•  15/02/2022

     

    Cette ville bourgeoise n'est pas habituée à des manif, des occupations de routes ou de carrefours, à des défilés bruyants, tout ça fait vraiment populo et retardataire.

     

    Or j'ai vu, samedi dernier, une manifestation "comme tous les samedis" sur la mobilisation contre la vaccination, l'usage de la peur et de la terreur des virus que font les médias, et l’État, pour imposer silence et une marche en rang.

     

    Donc un Aix libertaire, et légèrement engagé, est un événement que tout esprit curieux (je ne dirais pas sociologique : je n'y ai pas vu un seul sociologue) qu'un tel événement suscite dans la conscience locale. L'âge moyen était de 40 ou 50 ans, avec des instruments d'amplification de la voix (hauts parleurs) qui dénotaient un début d'organisation de masse dans une ville individualiste, riche et snobe. Cette curiosité a été perçue par le public des trottoirs, les journalistes, lesquels, sans en faire trop, en ont rendu compte de manière relativement honnête. Cela prouve qu'un nouveau système de clivage, vieux / jeunes, grands / petits bourgeois, urbains / ruraux, snobs des alentours, qu'un nouveau système de relations se met en place. Cela vaut le coup d'aller observer ça, tous les samedis, malheureusement, il n'y a plus beaucoup de sociologues candidats à cette observation participante.

     

    Mais Aix n'est pas représentative de la France entière, loin de là, et il se passe des choses étonnantes au niveau national dans un nouveau système de classes supérieures divisées entre elles, mais alliées sur le fond. Un nouveau système de classes moyennes et supérieures qui est en train de s'enraciner dans le paysage national français. Je ne parle que de notre pays, mais il me semble que des bouleversements internes dans le monde des possédants, des pouvoirs, des médias, est en train de naître. Il faudra attendre quelques temps pour que les jeunes générations commencent par l'appréhender, le décrire, et nous l'expliquer.

     

    Je souhaite bonne chance à tous ceux qui ont le goût de l'observation. Chaque génération inventant ses chemins, ses pratiques, ses méthodes. Après, on verra !

     

    Tract 1/2

    Tract 2/2


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  • 22/12/2021 

    Don Quichotte en ermite : l'isolement pour réfléchir.

     

    Lucas m'a ramené mes textes écrits et dispersés sur les blogs, dans des papiers de conférences et des notes pour moi, la soixantaine de petits articles que j'y ai publié depuis une dizaine année. Il les a réuni en quatre tomes, respectivement à leur répartition effective depuis le sommaire de ce blog. Le premier se nomme « Accueil » et fait 500 pages, le second « La mort des républiques » fait 25 pages, le troisième « politisation de la jeunesse » fait 20 pages, et le quatrième « objectifs et projets » fait 80 pages.

     

    En relisant cette centaine de notes et d'articles, j'ai réalisé que j'avais travaillé plus que je ne le croyais depuis dix ans, depuis que j'ai arrêté d'écrire des livres. Mon dernier, sans compter Ader, date de 2009 et s'appelle Le goût de l'observation. C'était là mon testament intellectuel. Après je me suis lâché et j'ai utilisé l'hostilité de mon ermitage pour écrire sur la société, au jour le jour, en improvisant, sans codes ni normes, bref, une totale liberté d'invention et d'imagination.

     

    Le bilan que je tire de cette réunion de réactions épidermiques est un sentiment de Don Quichottisme où je me suis sentie ridicule dans mon projet de me rendre utile en m'enfermant, là-haut, dans une solitude extrême.

     

    Cependant, je considère encore que dans la confusion actuelle, dans la manipulation des esprits, même involontaire, dans le brouillage des idées et l'abaissement du sens de l'intelligence, il était justifié de s'en éloigner, de s'en distinguer, et de voir de haut et de loin ce que mes contemporains sont en train de fabriquer, ou de détruire.

     

     

    Je vois plutôt le sens de la destruction, de l'automutilation, et de l'abaissement de ce qui fait le propre de l'Homme, c'est-à-dire la pensée, la réflexion et l'observation. Si je reprends cette lecture à mon compte, je réfléchis à ce truc de dingue : 800 pages en 10 ans sur l'actualité, le passé récent, et le futur probable.

     

    Alors, il s’agissait peut-être pour moi d’un défoulement, l'ennui d'être seul, là-haut, de marcher de manière automatique pour susciter une vision neuve.

     

    D'accord, on dira orgueil, vanité, c'est probable. Mais depuis cinq ou six ans tout va trop vite, tout change en un éclair, par exemple il n'y a plus de lecteurs, de lectures, très peu de livres, et surtout, ce qui me frappe, plus aucun sens critique.

     

    Alors, on excusera le manque d'unité de cet homme et de ses papiers parce qu'il n'y a pas de possibilité d'échanger, les quelques esprits libres qui demeurent sont éparpillés, et je ne vois aucune unité à l'expression critique qui se manifeste, ici ou là. Donc je livre ces textes à la bienveillance de quelques lecteurs qui m'excuseront d'être parfois mauvais, parfois impulsif, parfois observateur judicieux. Puisqu'il n'y a plus de sociologues engagés, au moins il restera l'intuition d'un sociologue dégagé, d'un intellectuel arrivé qui refuse, un jour de plus, de travailler dans un lieu de prestige, refusant la contamination par un orgueil intellectuel, la vanité des manières d'idées que nous sommes, et l'influence qu'il aurait pu avoir sur les étudiants, de les manipuler par nos observations dites supérieures, et par les notes arbitraires que nous leur donnons. Donc je ne veux plus de ce pouvoir sur l'avenir des jeunes gens, pouvoir que rien ne justifiait auparavant dans ma vie, ou dans mon expérience.

     

     

    Je laisse donc les lecteurs anonymes de ces textes, peu régulés et homogènes, se promener sur mes deux blogs avec bienveillance : « Mondialisation et histoire, comprendre la crise », et « Jean Peneff ».

     

    C'est triste une société qui a perdu son sens du ridicule, le goût de la caricature, l'ironie comme moyen d'intelligence, et qui ne fait preuve d'aucune fantaisie. Je regrette les années 60 à 80 où les chansonniers, les comiques, les intellectuels, se montraient d'une très grande acidité ironique, faisaient rire de nous et donc de notre société. Ce sens de l'ironie est perdu. Le rire, comme moyen de réflexion, a disparu. Il n'y a plus de comiques professionnels qui nous faisaient réfléchir. Et pourtant, que de choses à dire aujourd'hui sur les absurdités, les incongruités extravagantes de notre pauvre société qui a perdu le sens de l'auto-critique.

     

    Et pourtant, que de choses il y aurait à dire sur le petit macroléon devant lequel sont agitées des marionnettes de Zemmour.

