•  Le blog : un an, le bilan,

     

    D’où m’est venu le projet d’écrire un blog, en étant  un auteur invisible, sans surmoi, à cent lieues des  débordements d’ego et de  sentimentalisme : « Eh, par ici, regardez-moi ;  j’existe ! ».  Ou de pure vanité : « j’ai des idées sur tout, je vois tout » ? Ces espèces de blogs sont légion

     

     L’idée préalable m’est venue du sentiment d’avoir des choses à dire (c’est banal et courant) ; également pour échapper aux éditeurs, à leur volonté d’imposer leur titre, leur couverture et leur mode de compréhension. Mis à part quelques vedettes vieillissantes, il est impossible de changer les catégories de jugement éditoriaux, de « croiser » les frontières disciplinaires, de mélanger action et savoir « objectif ».Bref de se montrer un tantinet novateur même si cela choque des lecteurs conformistes. « Invention interdite », disent les autorités intellectuelles. Et quand, dans l’affolement des changements et du renouveau, une revue aussi vénérable que « Sciences Humaines » proclame en couverture « Si tout est à repenser ?», elle se donne avec ce titre le grand   frisson. Bien qu’aussitôt le naturel reprenne le dessus ;en effet elle croit entamer un virage inouï en faisant du neuf avec du vieux, en appelant  les grands noms installés depuis trente ans à nous révéler ce qui va changer ( tout ce qu’ils n’avaient pas pu conçevoir en 30 ans).  Le miracle est qu’ils se plient à cet exercice malgré leurs rhumatismes et qu’ils essaient maladroitement de changer aussi. Dire qu’on change, qu’on va changer est une belle recette, une mode présente pour ne pas perdre le pouvoir

     

    Au départ, je n’avais donc aucune idée préconçue et laissais vagabonder l’envie. Il fallait à la fois tenir la vie politique comme incompréhensible, rébarbative, comme un nœud d’immenses contradictions tout en étant la composante indispensable et majestueuse de l’existence. Faire un blog politique sans pompe et sans sermon, puisqu’en politique on passe son temps à se tromper, suscite néanmoins le besoin de retour sur soi, sans se prendre au  sérieux tout  en dévoilant la mise en scène théâtrale, triste ou comique. Sans devenir un sceptique intégral ou un anarchiste absolu

     

    Un terrain plus solide du blog aurait été de le centrer sur les habitudes professionnelles, la socio-histoire, là où le passé rencontre le présent, au cours de voyages d’un continent à un autre. Le présent d’un pays illustre souvent le passé de tel autre. Sortir de l’Europe aux habits usés et aux manches étroites conduisait à regarder le monde nouveau se mettre en place sans renier notre rôle, et en introduisant une bonne dose d’autocritique[1] 

     

    J’ai ajouté à ces objectifs, peu à peu, un dernier contenu : la transposition de l’actualité en un mélange bizarre d’ethnologie, de sociologie politique et de vie dans la nature, un mixte d’histoires  de montagne et de littérature. Se remémorer les beaux textes qu’on a appris dans l’enfance, quand l’école nous faisait apprendre par cœur, amène à mêler la musique des phrases aux références du passé.  Dans le désir de renouer avec les oeuvres immenses, il y avait probablement en filigrane l’aspiration (mais je n’en jurerais pas) de faire relire des pages du vieux Marx, le confus, qui se trompe souvent, à la personnalité si complexe qu’on ne sait pas toujours s’il est moralement ou politiquement incorrect. Bref le Marx vivant, décrié, railleur, qui aurait dénoncé l’individualisme exacerbé, moqué les classes moyennes (celles qui jouent en ce moment la pauvreté), désemparées qu’elles sont brusquement devant leur noir avenir, compromis en raison de l’aveuglement historique  de leurs leaders et  élus pour tout ce qu’ils n’ont pas vu venir. Avec l’aide de leurs commentateurs et critiques attitrés qui sondent à tour de bras et qui ne comprennent pas que ce puits est sans fond et que la vérité ne sort jamais de celui-ci

     

    S’il est vrai que tout cela était au départ l’intention du blog, c’était aléatoire. Mais en allant au hasard, on a plus de chances aujourd’hui d’arriver à bon port. Il me semble après un an d’existence que mon cahier de charges a été en partie respecté et que le bilan n’est pas totalement négatif :

    a)     J’ai réussi à ne pas trop parler de moi. Ce sempiternel cri : « et moi, et moi.. » ! Gouffre insondable de l’ égocentrisme  exhibitionniste au miroir de l’écran de l’ordinateur

    b)    Le projet de faire circuler de beaux textes, d’ organiser des rencontres avec des publics inattendus, des références et des réflexions, a été en partie tenu, je crois.

    c)     Mettre à la disposition des curieux de la pensée, les géants qui ont su changer de cap en vue de l’an 2000, consista à solliciter des rapprochements hardis : de Marx à Hobsbawm, de Dunn à Martin,  de Goody à Becker (au sujet duquel j’ai mis un livre sur le net : H B sociologue et musicien. De l’importance de la musique en sociologie !)

     

    Comment faire un bilan ? 

     

    Quand je me retourne pour voir si le contrat initial a été atteint (mélange de sciences, de littérature, de politique), je n’ai que de faibles indices. Parmi ceux-là, les commentaires, le nombre de connexions, leur rythme, et les reprises d’idées, ci ou là. Je les soumets à la sagacité des lecteurs. En premier lieu, mon refus des référencements, des citations ou de l’auto-publicité, laissant  vagabonder le hasard (qui fait bien les choses souvent) m’ont permis d’esquiver les préjugés des « moteurs » de recherches qui classent et renvoient selon leurs propres stéréotypes.  J’ai laissé jouer le flair des internautes.

    Un des rares échos  fut le calcul des visites du site, leur calendrier, leurs horaires.  Combien de lecteurs ? Le nombre dépassé de 5000 visiteurs sur les deux blogs, en un an, est attesté. Est plus difficile l’évaluation de la lecture et du choix malgré que je connaisse les pages sélectionnées malgré le panachage de textes. Ceci dit, c’est un bon résultat en dépit de la non-appartenance voulue à un réseau. Un livre qui tire à 5000 est un succès exceptionnel aujourd’hui. Bien sûr, tout le blog n’est pas lu mais le livre acheté n’est pas toujours fini. J’ai estimé les textes préférés à partir des pages retenues, des horaires de connexion et du calendrier. Comme les soirées accueillent le maximum de connexions, je présume que cela représente des personnes d’âge moyen, lecteurs après le travail ou quand les enfants sont couchés. Le fait que le dimanche (ou moins le samedi) soit un jour sans m’incite à  penser qu’il y a peu d’étudiants ou de jeunes. J’ai repéré quelques personnes qui doivent lire au bureau (journalistes, militants, professionnels ou conseillers politiques) en journée. Peu lisent le blog entier. Quoique récemment, une centaine l’aient lu d’une traite. C’est courageux. Les pages manifestent les thèmes privilégiés : la politique l’emporte, les « dialogues » mordants et les humeurs anti-personnalités semblent appréciés. Les comptes rendus des publications récentes des grands auteurs sont moins recherchés sauf par les spécialistes mais ils n’ont pas besoin de mon introduction. Dans l’ensemble, un tiers de visiteurs lisent le quart du blog qui fait en totalité environ 360 pages, l’équivalent d’un gros livre (selon Word et le nombre de caractères). Un autre tiers lit probablement tout en plusieurs fois. Certains attendent les billets d’humeur et se retirent s’il n’ y a pas de nouveau.

     

    Une estimation de la diffusion après un an (ou ce que je peux en savoir) m’a fait le témoin amusé de reprises. Il est amusant d’entendre des formules textuellement reproduites ; ainsi que des bons mots, des comparaisons. Un certain nombre d’hommes politiques relaient sans le savoir (car on leur a fait des fiches : ils ne savent pas d’où ça vient, et ils s’en moquent). J’ai entendu à la télé des politiques de gauche (mais aussi de droite) énoncer de courts passages tirés d’un des textes mis en ligne.  C’est réjouissant, preuve que certaines idées anonymes progressent : sur la dette déniée encore il y a 3 ans, une éternité ! Le déficit de la Sécurité sociale, inconnu ( !) jusqu’à l’offre d’aide de la Chine à notre bourgeoisie capitaliste.  Naturellement j’ai eu une pensée de solidarité   à l’égard de ceux qui sont embauchés en CDD (jusqu’en juillet) pour se taper la lecture d’innombrables blogs dans lesquels ils piochent pour alimenter en formules ou idées-choc leurs candidats, les communicants, les journalistes de pointe qui ne lisent pas, ne pensent plus mais qui veulent se voir fournis en mots tout faits, en formulations rhétoriques. En les écoutant, je plaignais ces travailleurs de l’ombre, ces nouveaux nègres,passeurs mal payés, qui seront renvoyés après la campagne électorale.

