lors de candidatures de la part de jeunes gens élevés dans la référence polie, le conservatisme respectueux alors qu’ils sont  naturellement tentés ou devraient  l’être par l’audace, les questionnements propres à leur génération. Dans tous les jurys, toutes les auditions auxquels j’ai participé, j’ai regretté les incitations à ne pas déborder d’un iota de la norme, à élever la docilité en principe de survie. On ne niera pas le gain qu’a produit, un temps, une formation d’élite réalisée à « Normale Sup », d’abord à Ulm puis à Cachan (mais pas seulement ou pas entièrement représentée là).Or, elle est vite apparue limitée du fait de la rigidité d’un concours excessivement encadré pour une discipline, la sociologie, aussi inachevée et rebelle à l’ordre établi et pour laquelle l’institutionnalisation, forcément figée devient un handicap.  L’encadrement rigide du savoir et de la pensée introduit par l’organisation duelle (Facs d’un côté et de l’autre, Agrégation, Ecole Normale) fait des ravages, en altérant les menus avantages qu’aurait pu tirer la sociologie d’une élite construite à part. La sociologie n’a pas intérêt à être normalisée et donc ne peut  de venir « Normalienne ». Le recrutement, la formation et la préparation au métier de sociologue manifestent aujourd’hui le combat entre plusieurs lignes contradictoires où l’une perd progressivement au profit de l’autre ainsi qu’on le constate dans la baisse sinon l’effondrement des effectifs et des tirages. Le savoir par l’expérience raisonnée de Becker aux relents du pragmatisme de W. James ou de Pierce, s’oppose au cumul livresque, à la « maîtrise » d’une écriture assez obscure ou confuse pour réussir aux examens. Les plus malins, les plus adroits, socialement parlant, n’ont pas de mal à les adopter et les reproduire sous forme de la brillance formelle de l’analyse, au détriment de l’indépendance vis à vis des savoirs consacrés. Les deux critiques de mon texte refusé - le directeur de la collection et le lecteur attitré- sont des Normaliens : le premier professeur à Paris des classes préparatoires et l’autre frustré de cette formation mais avide à l’endosser.

     Le « N.S.  » représente un terme de la structure à deux niveaux, élites vouées à la réussite des concours, à l’excellence, et d’autre part une masse d’étudiants ordinaires, parfois d’origine populaire ; dualisme tenace de la formation entre  l’ « Ecole » et la Faculté. Les premiers ont imposé progressivement leurs critères aux seconds, grâce en partie non à leur nombre mais en raison de leurs positions stratégiques et de leur capacité de travail administratif. Ce dualisme disputé et persistant, je l’ai vécu comme directeur de département et membre de Commissions de recrutement ; il divise aussi le monde de l’édition. Là où il fallait un traité scolaire et universitaire, conventionnel, ce petit livre sur Becker proposait un auteur sous les signes fermes de l’insécurité intellectuelle et des risques de faible respectabilité. Bien entendu le N.S. produit une culture érudite en apparence, un volume des connaissances bien supérieur aux enseignements en facultés. En revanche l’ingéniosité d’accès, l’adaptation à des terrains difficiles, l’habilité pratique et l’audace ethnographique leur font généralement défaut. L’élimination de la partie aventureuse et inédite de la recherche ethnographique est produite par le formatage du concours, le manque d’incitation à l’invention. Le répétitif appliqué, parfaitement inculqué et intériorisé, la capacité à lire vite et donc la valeur de l’érudition accordée à la propriété des énoncés sont appris dès la préparation de l’agrégation

     

