•  Le blog : un an, le bilan,

     

    D’où m’est venu le projet d’écrire un blog, en étant  un auteur invisible, sans surmoi, à cent lieues des  débordements d’ego et de  sentimentalisme : « Eh, par ici, regardez-moi ;  j’existe ! ».  Ou de pure vanité : « j’ai des idées sur tout, je vois tout » ? Ces espèces de blogs sont légion

     

     L’idée préalable m’est venue du sentiment d’avoir des choses à dire (c’est banal et courant) ; également pour échapper aux éditeurs, à leur volonté d’imposer leur titre, leur couverture et leur mode de compréhension. Mis à part quelques vedettes vieillissantes, il est impossible de changer les catégories de jugement éditoriaux, de « croiser » les frontières disciplinaires, de mélanger action et savoir « objectif ».Bref de se montrer un tantinet novateur même si cela choque des lecteurs conformistes. « Invention interdite », disent les autorités intellectuelles. Et quand, dans l’affolement des changements et du renouveau, une revue aussi vénérable que « Sciences Humaines » proclame en couverture « Si tout est à repenser ?», elle se donne avec ce titre le grand   frisson. Bien qu’aussitôt le naturel reprenne le dessus ;en effet elle croit entamer un virage inouï en faisant du neuf avec du vieux, en appelant  les grands noms installés depuis trente ans à nous révéler ce qui va changer ( tout ce qu’ils n’avaient pas pu conçevoir en 30 ans).  Le miracle est qu’ils se plient à cet exercice malgré leurs rhumatismes et qu’ils essaient maladroitement de changer aussi. Dire qu’on change, qu’on va changer est une belle recette, une mode présente pour ne pas perdre le pouvoir

     

    Au départ, je n’avais donc aucune idée préconçue et laissais vagabonder l’envie. Il fallait à la fois tenir la vie politique comme incompréhensible, rébarbative, comme un nœud d’immenses contradictions tout en étant la composante indispensable et majestueuse de l’existence. Faire un blog politique sans pompe et sans sermon, puisqu’en politique on passe son temps à se tromper, suscite néanmoins le besoin de retour sur soi, sans se prendre au  sérieux tout  en dévoilant la mise en scène théâtrale, triste ou comique. Sans devenir un sceptique intégral ou un anarchiste absolu

     

    Un terrain plus solide du blog aurait été de le centrer sur les habitudes professionnelles, la socio-histoire, là où le passé rencontre le présent, au cours de voyages d’un continent à un autre. Le présent d’un pays illustre souvent le passé de tel autre. Sortir de l’Europe aux habits usés et aux manches étroites conduisait à regarder le monde nouveau se mettre en place sans renier notre rôle, et en introduisant une bonne dose d’autocritique[1] 

     

    J’ai ajouté à ces objectifs, peu à peu, un dernier contenu : la transposition de l’actualité en un mélange bizarre d’ethnologie, de sociologie politique et de vie dans la nature, un mixte d’histoires  de montagne et de littérature. Se remémorer les beaux textes qu’on a appris dans l’enfance, quand l’école nous faisait apprendre par cœur, amène à mêler la musique des phrases aux références du passé.  Dans le désir de renouer avec les oeuvres immenses, il y avait probablement en filigrane l’aspiration (mais je n’en jurerais pas) de faire relire des pages du vieux Marx, le confus, qui se trompe souvent, à la personnalité si complexe qu’on ne sait pas toujours s’il est moralement ou politiquement incorrect. Bref le Marx vivant, décrié, railleur, qui aurait dénoncé l’individualisme exacerbé, moqué les classes moyennes (celles qui jouent en ce moment la pauvreté), désemparées qu’elles sont brusquement devant leur noir avenir, compromis en raison de l’aveuglement historique  de leurs leaders et  élus pour tout ce qu’ils n’ont pas vu venir. Avec l’aide de leurs commentateurs et critiques attitrés qui sondent à tour de bras et qui ne comprennent pas que ce puits est sans fond et que la vérité ne sort jamais de celui-ci

     