    Au sujet de l’absence de commentaires de mon blog, je considère que c’est là un avantage, un encouragement à persévérer. Les réactions (genre Facebook, Twitter) sont stupides si je me fie aux blogs que je feuillette. Ou bien les compliments sont outranciers, ou bien les critiques sont à l’emporte-pièce, péremptoires, simples effets de la position du surfeur, façon de dire : « Eh, moi aussi, j’ai des idées, j’existe puisque je loue ou je condamne : tournez les yeux dans ma direction, eh oui, je pense !». Ce genre de réactions infantiles me fait juger que le fait de n’avoir aucun écho est un privilège.

     

    Améliorer le blog ?

     

    Faire mieux est possible mais demande du travail et de l’énergie. Structurer par chapitre le contenu ? Indexer par thème l‘assortiment : la page historique, la page sérieuse, les « caricatures » ? Oui ! Affiner et spécifier les rubriques hétérogènes ? .Tout ceci est réalisable mais peut-être peu adapté au projet. Prenons le cas d’une amélioration à peu de frais dans deux directions, plus de fond plus que de format

     

     I Perspective historique : Comment remplacer l’expérience d’un siècle de luttes ouvrières ?

     

    Sur quel thème de l’actualité focaliser : les interactions de classes, les rapports bourgeois et fractions des classes moyennes riches ? Sur l’affaiblissement moral de la bourgeoisie d’entreprise (ce qui ferait enrager Marx), elle   qui a déserté et laissé aux Indiens (ArcélorMittal à Florange : n’est-ce pas), Quatariens, Saoudiens, Chinois, la direction de la production sur notre sol ? Au sujet des relations entre ouvriers et classes moyennes pauvres ; si la bourgeoisie productiviste s’est vendue, il ne reste alors que la bourgeoisie spéculative ou rentière face aux classes moyennes des services. Tous ces thèmes sont intéressants et je n’ai pas su choisir.

    Pendant 150 ans (1850 à 1990), il a suffit aux employés, cadres, indépendants ou petits fonctionnaires des services, de se placer en arbitre. Mais quand la classe ouvrière disparaît, comme c’est en cours, que vont faire les personnels de services, de, la presse, les journalistes, la pub, les techniciens des médias et culture, de la mode et de l’art, sans parler de la banque et la finance ?   Les classes moyennes vivent du « marché » ; leur carrière se bâtit sur la concurrence, la division, la compétition.   Si ce n’est plus la production et la plus value qui font les classes, mais la diffusion, les services, la consommation, les médias, la communication, on comprend que les classes moyennes soient désemparées par la perte du matelas de protection face à l’exploitation que le prolétariat constituait sur un siècle. Maintenant elles se trouvent en première ligne sans aucune expérience de la résistance anticapitaliste et des combats sur la durée.

    Quel est l’intérêt à re-raconter cette histoire ?  Pendant plus d’un siècle, la classe ouvrière fut le rempart contre les excès. Et avec un certain succès.  Non pour abolir le capitalisme, rêve utopique, mais pour le contenir, limiter ses formes d’exploitation les plus dures, contraindre sa rapacité. Ce frein à l’expansion capitaliste ne fut guère facile et pas toujours réussie. La classe ouvrière le paya cher ; l’Allemande y laissa sa vie, les ouvriers italiens et espagnols également ainsi que de milliers de sacrifiés européens.  Faut-il rappeler (à la suite d’études neuves) la montée anti-ouvrière, révélatrice du nazisme, au cours de laquelle Hitler s’acharna contre son premier, terrible adversaire. Cette bataille fut mortelle, pour les ouvriers organisés, menée à son terme en 1939 avec les procédés usuels : diviser, terroriser, corrompre (avec l’offre du travail dans l’armement et l’industrie de la guerre). Cet assassinat contre la première grande classe ouvrière européenne a été une rude épreuve pour les partis, syndicats ; c’est pourquoi, ayant payé le prix,  ils restent indifférents quand les classes moyennes,  hier complices du capitalisme triomphant, sont aujourd’hui affrontées à leur tour

     

    On verra, dans quelques années que l’apprentissage collectif de la lutte ne s’improvise pas. De 1880 à 1960, trois générations d’ouvriers se relayèrent pour la mener.  Si on lit au hasard quelques-unes des  biographies de militants ouvriers du « Maitron[2] »,  on devine comment ils combattirent  l’individualisme, renoncèrent à quelques facilités de vie, acceptèrent une discipline forte,  transmirent l’expérience  de générations en générations tout en subissant la clandestinité, la prison et les camps. Cela ne fut jamais une mission  facile. La disparition de cette classe ouvrière européenne change la donne. Les tâtonnements actuels de jeunes militants scolarisés, certes audacieux, courageux, bien que sans idées de leurs ancêtres et des exigences organisationnelles (ce que prouvent leurs hésitations tactiques : cf. les jeunesses arabes) manifestent le handicap de la nouveauté et de la naïveté. On peut s’indigner, faire du camping sauvage en ville, manifester en processions ou en défilés, ça ne va jamais loin. On n’invente pas une formule de contestation du jour au lendemain, de Seattle à Gênes ou de Davos à Athènes. Le pacifisme est une arme qui ne fait pas reculer l’adversaire qui sait neutraliser, éliminer en douceur. Toute la stratégie contemporaine contenue dans ces dilemmes est à revoir. Les classes moyennes sont menacées, elles n’avaient rien vu venir à l’abri de l’Etat qu’elles cogéraient partiellement. La seule expérience –et elle n’est pas mince, car elle fut un pivot du changement de conjoncture- fut Mai 68. Leurs enfants diplômés lancèrent une attaque consistante que les ouvriers utilisèrent pour leur propre compte en inventant une alliance de circonstances

     

    La dépolitisation de ces classes intermédiaires était la hantise des progressistes : leurs métiers les font éclater, les dispersent. Marx et Engels, Proudhon.... racontèrent cette chronique. Tout est à refaire aujourd’hui. Avec qui ? Certes, il demeure des professions moyennes nouvelles et ouvertes mais elles ont  dû émigrer : des techniciens, des ouvriers qualifiés ou des cadres frontaliers ou lointains sont partis . Parmi ces millions,   on trouve à la fois les surdiplômés et les rentiers. Les exilés fiscaux, émigrés de la nouvelle Coblence (surtout anglaise), anti-patriotes, sont, hélas, confondus avec les exilés du cerveau ou d’autres exilés nationaux de l’art, culture, tourisme.  Doit-on les faire revenir ainsi que d’autres révolutions le conçurent ? On a un exemple crucial avec la Grèce.  Le peuple a depuis longtemps abdiqué, éliminé de la représentation médiatique et de celle du Parlement (par deux fois assassiné : en 1946 et en 73 par la dictature militaire). Pour le moment, ce peuple très pauvre dont l’élite militante a disparu reste le témoin indifférent aux guerres internes à leurs maîtres. C’est pourquoi la bourgeoisie allemande se donne le droit de faire une leçon de morale (mais pas d’économie politique) à la petite bourgeoisie urbaine grecque en évitant de critiquer l’Eglise milliardaire, l’armée coûteuse suréquipée, les gros propriétaires.

    Ces idées sur les ouvriers sont éparpillés dans les textes du blog ou sont simplement esquissées dans: Le Manifeste ouvrier, Les Pauvres, ou encore « Le règne des banquiers... ».Une synthèse a été tentée sans grand succès.

     

    II Une perspective tactique serait : Qu’est ce qui manque au savoir et à l’analyse à court terme de 1990 à 2010 ?  

     

    L’engrenage de la décrépitude court sur 20 ans « à la Quétel » [3] ! Ce qui s’est passé de 1990 à 2010 est analogue à la période 1920-1940. De silences en démissions, du vieillissement des élites et des institutions, à la sclérose de l’énergie et de l’esprit de décision, d’abandons en résignations. De reculs en reculs, de petits renoncements à de grands déclins, on découvre l’ampleur des dégât de l’impréparation et la catastrophe  prévisible, déniée pendant deux décennies. L’analyse de la défaite militaire inattendue, stupéfiante ( la plus forte armée du monde en 1918) a  une résonance particulière. Comment en est-on arrivé là, se demandèrent quarante millions de Français en juin 40 ? La même surprise économique, le même engrenage fatal de dettes depuis vingt ans  suggèrent par conséquent des lectures très contemporaines  de l’effondrement du pays en trois semaines

    Première tache : catégoriser la population selon ses responsabilités dans la création de déficits et imputer des taux progressifs de remboursement de la dette aux plus grands profiteurs de l’Etat-Providence

     1) Qui savait et avait intérêt à se taire .Qui n’a rien dit pour accumuler et profiter de l’aubaine ? La chute lente, impardonnable, a été cachée par ceux qui se taisaient car il faut sauver sa caste, sa famille, sa fortune. Commencer par la médecine et la gestion de l’assurance maladie qui ont donné le signal de la corruption morale ; se soigner à crédit sur le dos des autres peuples en faisant de la Sécurité sociale, l’exemple du déficit permanent sans honte ni scrupules. La « répression » et le découragement des médecins qui savaient et ne pouvaient rien dire  confirment que la santé a bien été le premier avertissement sérieux de la démesure de la dette dont les responsables supputaient que ce serait les autres, les pauvres, les exploités qui la payeraient

     

    2) Qui savait et n’a pu parler car il fut mis à l’écart, moqué, marginalisé ? Il y eut pourtant de nombreux analystes précurseurs ! Mais ceux qui croyaient au ciel des marchés et ceux qui n’y croyaient pas furent confondus et impliqués dans le même fatalisme.

