• Introduction à Howard Becker ; sociologue et musicien

     

     

    Le « HOWARD BECKER » qu’on lira en fichier PDF a une histoire à la fois classique de fabrication, et une autre,  amusante, de  publication. J’ai inclus cet auteur parmi les innovateurs qui, avec des historiens et anthropologues, Goody, Evans, Dun, Kerschaw, Hobsbawm, Martin  ont justifié les commentaires  leur attribuant les interprétations les plus novatrices du siècle naissant, lequel accumule son flot de surprises. Préparer les lecteurs aux changements interprétatifs à venir me conduit, par conséquent, à présenter ce Becker -là

     

    La fabrication

     

    Le livre d’un auteur français sur un auteur américain, (amis qui se connaissent de longue date) :cela n’est pas original. Je suis un admirateur, non inconditionnel, que séparent l’âge, le pays et la formation d’origine, aussi bien que l’ampleur, l’intérêt des travaux, tout en ayant les mêmes modèles sociologiques. L’ambition de décrire une telle œuvre, un tel parcours n’est pas banale : elle est candide ou inconsciente si l’on considère la prétention à la résumer, au regard de sa notoriété, comme un objectif dépassant le commentateur. D’autant qu’il faudrait envisager également les différences entre sociologies américaine et française caractérisées par l’ancienneté de la sœur aînée, celle d’Outre-Atlantique et la confiance que lui donne le volume des lectorats de langue anglaise 

     

    Un projet singulier.

     

    L’homme qui est le sujet de cet essai est le sociologue vivant actuellement le plus connu et le plus publié dans le monde. Bien que son succès soit parfois ambigu ou mystérieux (traduit au Japon ou en Corée, en Suédois, Portugais, Italien, au Brésil et en Argentine et maintenant en Croatie !). Très généralement loué, il est superbement ignoré dans quelques pays surtout de langue  allemande. Leur faible attention à son égard aboutit à une géographie de diffusion contrastée et baroque. On dira que ces clivages sont courants et naturels pour une discipline mal définissable, aux caractéristiques floues. En effet, elle est jeune (100 ans ce n’est pas beaucoup), n’a pas une consécration universelle et sa légitimité est contestée. Les efforts en vue de lui donner une visibilité, une aura convenable, les tentatives pour l’imposer comme science « raisonnable » s’avèrent vains. Ce n’est pas important. D’ailleurs Becker estime qu’il est purement anecdotique que la sociologie devienne ou non académisée, qu’elle s’impute ou non une responsabilité grandiose. Et tant pis si des chefs de file scientifiques le déplorent occasionnellement.  Becker, s’il refuse le jugement des pouvoirs culturels en place, ne condamne pas non plus, ceux qui voudraient légitimer leur propre travail en s’élevant au titre de révélateur de solutions sociales. Néanmoins il n’y croit pas. Comme il est tolérant, imperméable aux polémiques, il n’en crée pas : on ne peut le prendre en défaut envers autrui. Et puisque ses ouvrages sont l’objet d’une diffusion que les sceptiques qualifieront d’excentrique, il ne se préoccupe pas des personnalités qui jugent. Personne n’est son rival ou son concurrent. Contrairement à bien de ses prédécesseurs, il ne se veut pas représentant d’une école, il ne considère pas avoir de disciples directs (mais de nombreux amis) ; il est réticent à former autour de lui un réseau, quoique il demeure disposé à accepter échanges et invitations.

    Il   n’est pas le chouchou d‘un éditeur (il en a connu six en France pour une dizaine de traductions) qui en ferait sa vache à lait. Il ne reçoit ni aide éditoriale, ni soutien d’un parti intellectuel, d’un « syndicat », ou d’un « lobby» quelconque. Par conséquent, il est perçu comme une sorte d’inclassable qui ne présente aucune des attitudes courantes du penseur prestigieux. C’est un intellectuel qui fait tranquillement son chemin depuis 60 ans. Il déçoit, dès lors, le club des très « Grands » ; il déroute  nos critères de  gloire médiatisée puisque ses ouvrages, son style sont  très éloignés des canons  de la discipline ou  pire sont sans logique  d’appartenance à une spécialité particulière qui serait sa chasse gardée.  Cela ne le dérange pas. Œuvre éclatée, disent certains, mais œuvres tout de même. Que rien apparemment n’explique : ni l’origine sociale, ni son parcours à la fois classique et atypique (études à l’Université de Chicago de la grande époque : 1940-1960) ni une prédisposition quelconque (pas de grands intellectuels parmi ses ascendants).  Bref il constitue, à lui seul, un déni à la théorie du capital culturel ou de l’héritage qui expliquerait par des facteurs cumulatifs son ascension. De surcroît il n’aime pas exercer le pouvoir hiérarchique (hormis dans les cours et examens). Une constante chez lui : le refus de l’autorité. Becker se positionne à mi-chemin de l’institution universitaire de façon singulière : un pied dedans et un pied dehors

     

    Ses livres ont donc une histoire qui échappe aux catégories traditionnelles des actes intellectuels. Les anecdotes de sa biographie qu’il laisse entrevoir, ici ou là, sont purement professionnelles (pas d’éléments privés) et elles insistent sur le caractère hasardeux, aléatoire de toute carrière (il justifie la sienne par un recrutement cocasse : le remplacement inopiné d’un professeur à Chicago qui venait d’être écrasé par le métro).  Qui est-il exactement à susciter autant de contrastes, d’ombres et de lumières ? Un auteur certes mondialisé au vu de ses nombreuses traductions, comme l’était Bourdieu, tout en restant un peu mystérieux. En tout cas, il présente du pigment supplémentaire pour le commentateur qui a le désir de le raconter, le décrire, le résumer. Réformiste ? Frondeur ? Iconoclaste tranquille ? Dandy de l’anti-théorique ? Tous ces qualificatifs lui ont été adressés. Probablement rien de tout cela !

     

    Son cas recèlera un supplément de   bizarrerie quand on découvrira qu’il fut un vrai professionnel de la musique. Attention : pas la musique honorable, celle qu’analyse Max Weber le grand théoricien musicologue et mélomane : son livre Sociologie de la musique est apprécié par Becker. Il n’est pas l’amateur éclairé ou le virtuose refoulé que des sociologues de milieu aisé devinrent parfois. Non ! Becker a été pianiste, non d’un orchestre classique ce qui serait excusable, mais un des ces salariés des boites de nuit embauchés pour assurer un arrière fond musical, et pas n’importe lequel. C’est un de ces innombrables jazzmen qui jouent à Chicago après la guerre, dans les tavernes et les boites à striptease pour les hommes d’affaires en goguette ou pour les soldats de la deuxième guerre en permission. Scandale pour la dignité des Lettres et de la sociologie en particulier

    Et pire ! Il persiste à jouer en public aujourd’hui, pour son plaisir, pour faire danser les étudiants dans leurs associations, ou les professeurs réunis en colloques. Associé à 3 ou 4 collègues, il improvise une jam session, le soir des congrès, afin de dérider ses graves collègues de leurs discussions de la journée. Pourquoi un intellectuel réputé s’amuse-t-il ainsi ? Si ce n’est qu’enfantillage, il sera pardonné. Mais non !  Il fait de la confrontation permanente de ses deux métiers (musicien pro et sociologue arrivé) une anomalie en usant des ressources de l’observation des deux milieux simultanément. Non, décidément, ce Becker-là n’est pas sérieux !