     

    Une société qui a perdu le sens de la caricature devient totalement manipulable, et peut-être intoxiquée par n'importe quelle marionnette, ou par une menace supposée mortelle. Mais cette prophétie, facile à faire, nous l'avions fait en 2005 sur les essais thérapeutiques. Je fais référence au texte de Brochier qui avait testé les médicaments, contre un bon salaire d'ailleurs, mais qui montrait l'aspect superficiel, incohérent et inapplicable des règles de fonctionnement pour établir des remèdes. A partir de là, nous avons fait de ce genre d'écritures, d'énoncés par l'ironie, d'énoncés de falsificateurs, les outils de destruction des illusions faciles pour mettre à la place des choses réelles (200 ou 300 migrants dont des enfants noyés par jour et par nos attitudes d'un égoïsme forcené ou de citoyens masqués qui sont la proie de n'importe quelle religion de la médecine ou des illusions républicaines que les médias, à longueur de journée, ne cesse de diffuser).


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  • 01/02/2022 

    Réflexions autour de 20 ans de réflexion dans le silence de la montagne et la concentration que permet la solitude.

     

    Dans les livres que je viens de lire il y en a un que je vous recommande : Le Grand Atlas Homo Sapiens de Telmo Pievani et Valéry Zeitoun, paru aux éditions Glénat en novembre 2021.

     

    Ce livre retrace les millions d'années durant lesquelles les différentes races humaines ont prospéré puis disparu. Il y a un extrait intéressant qui évoque le passage des premiers humains du langage modulé au langage articulé, de l'observation immédiate à l'observation orientée et recherchée. Jeunes gens, n'égarez pas votre concentration, et développez votre sens de l'observation en réfléchissant à cette capacité humaine qui permit, sans que vous le sachiez, d'interpréter, d'analyser, puis de mémoriser.

     

    Donc, avant le goût de l'observation, il y a le sens de l'observation, ou l'intention d'observation accumulée depuis des millénaires. Pour que le Goût de l'observation se développe dans les jeunes générations, il fallait auparavant que le sens de l'observation exista, c’est-à-dire le temps et les occasions de la vie quotidienne comme une seconde nature. Ce sont des milliers de petits faits que nous voyons, et interprétons, de manière spontanée ou réfléchie. Il y a donc une autre étape : l’introduction dans les enseignements et le développement scolaire de ce sens de l’observation qui, s’améliorant, devient l’une des grandes capacités de l’Homo Sapiens. La science est née du regard, du constat, et de la mesure des phénomènes naturels, humains ou non, qui se déroulent devant nous. Donc, son éducation est perpétuellement à entretenir. Il ne faut jamais dire à un enfant qui pose une question : « tu comprendras plus tard ». Car l'enfant observe sans cesse, avant de parler, de nommer, il reconnaît, connaît de nouveau, enregistre, et va ainsi devenir un petit Homo Sapiens.

     

    Malheureusement, cette capacité que nous avons développée sans le savoir grâce à l'école primaire, et aux événements vécus par notre famille, et notre village sous l'Occupation allemande, nous a servis de base pour un goût de l'observation libre et sans orientation particulière.

     

    C'est pourquoi, nous qui sommes de la deuxième génération des observateurs en sciences sociales (la première datant des années 30 jusqu'aux années 60 [Amérique, guerres, occupations etc.]). Nous avons profité de cet acquis et de ce savoir spontané, lesquels permettant une sociologie spontanée à louanger, mais également continué à entretenir, à partir des années 50 ou 60, en regardant intensément la guerre d'Algérie en 1950, et les menaces sur la République.

     

    La troisième génération des observateurs participants français date des années 2000. Tandis que nous avions pléthore d'exemples américains, d'échanges avec nos collègues de Chicago, nous avons essayé de transmettre cet esprit à nos étudiants. Ces-derniers en ont profité, parfois pour devenir de grands chercheurs, comme j’en cite dans mon blog.

     

    Viendra maintenant une quatrième ou cinquième génération qui est en cours, invente et construit sa propre méthode, trouvant ses propres terrains. Le blog, que je veux maintenant évoquer, fait référence à ces aspects. A ce propos, je voudrais vous parler des six grands tomes que Lucas m'a récemment tiré.

     

    Dans ce petit millier de pages de deux blogs récupérés et imprimés par Lucas, je peux voir progresser le défoulement dont j'avais besoin après 35 ans de vie professionnelle intense, mais pas toujours réussie. Car il y a été difficile, à la fois d'observer un lieu de travail, d'écrire, et d'enseigner. Les deux choses sont antinomiques : enseigner à la fac c'est monter sur l'estrade dans l'amphi et faire du théâtre. D'ailleurs, à Aix-en-Provence, les deux vieux, Lautman et moi, avions été placés par nos jeunes collègues à intervenir le lundi matin : il fallait réveiller les étudiants qui manquaient de sommeil, et les extirper d'un week-end chargé. En revanche, à l'opposé de la démonstration théâtrale en chaire, il faut faire une observation participante dans l’obscurité et le retrait : prendre des notes en cachette et réfléchir intensément. Ceci demande une concentration, et un retour sur soi, qui sont à l'opposé du combat permanent de la démonstration pédagogique théâtrale propre à susciter l’attention des jeunes. Dans ce texte qui me servit donc de défouloir, dans ce blog, vous verrez plusieurs interprétations. J’y mets d’abord en les trois anglais, anthropologues ou historiens, qui furent des exemples pour moi, que je connus et qui furent d’un grand altruisme à mon égard : Jack Goody, Richard Evans, John Dunn. Ils étaient modestes, coopératifs, et fraternels parce qu'ils avaient vécu de grandes épreuves, pour deux d'entre eux la libération de l'Europe, donc de la France.

     

    Après, je pourrai justifier que ce blog mélange, apparemment de façon arbitraire, ethnologie, sociologie et histoire. J'ai toujours dit aux étudiants que ces disciplines étaient inséparables, et qu'ils devaient y avancer simultanément, puis les connaître.

     

    Dans ces deux blogs vous trouverez également un risque, que j'ai essayé d'éviter : la tendance personnelle à l'anarchie. La désobéissance me semble la première qualité et le premier impératif demandé aux jeunes de 20 ans. Ce refus d'obéissance n'est pas un soutien à tel ou tel gouvernement, tel ou tel pouvoir, tel ou tel parti. C'est une réaction épidermique anti-élite, anti-succès, anti-recherche-des-médias, anti-inclination-à-la-gloire. C'est aussi un penchant pour une certaine modestie. Je pourrais vous raconter, si vous le souhaitez, pourquoi et comment je ne suis jamais allé à la télévision, bien que je fus invité ; pourquoi et comment je ne suis qu'aller à la radio une dizaine de fois, dans des modestes émissions reléguées à des horaires peu populaires, comme France Culture.