    S’il est vrai que tout cela était au départ l’intention du blog, c’était aléatoire. Mais en allant au hasard, on a plus de chances aujourd’hui d’arriver à bon port. Il me semble après un an d’existence que mon cahier de charges a été en partie respecté et que le bilan n’est pas totalement négatif :

    a)     J’ai réussi à ne pas trop parler de moi. Ce sempiternel cri : « et moi, et moi.. » ! Gouffre insondable de l’ égocentrisme  exhibitionniste au miroir de l’écran de l’ordinateur

    b)    Le projet de faire circuler de beaux textes, d’ organiser des rencontres avec des publics inattendus, des références et des réflexions, a été en partie tenu, je crois.

    c)     Mettre à la disposition des curieux de la pensée, les géants qui ont su changer de cap en vue de l’an 2000, consista à solliciter des rapprochements hardis : de Marx à Hobsbawm, de Dunn à Martin,  de Goody à Becker (au sujet duquel j’ai mis un livre sur le net : H B sociologue et musicien. De l’importance de la musique en sociologie !)

     

    Comment faire un bilan ? 

     

    Quand je me retourne pour voir si le contrat initial a été atteint (mélange de sciences, de littérature, de politique), je n’ai que de faibles indices. Parmi ceux-là, les commentaires, le nombre de connexions, leur rythme, et les reprises d’idées, ci ou là. Je les soumets à la sagacité des lecteurs. En premier lieu, mon refus des référencements, des citations ou de l’auto-publicité, laissant  vagabonder le hasard (qui fait bien les choses souvent) m’ont permis d’esquiver les préjugés des « moteurs » de recherches qui classent et renvoient selon leurs propres stéréotypes.  J’ai laissé jouer le flair des internautes.

    Un des rares échos  fut le calcul des visites du site, leur calendrier, leurs horaires.  Combien de lecteurs ? Le nombre dépassé de 5000 visiteurs sur les deux blogs, en un an, est attesté. Est plus difficile l’évaluation de la lecture et du choix malgré que je connaisse les pages sélectionnées malgré le panachage de textes. Ceci dit, c’est un bon résultat en dépit de la non-appartenance voulue à un réseau. Un livre qui tire à 5000 est un succès exceptionnel aujourd’hui. Bien sûr, tout le blog n’est pas lu mais le livre acheté n’est pas toujours fini. J’ai estimé les textes préférés à partir des pages retenues, des horaires de connexion et du calendrier. Comme les soirées accueillent le maximum de connexions, je présume que cela représente des personnes d’âge moyen, lecteurs après le travail ou quand les enfants sont couchés. Le fait que le dimanche (ou moins le samedi) soit un jour sans m’incite à  penser qu’il y a peu d’étudiants ou de jeunes. J’ai repéré quelques personnes qui doivent lire au bureau (journalistes, militants, professionnels ou conseillers politiques) en journée. Peu lisent le blog entier. Quoique récemment, une centaine l’aient lu d’une traite. C’est courageux. Les pages manifestent les thèmes privilégiés : la politique l’emporte, les « dialogues » mordants et les humeurs anti-personnalités semblent appréciés. Les comptes rendus des publications récentes des grands auteurs sont moins recherchés sauf par les spécialistes mais ils n’ont pas besoin de mon introduction. Dans l’ensemble, un tiers de visiteurs lisent le quart du blog qui fait en totalité environ 360 pages, l’équivalent d’un gros livre (selon Word et le nombre de caractères). Un autre tiers lit probablement tout en plusieurs fois. Certains attendent les billets d’humeur et se retirent s’il n’ y a pas de nouveau.

     

    Une estimation de la diffusion après un an (ou ce que je peux en savoir) m’a fait le témoin amusé de reprises. Il est amusant d’entendre des formules textuellement reproduites ; ainsi que des bons mots, des comparaisons. Un certain nombre d’hommes politiques relaient sans le savoir (car on leur a fait des fiches : ils ne savent pas d’où ça vient, et ils s’en moquent). J’ai entendu à la télé des politiques de gauche (mais aussi de droite) énoncer de courts passages tirés d’un des textes mis en ligne.  C’est réjouissant, preuve que certaines idées anonymes progressent : sur la dette déniée encore il y a 3 ans, une éternité ! Le déficit de la Sécurité sociale, inconnu ( !) jusqu’à l’offre d’aide de la Chine à notre bourgeoisie capitaliste.  Naturellement j’ai eu une pensée de solidarité   à l’égard de ceux qui sont embauchés en CDD (jusqu’en juillet) pour se taper la lecture d’innombrables blogs dans lesquels ils piochent pour alimenter en formules ou idées-choc leurs candidats, les communicants, les journalistes de pointe qui ne lisent pas, ne pensent plus mais qui veulent se voir fournis en mots tout faits, en formulations rhétoriques. En les écoutant, je plaignais ces travailleurs de l’ombre, ces nouveaux nègres,passeurs mal payés, qui seront renvoyés après la campagne électorale.