    D’ailleurs quel rôle accorder à la musique dans les lettres ? L’art et la science font-ils bon ménage ? Un style musical dans l’écriture sociologique, est-ce concevable ? Il n’existe qu’un seul exemple d’auteur célèbre, musicien professionnel qui vécut de son art, qui a longtemps pensé en faire sa carrière.  Max Weber fut, on le sait, un grand érudit mais un piètre instrumentiste. Parmi les penseurs du social, on ne voit que Jean-Jacques Rousseau comme équivalent et c’est un paradoxe de plus ! Derrière ce rapprochement, il existe  des analogies surprenantes : souci de l’élégance de l’écriture, disparités des publications, réception mitigée (Rousseau a autant clivé ses lecteurs que ne le fit Becker, il est vrai, dans un autre registre). 

    Les singularités s’accumulent encore quand on scrute sa carrière. Il n’a pas de domaine de spécialisation évident, pas de « terrain » à lui, pas de dominante thématique ; ce qui paraît fâcheux pour s’imposer !  Il est réputé  dans de multiples domaines : l’art, la culture, la médecine, le travail enseignant, les statuts et organisations professionnels, ainsi que fin observateur des pratiques de travail en sciences humaines. Touche à tout, non seulement il papillonne d’un thème à l’autre au gré de dérapages, de sorties de route comme on dirait d’un automobiliste intrépide, mais il adresse un pied de nez de plus à la logique  disciplinaire cloisonnée  inclinant à la reconnaissance du prestige stabilisé.

    Comment présenter une oeuvre si riche et si variée ? Pourquoi donne-t-il du fil à retordre à l’interprète qui cherche une unité significative à la diversité de son travail ?Est-ce pour cela qu’il eut peu d’exégètes pouvant être démentis ou contestés puisqu’il est présent et toujours actif ? Certains de ceux qui ne voient chez lui aucune synthèse intelligible se contentent de le lire, de sourire, au mieux de le citer sans le suivre. Impensable, disent-ils, de le prolonger, d’inventer des formes d’enquêtes originales comme lui. La comparaison entre générations semble, dès lors, impossible  

     

    La diffusion

     

    Mon  essai est par conséquent  incertain à l’égard de la finalité et du public à cibler. Viser les jeunes lecteurs qui ne le connaissent pas, satisfaire ses vieux amis européens, plaire aux promoteurs de ses premières traductions ?  Et puis, question plus sérieuse, de quel Becker avons-nous besoin aujourd’hui ? Lequel serait le plus utile : le jeune rebelle auteur d’Outsiders ? Le vieux sage des Ficelles du métier ?  Ou le pourfendeur du laisser-aller de notre écriture professionnelle ? Ses concepts qui sont passés dans le sens commun de la discipline voisinent avec quelques enquêtes reconnues mais pas encore traduites alors qu’elles sont accessibles en de nombreuses autres langues. J’ai été longtemps dubitatif sur la ligne à suivre : raconter ce qui n’est pas diffusé chez nous ou se replier sur le « Becker français » consacré ? A défaut de certitudes, j’ai tenté une cohérence en suivant deux voies du commentaire : le classicisme de la tradition de « Chicago » et les nouveautés ou étrangetés qu’il lui apporte ; ou encore les conditions du   hasard et de l’indétermination dans les circonstances de l’interactionnisme et sa façon d’intégrer rigoureusement les aléas historiques et biographiques dans toute analyse sociologique.

    Les enseignants, les universitaires l’ont découpé en tranches parce qu’il paraît insaisissable. On le trouve là généralement où on ne l’attend pas, mais il ne s’aventure que dans les questions qu’il a longuement réfléchies et travaillées. Ses livres sont emmaillés de reprises, enrichis de réactions du public comme un musicien qui « travaille » son jeu en fonction de l’audition. Il éprouve directement ses idées au contact des lecteurs. Il croit aux outils simples, à la réactivité des savoirs, à la permanence non pas des éthiques mais celle des pesanteurs techniques. Cet auteur est décidément bien étrange à diffuser des idées aussi paradoxales que celle qu’un abus de sophistication de la méthodologie serait susceptible de tuer la rigueur ! Il a affirmé haut et fort que nous ne pouvions plus user du jargon en sociologie. Il faut écrire plus « allégretto ».  On ne joue pas une symphonie dramatique mais une petite sonate ; on esquisse un dessin, une gravure et non une peinture en majesté. Enfin, comble de l’iconoclaste, faux ou vrai modeste, son dernier livre traite la discipline comme un discours social parmi d’autres, rationalisé, à l’autonomie spécifique. La sociologie est une littérature qui a ses principes, sa logique, ses conventions anciennes et respectables. Elle a été inventée, raconte-il, en même temps que la photographie en 1838. Cette vicissitude a du sens pour lui. C’est pourquoi il met sur le même plan : roman, géographie, mathématiques algébriques, journalisme, statistiques et cinéma. Il ne fait pas de la sociologie, la science-mère au-dessus de la mêlée. Et, hérésie de plus, il combat le scientisme  exprimé dans nos pratiques élastiques de la preuve. Il s’attaque aux symboles monumentaux et aux croyances naïves en mettant sur le même plan matérialiste des instruments de recherches, les graphismes, photos, tableaux statistiques, langages techniques, notes de terrain. Ce faisant il a changé nos thématiques traditionnelles et a modifié notre manière de regarder les arts, les sciences et les lettres.

     

     A quoi sert Becker ?

     

    Pourquoi une telle analyse ? Elle sert à comprendre, -et ce n’est pas peu- les conditions de l’invention à partir d’une démarche radicale qui, détail de poids, se fait passer pour anodine ou banale ! Certes Becker parle de l’Ecole de Chicago, d’Everett Hughes, d’interactionnisme mais surtout d’innovation pédagogique, de recettes et de petits trucages de chercheurs ou encore du devoir d’écriture limpide. Il suggère comment faire un renouvellement de chacune de nos études. Or, comment demeurer ingénieux, original, astucieux en trouvailles au long d’une carrière ? Cela ne va pas de soi. Pas évident de ne pas reproduire une innovation quand on a trouvé le bon filon. Innovation et standardisation, tel est le titre judicieux d’un de ses chapitres. Quelle part de l’une et l’autre, la société est-elle prête à tolérer ?

    Grâce à lui, questionner un panel d’auteurs sur la naissance d’idées nouvelles en sciences humaines est devenu pour moi un projet concevable. Une idée productive est une chose à laquelle on n’avait jamais pensé auparavant et qui semble évidente un fois que quelqu’un l’a énoncée et faite reconnaître. Les idées nouvelles en sciences sociales ne sont pas légion. La routine, les attentes des éditeurs ou l’inertie des lectorats aujourd’hui âgés freinent les changements, la mobilité de paradigmes. Ces facteurs pèsent tous dans le sens du conformisme et ont un coût : des travaux répétitifs, le recours désespéré à la duplication, à l’usage qui a « réussi », à la peur du nouveau. En travaillant avec lui, j’ai mieux compris ce qu’était l’association d’obéissance et de docilité issue de la fabrique d’une sorte d’ordre sociologique contemporain. L’apprentissage actuel des jeunes sociologues se conforme à ce cadre. L’absence de renouvellement de la pédagogie expose à accumuler des savoirs livresques   établis au siècle passé et à scléroser ainsi des règles pratiques, érigées en dogmes intemporels. Cela implique aussi de ne cesser de publier les rapports anodins ou des ouvrages minimes par peur de l’aventure et du risque. La figure de l’universitaire corseté de programmes, formaté par les cadres enseignés, on peut la nommer « Normalien–Scolaire » ou d’un quelconque autre néologisme si on préfère.