     

    Le sociologue, comme tous les autres chercheurs en sciences sociales, est exposé à la course à la gloire, ou à une certaine reconnaissance. J'ai voulu prendre le contre-pied de la tendance que mes collègues manifestaient avec enthousiasme : la gloire médiatique, une Cour de courtisans, ou même une École pour fédérer les étudiants qui auraient été enclins à suivre. J'ai dirigé 5 ou 6 thèses d'étudiants de valeur, non pas brillants à l'université, mais bons sur le terrain et en histoire. Ils ont été très vite mes jeunes camarades, hors de ma responsabilité on s'est tutoyé, et j'ai gardé des liens de proximité avec cette dizaine de personnes qui ont aujourd'hui 40 ou 50 ans.

     

    A ces jeunes camarades, comme aux quelques lecteurs inconnus qui ont voulu lire mes écrits, je dis et répète : la modestie est le premier virus qu'il faut introduire. Il faut être également, sans-cesse, un autobiographe critique et d'une modestie exemplaire. Cela a un coût et des risques. Ma critique de l'industrie pharmaceutique, de l'abus des dépenses de santé, de la soumission de la société à quelques grandes industries du médicament, est aujourd'hui d'actualité. Bien sûr, à mes camarades et moi, on a fermé la gueule, on nous a dit d'aller ailleurs, éconduits. Et vous verrez dans ce blog, qu'à mes premiers jours de retraite pleine, j'ai quitté, après avoir informé l'administration, le poste d'enseignant de prof de première classe dans la discrétion, le silence, et n'ai plus mis les pieds dans une Faculté ou un département de sociologie.

     

    Alors, vous verrez dans ce blog une insoumission intellectuelle s'épanouir dans le travail intense, persévérant, que j'ai entrepris dès le premier jour de la retraite. J'ai pu réfléchir, écrire 6 livres, autant que dans ma vie active (comme les 12 apôtres) qui sont le fruit d'une décision mûrie, réfléchie : on ne peut pas être prof et auteur, on ne peut pas être un intellectuel et acteur de la vie intellectuelle à la fois, il faut rester à l’abri des tentations d'orgueil et de vanité, et manifester une objectivité qui est une forme d'insoumission.

     

    Mon blog, qui est relativement lu, donne ce genre de conseils aux jeunes sociologues : prenez confiance, faites votre propre culture, obéissez en surface, gardez votre sens critique et fabriquez votre propre culture livresque.

     

    Le désordre et l'aspect de simple suggestion, ou de vague orientation de mon blog, peuvent être des éléments parmi d'autres qui témoignent d’un monde bouleversé, puisqu'il n'y a plus de vieux ni de jeunes, de droite ni de gauche, de votants ni de non-votants. Il faut des gens libres, qui ont inventé leur propre personnalité, et qui, sans être ethnocentristes, regardent les choses qui se passent ailleurs dans le monde (voyages, emplois précaires, rencontres avec des inconnus).

     

    Dans le racisme ambiant et inconscient qui nous inonde aujourd'hui (migrants, pauvres et grandes villes), il n'y a pas que le virus qui doit nous mobiliser, mais bien d'autres combats, plus justes, plus centraux et plus sérieux.

     

    J'espère que ce blog est une petite pierre, une petite brique, incluse dans le grand mur construit contre la bêtise intellectuelle ou la connerie nationale.

     

    Pour ce que moi je peux comprendre de mon passé, dès 1940, je vois trois générations qui ont pratiqué l'observation sociale de milieu de vie.

     

    De 1940, l’observation de Résistants et des Occupants il y a eu un instinct d’observation qui s'est réveillé.

     

    De 1970 à 2000 il y a eu des générations qui, de Bourdieu et Passeron, ont largement cultivé cette tendance, jusqu'à arriver à la troisième génération, celle de 2005, qui cultiva ce sens pour parvenir au goût de l'observation et le raffiner par une technique singulière : la participation voulue et recherchée à des situations singulières ou générales, en tout cas enrichie par la participation.

     

    Alors, jeunes gens, n'égarez pas votre concentration, trois générations montantes voient la quatrième tomber ou décliner. Cette menace n'est pas irrémédiable, les événements actuels sont un champ immense pour l'observation quotidienne. On peut passer des heures à regarder les gens obéir, s'aligner, contourner, se détourner des ordres ou des directives qu'ils reçoivent. Les événements actuels attendent des sociologues qui soient à l'affût des petits faits innombrables de la vie quotidienne, qui suggèrent qu'une révolution culturelle est en cours. Je ne dis pas que ce sera mieux qu'avant, mais s'il y a un peu plus de gens intelligents, qui font du sens de l'observation une capacité inédite ou originale, le pire n'est pas à craindre.

     


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  • 24/01/2022

    Réactions face aux impressions

     

    Les presque deux milles pages des documents imprimés depuis mes deux blogs, m'ont conduit à me poser la question de l'intérêt, plus ou moins grand qu'ils peuvent présenter à un éventuel public et d'éventuels lecteurs, sur leur chronologie, malgré le contenu dispersé, il y une tentative de franchise d'un esprit critique et indépendant, sans qu'il y ait aucune unicité. Cela m'a fait me questionner sur ma santé mentale dont j'ai été un peu coupé, et mon jugement altéré. Écrire 1000 pages aussi dispersées est la manifestation d'un esprit désordonné qui s'est isolé dans sa tour d'ivoire et qui ne regarde plus le monde que de très loin.

     

     

    Mais dans ce méli-mélo de six documents, il y a la volonté de distinguer, et de signaler aux jeunes générations, quelques grands noms de socio-historiens dont le souvenir est malheureusement oublié. Je veux parler de Richard Evans, Jack Goody, John Dunn, et deux ou trois autres très grands esprits d'observation, de critique, d'analyse.

     

     

    L'expression de telles intelligences sur la fin du siècle dernier, et le début de celui-ci, opposée à ce que l'on peut lire aujourd'hui, fait penser que les grands livres des années avant 2000 étaient le fait de géants de la pensée. Ils sont malheureusement négligés et non lus aujourd'hui : j'ai voulu les sortir de l'oubli provisoirement.

     

     

    Ainsi, apparaît tous les dix ou vingt ans, un très grand esprit qui supervise, observe de haut, et traite dans quelques ouvrages de tous les problèmes que nous rencontrons.

     

     

    Ces grands esprits, je voulais les retrouver, relire leurs écrits, les rencontrer chez-eux, et prendre une retraite anticipée avec la solitude à la clé, m'a permis de le faire.