    Au sujet de l’absence de commentaires de mon blog, je considère que c’est là un avantage, un encouragement à persévérer. Les réactions (genre Facebook, Twitter) sont stupides si je me fie aux blogs que je feuillette. Ou bien les compliments sont outranciers, ou bien les critiques sont à l’emporte-pièce, péremptoires, simples effets de la position du surfeur, façon de dire : « Eh, moi aussi, j’ai des idées, j’existe puisque je loue ou je condamne : tournez les yeux dans ma direction, eh oui, je pense !». Ce genre de réactions infantiles me fait juger que le fait de n’avoir aucun écho est un privilège.

     

    Améliorer le blog ?

     

    Faire mieux est possible mais demande du travail et de l’énergie. Structurer par chapitre le contenu ? Indexer par thème l‘assortiment : la page historique, la page sérieuse, les « caricatures » ? Oui ! Affiner et spécifier les rubriques hétérogènes ? .Tout ceci est réalisable mais peut-être peu adapté au projet. Prenons le cas d’une amélioration à peu de frais dans deux directions, plus de fond plus que de format

     

     I Perspective historique : Comment remplacer l’expérience d’un siècle de luttes ouvrières ?

     

    Sur quel thème de l’actualité focaliser : les interactions de classes, les rapports bourgeois et fractions des classes moyennes riches ? Sur l’affaiblissement moral de la bourgeoisie d’entreprise (ce qui ferait enrager Marx), elle   qui a déserté et laissé aux Indiens (ArcélorMittal à Florange : n’est-ce pas), Quatariens, Saoudiens, Chinois, la direction de la production sur notre sol ? Au sujet des relations entre ouvriers et classes moyennes pauvres ; si la bourgeoisie productiviste s’est vendue, il ne reste alors que la bourgeoisie spéculative ou rentière face aux classes moyennes des services. Tous ces thèmes sont intéressants et je n’ai pas su choisir.

    Pendant 150 ans (1850 à 1990), il a suffit aux employés, cadres, indépendants ou petits fonctionnaires des services, de se placer en arbitre. Mais quand la classe ouvrière disparaît, comme c’est en cours, que vont faire les personnels de services, de, la presse, les journalistes, la pub, les techniciens des médias et culture, de la mode et de l’art, sans parler de la banque et la finance ?   Les classes moyennes vivent du « marché » ; leur carrière se bâtit sur la concurrence, la division, la compétition.   Si ce n’est plus la production et la plus value qui font les classes, mais la diffusion, les services, la consommation, les médias, la communication, on comprend que les classes moyennes soient désemparées par la perte du matelas de protection face à l’exploitation que le prolétariat constituait sur un siècle. Maintenant elles se trouvent en première ligne sans aucune expérience de la résistance anticapitaliste et des combats sur la durée.

    Quel est l’intérêt à re-raconter cette histoire ?  Pendant plus d’un siècle, la classe ouvrière fut le rempart contre les excès. Et avec un certain succès.  Non pour abolir le capitalisme, rêve utopique, mais pour le contenir, limiter ses formes d’exploitation les plus dures, contraindre sa rapacité. Ce frein à l’expansion capitaliste ne fut guère facile et pas toujours réussie. La classe ouvrière le paya cher ; l’Allemande y laissa sa vie, les ouvriers italiens et espagnols également ainsi que de milliers de sacrifiés européens.  Faut-il rappeler (à la suite d’études neuves) la montée anti-ouvrière, révélatrice du nazisme, au cours de laquelle Hitler s’acharna contre son premier, terrible adversaire. Cette bataille fut mortelle, pour les ouvriers organisés, menée à son terme en 1939 avec les procédés usuels : diviser, terroriser, corrompre (avec l’offre du travail dans l’armement et l’industrie de la guerre). Cet assassinat contre la première grande classe ouvrière européenne a été une rude épreuve pour les partis, syndicats ; c’est pourquoi, ayant payé le prix,  ils restent indifférents quand les classes moyennes,  hier complices du capitalisme triomphant, sont aujourd’hui affrontées à leur tour