     

    « Le N.S. » 

     

    j’ai voulu matérialiser un caractère du corporatisme qui refuse le changement au profit de la stabilité d’une élite, du gel des hiérarchies professionnelles, au moyen d’une multiplication de manuels, de dictionnaires, de définitions et de traités paralysant par de monstrueux empilement, « les écoles », les courants et les pères fondateurs. Ainsi, cet essai à propos de Becker conçu pour une édition de vulgarisation universitaire reconnue devait résumer et aider les étudiants à passer leurs examens. Pas pour le lire, ni réfléchir ou penser par eux-mêmes.

    Ce livre ne put, hélas, répondre à l’obsession du « manuel », de l’abstract puisque Becker a du mal à rentrer dans cette formule ; il ne doit pas être lu à travers un digest.   Il n’a pas vocation à être catalogué en fonction des besoins de fiches  en vue de « disserts » et exposés. Pas assez scolaire donc, m’ont répondu les commanditaires ! Il était presque naturel que le manuscrit commandé, le principe de contenu acquis, le contrat signé, le texte prêt à l’impression ait au dernier moment provoqué brusquement l’effroi de l’éditeur et de son lecteur critique, ou plutôt leur épouvante, comme si « Becker » avait contaminé et transformé l’anodin sociologue que je suis en dangereux provocateur. Le mince événement qu’est un refus d’éditeur constitue certes une péripétie banale. On l’expliquerait aisément par la sociologie de l’édition elle-même : l’envie de la routine, la répétition des opuscules à succès (mince : quelques petits milliers d’exemplaires pour les plus diffusés) sans parler du manque de temps des éditeurs bousculés, débordés de réceptions et de lectures sous-traitées, victimes des aléas d’une gestion de plus en plus soumise aux impératifs commerciaux

    Le danger de l’investissement dans le profil supposé de la meilleure vente possible  infecte plus que la sociologie ; d’autres sciences sociales sont touchées en histoire, en anthropologie. Ceci éclate aux yeux quand on lit la peur de sanctions lors de candidatures de la part de jeunes gens élevés dans la référence polie, le conservatisme respectueux alors qu’ils sont  naturellement tentés ou devraient  l’être par l’audace, les questionnements propres à leur génération. Dans tous les jurys, toutes les auditions auxquels j’ai participé, j’ai regretté les incitations à ne pas déborder d’un iota de la norme, à élever la docilité en principe de survie. On ne niera pas le gain qu’a produit, un temps, une formation d’élite réalisée à « Normale Sup », d’abord à Ulm puis à Cachan (mais pas seulement ou pas entièrement représentée là).Or, elle est vite apparue limitée du fait de la rigidité d’un concours excessivement encadré pour une discipline, la sociologie, aussi inachevée et rebelle à l’ordre établi et pour laquelle l’institutionnalisation, forcément figée devient un handicap.  L’encadrement rigide du savoir et de la pensée introduit par l’organisation duelle (Facs d’un côté et de l’autre, Agrégation, Ecole Normale) fait des ravages, en altérant les menus avantages qu’aurait pu tirer la sociologie d’une élite construite à part. La sociologie n’a pas intérêt à être normalisée et donc ne peut  de venir « Normalienne ». Le recrutement, la formation et la préparation au métier de sociologue manifestent aujourd’hui le combat entre plusieurs lignes contradictoires où l’une perd progressivement au profit de l’autre ainsi qu’on le constate dans la baisse sinon l’effondrement des effectifs et des tirages. Le savoir par l’expérience raisonnée de Becker aux relents du pragmatisme de W. James ou de Pierce, s’oppose au cumul livresque, à la « maîtrise » d’une écriture assez obscure ou confuse pour réussir aux examens. Les plus malins, les plus adroits, socialement parlant, n’ont pas de mal à les adopter et les reproduire sous forme de la brillance formelle de l’analyse, au détriment de l’indépendance vis à vis des savoirs consacrés. Les deux critiques de mon texte refusé - le directeur de la collection et le lecteur attitré- sont des Normaliens : le premier professeur à Paris des classes préparatoires et l’autre frustré de cette formation mais avide à l’endosser.

     Le « N.S.  » représente un terme de la structure à deux niveaux, élites vouées à la réussite des concours, à l’excellence, et d’autre part une masse d’étudiants ordinaires, parfois d’origine populaire ; dualisme tenace de la formation entre  l’ « Ecole » et la Faculté. Les premiers ont imposé progressivement leurs critères aux seconds, grâce en partie non à leur nombre mais en raison de leurs positions stratégiques et de leur capacité de travail administratif. Ce dualisme disputé et persistant, je l’ai vécu comme directeur de département et membre de Commissions de recrutement ; il divise aussi le monde de l’édition. Là où il fallait un traité scolaire et universitaire, conventionnel, ce petit livre sur Becker proposait un auteur sous les signes fermes de l’insécurité intellectuelle et des risques de faible respectabilité. Bien entendu le N.S. produit une culture érudite en apparence, un volume des connaissances bien supérieur aux enseignements en facultés. En revanche l’ingéniosité d’accès, l’adaptation à des terrains difficiles, l’habilité pratique et l’audace ethnographique leur font généralement défaut. L’élimination de la partie aventureuse et inédite de la recherche ethnographique est produite par le formatage du concours, le manque d’incitation à l’invention. Le répétitif appliqué, parfaitement inculqué et intériorisé, la capacité à lire vite et donc la valeur de l’érudition accordée à la propriété des énoncés sont appris dès la préparation de l’agrégation

     

    Cette allusion schismatique n’a de sens que parce qu’elle déborde la sociologie et  affecte sous la forme d‘un dogme quasi religieux, les domaines cruciaux de la reproduction des élites. C’est l’esprit « Sc. Po », lieu de la concentration du monopole et de la nouvelle production intellectuelle qui a conquis les sciences sociales. Les publications récentes affluent, mais elles ne présentent aucune prise de risques, aucun sens de l’aventure innovante en raison de la disqualification de l’indocilité institutionnelle et des risques de toute insoumission aux textes fondateurs ; par ailleurs distincts d’un pays à l’autre, comme le souligne Becker pour suggérer la relativité du critère du  savoir dû à la révérence aux maîtres.  Pour illustrer cette divergence, on a la chance de disposer du témoignage de quelqu’un qui a vécu des deux côtés de la barrière. Paule Verdet normalienne en 1950, est partie étudier à Chicago avec Everett Hughes, le maître de Becker. De soudeuse en usine à professeur de sociologie à Boston, son parcours est exemplaire et représentatif des deux modes de connaissance alors disponibles. La revue où elle témoigne de son parcours est le numéro spécial de Sociétés Contemporaines (« Autour d’E. Hughes » n° 27, Juillet 1997) publication passionnante qui peut servir d’ introduction à Becker (qui y participe) et  qui illustre l’apprentissage  des sociologues de Chicago. En effet, Becker, sans le dire le explicitement, propose une définition de la sociologie et une pratique incontestablement antinomique, contraire par de multiples aspects aux critères maintenant en vigueur.