     

     

    Je regrette qu'il n'y ait plus aujourd'hui, pour les jeunes générations, d'esprits aussi puissants, informés et observateurs de la vie. Car tous les auteurs que je signale dans ces blogs, et que j'ai connus, sont des gens qui allient l'extrême modestie, la disponibilité et l'attention aux jeunes générations, ainsi que la modestie du génie de l'analyse.

     

     

    Comme une bouteille à la mer, j'ai voulu dire : « jeunes gens, avant que cette civilisation ne disparaisse, il y a eu un petit groupe de sentinelles qui nous ont averti de l'avenir de confusion et dans l'ignorance que nous risquions de connaître.

     

     

    Mais dans ce méli-mélo, j'ai mis des textes plus personnels, comme mon séjour chez les émigrants de Calais, le texte de la revue suisse Cambouis où je raconte les différentes périodes de ma réflexion sur le monde, drôle ou horrible, dans lequel nous rentrons pour la première fois depuis longtemps. J'ai donc ajouté quelques réflexions autobiographiques, que ce soit le rôle de la solitude et du pas de côté qu'il faut faire, de temps en temps dans sa vie, pour garder le contrôle soi-même.

     

     

    Mais vous trouverez également, dans ces textes dispersés et peu cohérents, des réflexions sur le racisme ambiant, racisme qui s'ignore et se cache derrière des attitudes soit-disant démocratiques. Vous y trouverez aussi une attention particulière aux informations, bien sûr manipulées, sur les attentats terroristes, les événements politiques et sur les manipulations par la police et la presse, de la présentation d'événements tristes et choquants.

     

    Tout ceci faisait partie de la vie d'un sociologue qui associe toujours l'analyse politique à une très grande connaissance de l'histoire, qui exige également une grande dose de solitude pour être maîtrisée. Sinon, on est débordé d'infos, de rumeurs, par un presse monolithique mais envahissante, et par une télévision qui dégueule toute la journée la désinformation, l'absence de sens de l'humour, l'incohérence, et le vide que manifeste tous les journalistes, les présentateurs et les commentateurs.

     

     

    C'est une époque triste que nous vivons, qui rappelle l'occupation allemande, ou la guerre que nous avons mené en Algérie, et qu'on peut qualifier de terroriste. A la fin, peut-être certains d'entre vous pourraient dire que ce foutoir, ce déballage, c'est inévitable au moment d'acquérir un petit peu de sens de liberté de penser.

     

     

    Je parle aussi du règne des banquiers, ce livre horrible où je dénonce le poids de la finance, l'enrichissement démesuré des classes moyennes, et l'anti-écologie de la partie de la France qui règne depuis soixante-dix ans, qui pollue notre liberté de penser depuis le même temps, et qui s'est très fortement enrichie depuis les vingt dernières années. C'est ce qui me frappe le plus : la partie des classes moyennes qui étaient du côté de la liberté, de l'attention aux autres, de la solidarité internationale, et de la sensibilité écologistes, qui était de notre côté, à viré de bord en rejoignant le camp des riches et des puissants, des autoritaires.

     

     

    Mais il y aurait beaucoup à dire dans le résumé de ces six tomes, bien que brouillons, sans axe et sans plan, réactions au jour le jour, un peu épidermique, mais c'est le fait d'avoir vécu trois républiques, observé beaucoup de pays étrangers, avoir regardé de très près le monde des intellectuels et des sociologues. Donc j'ai mis, au jour le jour, des réactions bizarres, intuitives, qui ne justifiaient pas qu'un éditeur ne s'y intéresse.

     

     

    Vous pourrez appeler ça une auto-critique, une insoumission intellectuelle, une désertion citoyenne, mais le pas de côté, la marche à reculons qu'il faut faire, se déroulent dans le désordre et l'agitation instinctive. Voilà ce que c'est : le bilan de cinquante ans d'histoire professionnelle, et de cinquante ans de la manifestation du Goût de l'observation pratiqué à regret dans la solitude et l'isolement. Il y aurait beaucoup à dire sur mes réflexions actuelles au sujet de ces milles pages tirées de mes blogs, et que la bienveillance et la patience de Lucas ont manifesté à mon égard.

     

     

    Sans lequel je n'aurais pas mené à terme cette tentative de réfléchir, à la fois à l'utilité de mon confinement là-haut à la montagne, et de l'intérêt qu'il pourrait y avoir à les porter à la connaissance d'un public invisible.

     

     

    NB : En tout cas, cette capacité humaine qui est l'observation concentrée et longue, cette capacité qui est aujourd'hui peu à peu détruite, doit demeurer plus qu'un goût, une obligation, une richesse, et une capacité de l'Homo Sapiens qui reste indispensable. J'ai livré tout ça sur mon blog, et je suis heureux de le transmettre comme une bouteille à la mer, à n'importe quel lecteur, cette nécessité vitale qui est l'insoumission, une forme de désobéissance à toute autorité, dont on est pas sûr qu'elle soit justifiée.


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  • Je joins un texte  qui a été publié avec le reportage  souvenir de mon oncle paru  en 200O avec ses photos  de la Retirada  anniversaire  de  l'époque  où les réfugiés républicains espagnols  arrivant en France étaient mis dans les camps d'Argelès  etc  ; ceci  est  imposé par l'actualité : le rejet  actuel des "Migrants"  :

                    Quelques photos   du peuple
             De Manuel Moros, peintre : 1898-1975


         Moros  a été , dans son art, connu  parmi les peintres modernes du XXè: il a exposé   plusieurs fois à Paris ou à Perpignan.  Mais il a été aussi un remarquable  photographe  notamment des réfugiés espagnols ; il a été -et ceci est méconnu- l’observateur  des  plus humbles de ses contemporains  comme cela se  fît aux USA,  dans la grande tradition  ethnographique ( voir H. Becker: «  Exploring Society Photographically »  concernant les plus grands photographes, de M Mead à Douglas Harper),  un genre qui n’est  pas passéiste, mais indispensable  à la compréhension sociale.