     

    On verra, dans quelques années que l’apprentissage collectif de la lutte ne s’improvise pas. De 1880 à 1960, trois générations d’ouvriers se relayèrent pour la mener.  Si on lit au hasard quelques-unes des  biographies de militants ouvriers du « Maitron[2] »,  on devine comment ils combattirent  l’individualisme, renoncèrent à quelques facilités de vie, acceptèrent une discipline forte,  transmirent l’expérience  de générations en générations tout en subissant la clandestinité, la prison et les camps. Cela ne fut jamais une mission  facile. La disparition de cette classe ouvrière européenne change la donne. Les tâtonnements actuels de jeunes militants scolarisés, certes audacieux, courageux, bien que sans idées de leurs ancêtres et des exigences organisationnelles (ce que prouvent leurs hésitations tactiques : cf. les jeunesses arabes) manifestent le handicap de la nouveauté et de la naïveté. On peut s’indigner, faire du camping sauvage en ville, manifester en processions ou en défilés, ça ne va jamais loin. On n’invente pas une formule de contestation du jour au lendemain, de Seattle à Gênes ou de Davos à Athènes. Le pacifisme est une arme qui ne fait pas reculer l’adversaire qui sait neutraliser, éliminer en douceur. Toute la stratégie contemporaine contenue dans ces dilemmes est à revoir. Les classes moyennes sont menacées, elles n’avaient rien vu venir à l’abri de l’Etat qu’elles cogéraient partiellement. La seule expérience –et elle n’est pas mince, car elle fut un pivot du changement de conjoncture- fut Mai 68. Leurs enfants diplômés lancèrent une attaque consistante que les ouvriers utilisèrent pour leur propre compte en inventant une alliance de circonstances

     

    La dépolitisation de ces classes intermédiaires était la hantise des progressistes : leurs métiers les font éclater, les dispersent. Marx et Engels, Proudhon.... racontèrent cette chronique. Tout est à refaire aujourd’hui. Avec qui ? Certes, il demeure des professions moyennes nouvelles et ouvertes mais elles ont  dû émigrer : des techniciens, des ouvriers qualifiés ou des cadres frontaliers ou lointains sont partis . Parmi ces millions,   on trouve à la fois les surdiplômés et les rentiers. Les exilés fiscaux, émigrés de la nouvelle Coblence (surtout anglaise), anti-patriotes, sont, hélas, confondus avec les exilés du cerveau ou d’autres exilés nationaux de l’art, culture, tourisme.  Doit-on les faire revenir ainsi que d’autres révolutions le conçurent ? On a un exemple crucial avec la Grèce.  Le peuple a depuis longtemps abdiqué, éliminé de la représentation médiatique et de celle du Parlement (par deux fois assassiné : en 1946 et en 73 par la dictature militaire). Pour le moment, ce peuple très pauvre dont l’élite militante a disparu reste le témoin indifférent aux guerres internes à leurs maîtres. C’est pourquoi la bourgeoisie allemande se donne le droit de faire une leçon de morale (mais pas d’économie politique) à la petite bourgeoisie urbaine grecque en évitant de critiquer l’Eglise milliardaire, l’armée coûteuse suréquipée, les gros propriétaires.

    Ces idées sur les ouvriers sont éparpillés dans les textes du blog ou sont simplement esquissées dans: Le Manifeste ouvrier, Les Pauvres, ou encore « Le règne des banquiers... ».Une synthèse a été tentée sans grand succès.

     

    II Une perspective tactique serait : Qu’est ce qui manque au savoir et à l’analyse à court terme de 1990 à 2010 ?  