     

    C’est pourquoi il faut le lire, le relire et l’étudier : car « c’est un cas » ! What is a case ?  est justement un de ses titres. Il est vrai que dans le « commerce-bazar » des produits Becker, chacun peut partir avec son morceau préféré mais il reste une unité indubitable que les pages qui suivent traqueront. Quoiqu’ il en soit, ce texte servira, j’espère, ceux qui s’intéressent à la sociologie en profane, en révélant quelques-uns des aspects peu connus de la création de notions et concepts par les sociologues et servira de contexte pour évoquer les conditions d’apparition d’explications nouvelles ; celles dont l’absence nous fait tant souffrir, nous, qui en aurions tant besoin pour participer et analyser la société à venir

     

    Qu’est-ce qu’une idée neuve en 2000 ?

    Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, c’est une idée venue d’un marginal peu respectueux des traditions et des usages.  Dans la galerie   constituée des auteurs qui ont audacieusement, ces dix dernières années, amalgamé nouveauté et respect des règles de leur spécialité, Becker a sa place non seulement parce qu’il vient de publier un livre surprenant (Comment parler de la société) mais parce que toute sa carrière est déterminée par la recherche de l’inédit et de la « création » originale. Et dans l’urgence, il a avec les six historiens, les deux anthropologues, le politologue de mon blog, des points communs. En véritables agitateurs d’idées, ils viennent de nous donner des ouvrages étranges.  D’un coup, au tournant du siècle, on sort des  sentiers battus et on respire un air frais.  Si on les lit dans « Mondialisation et Histoire », on verra qu’ils nous poussent à faire avec audace une sorte de « révolution » intérieure, à manifester dans les analyses le retournement de l’expérience historique de l’Occident, conception si étrange pour la pensée européenne qu’elle sidère encore les lecteurs

     En effet, peut-on imaginer le plus grand anthropologue de demi-siècle écoulé s’écriant : « Jusque- là, je me suis trompé !  Je n’ai pas systématisé assez nettement l’eurocentrisme ; j’ai trop respecté les historiens que j’aime » ?  Bien sûr, je force le trait mais cette interprétation est sous-jacente : Jack Goody suggère implicitement : « Je ne suis pas allé assez loin dans les remises en cause. Les fausses ruptures écrit/oral, cultures pauvres/cultures complexes, familles primitives/modernes que j’avais dénoncées comme des  représentations  égocentrées, sont la conséquence d’un vol, d’ une appropriation de l’histoire du monde par notre civilisation conquérante. Maintenant que nous voyons   le monde se rebeller, notre conception des sciences sociales est à réviser : nous prenons conscience de la dimension géographiquement et culturellement étriquée de nos philosophies, du danger de la réécriture des événements en notre faveur ». Ainsi parle  J. Goody. Au bout de son  raisonnement dans Le Vol de l’histoire,  le monde ne fait qu’un depuis l’âge du bronze et avance du même pas à coups d’échanges (inégaux) et d’interférences parfois violentes. Le sentiment d’unité doit prévaloir ; la continuité se révèle quand le reste du monde s’éveille.

    De même, John Dunn dans Libérez le peuple ; Histoire de la démocratie dit : « J’ai été trop prudent dans mes analyses ». Il déclare que la question de la démocratie est à prendre à l’envers. La démocratie est juste une utopie utile, un idéal intéressant mais c’est surtout  un deal, un compromis entre groupes dominateurs pour régler sans trop de dégâts et risques les luttes de clans ou de classe, les conflits économiques, les guerres du commerce ou de la colonisation. Aujourd’hui, la démocratie, cette utopie insupportable parfois de morgue, usurpant les principes dits intangibles, invoquant à son bénéfice les progrès de l’humanité est justement mise en cause. Pourtant ce bien peut devenir un patrimoine commun si on contrôle les combinaisons d’alliances et de pouvoir des protégés et des privilégiés, eux qui imputent au peuple souverain un rôle témoin et souvent fictif.  Et J. Dunn de conclure : « J’avais mal évalué l’ordre des priorités ; il faut partir des errements, des échecs et des impasses démocratiques pour arriver à l’idée de démocratie en liberté surveillée dont les principes seraient à la fois  inaccessibles et indispensables» !

    Autre découverte de taille. Jean-Clément Martin  énonce dans ses  livres des années 2000 : « Tout est à refaire dans l’histoire de la Révolution ». Ce n’est pas présomptueux. C’est un constat face à l’histoire arrogante des décennies précédentes ».  Ce provincial, même pas Normalien, vient nous dire : « J’ai le regret de vous annoncer la fin des belles histoires téléologiques sur la Révolution ; la classification de ses héros, de ses bonnes et mauvaises phases, de ses rêves ou de sa condamnation au long des interprétations magistrales lyriques. Tout cela est fini ».  Pas de morale à ce passé, ni illusion ni mirage. La politique tue l’histoire. On ne s’en inspirera plus ; mais on deviendra ainsi adulte et réaliste en tant que société . Voila ce que dit de fécond, l’historien français J-C. Martin

    Que fait Becker dans cette assemblée ? Il propose un autre type d’innovation  courageuse sur le plan de sciences sociales que nous avons cru inventées en Europe. Dépasser les vieux clivages, les anciennes définitions, arrêter le match récurrent du philosophisme : les Franco-Allemands contre les Anglo-Saxons. La guerre du pragmatisme ou de l’utilitarisme contre le rationalisme de Kant ou Hegel, de Durkheim contre Simmel, c’est terminé. Et en 2006, il annonce : « Qu’est ce c’est que ce discours bizarre, la sociologie ? A quoi ça sert ? Il n’y a pas d’essence du social ; la « société » n’existe nullement sauf dans nos têtes »

    D’autres formes de se penser en société se constatent ailleurs, surtout depuis le basculement des rapports Orient/Occident, d’Amérique du Nord/ Amérique de Sud .Des « sociologies » autonomes aussi respectables que la nôtre ont et existent encore ; des penseurs arabes aux Chinois, d’Ibn Khaldoum  à Confucius, ont élaboré des rationalisations équivalentes à ce que nous  nommons sociologie. Il n’y a pas de hiérarchie entre savoirs et entre savoirs–faire sur le social. Et il faut raisonnablement constater la mort de l’utopie de la sociologie diffusionniste ou insurgée. Evidemment nous, lecteurs, pouvons réagir ironiquement : « Ces auteurs sont des révolutionnaires en pantoufles, des innovateurs de salon ; ils sont, nous sommes, (si je m’inclus non pour les idées, pour la posture) des vieillards. Oui, des vieillards ...mais militants réalistes et iconoclastes à la fois. A nous de repérer parmi les originaux d’hier, les inventeurs astucieux de demain qui se  trouvèrent en avance parce que la roue tourne ou parce qu’ils firent de l’innovation dans les sources un élément ordinaire, par hasard ou par intuition géniale ; peu importe ! La perte du leadership intellectuel et scientifique  de l’Occident, le rééquilibrage des forces mondiales, la contestation de la démocratie antique, la montée rapide de cultures et civilisations qu’on avait mises à l’index sont des événements prodigieux avec lesquels seuls des esprits ouverts, des mentalités ingénieuses pouvaient se sentir en harmonie. Pour l’instant, leurs dernières trouvailles sont peu audibles mais cela bouge. Des éditeurs, petits ou grands, commencent ou continuent à les publier. Ils bouleversent ainsi le paysage, renversent les icônes. Dans ma galerie d’auteurs non-conformistes, on trouvera donc ce qu’on cherche : l’imagination, le décentrement, la critique de l’eurocentrisme qui nous aveugle depuis dix siècles. Et Becker, dans ce concert joue finement sa partition !