     Rappel de sa situation : Il a été photojournaliste militant, fournisseur de documents imagés et engagés pour  la presse, documents  reconnus partout aujourd’hui grâce au travail    de E.  Forcada  et G. Tuban eux qui ont le mieux interprété  et présenté ses  photos  émouvantes de la Retraite espagnole de 1939  dans une très belle édition et un excellent commentaire des deux auteurs, édité à Perpignan   .Ces deux auteurs  ont  produit de nombreuses informations  biographiques sur Moros ( voir in fine l’étude   fouillée de E .Forcada), homme au destin  étrange et complexe.  Je voudrais, quant à moi, son neveu, évoquer  non le peintre, mais son activité de  reporter   spontané au sujet   d’une cause, celle du peuple  de  paysans , bergers, pêcheurs du Roussillon. J’admirais ces photos ; nous en parlâmes souvent : il m’a légué tout son stock dont je donne ici une idée   en les replaçant dans leur contexte   d’artiste peu conventionnel à la suite d’une enfance « errante ».
    Sa biographie est   inhabituelle et émouvante.  Rejeté, renié puisque accouché sous X : sa mère issue de la grande bourgeoisie parisienne, enfante de lui à 20 ans mais  célibataire , elle refuse de reconnaître   cet enfant « bâtard ». Le père lui le reconnaissant lui donne  son nom, et le confie à une nourrice ! Trois ans après, ce père, peintre Colombien, est rappelé dans son pays pour diriger une importante académie : Manuel désormais  seul est placé en orphelinat.  Il va être ensuite « à demi » récupéré par sa famille maternelle puisque sa mère le reconnait enfin   et le  placera   chez sa belle-mère (entre- temps,  cette mère a fait un bon mariage avec un homme d’affaires).  Cette vieille dame, pour Manuel, serra une  mère  bien que sans lien du sang. Il est interne chez les Frères de Noisy -le- Sec., toujours  sous le nom déclaré Moros. Donc  de père étranger, il n’obtiendra la nationalité française qu’à l’âge de 12 ans sur décision juridique.   Voir photo de mariage de sa mère,  ou elle est entourée de ses deux enfants dont  Moros – famille  catholique ancienne, « tradi » ; proche du pouvoir sous les  second Empire flirtant plus tard avec l’extrême-droite.
    Parcours chaotique que ne stabilisent pas de bonnes études chez les Frères éduquant les enfants de la bourgeoisie  « chic » de la banlieue parisienne . Il sera laissé pour compte une seconde fois quand on ne peut ( ou  ne veut) lui payer des études au-delà de 16 ans ;  il se place alors comme ouvrier agricole dans des fermes de maraichers du voisinage  jusqu’à son incorporation à l’armée en 1916  quand il a 18 ans . Blessé en 1918, il se retrouve prisonnier, ouvrier dans une ferme de Bavière : la fille du propriétaire s’éprend de lui et le poursuivra de lettres quand il sera rapatrié en 1919 (amusé, il   me montrera ces lettres passionnées)
    Son éducation  en tant que peintre commence  à l’Académie Jullian qu’il fréquente deux ans . Il paye ces études, de sa prime de démobilisation et d’une indemnité annuelle pour une incapacité partielle (de 20%) pour sa blessure aux poumons au Chemin des Dames. Après ces études, il fait quelques expositions de dessins et quelques ventes. Puis il décide de partir en Catalogne. Cette partie de carrière est aujourd'hui bien documentée. En province, loin de Paris, il entre dans un autre monde : celui de la province affichant son autorité et ses prétentions artistiques. Par son mariage avec la fille d’un architecte renommé, il   fréquente la bourgeoisie perpignanaise des arts, des affaires  et du commerce de résidences à décorer.  Grace à cette entrée, il se fait connaître, expose, vend et,  à l’occasion, fréquente une importante colonie d’artistes  de « l’Ecole » dite de Collioure. Où il rencontre les grands peintres du temps.  Le succès lui tend les bras et il est très en vue. Mais après six ans,  il divorce et se coupe du milieu  des élites locales argentées . En manque d’ouverture d’expositions et d’acheteurs, il quitte Perpignan, pour ouvrir et vivre d’un cabinet de photographies ( identités, mariages,  presses,  motifs pour cartes postales).  Alors qu’il a remonté la pente (son  activité à Collioure marche notamment grâce  à la valeur reconnue de ses photos sur la retraite républicaine espagnole et ses cartes postales éditées)  voici que1940  arrive ! Encore mobilisé dans la défense passive, il ne vend guère, la photo de famille ou de loisirs n’est plus un marché lucratif.
     Depuis plusieurs années, il rencontrait régulièrement, l’été, trois amies fréquentant la Cerdagne : toutes trois institutrices -dont deux sœurs- venant de Toulouse.  Il épousera plus tard l’une d’elles, qui est  la sœur ainée de ma mère. Ma tante, donc, non encore mariée, m’emmena passer mes vacances à Collioure ou  à Argelès pour le « bon air » ; (ma mère  restant auprès de son mari et de sa fille, ma cadette)!  Quand  fin 1942, les Allemands envahissent la région, il se marie et s’éloigne définitivement, renonçant à l’inspiration locale pour ses peintures ou  ses photos qu’il cache ou amène en son déménagement
     Il rejoint le logement de fonction de sa femme, institutrice de classe unique, dans un petit village en Haute Garonne, où il  sera connu comme  jardinier . En effet il cultive un très grand terrain attenant à l’école :il   vit en troc avec les paysans locaux : lait, fromages, œufs contre fruits et légumes de sa production. Il repart sur un nouveau style de peintures, de photos, et aussi -fait remarquable- de lectures se découvrant, dans sa solitude artistique, une passion pour les manuscrits anciens ou les auteurs   caustiques du passé , du Moyen Age (Rabelais, Montaigne, St Simon etc). Également il s’intéresse aux livres  sur  la culture asiatique en tant qu’érudit.  Mais il reste au courant des modes et suit les nouveautés parisiennes en littérature moderne. Que ce soit peintures, estampes, tapisseries alors peu à la mode ou musique moderne, atonale, jazz  etc… ou que ce soit les grands classiques du XXè,  P. Claudel, À. Gide, P. Valery,A. Camus et surtout Kafka ; il s’invente une culture personnelle, extrêmement  originale puisqu’il lit beaucoup, réfléchit en solitaire et vit  une sorte d’ascèse intellectuelle.   Il s ‘entoure de silence, d’autant qu’il est de nature peu volubile, y compris avec sa femme, ou ses  voisins, les paysans   qui apprécient sa discrétion et  sa connaissance du travail agricole .  Il est féru de musique et de documents sur l’Orient extrême : la Chine, Japon, Laos, etc. Dans le même temps, il reconstruit une   cercle d’amis dans la bourgeoisie toulousaine non conventionnelle, proche de lui pour son amour de la montagne qu’il pratique avec  eux. Il peint  dans un style nouveau, peu figuratif, inspiré de l’art de la décoration japonaise : lignes courbes ,épurées , simplicité des abstractions  ( les meilleurs  tableaux  de cette sont reproduits dans le livre de Tuban  et Forcada) ; il pratique les dessins  calligraphiques, les photos d’art de la nature ( neige, eau,  scènes paysannes, plantes et fleurs ou arbres aux formes originales) 
     Je l’ai connu à ce moment-clé, le fréquentant souvent, étudiant à Toulouse. Son scepticisme   manifesté de façon argumentée ,outre  un refus et une critique des illusions morales et béates  sur la nature humaine,  plaisaient à des jeunes gens révoltés par la société bourgeoise, triomphante dans les années  1960 . Sarcastique, dénigrant mais sans provocation tous les idéalismes, il était   bienveillant   à l’égard des  gens de condition modeste.  D’un port sévère, rarement souriant, silencieux mais pas bougon, ironique sur les codes de la morale et d’orgueil, il évitait les publics aux prétentions artistiques ou  littéraires  ronflantes. Cependant s’il expose à Paris, il ne vend guère.  A de rares occasions, il revoit son demi-frère musicien (violoniste à l’orchestre de Bordeaux),  avec qui il est en  bons termes   mais qui mourra  jeune  . C’est le seul membre de sa famille maternelle qu’il revoit. Je suis le seul « de la parentèle » qu’il supporte. Je le fréquente pour fuir l’ambiance de la faculté de Droit, alors fascisante au cours de la guerre d’Algérie et de ses retombées à Toulouse,  également pour fuir les conventions petites bourgeoises  de mon milieu (révolte adolescente ordinaire) ! Ses discussions et l’ouverture de sa bibliothèque de même que ses conseils, me furent bénéfiques pour me former une personnalité libre, outre un grand goût pour la lecture en tout genre. Aussi pour apprendre à lire vite, avec quelques notes au crayon en marge, pour fixer le souvenir ; et d’autres modes d’invention d’une personnalité. Il m’a appris aussi le contact  direct avec la « terre », un rapport quotidien  de deux heures au moins de marches, la haute montagne, le jardin, la contemplation etc
     Il poursuivra ce genre de vie de solitaire à Manosque où sa femme est nommée ; ils achètent un petit appartement avec vue sur la Durance, au pied de la   colline du Mont d’or, situé   non loin de la maison de Jean Giono ; il loue un jardin et commence à l’exploiter.  Il décèdera pourtant loin de là, frappé d’une crise cardiaque dans l’appartement de vacances prêté par mes parents   pour ses séjours à Banyuls qu’il affectionne. Il meurt quelques jours après l’hôpital. Il ne veut aucune cérémonie ni réunion intime ; il demande d’être enterré en anonyme dans la fosse commune.
      Il m’avait auparavant en quelque sorte « adopté »,, me désignant comme son légataire universel dont une trentaine de tableaux, sa bibliothèque de 300 ou 400 livres, d’art notamment et de littérature française « moderne »,  il m’ait fait lire  à 15 ans : Camus, Sartre   Malraux et surtout Gide ; ainsi que les nombreux poètes  publiés chez Seghers. Il me laisse aussi, outre son appartement, 300 photos de toute sorte, dont celles de cet album que je sors pour un dernier hommage à celui qui m’a formé intellectuellement, car je n’avais  qu'une faible culture personnelle. De plus,  il m’a donné le goût  de l’ascétisme de moyens, une sagesse  de la vieillesse   en quasi ermite qui est également mon choix personnel, en haute montagne, présentement.