     

    3) Ceux qui, dans les classes populaires, en position subalterne de connaissance historique, pressentaient, devinaient sans que la diffusion ne se répande, car cette compréhension n’allait pas de soi dans le cadre d’une conception antagoniste d’un univers de la consommation qui divise, éparpille en cellules fermées mises au secret puisque le ton était à l’optimisme béat, le cinéma étant muet, le livre  sociologique silencieux

     

    4 ) Ceux qui ne savaient pas et ne pouvaient pas savoir. Pas le temps, ni les moyens ! Les modestes, les pauvres et même les ouvriers éduqués et conscients dont le but devint exclusivement de sauver sa peau et celle de leurs enfants,

     

    Comment peut-on surmonter l’individualisme de l’éducation et de la profession, abolir les distinctions superficielles, réduire la personnification, les divisions minimes d’existence exaltées ? Le culte du moi est appris bien trop tôt. Remplacer un siècle de luttes par 10 ans d’apprentissage de la résistance et de fabrication d’organisations avec la part d’innovation, de références au passé que cela implique, représente une adaptation, un effort que les jeunes générations devront s’imposer. Eduquer et substituer 100 000 cadres et responsables de la lutte en 20 ans ne se fait pas aisément. Les ouvriers le réussirent en s’imposant un effort parfois tyrannique ou sectaire et un sacrifice inégalé dans l’histoire selon  les Anglo-saxons E. Thompson et E. Hobsbawm  quant au « Mouvement ouvrier » passé à l’histoire. A quand le siècle des « Précaires Organisés » ou celui des « Diplômés exploités » ?  Lorsqu’on aura formé cent mille militants dévoués et disciplinés ? Ce n’est pas un enfantillage !  En tenant compte du fait qu’il n’ y a pas de conclusion à tirer de l’histoire mais un stock d’idées à fouiller sur mille façons de se maintenir ou de disparaître, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes  qui ont réussi et celles qui échouèrent. 

    Si c’est chacun pour soi dorénavant, si les ouvriers nous laissent seuls abandonnés à nous occuper de la résistance au libéralisme, si les ouvriers en lutte dispersée se retirent du  national, s’ils ne votent plus,  s’ils sauvent leur peau dans chaque usine, dans chaque entreprise ; alors ils nous disent ceci : « Débrouillez- vous à votre tour, vous cadres et employés précaires.  Vous avez des diplômes, vous n’êtes guère mieux payés et traités que nous !  Concluez ! »

     

    En attendant, les sectes prolifèreront qui poussent à l’attentisme, au fatalisme : « Sainte croissance priez pour nous » ! La religion de l’argent, la religiosité qui affecte ceux qui le manipulent infantilisent Mais l’histoire rattrape ces optimistes La lutte contre le nazisme revisitée ou la Révolution de 89 relue, est-ce un hasard de l’historiographie ? Non ce n’est pas gratuit, c’est la sensation de vide, l’envie de se retourner vers nos pères

     

    On peut prêcher la décroissance. Oui ; mais c’est trop tard les affamés arrivent et ne renonceront pas à leur part, prêts à tout pour rattraper leur retard dans la production a n’importe que coût de nature, de pollution, de domination.  Si l’usine associait, réunissait, armait le prolétariat, la banque, les médias, les services divisent, individualisent et aucune organisation durable ne verra le jour.

     

    Un nouveau militantisme devra s’inventer, comme après La Commune en 1871, à partir d’« Ecoles » parallèles, écoles militantes du soir, formation spéciale enracinée dans  l’altruisme, le courage physique, l’autodiscipline. Une résistance passive ici, active là. Une occupation pacifique du siége des banques, une présence et un affichage sauvage dont les fuites des mails et le piratage suggèrent l’apparition : tout est possible

     Pour l’instant les vieux militants sincères des années 1970 se replient sur le slogan : famille-travail-patrie. Là où ils mettaient classe, ils voient « Famille ». Là où ils louaient Travail, ils mettent agitation des services et pour « Patrie », Patri-Moine, ce qui signifie défense des héritages et des biens accumulés par leurs parents. D’où  l’infantilisation des comportements ( la morale en public, la perte du sens de la lutte et de la dignité en privé), le faux attachement aux valeurs ancestrales, la diversion culturelle ou ludique, la raillerie envers l’engagement. Heurs et malheurs d’avoir été un de ces militants et finir ainsi !

     

    Au final j’évoque un souvenir.  J’ai eu le privilège de rencontrer, d’interroger et de publier les souvenirs de quelques-uns de ces géants de l’action ouvrière qui appartiennent à l’Histoire grâce au « Maitron ». Chance due à mon âge, j’ai entendu un  de ces hommes du « Mouvement Ouvrier » du siècle passé - né vers 1890- et je l’ai fait revivre un moment avec d’autres survivants, en 1970 en Loire Atlantique.  Car chacune de ces existences est à méditer :

     

    Camarades,

    « L’économie capitaliste est atteinte dans ses fondements par une crise sans précédents. Devant la catastrophe menaçante  et en dépit des rivalités d’intérêts qui les font se dresser encore les unes contre les autres, une pensée commune anime les bourgeoisies des divers pays : faire payer aux travailleurs les frais de la crise, en écrasant davantage les masses exploitées des villes et des champs. Dans cette attaque forcenée contre le niveau de vie des masses ouvrières et paysannes, les partis bourgeois ont trouvé parfois l’aide directe ou la complicité des organisations réformistes et socialistes, de la CGT et du parti socialiste.... »

     

    Ce tract du candidat communiste de Saint-Nazaire, à l’élection législative (de 1932) est signé  Maurice  Birembaut

     

     

     



    [1] Parmi les exemples criants : notons la part de la Chine dans le rééquilibrage et la récupération du passé. La Chine (Etat et particuliers) est le premier acheteur d’art à Londres et à New York   (Sothebys et autres enchères mondiales). La bourgeoisie nationaliste   de Chine fait revenir sur son continent la plupart des œuvres asiatiques achetées ou « pillées » au XIX et XXè. Mais 15% des achats constitue un transfert à l’envers du mouvement traditionnel des patrimoines artistiques familiaux. Vendus par la bourgeoisie occidentale, les Chinois   en achètent la majeure partie (la plus convoitée) et se trouvent être les protecteurs des produits artistiques et des chefs d’œuvre nationaux (grands peintres impressionnistes). L’histoire met peu de temps à se retourner

    [2] On appelle « Maitron » le célèbre et immense (plus de 40 volumes) recensement de la classe ouvrière, des militants anonymes et connus ou méconnus de 1850 à 1950.Voir Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (dirigé par Jean Maitron, poursuivi par C.Pennetier; les éditions ouvrières).L’équivalent anglais est le Dictionary of Labour Biography ;  University of Hull . 

     

    [3] Référence à Claude Quétel : L’impardonnable défaite ( Perrin Tempus, 2012 ) dont le scénario peut être poursuivi et transposé à l’actualité


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  • Introduction à Howard Becker ; sociologue et musicien

     

     

    Le « HOWARD BECKER » qu’on lira en fichier PDF a une histoire à la fois classique de fabrication, et une autre,  amusante, de  publication. J’ai inclus cet auteur parmi les innovateurs qui, avec des historiens et anthropologues, Goody, Evans, Dun, Kerschaw, Hobsbawm, Martin  ont justifié les commentaires  leur attribuant les interprétations les plus novatrices du siècle naissant, lequel accumule son flot de surprises. Préparer les lecteurs aux changements interprétatifs à venir me conduit, par conséquent, à présenter ce Becker -là

     

    La fabrication

     

    Le livre d’un auteur français sur un auteur américain, (amis qui se connaissent de longue date) :cela n’est pas original. Je suis un admirateur, non inconditionnel, que séparent l’âge, le pays et la formation d’origine, aussi bien que l’ampleur, l’intérêt des travaux, tout en ayant les mêmes modèles sociologiques. L’ambition de décrire une telle œuvre, un tel parcours n’est pas banale : elle est candide ou inconsciente si l’on considère la prétention à la résumer, au regard de sa notoriété, comme un objectif dépassant le commentateur. D’autant qu’il faudrait envisager également les différences entre sociologies américaine et française caractérisées par l’ancienneté de la sœur aînée, celle d’Outre-Atlantique et la confiance que lui donne le volume des lectorats de langue anglaise 

     

    Un projet singulier.