     

    L’engrenage de la décrépitude court sur 20 ans « à la Quétel » [3] ! Ce qui s’est passé de 1990 à 2010 est analogue à la période 1920-1940. De silences en démissions, du vieillissement des élites et des institutions, à la sclérose de l’énergie et de l’esprit de décision, d’abandons en résignations. De reculs en reculs, de petits renoncements à de grands déclins, on découvre l’ampleur des dégât de l’impréparation et la catastrophe  prévisible, déniée pendant deux décennies. L’analyse de la défaite militaire inattendue, stupéfiante ( la plus forte armée du monde en 1918) a  une résonance particulière. Comment en est-on arrivé là, se demandèrent quarante millions de Français en juin 40 ? La même surprise économique, le même engrenage fatal de dettes depuis vingt ans  suggèrent par conséquent des lectures très contemporaines  de l’effondrement du pays en trois semaines

    Première tache : catégoriser la population selon ses responsabilités dans la création de déficits et imputer des taux progressifs de remboursement de la dette aux plus grands profiteurs de l’Etat-Providence

     1) Qui savait et avait intérêt à se taire .Qui n’a rien dit pour accumuler et profiter de l’aubaine ? La chute lente, impardonnable, a été cachée par ceux qui se taisaient car il faut sauver sa caste, sa famille, sa fortune. Commencer par la médecine et la gestion de l’assurance maladie qui ont donné le signal de la corruption morale ; se soigner à crédit sur le dos des autres peuples en faisant de la Sécurité sociale, l’exemple du déficit permanent sans honte ni scrupules. La « répression » et le découragement des médecins qui savaient et ne pouvaient rien dire  confirment que la santé a bien été le premier avertissement sérieux de la démesure de la dette dont les responsables supputaient que ce serait les autres, les pauvres, les exploités qui la payeraient

     

    2) Qui savait et n’a pu parler car il fut mis à l’écart, moqué, marginalisé ? Il y eut pourtant de nombreux analystes précurseurs ! Mais ceux qui croyaient au ciel des marchés et ceux qui n’y croyaient pas furent confondus et impliqués dans le même fatalisme.

     

    3) Ceux qui, dans les classes populaires, en position subalterne de connaissance historique, pressentaient, devinaient sans que la diffusion ne se répande, car cette compréhension n’allait pas de soi dans le cadre d’une conception antagoniste d’un univers de la consommation qui divise, éparpille en cellules fermées mises au secret puisque le ton était à l’optimisme béat, le cinéma étant muet, le livre  sociologique silencieux

     

    4 ) Ceux qui ne savaient pas et ne pouvaient pas savoir. Pas le temps, ni les moyens ! Les modestes, les pauvres et même les ouvriers éduqués et conscients dont le but devint exclusivement de sauver sa peau et celle de leurs enfants,

     

    Comment peut-on surmonter l’individualisme de l’éducation et de la profession, abolir les distinctions superficielles, réduire la personnification, les divisions minimes d’existence exaltées ? Le culte du moi est appris bien trop tôt. Remplacer un siècle de luttes par 10 ans d’apprentissage de la résistance et de fabrication d’organisations avec la part d’innovation, de références au passé que cela implique, représente une adaptation, un effort que les jeunes générations devront s’imposer. Eduquer et substituer 100 000 cadres et responsables de la lutte en 20 ans ne se fait pas aisément. Les ouvriers le réussirent en s’imposant un effort parfois tyrannique ou sectaire et un sacrifice inégalé dans l’histoire selon  les Anglo-saxons E. Thompson et E. Hobsbawm  quant au « Mouvement ouvrier » passé à l’histoire. A quand le siècle des « Précaires Organisés » ou celui des « Diplômés exploités » ?  Lorsqu’on aura formé cent mille militants dévoués et disciplinés ? Ce n’est pas un enfantillage !  En tenant compte du fait qu’il n’ y a pas de conclusion à tirer de l’histoire mais un stock d’idées à fouiller sur mille façons de se maintenir ou de disparaître, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes  qui ont réussi et celles qui échouèrent. 

    Si c’est chacun pour soi dorénavant, si les ouvriers nous laissent seuls abandonnés à nous occuper de la résistance au libéralisme, si les ouvriers en lutte dispersée se retirent du  national, s’ils ne votent plus,  s’ils sauvent leur peau dans chaque usine, dans chaque entreprise ; alors ils nous disent ceci : « Débrouillez- vous à votre tour, vous cadres et employés précaires.  Vous avez des diplômes, vous n’êtes guère mieux payés et traités que nous !  Concluez ! »

     

    En attendant, les sectes prolifèreront qui poussent à l’attentisme, au fatalisme : « Sainte croissance priez pour nous » ! La religion de l’argent, la religiosité qui affecte ceux qui le manipulent infantilisent Mais l’histoire rattrape ces optimistes La lutte contre le nazisme revisitée ou la Révolution de 89 relue, est-ce un hasard de l’historiographie ? Non ce n’est pas gratuit, c’est la sensation de vide, l’envie de se retourner vers nos pères

     

    On peut prêcher la décroissance. Oui ; mais c’est trop tard les affamés arrivent et ne renonceront pas à leur part, prêts à tout pour rattraper leur retard dans la production a n’importe que coût de nature, de pollution, de domination.  Si l’usine associait, réunissait, armait le prolétariat, la banque, les médias, les services divisent, individualisent et aucune organisation durable ne verra le jour.