      Beaucoup de « natures mortes », plantes aux formes originales, fleurs rares,   scènes de labour ou moissonnage, meules et animaux dans la nature.  Tous les objets décoratifs originaux, selon les normes de chaque milieu, sont photographiés s’ils correspondent à ses normes de beauté épurée, d’équilibre dans le décor et de légèreté. Ses sujets  ou ses paysages   sont sans détails superflus et manifestent une recherche de la simplicité  et de jeu avec la lumière.
    Tel est l’homme qui a traversé   trois-quarts de siècle en occupant toutes les positions dans l’échelle sociale.  Rejeté, repris, ré-abandonné, refaisant surface, il a pratiqué tous les milieux sociaux :la haute bourgeoisie parisienne des arts ou des lettres, les prolétaires des villes ou des champs, les petits artistes de grandes villes ou de la campagne ; il a fréquenté les Ecoles de peintures renommées ou les groupes avant-gardistes, des plus classiques ou des plus marginaux.    Je considère aujourd’hui que son point de vue sur les classes sociales est un des plus expérimentaux et « réfléchis » possibles ; ce qu’il m’a donné à voir, utile en sociologie, de son travail d’artiste ou de son style de vie, est une ouverture sur le monde, que rares, des  intellectuels de mon temps  ont pu  rencontrer.
     Je réfléchis à son mode de semi-retrait ou de silence, recherché ou non, dû à ses allers -retours au sein de la bourgeoisie   jusqu’au bas du monde agricole. Cela   lui donna une vision perçante, un œil acéré, à  double cible:   indigène nulle part et intégré  à rien,  sinon  en tant que pièce rajoutée, ici ou là, dans tel ou tel milieu, momentanément.   Ni misanthrope et encore moins philanthrope, un homme extrêmement   original dont l’itinéraire et l’indépendance de pensée me fascinèrent !   Pas grincheux pour les gens qu’il supportait, encore moins aigri, il pouvait être d’un humour dévastateur ou simplement ironique au sujet des prétentions sociales et des vanités mondaines de quelques-uns bien en vue. Surtout il était avare de son temps et de ses mots, se consacrant à une culture personnelle, travaillant ses photos, peintures et autres productions (dessins, esquisses, aquarelles, cailloux ou autres    objets naturels trouvés au hasard de ses promenades) ; bref une culture de la beauté visuelle simple, à affiner sans cesse. Je le vis régulièrement Toulouse pour mes vacances et mes W-E. Il m’encouragea à publier mes « poèmes « de jeunesse, » !! me fit lire sa riche bibliothèque, m’expliqua les estampes et dessins « chinois », l’équilibre de l’art japonais. Il m’a initié à une sagesse orientale (mais tout ceci, je ne l’ai compris 50 ans plus tard) et m’a fait aimer la musique éloignée, africaine ou d’Orient, le plaisir d’exposer chez soi de menus objets décoratifs qu’il achetait chez des collectionneurs d’art africain ou d’autres brocanteurs,  en avance sur son époque ! .
    Tout ceci paraîtra aujourd’hui complètement désuet et si décalé qu’il est un peu ridicule de le sortir de l’oubli. Un enfant de la bourgeoisie qui rejoint effectivement le peuple après deux aller-retours par choix et non par accident : c’est incompréhensible !  Voici une anomalie   qui se réalise   peu de fois dans un demi-siècle ! on justifiera , par-là,  son humanisme  discret, la qualité  humaine de ses photos  ou  celle de ses tableaux tardifs : l’Homme y est petit dans la nature mais immense  dans le cosmos ;  l’art populaire est un art  réaliste à part entière  mais on ne lui laisse pas le temps de s’exprimer  et de  conceptualiser   et autres de ses convictions .Voilà  ce que je  voulais  souligner  avant d’aborder quelques caractéristiques de  l’originalité de  ses photos du peuple,  de valeur artistique et informative indiscutable.