     

    L’homme qui est le sujet de cet essai est le sociologue vivant actuellement le plus connu et le plus publié dans le monde. Bien que son succès soit parfois ambigu ou mystérieux (traduit au Japon ou en Corée, en Suédois, Portugais, Italien, au Brésil et en Argentine et maintenant en Croatie !). Très généralement loué, il est superbement ignoré dans quelques pays surtout de langue  allemande. Leur faible attention à son égard aboutit à une géographie de diffusion contrastée et baroque. On dira que ces clivages sont courants et naturels pour une discipline mal définissable, aux caractéristiques floues. En effet, elle est jeune (100 ans ce n’est pas beaucoup), n’a pas une consécration universelle et sa légitimité est contestée. Les efforts en vue de lui donner une visibilité, une aura convenable, les tentatives pour l’imposer comme science « raisonnable » s’avèrent vains. Ce n’est pas important. D’ailleurs Becker estime qu’il est purement anecdotique que la sociologie devienne ou non académisée, qu’elle s’impute ou non une responsabilité grandiose. Et tant pis si des chefs de file scientifiques le déplorent occasionnellement.  Becker, s’il refuse le jugement des pouvoirs culturels en place, ne condamne pas non plus, ceux qui voudraient légitimer leur propre travail en s’élevant au titre de révélateur de solutions sociales. Néanmoins il n’y croit pas. Comme il est tolérant, imperméable aux polémiques, il n’en crée pas : on ne peut le prendre en défaut envers autrui. Et puisque ses ouvrages sont l’objet d’une diffusion que les sceptiques qualifieront d’excentrique, il ne se préoccupe pas des personnalités qui jugent. Personne n’est son rival ou son concurrent. Contrairement à bien de ses prédécesseurs, il ne se veut pas représentant d’une école, il ne considère pas avoir de disciples directs (mais de nombreux amis) ; il est réticent à former autour de lui un réseau, quoique il demeure disposé à accepter échanges et invitations.

    Il   n’est pas le chouchou d‘un éditeur (il en a connu six en France pour une dizaine de traductions) qui en ferait sa vache à lait. Il ne reçoit ni aide éditoriale, ni soutien d’un parti intellectuel, d’un « syndicat », ou d’un « lobby» quelconque. Par conséquent, il est perçu comme une sorte d’inclassable qui ne présente aucune des attitudes courantes du penseur prestigieux. C’est un intellectuel qui fait tranquillement son chemin depuis 60 ans. Il déçoit, dès lors, le club des très « Grands » ; il déroute  nos critères de  gloire médiatisée puisque ses ouvrages, son style sont  très éloignés des canons  de la discipline ou  pire sont sans logique  d’appartenance à une spécialité particulière qui serait sa chasse gardée.  Cela ne le dérange pas. Œuvre éclatée, disent certains, mais œuvres tout de même. Que rien apparemment n’explique : ni l’origine sociale, ni son parcours à la fois classique et atypique (études à l’Université de Chicago de la grande époque : 1940-1960) ni une prédisposition quelconque (pas de grands intellectuels parmi ses ascendants).  Bref il constitue, à lui seul, un déni à la théorie du capital culturel ou de l’héritage qui expliquerait par des facteurs cumulatifs son ascension. De surcroît il n’aime pas exercer le pouvoir hiérarchique (hormis dans les cours et examens). Une constante chez lui : le refus de l’autorité. Becker se positionne à mi-chemin de l’institution universitaire de façon singulière : un pied dedans et un pied dehors

     

    Ses livres ont donc une histoire qui échappe aux catégories traditionnelles des actes intellectuels. Les anecdotes de sa biographie qu’il laisse entrevoir, ici ou là, sont purement professionnelles (pas d’éléments privés) et elles insistent sur le caractère hasardeux, aléatoire de toute carrière (il justifie la sienne par un recrutement cocasse : le remplacement inopiné d’un professeur à Chicago qui venait d’être écrasé par le métro).  Qui est-il exactement à susciter autant de contrastes, d’ombres et de lumières ? Un auteur certes mondialisé au vu de ses nombreuses traductions, comme l’était Bourdieu, tout en restant un peu mystérieux. En tout cas, il présente du pigment supplémentaire pour le commentateur qui a le désir de le raconter, le décrire, le résumer. Réformiste ? Frondeur ? Iconoclaste tranquille ? Dandy de l’anti-théorique ? Tous ces qualificatifs lui ont été adressés. Probablement rien de tout cela !

     

    Son cas recèlera un supplément de   bizarrerie quand on découvrira qu’il fut un vrai professionnel de la musique. Attention : pas la musique honorable, celle qu’analyse Max Weber le grand théoricien musicologue et mélomane : son livre Sociologie de la musique est apprécié par Becker. Il n’est pas l’amateur éclairé ou le virtuose refoulé que des sociologues de milieu aisé devinrent parfois. Non ! Becker a été pianiste, non d’un orchestre classique ce qui serait excusable, mais un des ces salariés des boites de nuit embauchés pour assurer un arrière fond musical, et pas n’importe lequel. C’est un de ces innombrables jazzmen qui jouent à Chicago après la guerre, dans les tavernes et les boites à striptease pour les hommes d’affaires en goguette ou pour les soldats de la deuxième guerre en permission. Scandale pour la dignité des Lettres et de la sociologie en particulier

    Et pire ! Il persiste à jouer en public aujourd’hui, pour son plaisir, pour faire danser les étudiants dans leurs associations, ou les professeurs réunis en colloques. Associé à 3 ou 4 collègues, il improvise une jam session, le soir des congrès, afin de dérider ses graves collègues de leurs discussions de la journée. Pourquoi un intellectuel réputé s’amuse-t-il ainsi ? Si ce n’est qu’enfantillage, il sera pardonné. Mais non !  Il fait de la confrontation permanente de ses deux métiers (musicien pro et sociologue arrivé) une anomalie en usant des ressources de l’observation des deux milieux simultanément. Non, décidément, ce Becker-là n’est pas sérieux !

    D’ailleurs quel rôle accorder à la musique dans les lettres ? L’art et la science font-ils bon ménage ? Un style musical dans l’écriture sociologique, est-ce concevable ? Il n’existe qu’un seul exemple d’auteur célèbre, musicien professionnel qui vécut de son art, qui a longtemps pensé en faire sa carrière.  Max Weber fut, on le sait, un grand érudit mais un piètre instrumentiste. Parmi les penseurs du social, on ne voit que Jean-Jacques Rousseau comme équivalent et c’est un paradoxe de plus ! Derrière ce rapprochement, il existe  des analogies surprenantes : souci de l’élégance de l’écriture, disparités des publications, réception mitigée (Rousseau a autant clivé ses lecteurs que ne le fit Becker, il est vrai, dans un autre registre). 

    Les singularités s’accumulent encore quand on scrute sa carrière. Il n’a pas de domaine de spécialisation évident, pas de « terrain » à lui, pas de dominante thématique ; ce qui paraît fâcheux pour s’imposer !  Il est réputé  dans de multiples domaines : l’art, la culture, la médecine, le travail enseignant, les statuts et organisations professionnels, ainsi que fin observateur des pratiques de travail en sciences humaines. Touche à tout, non seulement il papillonne d’un thème à l’autre au gré de dérapages, de sorties de route comme on dirait d’un automobiliste intrépide, mais il adresse un pied de nez de plus à la logique  disciplinaire cloisonnée  inclinant à la reconnaissance du prestige stabilisé.

    Comment présenter une oeuvre si riche et si variée ? Pourquoi donne-t-il du fil à retordre à l’interprète qui cherche une unité significative à la diversité de son travail ?Est-ce pour cela qu’il eut peu d’exégètes pouvant être démentis ou contestés puisqu’il est présent et toujours actif ? Certains de ceux qui ne voient chez lui aucune synthèse intelligible se contentent de le lire, de sourire, au mieux de le citer sans le suivre. Impensable, disent-ils, de le prolonger, d’inventer des formes d’enquêtes originales comme lui. La comparaison entre générations semble, dès lors, impossible  

     

    La diffusion

     

    Mon  essai est par conséquent  incertain à l’égard de la finalité et du public à cibler. Viser les jeunes lecteurs qui ne le connaissent pas, satisfaire ses vieux amis européens, plaire aux promoteurs de ses premières traductions ?  Et puis, question plus sérieuse, de quel Becker avons-nous besoin aujourd’hui ? Lequel serait le plus utile : le jeune rebelle auteur d’Outsiders ? Le vieux sage des Ficelles du métier ?  Ou le pourfendeur du laisser-aller de notre écriture professionnelle ? Ses concepts qui sont passés dans le sens commun de la discipline voisinent avec quelques enquêtes reconnues mais pas encore traduites alors qu’elles sont accessibles en de nombreuses autres langues. J’ai été longtemps dubitatif sur la ligne à suivre : raconter ce qui n’est pas diffusé chez nous ou se replier sur le « Becker français » consacré ? A défaut de certitudes, j’ai tenté une cohérence en suivant deux voies du commentaire : le classicisme de la tradition de « Chicago » et les nouveautés ou étrangetés qu’il lui apporte ; ou encore les conditions du   hasard et de l’indétermination dans les circonstances de l’interactionnisme et sa façon d’intégrer rigoureusement les aléas historiques et biographiques dans toute analyse sociologique.