     

     

     

    Lire la suite...


    votre commentaire
  •  Les vœux à F. Hollande de l’ermite

     

     

     J’étais impatient de connaître l’avis de mon ami l’ermite sur des questions cruciales. Il déblayait la neige au seuil de sa porte à coups de pelle.  « Alors vous revoilà ; qu’est ce qui vous amène ? »

    -Moi ? J’avais envie de me changer les idées et   revoir votre montagne perdue !

    - Eh oui, me dit-il, la neige s’est invitée à Noël et elle ne nous quitte plus, après cet automne si clément.   Je vous adresse mes meilleurs vœux et pour copier le Premier Ministre grec qui souhaita à son peuple « une année de non faillite », j’espère pour vous une année de non cancer, de non dette, de non crise.. Bref une année à la mode ; celle des vœux négatifs . J’étais justement en train de lire un livre.

      - Je le feuilletai et je lui dis : « Oui je connais l’ouvrage de ce grand libéral, adulé aux USA, un père fondateur de la sociologie française ... En réalité, je suis venu car j’étais las du feuilleton de Noël. L’Affaire des prothèses mammaires. On n’avait parlé que de ça pendant les fêtes ; les télés avaient exhibé les images de cette escroquerie (hélas ! bien triste pour les femmes atteintes d’un cancer dont le besoin de chirurgie réparatrice est incontestable). Après, les autres, jeunes ou non, opulentes ou non, obsédées de leur apparence, devront se faire poser une rustine pour stopper la fuite. Avait été comique la façon dont les journalistes, soupesaient, pétrissaient, malaxaient gauchement l’objet du litige sur la table du JT. Certains animateurs, plus maladroits que d’autres manipulaient la prothèse, incertains sur la bonne façon de la tenir. Cela ressemble à de la pâte à tarte, me disais-je, tandis que mes enfants pensaient davantage à une méduse. Vous avez vu tout ça ?

     

    -J’espère, oui ! Nous serons le seul pays où les contributeurs de la Sécu (dont les pauvres) compenseront généreusement ce rafistolage afin que les séductrices   soient toujours dans le fleur de l’âge et fassent pâlir d’envie celles qui se contentent de la manière dont la nature les a faites. L'apparence corporelle, la beauté, le plaisir des hommes n’ont pas de prix, ni de limites. Indignez-vous Mr Hessel du sort fait à nos compagnes.  Cette escroquerie de chirurgie annonçait une grande année qui commençait en fanfare : le scandale médical du siècle, avant le prochain dans quelques semaines. La Sécu, bonne fille, enveloppera son coût dans son emballage annuel de dettes et nous emprunterons au bonheur de l’implant. Rappelons que la moitié des prélèvements obligatoires, des charges sur les salaires, sont produits par notre assurance maladie qui profite largement aux plus riches salariés et fortunés.  Les misérables du Tiers monde, par le biais de leurs exploiteur- affameurs, prêteront à la CNAM la part de salaire prélevée pour une si noble cause. Il est vrai qu’on trouve toujours un plus sot que soi pour refiler la note de l’esthétique de notre civilisation. D’après Rocard, ce jeune socialiste que les journalistes sont allés sortir de sa retraite, la faute en est à la BCE, aux euro-bonds qu’on nous refuse, au rachat de nos dettes. Cette Allemagne est une vieille dame bien avaricieuse et versatile.  La BCE n’a qu’à payer, emprunter puis nous prêter à taux  zéro  ou  fabriquer des billets !  « C’est un scandale » disait  G. Marchais  

     

    -D’ailleurs : Qui est ce nouveau  Monsieur Lemarché dont j’entends parler sans cesse ou  cette bande des « Lesmarchés » ? Je ne les connais pas personnellement ; personne ne les a  vus mais leur fantôme nous hante . Avant, ils étaient de nos amis, nos bienfaiteurs même et maintenant ils sont démoniaques. Tout ça est la faute de la commerçante. Elle a l’air d’une épicière, « Chez Angéla », qui veut nous serrer la ceinture ; eh bien !  Qu’elle maigrisse d’abord; il paraîtrait que c’est un Bismarck en pantalon.

     

    - Non franchement : ce n’est même pas Mme Thatcher ! Bismarck ; oui ça, c’était un chancelier à la pogne de fer. Vous êtes trop jeune pour le savoir mais il avait harcelé Marx pour qu’il devienne un agent à lui, un informateur grassement payé. Bon, ça n’a pas marché : ce vieux Karl était têtu comme une mule. Mais il eut plus de succès pour convaincre Bakounine de manger à deux râteliers ( lui, il avait l’excuse,étant gros,  d’avoir des besoins). Notre Gauche a la main lourde avec les comparaisons et le jonglage avec des boucs émissaires est dangereuse: les immigrés, les Chinois qui esclavagent leurs enfants, les banquiers anthropophages, maintenant les Germains.  Le simplisme d’idées des journalistes politiques est affligeant C’est là qu’on voit la médiocrité intellectuelle des présentateurs commentateurs, essayistes auteurs,  membres ou invités   des chaînes de télé et radios .

    -Comment ont-ils fait pour descendre si bas ? Notre voisin.... 

    -Notre voisin Allemand est pingre : c’est simple !

    -Imaginez une rue avec deux sortes de commerçants ; les uns économes prospèrent, ouvrent plus longtemps leur boutique, vendent plus, sont moins endettés tandis que d’autres travaillent moins, négligent leur productivité (là est la question ; pas celle de la durée), dépensent davantage en administration et se montrent insouciants.   Le paresseux vient voir et le dynamique et lui propose un marché On mélange les dettes, on fusionne les économies et on va voir le banquier ensemble pour faire un emprunt commun : « Mr le banquier, prêtez-nous; nous avons décidé de mettre nos finances en accord et mêler nos  déficits». La commerçante allemande   est circonspecte : « Qu’est-ce que ce nouveau système inventé par ces voisins roublards  ? » se dit l’épicière  méfiante de cet arrangement vendu par notre  Président, le bonimenteur de rue ! 

     

    - Ce n’est pas un complot international de la finance ?

     – Il ne faut préjuger de rien.   Mais l’avenir de l’état « Providange » est compromis

    - Etat - Providence vous vous voulez dire...