     La beauté des visages ( ce texte est en principe accompagné  de 5O photos choisies)


     une singularité pour un non photographe : Moros  a photographié le regard  surtout des enfants  arrivant dans les camps après avoir échappé à Franco:  peindre, surprendre ou imager le regard des autres est une gageure

    Une recherche de l’équilibre et de la beauté en soi : telle est la figure humaine d’une expression naturelle saisie au vol.  Même la tête animale   a une simplicité  biblique.  Le visage surpris par l’objectif recèle la tension, l’émotion, l’effort, la place du travailleur dans cette immensité : la plaine, la montagne, la mer, espace naturel où l’homme est petit, mais grand par sa situation de témoin réflexif
    La beauté des visages du peuple : pas simplement parce qu’ils sont « peuple », ni les visages burinés  parce qu’ils expriment le labeur collectif, pas plus  que la mère espagnole migrante avec son enfant dans ses bras  ne sont  que des  compositions  sur la douleur. Plutôt des réflexions sur « la condition humaine ».   De la Retirada, il a    donné des images si expressives qu’elles nous troublent encore :  visages de femmes réfugiées à la frontière dont   une photo qui a fait « le tour du monde » des musées, aussi saisissante que les patres grecs idéalisés ou les modèles féminins de la peinture de la Renaissance
     Moins connues étaient ses prises d’attitudes, ses « angles » de vue   inattendus d’enfants, de vieillards où personne ne pose évidemment :  tout sur le vif, sans être vu, que ce soit en ami ou acteur.  Danse avec le blé, le ballet autour de la batteuse ; danse avec les arbres quand 2 ou 3 bucherons écorchent le chêne, frappant à tour de rôle, ou encore la mer infinie qui fait danser le bateau de pêche.  La valeur du travail populaire est toujours   magnifiée, de manière non folklorique, encore moins touchante, mais avec la dureté et la précision du scalpel : précision et radicalité signifiante.  La beauté au quotidien des visages (ni corps ni têtes entières) mais plutôt la saisie d’un éclair du regard, une émotion, tension dans l’effort.  Le visage humain est beau à tout âge mais certains vieillards ou enfants saisis au hasard font voir des expressions ou gestes baroques (enfants au jeu) sous l’angle du « naturel » à l’insu . Même le joueur de boules a une posture originale sinon gracieuse, le chaisier également très concentré, ou le brocanteur ; et des animaux domestiques (hors chiens et chats, ici quasi absents).  Le simple quotidien ; le corps et l’outil ; le mouvement lent et réfléchi, la solitude à plusieurs, la chaîne du travail dans le marquage des animaux, la présence et l’aide des femmes lors du repas commun, la sieste etc.. De ces animaux   au travail ou la préparation du   repas, ou bien la sieste, toute une force se dégage : le mouvement, lent, posé, calme ou bien la solitude dans l’immensité de la mer ou de la campagne. La marche en montagne est rythmée par le cheval ; l’avancée silencieuse du groupe sur le sentier est conduite par le berger : en général homme qui œuvre seul, qui marche,  ou celui qui laboure, qui répare le filet. Le photographe est ascétique dans ses moyens d’expression, mais l’œil est acéré et décape la scène d’attributs secondaires
     