    Cette allusion schismatique n’a de sens que parce qu’elle déborde la sociologie et  affecte sous la forme d‘un dogme quasi religieux, les domaines cruciaux de la reproduction des élites. C’est l’esprit « Sc. Po », lieu de la concentration du monopole et de la nouvelle production intellectuelle qui a conquis les sciences sociales. Les publications récentes affluent, mais elles ne présentent aucune prise de risques, aucun sens de l’aventure innovante en raison de la disqualification de l’indocilité institutionnelle et des risques de toute insoumission aux textes fondateurs ; par ailleurs distincts d’un pays à l’autre, comme le souligne Becker pour suggérer la relativité du critère du  savoir dû à la révérence aux maîtres.  Pour illustrer cette divergence, on a la chance de disposer du témoignage de quelqu’un qui a vécu des deux côtés de la barrière. Paule Verdet normalienne en 1950, est partie étudier à Chicago avec Everett Hughes, le maître de Becker. De soudeuse en usine à professeur de sociologie à Boston, son parcours est exemplaire et représentatif des deux modes de connaissance alors disponibles. La revue où elle témoigne de son parcours est le numéro spécial de Sociétés Contemporaines (« Autour d’E. Hughes » n° 27, Juillet 1997) publication passionnante qui peut servir d’ introduction à Becker (qui y participe) et  qui illustre l’apprentissage  des sociologues de Chicago. En effet, Becker, sans le dire le explicitement, propose une définition de la sociologie et une pratique incontestablement antinomique, contraire par de multiples aspects aux critères maintenant en vigueur.

     

    C’est pourquoi il faut le lire, le relire et l’étudier : car « c’est un cas » ! What is a case ?  est justement un de ses titres. Il est vrai que dans le « commerce-bazar » des produits Becker, chacun peut partir avec son morceau préféré mais il reste une unité indubitable que les pages qui suivent traqueront. Quoiqu’ il en soit, ce texte servira, j’espère, ceux qui s’intéressent à la sociologie en profane, en révélant quelques-uns des aspects peu connus de la création de notions et concepts par les sociologues et servira de contexte pour évoquer les conditions d’apparition d’explications nouvelles ; celles dont l’absence nous fait tant souffrir, nous, qui en aurions tant besoin pour participer et analyser la société à venir

     

    Qu’est-ce qu’une idée neuve en 2000 ?

    Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, c’est une idée venue d’un marginal peu respectueux des traditions et des usages.  Dans la galerie   constituée des auteurs qui ont audacieusement, ces dix dernières années, amalgamé nouveauté et respect des règles de leur spécialité, Becker a sa place non seulement parce qu’il vient de publier un livre surprenant (Comment parler de la société) mais parce que toute sa carrière est déterminée par la recherche de l’inédit et de la « création » originale. Et dans l’urgence, il a avec les six historiens, les deux anthropologues, le politologue de mon blog, des points communs. En véritables agitateurs d’idées, ils viennent de nous donner des ouvrages étranges.  D’un coup, au tournant du siècle, on sort des  sentiers battus et on respire un air frais.  Si on les lit dans « Mondialisation et Histoire », on verra qu’ils nous poussent à faire avec audace une sorte de « révolution » intérieure, à manifester dans les analyses le retournement de l’expérience historique de l’Occident, conception si étrange pour la pensée européenne qu’elle sidère encore les lecteurs

     En effet, peut-on imaginer le plus grand anthropologue de demi-siècle écoulé s’écriant : « Jusque- là, je me suis trompé !  Je n’ai pas systématisé assez nettement l’eurocentrisme ; j’ai trop respecté les historiens que j’aime » ?  Bien sûr, je force le trait mais cette interprétation est sous-jacente : Jack Goody suggère implicitement : « Je ne suis pas allé assez loin dans les remises en cause. Les fausses ruptures écrit/oral, cultures pauvres/cultures complexes, familles primitives/modernes que j’avais dénoncées comme des  représentations  égocentrées, sont la conséquence d’un vol, d’ une appropriation de l’histoire du monde par notre civilisation conquérante. Maintenant que nous voyons   le monde se rebeller, notre conception des sciences sociales est à réviser : nous prenons conscience de la dimension géographiquement et culturellement étriquée de nos philosophies, du danger de la réécriture des événements en notre faveur ». Ainsi parle  J. Goody. Au bout de son  raisonnement dans Le Vol de l’histoire,  le monde ne fait qu’un depuis l’âge du bronze et avance du même pas à coups d’échanges (inégaux) et d’interférences parfois violentes. Le sentiment d’unité doit prévaloir ; la continuité se révèle quand le reste du monde s’éveille.