     -Non réellement vidanger les caisses ; les profiteurs de la Providence sont depuis 20 ans une poignée d’assurés. Mais chut, il ne fallait pas le dire. La complicité se manifesta entre tous les partis .La moitié des dépenses de santé, la moitié de la dette de la Sécu est imputable à 5% des malades. Les plus riches, les plus grosses fortunes, les patrimoines consomment à eux seuls la moitié des dépenses des retraites, de l’assurance chômage .Une infime minorité vide les caisses dans la légalité la plus absolue en faisant jouer l’égalité formelle et la démocratie des principes. Que font les Français ? Ils ferment les yeux. Une partie d’entre eux disent : la dette ? Quelle dette, moi je ne souffre de rien ! Une autre dit :  « C’est pas moi, c’est l’autre, le banquier, l’immigré, le politique élu »! Faillite ? « Ah !je ne savais, moi j’ignorais tout. On m’a rien dit » répond l’autre. Si !! Mais vous ne vouliez pas entendre ; ce qui est confondant est qu’il n’y pire sourd...Alors qu’il fallait être vigilant et anticiper.

     

    Avoir un coup d’avance

     

    -L’absence de prévision est   déplorable. Je me souviens, vous aviez prédit le résultat du 21 Avril 2002 et vous aviez été très étonné de la sidération générale, le soir de l’élection .Mais vous, vous n’aviez aucun mérite. Bon, c’est facile pour vous ! Vous vivez en milieu populaire, vous êtes en contact quotidien avec la population. Mais les sondeurs, les pauvres, ne voient personne en dehors de leur milieu et de leur « science », si c’est une  habile façon d’appeler leurs intérêts immédiats, scientifiques.

    -Oui ; on devrait demander la démission des sondeurs, commentateurs, journalistes qui se trompent régulièrement et qui de plus en jouissent. L’inconscience et l’irresponsabilité sont plus graves à laisser proliférer que l’incompétence qui se combat. Pas de progrès pour l’élite scientifique ou industrielle, en vue de l’amélioration de notre compétitivité, si l’élite politique, elle, demeure ahurie, si elle ne  se renouvelle  jamais. Toutes les élites sont liées, elles évoluent ensemble.

     

    -Ne pas prévoir aujourd’hui c’est perdre demain. Or, il y avait neuf chances sur 10 que Jospin ou Ségolène Royal perdent en 2002 et 2007.  Ça sautait aux yeux ! Maintenant ils se s’accrochent qu’à ce souvenir malheureux , paniquent tandis qu’il y a 9 chances sur 10 que Hollande soit vainqueur. Ils ont la trouille du résultat, sont absolument fébriles alors que tout se jouera dans les douze mois ultérieurs

     

    - Prévoir, Pressentir, Préparer l’après 22 avril signifie en politique anticiper l‘affrontement inévitable de demain.

    -Facile à dire mais comment ?

    -Soyez attentif à la recomposition de la droite qui s’esquisse. Ce sera intéressant de voir en combien de blocs, elle éclatera après sa défaite.  Et quelle sera la forme de son extrémisme fascisant demain ? Il y aura trois blocs de réacs !

     

     

    Les trois Droites. 

     

     

    -  Des réacs, on en trouve dans les deux camps. Tous le gros (et petits) propriétaires, les détenteurs de substantiels patrimoines à transmettre sont des conservateurs Des ouvriers, peuvent l’être.  Le conservatisme des possédants ne   transformera forcément en réactionnaires mais quelques–uns si ! Où sera le réactionnaire demain ?

    1) Dans la droite populaire qui a compris que les classes moyennes pauvres sont plus nécessiteuses que des catégories populaires, surtout des fractions qui sont propriétaires de leur logement. La possession de ce dernier devient cruciale ; le critère est qu’à 40 ans passés, si la moitié de votre salaire va au loyer, votre famille ressent le déclin  qui  la ronge. Au XIXéme, les ouvriers apparurent d’authentiques réactionnaires   aux yeux des libéraux quand ils cassaient les machines, exigeaient le protectionnisme ; la rébellion des luddites anglais s’opposaient ainsi  au progrès en  stoppant l’inflation, le chômage et en  manifestant  l’anti-bourgeoisisme. En prenant en compte ce mouvement, la droite de Marine le Pen, astucieuse, est devenue sociale et populaire 

     

    2 La seconde droite, massive, celle de l’UMP, éclatera en plusieurs morceaux. Cela a commencé.  Une partie se fascisera comme elle le laisse entendre dès aujourd’hui. Ses hommes en pointe (Guéant, Hortefeux, Mariani, Copé...) rejoints par Sarko, du haut de ses ergots, rancunier, hargneux, fort de ses 16% au premier tout (le suspens est là :  sera-t-il  en 3è ou 4è position ?).  Cette droite rejoindra, dès les législatives, la droite populaire pour former un bloc d’irréductibles adversaires. Et ils gagneront les élections suivantes.

     

     3 Enfin la droite nationale, catholique, humaniste, issue de bourgeoisies horrifiées des déviations sarkosyennes constituera probablement un centre modéré. Deux hommes chercheront à s’y illustrer. L’un, le cavalier immaculé, gesticulant sur son cheval et l’autre sur son tracteur, le dégingandé amateur de Napoléon et l’autre rond, à l’image des deux héros de Cervantès :Villepin contre les moulins à vent et Bayrou qui  incarnera la sagesse et la bonhomie béarnaise

     

    - Vous avez raison : les conservateurs deviennent réactionnaires quand ils ont peur, donc dans les époques cruciales. Rappelez-vous le passage du livre que vous lisiez :

    «C’est alors que je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n’ai vu que ce jour-là mais dont le souvenir m’a toujours rempli de dégoût et d’horreur. Il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l’air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir; on me dit que c’était Blanqui ».

     

    - Oui, Tocqueville en 1848 est tombé bien bas, il a quitté le masque des convenances ; je note le bon goût de sa description, le fanatisme, et plus que le mépris, la haine de classe. Il faut s’en souvenir quand on fait crouler cet homme sous les hommages républicains.

     

    Hollande et les 7 nains du PS

     

    - Selon vous, alors, le PS serait un parti trop « innocent » pour faire face aux événements ? C’est vrai qu’il paraît usé, suranné, vieillot. Aubry et ses nains semblent un boulet laissé là en souvenir du siècle finissant. Ils croient aux contes de fées. Or, l’année 2012 sera cruciale. Remboursements accélérés; note de la dette dégradée deux fois. Hollande sait que la gauche ne tient que 2 ans en général.  Depuis un siècle et demi, après, elle démissionne ou trahit ses objectifs. De 1848 à 1850 ; de 1936 à 1938, de 1981-1983 ce fut toujours vrai. Hollande gaillard et optimiste soutenu par une cour nouvelle, s’imagine finir sans histoire son mandat. Pourtant après la période agitée d’arrivée au pouvoir, les faillites et les premières déceptions, il y aura des manifs des cadres de la banque et des affairistes aux Champs-Élysées, soutenus par ceux qui se préparent déjà la contre-offensive. Les classes moyennes pauvres sont excédées d’être confondues avec les classes moyennes aisées. La morgue, cette confusion les irritent, de même qu’on confonde leurs actes politiques telle l’abstention volontaire dénoncée comme « populisme ». Alors qu’il s’agit d’une révolte de l’écœurement  

     

    - Il est vrai qu’en analysant les périodes révolutionnaires, il faut apprendre de la contre-Révolution qui suit inéluctablement. En 1794 les deux événements ont la même durée : Mai 1789 à Juillet 1794 (9 thermidor), la gauche et les Jacobins décapités. Ils ont tenu 5 ans et 4 mois. Se met en place alors un régime réactionnaire avec parfois les mêmes hommes (par ex. Sieyès, Fouché), une répression tenace, un terrorisme de droite après la grande Terreur. Elle opère jusqu’ en 1799 novembre (18 Brumaire). 5 ans et 4 mois, le balancier de l’Histoire a été précis. Après, c’est autre chose : une aventure individuelle, une dictature populaire, des libertés suspendues, un régime laïque et un mélange de régression et d’ascension de classes. Des guerres illimitées. Napoléon après Bonaparte. Nous aurions intérêt à nous souvenir de cette période car les turbulences risquent d’être du même ordre de confusion. Il faut toujours anticiper la réaction, la contre-révolution.