     La profondeur de la photo
    Groupes ou travailleurs isolés, l’horizon est toujours là, haut et puissant.  Du collectif, il se dégage un silence : le panoramique de montagne impose la sérénité au berger, comme à l’animal de trait qui, dans l’espace vide, se concentre sur l’effort.  Finalement l’homme est minuscule  sous l’horizon et le ciel est écrasant mais   il s’en dégage un équilibre, un apaisement, un sens de l‘adhésion consentie à la tâche, la concentration des travailleurs  séparés ou   assemblés.  Il y a, non pas une philosophie politique ou sociale, ni un esthétisme allogène, mais une sympathie avec l’aspect   routinier de la vie ; mais si lointain aujourd’hui qu’il nous parait exotique.  Le travail des autres, ceux qui nous nourrissent, qui entretiennent notre milieu, si discrètement que nous ne les voyons plus, ne les regardons plus travailler, et même quand, visibles, ils sont sous nos pieds dans la tranchée urbaine, ou en hauteur sur le bâtiment qui s’élève, ou au volant d’engins qui nous gênent mais qui  se « polluent »   d’abord eux-mêmes . Le corps est rarement entier, ni la tête complète, mais on ne décèle bien sûr aucune idéalisation, sauf    la force du regard et un certain ascétisme du décor    extérieur choisi :le tracé  de lignes choisies, droites  et des angles ou volumes simplifiés.  Ses paysages de neige, ses labours et ses moissons, toutes ses natures mortes sont des modèles d’équilibre, de facture soignée, recherchée. Les courbes et droites du sujet sont épurées. Et ses nombreuses fleurs, arbustes, plantes sauvages, arbre unique, sont saisissants par la force de la beauté simplifiée, naturelle.  Toutes les peintures de ses dernières productions obéissent à cette facture ascétique, sans fioritures.
    Les visages du peuple ou la profondeur de la scène commune sont une célébration du travail, plus qu’un jeu formaliste. Moros y fut attentif dans les années 30 et 40, plus que bien de   ses contemporains, il nous informe par les sens de l’expression visuelle au sujet des travailleurs de la terre ou de la mer, sans idéalisme militant, ni esthétisme particulier.  Il le montre dans cet échantillon d’une soixantaine de photos que j’ai choisies, dans les centaines qu’il m’a laissées. Le travail modeste   de l’artisan photographe, proche du populaire est en effet si oublié, si négligé, si occulté aujourd’hui que, pour être « moderne » , il paraîtra peut-être  ridicule de le ressortir, tant  il est   hors de notre temps.
    Cependant Moros et d’autres émules sont des témoins profonds pour nous-mêmes, notamment si la bourgeoisie les a rejetés hors des familles et des bâtardises.  A côté de lui, il existe de nombreux méconnus aux témoignages oubliés de leurs époques. Par deux fois il s’est placé du côté du peuple, ouvrier agricole anonyme, militant du soutien aux réfugiés espagnols, grâce à « l’image diffusée » et engagée ; un signe de sa vie. S’il fut un marginalisé comme beaucoup d’autres inconnus, il a parfaitement assumé.   On affirme cela en considérant   qu’il est « aller   mourir » dans ce pays de Cerdagne où il se sentit tant de fois renaître après son parcours accidenté. Néanmoins, les échos contemporains de son cri silencieux par des images si fortes nous saisissent encore aujourd’hui.
    Par exemple, celle de la vieille femme portant un fagot qui semble sortie du livre de Jaurès que je  cite  : « Elles rapportaient, non pas sur leurs épaules sur leur dos une charge  de verts rameaux. Et le vent  qui passait par le feuillage  éveillait, tout autour de la vieille paysanne  comme un vaste bruissement de la forêt ; mais elle n’entendait pas et cheminait  son pas automatique  sans comprendre  cette chanson  de rêve ».   La photo particulière  (page   ) pourrait être une de ses  légendes, illustrant  notre cécité, celle que soulignait Jaurès sensible au labeur du peuple.  
    Y a-t-il un art populaire, en soi, ou est-ce un sous-produit de l’art dominant et légitime ?  Les classes inférieures peuvent-elles créer un art à part entière ? Par exemple le soin apporté à l’élégance de quelques objets ou produits de l’activité quotidienne : le bâton sculpté de berger, la décoration d’une étable,l' arrangement d’instruments bien disposés, sont-ils là pour le plaisir de l’œil ? Moros le pensait mais c’est plus que cela : l’harmonie de quelques espaces ou formes d’ outils  est  une façon d’être, peu spéculative certes,   néanmoins c’est une façon de sentir autonome, une sensibilité bien réelle  par rapport aux critères dominants  conformistes ( gratuité du geste,  sans formalisme de règle  esthétique).  Dans La réalité du monde sensible, Jaurès ( titre de sa thèse) « d’emblée entend se démarquer   de tout idéalisme subjectif  et va à l’encontre  de la démarcation philosophique  qui affirme le sujet pensant pour s’en aller poser l’existence du monde »  ( cf C. Dupont  ). Alors  Jaurès déclare : «  Le travail humain appelle à soi, avec les vifs rayons de la lumière  d‘aujourd’hui , la force obscure de la lumière de jadis !Et le « geste auguste du semeur » ouvrant le cycle du blé que la houille achèvera , ne s’élargit  pas seulement aux horizons  visibles : il évoque  en outre maintenant, pour l‘accomplissement suprême de l’œuvre, les forces qui rayonnèrent dans les horizons du passé »   voilà ce que dit un philosophe à la cité »  ;  dans le beau texte :La houille et le blé,  la question de l’art du peuple selon Jaurès,  nous oriente vers un  esthétisme  où les classes basses ne pourraient l’exprimer  qu’avec de pauvres  moyens,  moins de force et d’audace  que les autres classes. Quand on avait discuté de cette déclaration de Jaurès  (qu’il trouvait un peu paternaliste et sentimental), Moros prétendait ,bien sûr, que le peuple a un sentiment inné du beau , une sensation  de l’esthétique, mais que c’est une erreur de croire  qu’il ne le théorise pas, qu’il ne sait pas le   formaliser, l’ enseigner et transmettre la beauté d’un bâton sculpté de berger, les fioritures des artisans bâtisseurs d’églises , ou  dans la décoration de telle masure, l’association choisie  de fleurs dans un jardin  de primeurs. Toutes   sont des manifestations  visibles des classes sociales basses, dans la production qui sont  aussi pensées que  d’  autres  intellectualismes. Néanmoins elles sont diffuses par manque de moyens de distribution refoulée ; telle était l’opinion de Moros qui, par ses photos, fait vivre ces opinions.  Moros pensait  que  Jaurès était  un protecteur ambigu  de morales  esthétiques et qu’il y avait, en soi et de manière suffisante,  une  recherche de beauté évidente  parce qu’il existe  des attitudes , des postures,  des mouvements,  une plastique chez tous les travailleurs du blé ou de la houille, de la mer ou de la forêt, qui ont valeur  esthétique; ne serait-ce que pour ceux qui   vivent  la sensation de l’immensité du ciel ou de l’horizon,  là où le labeur se déroule,  ainsi que le sentiment que le travail est tout, sauf une solitude et un isolement, mais  un   geste collectif, une relation  réussie et riche aux autres. Chacune de ses photos, qui réclame notre attention, fait surgir la dimension de l’homme dans l’espace, vide ou panoramique, et la force harmonieuse du groupe. « L’art du peuple », senti par et exprimé par le « peuple », serait moins connu parce qu’il n’a pas les moyens et l’ambition de diffusion d’autres expressions.  C’est tout, mais ce n’est pas une différence de nature, ni une réhabilitation et il n’y a pas réelle compétition.   Ce sont la non fréquentation, le non partage des conditions de vie qui nous empêchent de voir un art et une force,   telles que la solitude dans l’immensité  ou l’association de  groupes dans le labeur quotidien.  Sa photo est plus que tout autre, un raisonnement esthétique, sinon philosophique, une élaboration venue de sa réflexion et de sa longue observation (il passait beaucoup de temps à contempler un éventuel « sujet » avant de le « travailler » avec l’appareil de photo).  Il a ainsi développé un regard sociologique de manière aigüe et il nous encourage à le suivre dans cette voie. Tel est l’objet de cet album.
    Histoire des photographies   d’un homme sans patrie et sans frontières
      L’homme qui  a pris deux fois l’ascenseur social ,à la montée et à la descente,  fut un  enfant de la haute bourgeoise  artistique  d’affaires qui  ne le reconnait pas, puis  qui le « récupère »,  mais alors il  redescend  ouvrier agricole à 16 ans ;  pourtant il remonte  la pente en intégrant à Perpignan la bourgeoisie locale mais il  redescend dans une semi pauvreté pendant  la guerre  de 39-45.Il a su développer  un œil social exceptionnel , un regard acéré dur les classes sociales quand il décide de vivre en autarcie, sur le salaire de sa femme, institutrice à Manosque en fin de carrière, originaire des classes moyennes  assez ouvertes   pour accepter qu’il vive aux crochets de sa femme. Photographe et peintre indépendant, à partir de 1950, il ne vend plus et ne fréquente guère les musées ; à la fin, un peu les librairies mais il reste en contact avec des cercles d’amateurs bourgeois parisiens, des amis non conventionnels comme lui. Il est devenu une sorte de moine ascétique, bibliophile qui lisait Montaigne dans le texte original en s’aidant d’un dictionnaire de vieux français et lisait les Mémorialistes acides comme Saint Simon, ou d’autres au regard dévastateur. Il démystifiait tous les discours humanistes convenus. Il s’affichait antireligieux mais pas anticlérical, apolitique complexe : bref  une personnalité fascinante  d’un scepticisme absolu sur la nature humaine, riche  et utile pour les jeunes gens de ma génération  portés à un idéalisme  que l’époque  (guerre d’Algérie, post-colonialisme)  allait désillusionner .Par contre il fut très intéressé par Mai 68 qu’il regarda de loin mais intensément en recherchant les meilleures photos. Une personnalité hors-pair qui marquait les gens qui le rencontraient et qui appréciaient son esprit acerbe et décapant.
    Pourtant c’est à travers ce scepticisme et ce décalage qu’on se doit  de construire  un regard sociologique lucide et acéré.


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