     

    Un nouveau militantisme devra s’inventer, comme après La Commune en 1871, à partir d’« Ecoles » parallèles, écoles militantes du soir, formation spéciale enracinée dans  l’altruisme, le courage physique, l’autodiscipline. Une résistance passive ici, active là. Une occupation pacifique du siége des banques, une présence et un affichage sauvage dont les fuites des mails et le piratage suggèrent l’apparition : tout est possible

     Pour l’instant les vieux militants sincères des années 1970 se replient sur le slogan : famille-travail-patrie. Là où ils mettaient classe, ils voient « Famille ». Là où ils louaient Travail, ils mettent agitation des services et pour « Patrie », Patri-Moine, ce qui signifie défense des héritages et des biens accumulés par leurs parents. D’où  l’infantilisation des comportements ( la morale en public, la perte du sens de la lutte et de la dignité en privé), le faux attachement aux valeurs ancestrales, la diversion culturelle ou ludique, la raillerie envers l’engagement. Heurs et malheurs d’avoir été un de ces militants et finir ainsi !

     

    Au final j’évoque un souvenir.  J’ai eu le privilège de rencontrer, d’interroger et de publier les souvenirs de quelques-uns de ces géants de l’action ouvrière qui appartiennent à l’Histoire grâce au « Maitron ». Chance due à mon âge, j’ai entendu un  de ces hommes du « Mouvement Ouvrier » du siècle passé - né vers 1890- et je l’ai fait revivre un moment avec d’autres survivants, en 1970 en Loire Atlantique.  Car chacune de ces existences est à méditer :

     

    Camarades,

    « L’économie capitaliste est atteinte dans ses fondements par une crise sans précédents. Devant la catastrophe menaçante  et en dépit des rivalités d’intérêts qui les font se dresser encore les unes contre les autres, une pensée commune anime les bourgeoisies des divers pays : faire payer aux travailleurs les frais de la crise, en écrasant davantage les masses exploitées des villes et des champs. Dans cette attaque forcenée contre le niveau de vie des masses ouvrières et paysannes, les partis bourgeois ont trouvé parfois l’aide directe ou la complicité des organisations réformistes et socialistes, de la CGT et du parti socialiste.... »

     

    Ce tract du candidat communiste de Saint-Nazaire, à l’élection législative (de 1932) est signé  Maurice  Birembaut

     

     

     



    [1] Parmi les exemples criants : notons la part de la Chine dans le rééquilibrage et la récupération du passé. La Chine (Etat et particuliers) est le premier acheteur d’art à Londres et à New York   (Sothebys et autres enchères mondiales). La bourgeoisie nationaliste   de Chine fait revenir sur son continent la plupart des œuvres asiatiques achetées ou « pillées » au XIX et XXè. Mais 15% des achats constitue un transfert à l’envers du mouvement traditionnel des patrimoines artistiques familiaux. Vendus par la bourgeoisie occidentale, les Chinois   en achètent la majeure partie (la plus convoitée) et se trouvent être les protecteurs des produits artistiques et des chefs d’œuvre nationaux (grands peintres impressionnistes). L’histoire met peu de temps à se retourner

    [2] On appelle « Maitron » le célèbre et immense (plus de 40 volumes) recensement de la classe ouvrière, des militants anonymes et connus ou méconnus de 1850 à 1950.Voir Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (dirigé par Jean Maitron, poursuivi par C.Pennetier; les éditions ouvrières).L’équivalent anglais est le Dictionary of Labour Biography ;  University of Hull . 

     

    [3] Référence à Claude Quétel : L’impardonnable défaite ( Perrin Tempus, 2012 ) dont le scénario peut être poursuivi et transposé à l’actualité


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