    Les enseignants, les universitaires l’ont découpé en tranches parce qu’il paraît insaisissable. On le trouve là généralement où on ne l’attend pas, mais il ne s’aventure que dans les questions qu’il a longuement réfléchies et travaillées. Ses livres sont emmaillés de reprises, enrichis de réactions du public comme un musicien qui « travaille » son jeu en fonction de l’audition. Il éprouve directement ses idées au contact des lecteurs. Il croit aux outils simples, à la réactivité des savoirs, à la permanence non pas des éthiques mais celle des pesanteurs techniques. Cet auteur est décidément bien étrange à diffuser des idées aussi paradoxales que celle qu’un abus de sophistication de la méthodologie serait susceptible de tuer la rigueur ! Il a affirmé haut et fort que nous ne pouvions plus user du jargon en sociologie. Il faut écrire plus « allégretto ».  On ne joue pas une symphonie dramatique mais une petite sonate ; on esquisse un dessin, une gravure et non une peinture en majesté. Enfin, comble de l’iconoclaste, faux ou vrai modeste, son dernier livre traite la discipline comme un discours social parmi d’autres, rationalisé, à l’autonomie spécifique. La sociologie est une littérature qui a ses principes, sa logique, ses conventions anciennes et respectables. Elle a été inventée, raconte-il, en même temps que la photographie en 1838. Cette vicissitude a du sens pour lui. C’est pourquoi il met sur le même plan : roman, géographie, mathématiques algébriques, journalisme, statistiques et cinéma. Il ne fait pas de la sociologie, la science-mère au-dessus de la mêlée. Et, hérésie de plus, il combat le scientisme  exprimé dans nos pratiques élastiques de la preuve. Il s’attaque aux symboles monumentaux et aux croyances naïves en mettant sur le même plan matérialiste des instruments de recherches, les graphismes, photos, tableaux statistiques, langages techniques, notes de terrain. Ce faisant il a changé nos thématiques traditionnelles et a modifié notre manière de regarder les arts, les sciences et les lettres.

     

     A quoi sert Becker ?

     

    Pourquoi une telle analyse ? Elle sert à comprendre, -et ce n’est pas peu- les conditions de l’invention à partir d’une démarche radicale qui, détail de poids, se fait passer pour anodine ou banale ! Certes Becker parle de l’Ecole de Chicago, d’Everett Hughes, d’interactionnisme mais surtout d’innovation pédagogique, de recettes et de petits trucages de chercheurs ou encore du devoir d’écriture limpide. Il suggère comment faire un renouvellement de chacune de nos études. Or, comment demeurer ingénieux, original, astucieux en trouvailles au long d’une carrière ? Cela ne va pas de soi. Pas évident de ne pas reproduire une innovation quand on a trouvé le bon filon. Innovation et standardisation, tel est le titre judicieux d’un de ses chapitres. Quelle part de l’une et l’autre, la société est-elle prête à tolérer ?

    Grâce à lui, questionner un panel d’auteurs sur la naissance d’idées nouvelles en sciences humaines est devenu pour moi un projet concevable. Une idée productive est une chose à laquelle on n’avait jamais pensé auparavant et qui semble évidente un fois que quelqu’un l’a énoncée et faite reconnaître. Les idées nouvelles en sciences sociales ne sont pas légion. La routine, les attentes des éditeurs ou l’inertie des lectorats aujourd’hui âgés freinent les changements, la mobilité de paradigmes. Ces facteurs pèsent tous dans le sens du conformisme et ont un coût : des travaux répétitifs, le recours désespéré à la duplication, à l’usage qui a « réussi », à la peur du nouveau. En travaillant avec lui, j’ai mieux compris ce qu’était l’association d’obéissance et de docilité issue de la fabrique d’une sorte d’ordre sociologique contemporain. L’apprentissage actuel des jeunes sociologues se conforme à ce cadre. L’absence de renouvellement de la pédagogie expose à accumuler des savoirs livresques   établis au siècle passé et à scléroser ainsi des règles pratiques, érigées en dogmes intemporels. Cela implique aussi de ne cesser de publier les rapports anodins ou des ouvrages minimes par peur de l’aventure et du risque. La figure de l’universitaire corseté de programmes, formaté par les cadres enseignés, on peut la nommer « Normalien–Scolaire » ou d’un quelconque autre néologisme si on préfère.

     

    « Le N.S. » 

     

    j’ai voulu matérialiser un caractère du corporatisme qui refuse le changement au profit de la stabilité d’une élite, du gel des hiérarchies professionnelles, au moyen d’une multiplication de manuels, de dictionnaires, de définitions et de traités paralysant par de monstrueux empilement, « les écoles », les courants et les pères fondateurs. Ainsi, cet essai à propos de Becker conçu pour une édition de vulgarisation universitaire reconnue devait résumer et aider les étudiants à passer leurs examens. Pas pour le lire, ni réfléchir ou penser par eux-mêmes.

    Ce livre ne put, hélas, répondre à l’obsession du « manuel », de l’abstract puisque Becker a du mal à rentrer dans cette formule ; il ne doit pas être lu à travers un digest.   Il n’a pas vocation à être catalogué en fonction des besoins de fiches  en vue de « disserts » et exposés. Pas assez scolaire donc, m’ont répondu les commanditaires ! Il était presque naturel que le manuscrit commandé, le principe de contenu acquis, le contrat signé, le texte prêt à l’impression ait au dernier moment provoqué brusquement l’effroi de l’éditeur et de son lecteur critique, ou plutôt leur épouvante, comme si « Becker » avait contaminé et transformé l’anodin sociologue que je suis en dangereux provocateur. Le mince événement qu’est un refus d’éditeur constitue certes une péripétie banale. On l’expliquerait aisément par la sociologie de l’édition elle-même : l’envie de la routine, la répétition des opuscules à succès (mince : quelques petits milliers d’exemplaires pour les plus diffusés) sans parler du manque de temps des éditeurs bousculés, débordés de réceptions et de lectures sous-traitées, victimes des aléas d’une gestion de plus en plus soumise aux impératifs commerciaux

    Le danger de l’investissement dans le profil supposé de la meilleure vente possible  infecte plus que la sociologie ; d’autres sciences sociales sont touchées en histoire, en anthropologie. Ceci éclate aux yeux quand on lit la peur de sanctions lors de candidatures de la part de jeunes gens élevés dans la référence polie, le conservatisme respectueux alors qu’ils sont  naturellement tentés ou devraient  l’être par l’audace, les questionnements propres à leur génération. Dans tous les jurys, toutes les auditions auxquels j’ai participé, j’ai regretté les incitations à ne pas déborder d’un iota de la norme, à élever la docilité en principe de survie. On ne niera pas le gain qu’a produit, un temps, une formation d’élite réalisée à « Normale Sup », d’abord à Ulm puis à Cachan (mais pas seulement ou pas entièrement représentée là).Or, elle est vite apparue limitée du fait de la rigidité d’un concours excessivement encadré pour une discipline, la sociologie, aussi inachevée et rebelle à l’ordre établi et pour laquelle l’institutionnalisation, forcément figée devient un handicap.  L’encadrement rigide du savoir et de la pensée introduit par l’organisation duelle (Facs d’un côté et de l’autre, Agrégation, Ecole Normale) fait des ravages, en altérant les menus avantages qu’aurait pu tirer la sociologie d’une élite construite à part. La sociologie n’a pas intérêt à être normalisée et donc ne peut  de venir « Normalienne ». Le recrutement, la formation et la préparation au métier de sociologue manifestent aujourd’hui le combat entre plusieurs lignes contradictoires où l’une perd progressivement au profit de l’autre ainsi qu’on le constate dans la baisse sinon l’effondrement des effectifs et des tirages. Le savoir par l’expérience raisonnée de Becker aux relents du pragmatisme de W. James ou de Pierce, s’oppose au cumul livresque, à la « maîtrise » d’une écriture assez obscure ou confuse pour réussir aux examens. Les plus malins, les plus adroits, socialement parlant, n’ont pas de mal à les adopter et les reproduire sous forme de la brillance formelle de l’analyse, au détriment de l’indépendance vis à vis des savoirs consacrés. Les deux critiques de mon texte refusé - le directeur de la collection et le lecteur attitré- sont des Normaliens : le premier professeur à Paris des classes préparatoires et l’autre frustré de cette formation mais avide à l’endosser.