    De même, John Dunn dans Libérez le peuple ; Histoire de la démocratie dit : « J’ai été trop prudent dans mes analyses ». Il déclare que la question de la démocratie est à prendre à l’envers. La démocratie est juste une utopie utile, un idéal intéressant mais c’est surtout  un deal, un compromis entre groupes dominateurs pour régler sans trop de dégâts et risques les luttes de clans ou de classe, les conflits économiques, les guerres du commerce ou de la colonisation. Aujourd’hui, la démocratie, cette utopie insupportable parfois de morgue, usurpant les principes dits intangibles, invoquant à son bénéfice les progrès de l’humanité est justement mise en cause. Pourtant ce bien peut devenir un patrimoine commun si on contrôle les combinaisons d’alliances et de pouvoir des protégés et des privilégiés, eux qui imputent au peuple souverain un rôle témoin et souvent fictif.  Et J. Dunn de conclure : « J’avais mal évalué l’ordre des priorités ; il faut partir des errements, des échecs et des impasses démocratiques pour arriver à l’idée de démocratie en liberté surveillée dont les principes seraient à la fois  inaccessibles et indispensables» !

    Autre découverte de taille. Jean-Clément Martin  énonce dans ses  livres des années 2000 : « Tout est à refaire dans l’histoire de la Révolution ». Ce n’est pas présomptueux. C’est un constat face à l’histoire arrogante des décennies précédentes ».  Ce provincial, même pas Normalien, vient nous dire : « J’ai le regret de vous annoncer la fin des belles histoires téléologiques sur la Révolution ; la classification de ses héros, de ses bonnes et mauvaises phases, de ses rêves ou de sa condamnation au long des interprétations magistrales lyriques. Tout cela est fini ».  Pas de morale à ce passé, ni illusion ni mirage. La politique tue l’histoire. On ne s’en inspirera plus ; mais on deviendra ainsi adulte et réaliste en tant que société . Voila ce que dit de fécond, l’historien français J-C. Martin

    Que fait Becker dans cette assemblée ? Il propose un autre type d’innovation  courageuse sur le plan de sciences sociales que nous avons cru inventées en Europe. Dépasser les vieux clivages, les anciennes définitions, arrêter le match récurrent du philosophisme : les Franco-Allemands contre les Anglo-Saxons. La guerre du pragmatisme ou de l’utilitarisme contre le rationalisme de Kant ou Hegel, de Durkheim contre Simmel, c’est terminé. Et en 2006, il annonce : « Qu’est ce c’est que ce discours bizarre, la sociologie ? A quoi ça sert ? Il n’y a pas d’essence du social ; la « société » n’existe nullement sauf dans nos têtes »

    D’autres formes de se penser en société se constatent ailleurs, surtout depuis le basculement des rapports Orient/Occident, d’Amérique du Nord/ Amérique de Sud .Des « sociologies » autonomes aussi respectables que la nôtre ont et existent encore ; des penseurs arabes aux Chinois, d’Ibn Khaldoum  à Confucius, ont élaboré des rationalisations équivalentes à ce que nous  nommons sociologie. Il n’y a pas de hiérarchie entre savoirs et entre savoirs–faire sur le social. Et il faut raisonnablement constater la mort de l’utopie de la sociologie diffusionniste ou insurgée. Evidemment nous, lecteurs, pouvons réagir ironiquement : « Ces auteurs sont des révolutionnaires en pantoufles, des innovateurs de salon ; ils sont, nous sommes, (si je m’inclus non pour les idées, pour la posture) des vieillards. Oui, des vieillards ...mais militants réalistes et iconoclastes à la fois. A nous de repérer parmi les originaux d’hier, les inventeurs astucieux de demain qui se  trouvèrent en avance parce que la roue tourne ou parce qu’ils firent de l’innovation dans les sources un élément ordinaire, par hasard ou par intuition géniale ; peu importe ! La perte du leadership intellectuel et scientifique  de l’Occident, le rééquilibrage des forces mondiales, la contestation de la démocratie antique, la montée rapide de cultures et civilisations qu’on avait mises à l’index sont des événements prodigieux avec lesquels seuls des esprits ouverts, des mentalités ingénieuses pouvaient se sentir en harmonie. Pour l’instant, leurs dernières trouvailles sont peu audibles mais cela bouge. Des éditeurs, petits ou grands, commencent ou continuent à les publier. Ils bouleversent ainsi le paysage, renversent les icônes. Dans ma galerie d’auteurs non-conformistes, on trouvera donc ce qu’on cherche : l’imagination, le décentrement, la critique de l’eurocentrisme qui nous aveugle depuis dix siècles. Et Becker, dans ce concert joue finement sa partition !

     

     

     


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