     

    -Alors, s’il vous plait, Mr Hollande, méditez les deux exemples de Président de la République qui ont ouvert  légalement la porte au fascisme : de Pétain et celui des colonels et généraux d’Algérie révoltés contre la république :

     

    Et l’ermite de réciter :

    « M. Coty, M. Albert Lebrun avaient été l’un et l’autre, et très à loisir sélectionnés par des assemblées hautement représentatives et démocratiques. Dès lors, ils ne manquèrent pas de présider des concours hippiques et de promener avec dignité le roi ou la reine d’Angleterre en bateau–mouche, voire de panacher des majorités changeantes. Mais maintenir la France envahie et vaincue, parmi les belligérants , arrêter -malgré l’opinion publique- une série de guerres coloniales sanglantes, injustes et perdues d’avance, mater sans armée une révolte de l’armée ; un très vilain jour, ils eurent à le faire et ne le firent pas. A vrai dire, ce n’était point là besogne d’homme politique, mais besogne d’homme d’Etat. Et un homme d’Etat ne se sélectionne pas sur diplôme (M. Albert Lebrun était sorti premier de Polytechnique), ni sur un programme mais sur des actes. Nous attendons d’un homme d’Etat qu’il soit prudent quand il faut l’être, et audacieux quand la prudence n’est plus de mise , qu’il sache aller vite et qu’il sache temporiser –bref que, dans un danger pressant, il adopte la conduite qui sauvera tout ce à quoi nous tenons le plus ». (Germaine Tillion, Combats de guerre et de paix p 391).

     

    Je vous fais une lettre, Monsieur le Président, que G.T. vous adresse de l’au-delà et que vous lirez peut-être si vous avez le temps. Souvenez-vous de sa recommandation !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Lire la suite...


    votre commentaire

  • votre commentaire
  •  Jean-Clément Martin : Le sujet de la révolution

     

     

    Les trois carrières

     

     En simplifiant, on peut dire qu’il s’est construit à travers 3 ou 4 carrières distinctes. La première (celle à Nantes où je l’ai croisé) est consacrée à la Vendée; ce qui pourrait paraître naturel pour un natif de Saumur, marge de la chouannerie ; alors que son irruption sur ce thème fut accidentelle (cf. Bio) . Elle le conduisit au professorat à Nantes avec sa thèse qui devint La Vendée et la France, Seuil, 1987 (appelé ici L1) et un « livre manuel »qui manifestait déjà un art certain du contre-pied ( La France en Révolution, Belin, 1990). Ensuite, à la Sorbonne, dans les années 90 où il assume des responsabilités, il donne beaucoup de temps à l’enseignement ainsi qu’à la direction de l’Institut des Etudes de la Révolution . Il quitta donc la Vendée pour évoquer la terreur : Violence et Révolution, Seuil, 2006 (L2)

     Enfin, il prend sa retraite, relativement jeune (60 ans) et profite de ce repli pour écrire trois livres  fondamentaux, « révolutionnaires » en quelque sorte,  qui bousculent les idées reçues La révolte brisée ; Femmes dans la Révolution française et l’Empire, Colin, 2008 (L3). Et il vient juste de publier en collaboration le Dictionnaire de la Contre-Révolution, Perrin, 2011, (L4)

     

     Si on n’a pas le temps de se plonger dans ses ouvrages, on regardera deux livres iconographiques sur la Vendée et la Terreur[1] ; deux petits bijoux (coll. Découvertes chez Gallimard) : élégance de la mise en page et de la typographie, richesse de la documentation, mélange d’images et de textes d’époque encadrés par une présentation par l’auteur des principaux personnages et événements. Cette entrée par la représentation et les discours, mis en scène,  est une de ses caractéristiques de son travail. Certes, c’est une vulgarisation de « riche » (c'est-à-dire cultivé), sans concessions (que serait une schématisation pour les profanes). Ces deux « Gallimard » sont la meilleure introduction à l’égard d’un pédagogue vulgarisateur qui propose des images en soutien des textes. Cette offre est un savoir-faire propre à Martin, puisque précocement il a abandonné les voies de l’académisme traditionnel. Il ne se satisfait pas des explications «savantes », ni des concepts magistraux, ni des sous-entendus d’érudition. Sans ornements de langage, sans tambour ni trompette, il dépassionne la Révolution française. Implacable   car il ne justifie rien, ne condamne, ni n’approuve cet événement devenu une référence tout azimut, une source immense de réflexions, un « objet » international qui a donné lieu à deux siècles de passions, d’hostilité, de démagogie,  d’enthousiasme ou de critiques. Il est un Républicain froid ; en principe tel est le devoir de l’historien (sans une morale de l’Histoire) mais il tient cet engagement professionnel jusqu’au bout.

     

    La Vendée en 1987

     

     Grâce à lui l’historiographie s’évade de son cadre universitaire, loin des textes péremptoires, des versions de « professeurs » ou des modes de pensée traditionnels. Son livre La « Vendée » relativise l’explication historique et la typologie de causalité en insistant sur les circonstances et les hasards, modérant les aventures et polémiques qui  entourèrent cette quinzaine d’années (1980-1995). Entrons dans les faits. J-C Martin est le seul survivant des guerres de Vendée qui l’ont placé  au centre de la mêlée du bicentenaire instrumentalisé en 1989,  quoiqu’il se tint en dehors des luttes en faveur de telle ou telle interprétation (dont l’une voulut écraser les années 1980 : la reconnaissance d’un « génocide », version soutenue par Chaunu, voire par Furet). 

     Après la Vendée, il s’interroge sur la grande Terreur, fille non reconnue mais point imprévisible de deux années révolutionnaires les plus tendues et angoissantes où toutes les épreuves se manifestent en vrac. Ainsi : « que faire de la royauté ? » ; (questionnement devenu irréversible avec la fuite du Roi)  équivaut à chercher une forme d’errements, d’hésitations, d’allers et retours entre fuite en avant et pas en arrière, et à comprendre  ce qu’est l’apprentissage de la violence d’ Etat comme arme « naturelle » du pouvoir. Lorsqu’un peuple se lance dans l’inconnu de l’abolition de la royauté millénaire, il le fait obligatoirement en hésitant et à reculons. L’auteur recherche une forme de causalité « modérée », semblable aux explications moyennes, à court terme, de Kershaw ou Evans. Par conséquent le classique :  « Pourquoi Hitler ? » est devenu  « Pourquoi pas Hitler ? » parmi les 5 ou 6 dictateurs devenus inévitables en 1929 .La compréhension du nazisme par les auteurs susdits connaît donc son équivalent dans le « Pourquoi pas la Vendée et pourquoi pas la Terreur ? » de Martin.