     Le « N.S.  » représente un terme de la structure à deux niveaux, élites vouées à la réussite des concours, à l’excellence, et d’autre part une masse d’étudiants ordinaires, parfois d’origine populaire ; dualisme tenace de la formation entre  l’ « Ecole » et la Faculté. Les premiers ont imposé progressivement leurs critères aux seconds, grâce en partie non à leur nombre mais en raison de leurs positions stratégiques et de leur capacité de travail administratif. Ce dualisme disputé et persistant, je l’ai vécu comme directeur de département et membre de Commissions de recrutement ; il divise aussi le monde de l’édition. Là où il fallait un traité scolaire et universitaire, conventionnel, ce petit livre sur Becker proposait un auteur sous les signes fermes de l’insécurité intellectuelle et des risques de faible respectabilité. Bien entendu le N.S. produit une culture érudite en apparence, un volume des connaissances bien supérieur aux enseignements en facultés. En revanche l’ingéniosité d’accès, l’adaptation à des terrains difficiles, l’habilité pratique et l’audace ethnographique leur font généralement défaut. L’élimination de la partie aventureuse et inédite de la recherche ethnographique est produite par le formatage du concours, le manque d’incitation à l’invention. Le répétitif appliqué, parfaitement inculqué et intériorisé, la capacité à lire vite et donc la valeur de l’érudition accordée à la propriété des énoncés sont appris dès la préparation de l’agrégation

     

    Cette allusion schismatique n’a de sens que parce qu’elle déborde la sociologie et  affecte sous la forme d‘un dogme quasi religieux, les domaines cruciaux de la reproduction des élites. C’est l’esprit « Sc. Po », lieu de la concentration du monopole et de la nouvelle production intellectuelle qui a conquis les sciences sociales. Les publications récentes affluent, mais elles ne présentent aucune prise de risques, aucun sens de l’aventure innovante en raison de la disqualification de l’indocilité institutionnelle et des risques de toute insoumission aux textes fondateurs ; par ailleurs distincts d’un pays à l’autre, comme le souligne Becker pour suggérer la relativité du critère du  savoir dû à la révérence aux maîtres.  Pour illustrer cette divergence, on a la chance de disposer du témoignage de quelqu’un qui a vécu des deux côtés de la barrière. Paule Verdet normalienne en 1950, est partie étudier à Chicago avec Everett Hughes, le maître de Becker. De soudeuse en usine à professeur de sociologie à Boston, son parcours est exemplaire et représentatif des deux modes de connaissance alors disponibles. La revue où elle témoigne de son parcours est le numéro spécial de Sociétés Contemporaines (« Autour d’E. Hughes » n° 27, Juillet 1997) publication passionnante qui peut servir d’ introduction à Becker (qui y participe) et  qui illustre l’apprentissage  des sociologues de Chicago. En effet, Becker, sans le dire le explicitement, propose une définition de la sociologie et une pratique incontestablement antinomique, contraire par de multiples aspects aux critères maintenant en vigueur.

     

    C’est pourquoi il faut le lire, le relire et l’étudier : car « c’est un cas » ! What is a case ?  est justement un de ses titres. Il est vrai que dans le « commerce-bazar » des produits Becker, chacun peut partir avec son morceau préféré mais il reste une unité indubitable que les pages qui suivent traqueront. Quoiqu’ il en soit, ce texte servira, j’espère, ceux qui s’intéressent à la sociologie en profane, en révélant quelques-uns des aspects peu connus de la création de notions et concepts par les sociologues et servira de contexte pour évoquer les conditions d’apparition d’explications nouvelles ; celles dont l’absence nous fait tant souffrir, nous, qui en aurions tant besoin pour participer et analyser la société à venir

     

    Qu’est-ce qu’une idée neuve en 2000 ?

    Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, c’est une idée venue d’un marginal peu respectueux des traditions et des usages.  Dans la galerie   constituée des auteurs qui ont audacieusement, ces dix dernières années, amalgamé nouveauté et respect des règles de leur spécialité, Becker a sa place non seulement parce qu’il vient de publier un livre surprenant (Comment parler de la société) mais parce que toute sa carrière est déterminée par la recherche de l’inédit et de la « création » originale. Et dans l’urgence, il a avec les six historiens, les deux anthropologues, le politologue de mon blog, des points communs. En véritables agitateurs d’idées, ils viennent de nous donner des ouvrages étranges.  D’un coup, au tournant du siècle, on sort des  sentiers battus et on respire un air frais.  Si on les lit dans « Mondialisation et Histoire », on verra qu’ils nous poussent à faire avec audace une sorte de « révolution » intérieure, à manifester dans les analyses le retournement de l’expérience historique de l’Occident, conception si étrange pour la pensée européenne qu’elle sidère encore les lecteurs

     En effet, peut-on imaginer le plus grand anthropologue de demi-siècle écoulé s’écriant : « Jusque- là, je me suis trompé !  Je n’ai pas systématisé assez nettement l’eurocentrisme ; j’ai trop respecté les historiens que j’aime » ?  Bien sûr, je force le trait mais cette interprétation est sous-jacente : Jack Goody suggère implicitement : « Je ne suis pas allé assez loin dans les remises en cause. Les fausses ruptures écrit/oral, cultures pauvres/cultures complexes, familles primitives/modernes que j’avais dénoncées comme des  représentations  égocentrées, sont la conséquence d’un vol, d’ une appropriation de l’histoire du monde par notre civilisation conquérante. Maintenant que nous voyons   le monde se rebeller, notre conception des sciences sociales est à réviser : nous prenons conscience de la dimension géographiquement et culturellement étriquée de nos philosophies, du danger de la réécriture des événements en notre faveur ». Ainsi parle  J. Goody. Au bout de son  raisonnement dans Le Vol de l’histoire,  le monde ne fait qu’un depuis l’âge du bronze et avance du même pas à coups d’échanges (inégaux) et d’interférences parfois violentes. Le sentiment d’unité doit prévaloir ; la continuité se révèle quand le reste du monde s’éveille.

    De même, John Dunn dans Libérez le peuple ; Histoire de la démocratie dit : « J’ai été trop prudent dans mes analyses ». Il déclare que la question de la démocratie est à prendre à l’envers. La démocratie est juste une utopie utile, un idéal intéressant mais c’est surtout  un deal, un compromis entre groupes dominateurs pour régler sans trop de dégâts et risques les luttes de clans ou de classe, les conflits économiques, les guerres du commerce ou de la colonisation. Aujourd’hui, la démocratie, cette utopie insupportable parfois de morgue, usurpant les principes dits intangibles, invoquant à son bénéfice les progrès de l’humanité est justement mise en cause. Pourtant ce bien peut devenir un patrimoine commun si on contrôle les combinaisons d’alliances et de pouvoir des protégés et des privilégiés, eux qui imputent au peuple souverain un rôle témoin et souvent fictif.  Et J. Dunn de conclure : « J’avais mal évalué l’ordre des priorités ; il faut partir des errements, des échecs et des impasses démocratiques pour arriver à l’idée de démocratie en liberté surveillée dont les principes seraient à la fois  inaccessibles et indispensables» !

    Autre découverte de taille. Jean-Clément Martin  énonce dans ses  livres des années 2000 : « Tout est à refaire dans l’histoire de la Révolution ». Ce n’est pas présomptueux. C’est un constat face à l’histoire arrogante des décennies précédentes ».  Ce provincial, même pas Normalien, vient nous dire : « J’ai le regret de vous annoncer la fin des belles histoires téléologiques sur la Révolution ; la classification de ses héros, de ses bonnes et mauvaises phases, de ses rêves ou de sa condamnation au long des interprétations magistrales lyriques. Tout cela est fini ».  Pas de morale à ce passé, ni illusion ni mirage. La politique tue l’histoire. On ne s’en inspirera plus ; mais on deviendra ainsi adulte et réaliste en tant que société . Voila ce que dit de fécond, l’historien français J-C. Martin

    Que fait Becker dans cette assemblée ? Il propose un autre type d’innovation  courageuse sur le plan de sciences sociales que nous avons cru inventées en Europe. Dépasser les vieux clivages, les anciennes définitions, arrêter le match récurrent du philosophisme : les Franco-Allemands contre les Anglo-Saxons. La guerre du pragmatisme ou de l’utilitarisme contre le rationalisme de Kant ou Hegel, de Durkheim contre Simmel, c’est terminé. Et en 2006, il annonce : « Qu’est ce c’est que ce discours bizarre, la sociologie ? A quoi ça sert ? Il n’y a pas d’essence du social ; la « société » n’existe nullement sauf dans nos têtes »

    D’autres formes de se penser en société se constatent ailleurs, surtout depuis le basculement des rapports Orient/Occident, d’Amérique du Nord/ Amérique de Sud .Des « sociologies » autonomes aussi respectables que la nôtre ont et existent encore ; des penseurs arabes aux Chinois, d’Ibn Khaldoum  à Confucius, ont élaboré des rationalisations équivalentes à ce que nous  nommons sociologie. Il n’y a pas de hiérarchie entre savoirs et entre savoirs–faire sur le social. Et il faut raisonnablement constater la mort de l’utopie de la sociologie diffusionniste ou insurgée. Evidemment nous, lecteurs, pouvons réagir ironiquement : « Ces auteurs sont des révolutionnaires en pantoufles, des innovateurs de salon ; ils sont, nous sommes, (si je m’inclus non pour les idées, pour la posture) des vieillards. Oui, des vieillards ...mais militants réalistes et iconoclastes à la fois. A nous de repérer parmi les originaux d’hier, les inventeurs astucieux de demain qui se  trouvèrent en avance parce que la roue tourne ou parce qu’ils firent de l’innovation dans les sources un élément ordinaire, par hasard ou par intuition géniale ; peu importe ! La perte du leadership intellectuel et scientifique  de l’Occident, le rééquilibrage des forces mondiales, la contestation de la démocratie antique, la montée rapide de cultures et civilisations qu’on avait mises à l’index sont des événements prodigieux avec lesquels seuls des esprits ouverts, des mentalités ingénieuses pouvaient se sentir en harmonie. Pour l’instant, leurs dernières trouvailles sont peu audibles mais cela bouge. Des éditeurs, petits ou grands, commencent ou continuent à les publier. Ils bouleversent ainsi le paysage, renversent les icônes. Dans ma galerie d’auteurs non-conformistes, on trouvera donc ce qu’on cherche : l’imagination, le décentrement, la critique de l’eurocentrisme qui nous aveugle depuis dix siècles. Et Becker, dans ce concert joue finement sa partition !

     

     

     

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  •  Les vœux à F. Hollande de l’ermite

     

     

     J’étais impatient de connaître l’avis de mon ami l’ermite sur des questions cruciales. Il déblayait la neige au seuil de sa porte à coups de pelle.  « Alors vous revoilà ; qu’est ce qui vous amène ? »

    -Moi ? J’avais envie de me changer les idées et   revoir votre montagne perdue !

    - Eh oui, me dit-il, la neige s’est invitée à Noël et elle ne nous quitte plus, après cet automne si clément.   Je vous adresse mes meilleurs vœux et pour copier le Premier Ministre grec qui souhaita à son peuple « une année de non faillite », j’espère pour vous une année de non cancer, de non dette, de non crise.. Bref une année à la mode ; celle des vœux négatifs . J’étais justement en train de lire un livre.

      - Je le feuilletai et je lui dis : « Oui je connais l’ouvrage de ce grand libéral, adulé aux USA, un père fondateur de la sociologie française ... En réalité, je suis venu car j’étais las du feuilleton de Noël. L’Affaire des prothèses mammaires. On n’avait parlé que de ça pendant les fêtes ; les télés avaient exhibé les images de cette escroquerie (hélas ! bien triste pour les femmes atteintes d’un cancer dont le besoin de chirurgie réparatrice est incontestable). Après, les autres, jeunes ou non, opulentes ou non, obsédées de leur apparence, devront se faire poser une rustine pour stopper la fuite. Avait été comique la façon dont les journalistes, soupesaient, pétrissaient, malaxaient gauchement l’objet du litige sur la table du JT. Certains animateurs, plus maladroits que d’autres manipulaient la prothèse, incertains sur la bonne façon de la tenir. Cela ressemble à de la pâte à tarte, me disais-je, tandis que mes enfants pensaient davantage à une méduse. Vous avez vu tout ça ?

     

    -J’espère, oui ! Nous serons le seul pays où les contributeurs de la Sécu (dont les pauvres) compenseront généreusement ce rafistolage afin que les séductrices   soient toujours dans le fleur de l’âge et fassent pâlir d’envie celles qui se contentent de la manière dont la nature les a faites. L'apparence corporelle, la beauté, le plaisir des hommes n’ont pas de prix, ni de limites. Indignez-vous Mr Hessel du sort fait à nos compagnes.  Cette escroquerie de chirurgie annonçait une grande année qui commençait en fanfare : le scandale médical du siècle, avant le prochain dans quelques semaines. La Sécu, bonne fille, enveloppera son coût dans son emballage annuel de dettes et nous emprunterons au bonheur de l’implant. Rappelons que la moitié des prélèvements obligatoires, des charges sur les salaires, sont produits par notre assurance maladie qui profite largement aux plus riches salariés et fortunés.  Les misérables du Tiers monde, par le biais de leurs exploiteur- affameurs, prêteront à la CNAM la part de salaire prélevée pour une si noble cause. Il est vrai qu’on trouve toujours un plus sot que soi pour refiler la note de l’esthétique de notre civilisation. D’après Rocard, ce jeune socialiste que les journalistes sont allés sortir de sa retraite, la faute en est à la BCE, aux euro-bonds qu’on nous refuse, au rachat de nos dettes. Cette Allemagne est une vieille dame bien avaricieuse et versatile.  La BCE n’a qu’à payer, emprunter puis nous prêter à taux  zéro  ou  fabriquer des billets !  « C’est un scandale » disait  G. Marchais  

     

    -D’ailleurs : Qui est ce nouveau  Monsieur Lemarché dont j’entends parler sans cesse ou  cette bande des « Lesmarchés » ? Je ne les connais pas personnellement ; personne ne les a  vus mais leur fantôme nous hante . Avant, ils étaient de nos amis, nos bienfaiteurs même et maintenant ils sont démoniaques. Tout ça est la faute de la commerçante. Elle a l’air d’une épicière, « Chez Angéla », qui veut nous serrer la ceinture ; eh bien !  Qu’elle maigrisse d’abord; il paraîtrait que c’est un Bismarck en pantalon.

     

    - Non franchement : ce n’est même pas Mme Thatcher ! Bismarck ; oui ça, c’était un chancelier à la pogne de fer. Vous êtes trop jeune pour le savoir mais il avait harcelé Marx pour qu’il devienne un agent à lui, un informateur grassement payé. Bon, ça n’a pas marché : ce vieux Karl était têtu comme une mule. Mais il eut plus de succès pour convaincre Bakounine de manger à deux râteliers ( lui, il avait l’excuse,étant gros,  d’avoir des besoins). Notre Gauche a la main lourde avec les comparaisons et le jonglage avec des boucs émissaires est dangereuse: les immigrés, les Chinois qui esclavagent leurs enfants, les banquiers anthropophages, maintenant les Germains.  Le simplisme d’idées des journalistes politiques est affligeant C’est là qu’on voit la médiocrité intellectuelle des présentateurs commentateurs, essayistes auteurs,  membres ou invités   des chaînes de télé et radios .

    -Comment ont-ils fait pour descendre si bas ? Notre voisin.... 

    -Notre voisin Allemand est pingre : c’est simple !

    -Imaginez une rue avec deux sortes de commerçants ; les uns économes prospèrent, ouvrent plus longtemps leur boutique, vendent plus, sont moins endettés tandis que d’autres travaillent moins, négligent leur productivité (là est la question ; pas celle de la durée), dépensent davantage en administration et se montrent insouciants.   Le paresseux vient voir et le dynamique et lui propose un marché On mélange les dettes, on fusionne les économies et on va voir le banquier ensemble pour faire un emprunt commun : « Mr le banquier, prêtez-nous; nous avons décidé de mettre nos finances en accord et mêler nos  déficits». La commerçante allemande   est circonspecte : « Qu’est-ce que ce nouveau système inventé par ces voisins roublards  ? » se dit l’épicière  méfiante de cet arrangement vendu par notre  Président, le bonimenteur de rue ! 

     

    - Ce n’est pas un complot international de la finance ?

     – Il ne faut préjuger de rien.   Mais l’avenir de l’état « Providange » est compromis

    - Etat - Providence vous vous voulez dire...

     -Non réellement vidanger les caisses ; les profiteurs de la Providence sont depuis 20 ans une poignée d’assurés. Mais chut, il ne fallait pas le dire. La complicité se manifesta entre tous les partis .La moitié des dépenses de santé, la moitié de la dette de la Sécu est imputable à 5% des malades. Les plus riches, les plus grosses fortunes, les patrimoines consomment à eux seuls la moitié des dépenses des retraites, de l’assurance chômage .Une infime minorité vide les caisses dans la légalité la plus absolue en faisant jouer l’égalité formelle et la démocratie des principes. Que font les Français ? Ils ferment les yeux. Une partie d’entre eux disent : la dette ? Quelle dette, moi je ne souffre de rien ! Une autre dit :  « C’est pas moi, c’est l’autre, le banquier, l’immigré, le politique élu »! Faillite ? « Ah !je ne savais, moi j’ignorais tout. On m’a rien dit » répond l’autre. Si !! Mais vous ne vouliez pas entendre ; ce qui est confondant est qu’il n’y pire sourd...Alors qu’il fallait être vigilant et anticiper.

     

    Avoir un coup d’avance

     

    -L’absence de prévision est   déplorable. Je me souviens, vous aviez prédit le résultat du 21 Avril 2002 et vous aviez été très étonné de la sidération générale, le soir de l’élection .Mais vous, vous n’aviez aucun mérite. Bon, c’est facile pour vous ! Vous vivez en milieu populaire, vous êtes en contact quotidien avec la population. Mais les sondeurs, les pauvres, ne voient personne en dehors de leur milieu et de leur « science », si c’est une  habile façon d’appeler leurs intérêts immédiats, scientifiques.

    -Oui ; on devrait demander la démission des sondeurs, commentateurs, journalistes qui se trompent régulièrement et qui de plus en jouissent. L’inconscience et l’irresponsabilité sont plus graves à laisser proliférer que l’incompétence qui se combat. Pas de progrès pour l’élite scientifique ou industrielle, en vue de l’amélioration de notre compétitivité, si l’élite politique, elle, demeure ahurie, si elle ne  se renouvelle  jamais. Toutes les élites sont liées, elles évoluent ensemble.

     

    -Ne pas prévoir aujourd’hui c’est perdre demain. Or, il y avait neuf chances sur 10 que Jospin ou Ségolène Royal perdent en 2002 et 2007.  Ça sautait aux yeux ! Maintenant ils se s’accrochent qu’à ce souvenir malheureux , paniquent tandis qu’il y a 9 chances sur 10 que Hollande soit vainqueur. Ils ont la trouille du résultat, sont absolument fébriles alors que tout se jouera dans les douze mois ultérieurs

     

    - Prévoir, Pressentir, Préparer l’après 22 avril signifie en politique anticiper l‘affrontement inévitable de demain.

    -Facile à dire mais comment ?

    -Soyez attentif à la recomposition de la droite qui s’esquisse. Ce sera intéressant de voir en combien de blocs, elle éclatera après sa défaite.  Et quelle sera la forme de son extrémisme fascisant demain ? Il y aura trois blocs de réacs !

     

     

    Les trois Droites. 

     

     

    -  Des réacs, on en trouve dans les deux camps. Tous le gros (et petits) propriétaires, les détenteurs de substantiels patrimoines à transmettre sont des conservateurs Des ouvriers, peuvent l’être.  Le conservatisme des possédants ne   transformera forcément en réactionnaires mais quelques–uns si ! Où sera le réactionnaire demain ?

    1) Dans la droite populaire qui a compris que les classes moyennes pauvres sont plus nécessiteuses que des catégories populaires, surtout des fractions qui sont propriétaires de leur logement. La possession de ce dernier devient cruciale ; le critère est qu’à 40 ans passés, si la moitié de votre salaire va au loyer, votre famille ressent le déclin  qui  la ronge. Au XIXéme, les ouvriers apparurent d’authentiques réactionnaires   aux yeux des libéraux quand ils cassaient les machines, exigeaient le protectionnisme ; la rébellion des luddites anglais s’opposaient ainsi  au progrès en  stoppant l’inflation, le chômage et en  manifestant  l’anti-bourgeoisisme. En prenant en compte ce mouvement, la droite de Marine le Pen, astucieuse, est devenue sociale et populaire 

     

    2 La seconde droite, massive, celle de l’UMP, éclatera en plusieurs morceaux. Cela a commencé.  Une partie se fascisera comme elle le laisse entendre dès aujourd’hui. Ses hommes en pointe (Guéant, Hortefeux, Mariani, Copé...) rejoints par Sarko, du haut de ses ergots, rancunier, hargneux, fort de ses 16% au premier tout (le suspens est là :  sera-t-il  en 3è ou 4è position ?).  Cette droite rejoindra, dès les législatives, la droite populaire pour former un bloc d’irréductibles adversaires. Et ils gagneront les élections suivantes.

     

     3 Enfin la droite nationale, catholique, humaniste, issue de bourgeoisies horrifiées des déviations sarkosyennes constituera probablement un centre modéré. Deux hommes chercheront à s’y illustrer. L’un, le cavalier immaculé, gesticulant sur son cheval et l’autre sur son tracteur, le dégingandé amateur de Napoléon et l’autre rond, à l’image des deux héros de Cervantès :Villepin contre les moulins à vent et Bayrou qui  incarnera la sagesse et la bonhomie béarnaise

     

    - Vous avez raison : les conservateurs deviennent réactionnaires quand ils ont peur, donc dans les époques cruciales. Rappelez-vous le passage du livre que vous lisiez :

    «C’est alors que je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n’ai vu que ce jour-là mais dont le souvenir m’a toujours rempli de dégoût et d’horreur. Il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l’air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir; on me dit que c’était Blanqui ».

     

    - Oui, Tocqueville en 1848 est tombé bien bas, il a quitté le masque des convenances ; je note le bon goût de sa description, le fanatisme, et plus que le mépris, la haine de classe. Il faut s’en souvenir quand on fait crouler cet homme sous les hommages républicains.

     

    Hollande et les 7 nains du PS

     

    - Selon vous, alors, le PS serait un parti trop « innocent » pour faire face aux événements ? C’est vrai qu’il paraît usé, suranné, vieillot. Aubry et ses nains semblent un boulet laissé là en souvenir du siècle finissant. Ils croient aux contes de fées. Or, l’année 2012 sera cruciale. Remboursements accélérés; note de la dette dégradée deux fois. Hollande sait que la gauche ne tient que 2 ans en général.  Depuis un siècle et demi, après, elle démissionne ou trahit ses objectifs. De 1848 à 1850 ; de 1936 à 1938, de 1981-1983 ce fut toujours vrai. Hollande gaillard et optimiste soutenu par une cour nouvelle, s’imagine finir sans histoire son mandat. Pourtant après la période agitée d’arrivée au pouvoir, les faillites et les premières déceptions, il y aura des manifs des cadres de la banque et des affairistes aux Champs-Élysées, soutenus par ceux qui se préparent déjà la contre-offensive. Les classes moyennes pauvres sont excédées d’être confondues avec les classes moyennes aisées. La morgue, cette confusion les irritent, de même qu’on confonde leurs actes politiques telle l’abstention volontaire dénoncée comme « populisme ». Alors qu’il s’agit d’une révolte de l’écœurement  

     

    - Il est vrai qu’en analysant les périodes révolutionnaires, il faut apprendre de la contre-Révolution qui suit inéluctablement. En 1794 les deux événements ont la même durée : Mai 1789 à Juillet 1794 (9 thermidor), la gauche et les Jacobins décapités. Ils ont tenu 5 ans et 4 mois. Se met en place alors un régime réactionnaire avec parfois les mêmes hommes (par ex. Sieyès, Fouché), une répression tenace, un terrorisme de droite après la grande Terreur. Elle opère jusqu’ en 1799 novembre (18 Brumaire). 5 ans et 4 mois, le balancier de l’Histoire a été précis. Après, c’est autre chose : une aventure individuelle, une dictature populaire, des libertés suspendues, un régime laïque et un mélange de régression et d’ascension de classes. Des guerres illimitées. Napoléon après Bonaparte. Nous aurions intérêt à nous souvenir de cette période car les turbulences risquent d’être du même ordre de confusion. Il faut toujours anticiper la réaction, la contre-révolution.

     

    -Alors, s’il vous plait, Mr Hollande, méditez les deux exemples de Président de la République qui ont ouvert  légalement la porte au fascisme : de Pétain et celui des colonels et généraux d’Algérie révoltés contre la république :

     

    Et l’ermite de réciter :

    « M. Coty, M. Albert Lebrun avaient été l’un et l’autre, et très à loisir sélectionnés par des assemblées hautement représentatives et démocratiques. Dès lors, ils ne manquèrent pas de présider des concours hippiques et de promener avec dignité le roi ou la reine d’Angleterre en bateau–mouche, voire de panacher des majorités changeantes. Mais maintenir la France envahie et vaincue, parmi les belligérants , arrêter -malgré l’opinion publique- une série de guerres coloniales sanglantes, injustes et perdues d’avance, mater sans armée une révolte de l’armée ; un très vilain jour, ils eurent à le faire et ne le firent pas. A vrai dire, ce n’était point là besogne d’homme politique, mais besogne d’homme d’Etat. Et un homme d’Etat ne se sélectionne pas sur diplôme (M. Albert Lebrun était sorti premier de Polytechnique), ni sur un programme mais sur des actes. Nous attendons d’un homme d’Etat qu’il soit prudent quand il faut l’être, et audacieux quand la prudence n’est plus de mise , qu’il sache aller vite et qu’il sache temporiser –bref que, dans un danger pressant, il adopte la conduite qui sauvera tout ce à quoi nous tenons le plus ». (Germaine Tillion, Combats de guerre et de paix p 391).

     

    Je vous fais une lettre, Monsieur le Président, que G.T. vous adresse de l’au-delà et que vous lirez peut-être si vous avez le temps. Souvenez-vous de sa recommandation !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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