     Ce ne sont pas simplement   des raisons   de méthode qui m’incitent à l’insérer dans le grand bouleversement de l’historiographie que je discerne (aventureusement peut-être) dans le monde occidental. Ces raisons cependant ne sont pas minces. L’histoire interactionniste séquentielle pratiquée par lui et d’autres ( sur le même thème : Timothy Tackett, Charles Tilly) nous délivre du dilemme de « l’explication causale historique totale ». L’histoire serait soit absolument déterminée, ne pourrait alors advenir que ce qui s’est réalisé et il n’y a qu’à raconter, décrire le flux et il n’y a rien à dire. Soit tout serait possible, tout serait ouvert, et les événements seraient le résultat de hasards, d’arbitraires et de circonstances infinies (un peu la théorie du chaos de la causalité). Entre les deux extrêmes, il y a la place pour une interprétation resserrée à une chaîne de faits, résultats de quelques mois ou années où sont pris en compte, en addition des rapports de force, les luttes de clans et de partis, le passé proche, les institutions en acte, les conceptions à peine existantes dans les esprits, les contextes vécus, les représentations par les hommes de ce qu ils croient faire

     

     

    La Terreur en 2005

     

     Son principal ouvrage au sujet de la terreur (L2 )  propose une définition de la politique, banalement matérialiste : si elle est l’organisation de la production ou son encadrement, si elle est la répartition des forces économiques et la redistribution des biens rares produits, alors le contrôle du travail politique, la conquête et la gestion du pouvoir et de ses rouages internes sont essentiels. Cette définition implique que la politique sera nécessairement violente ; de telles redistributions ne sont pas des jeux d’enfants. Conflits, violences, symboliques ou non, révoltes civiles ou guerres armées sont le pain quotidien de l’historien des ruptures. Et donc il rencontrera une multiplicité de terreurs qu’elles soient blanches, rouges ou noires. Martin veut rétablir les faits dans un contexte le plus riche accessible. Les conditions dans lesquelles il écrit, le labeur, le silence des archives l’incitent à trouver d’autres liens entre événements telles que les ambitions déchaînées, les politiques du pire, l’invention -face aux échecs- d’ennemis irréversibles, l’ivresse du pouvoir, le goût de la mise en scène de la part de politiciens néophytes, obscurs provinciaux poussés au premier rang de l’Histoire, bousculade que rien dans leur passé ne laissait pressentir. Cela engendre un idéalisme forcené et sectaire aussi bien que des attitudes bien peu imaginables antérieurement, au point qu’il fallut convoquer « Rome » ou « Athènes » pour les justifier.

     

     

    Comment finir ou en finir avec la Révolution ?

     

     Révolution, Terreur, Vendée sont, en gros, selon Martin, des rapports politico-culturels, donc des notions comme d’autres, à aborder sans a priori. A la fois dans leur dimension d’enchaînements factuels qui les produisirent et comme objets d’études de l’historiographie ou de la mémoire nationale des célébrations. L’auteur nous entraîne hors de l’événementiel pur, loin du respect des frontières disciplinaires formelles. Comment ? Par plus d’événementiel, dans plus de registres, et donc plus de travail de recherche.  Multiplier les données, renouveler les sources comme si la bibliographie devait être refaite sans s’encombrer des étiquettes antérieures, telle est sa méthode. A cet effet, il écrit une Histoire politique à laquelle il ajoute un cadre culturel et social large. Par exemple l’ethnographique est associé à du judiciaire et même à du littéraire à des niveaux variés. Parlement ou vie du village, métropole ou colonies, classes sociales mais aussi le genre (rapports H/F) coexistent avec les relations maîtres/domestiques ou avec  l’évolution des mœurs, dans son univers explicatif. Pour faire bonne mesure, il ajoute une ethnographie du corps et de la mode et de la façon de les penser en politique. Particulièrement le retiennent le vêtement, les symboles attachés aux coiffures, les attitudes ostentatoires. Il est vrai que la manière de s’habiller fut un acte révolutionnaire ou un signal de sa négation : nous la suivons dans la gestuelle de la violence spontanée de rue (le « spectacle » de la guillotine) ou celle initiée par les agitateurs.

     

     En dépit de l’accumulation de variables illustratives, c’est à un rétrécissement des alternatives auquel on assiste et cela fait la singularité interprétative. Une fois un régime engagé, du personnel embauché, des actions lancées, il y a une réduction des possibles. Guerre civile au sommet, guerre à l’Europe, répressions parisiennes, exécution du roi, le nombre de plus en plus réduit de solutions engendre une bifurcation de plus en plus resserrée  pour des actes violents qui se terminent de manière... rocambolesque. La grande terreur se clôt en Juillet 1794 suivie de terreur blanche, d’une contre-révolution qui mettra 15 ans à s’installer, mais surtout dans les cocasseries d’un « concours de mode » (les Muscadins, les Merveilleuses) ou dans l’éloge des plaisirs et des fêtes, un nouvel hédonisme aussi inattendu que soudain. On chercherait en vain une logique ; terme abusivement galvaudé aujourd’hui et qui est une facilité de langage de la description sociologique. 

     De même qu’il ne s’encombre guère des analyses antérieures, y compris les plus prestigieuses (et il y en a !), il élargit la chronologie. Prétendre comprendre 1789 serait illusoire sans traiter les 20 années antérieures et sans poursuivre également jusqu’en 1815. La Révolution ? Ce ne sont pas les dates consacrées, comme ce n’est pas Paris seul, ce n’est pas, non plus, la France seule.  Ce sont des séquences ouvertes ou fermées. Le premier avantage de la mise en cause de la terminologie et de la périodisation consiste en la « redéfinition » des termes de violence et de Terreur. Le changement social, brutal, les explications aux dates tranchées ne résistent pas. Déconstruire la violence politique signifie rendre compte également de la violence économique (l’esclavage, le travail forcé, le bagne), politique et militaire (les armées françaises d’occupation) aussi bien que celle des cruautés sociales quotidiennes (règlements de compte entre citoyens, violences domestiques).Elles n’attendent pas 1789 pour s’extérioriser ni ne disparaissent pas après. Il y a donc une continuité des rapports de force; seule change évidemment la rhétorique manipulable (justificatrice) adressée à leurs victimes.

     La « base » économico-technique de la production (la propriété, l’industrie, la science..) n’est pas plus importante que la « superstructure » culturelle-politique ou anthropologique (les mœurs, l’état moral de la société, les rapports de sexe ou d’âge). Un demi-siècle, sur ces bases, à saisir en entier, est un pari. Sur des millénaires, c’est une autre affaire. La trouvaille est donc le court terme saturé : le demi-siècle dont on peut faire l’événementiel hiérarchisé, stratifié, non linéaire sans chercher un quelconque déterminisme. On ne peut manquer de se souvenir du Bloch des Rois thaumaturges et, ainsi qu’on l’a dit, de la parenté avec l’autre médiéviste J. Le Goff.

     Les connaissances, la culture historique de Martin ne sont pas là pour nous impressionner, nous écraser d’érudition ; elle sont là pour nous dire : « à vous lecteurs de réfléchir à partir de votre petite expérience». Roboratif enfin parce que non consensuel. Pas de diktat : Voila comment il faut penser la Révolution française, voila la « juste interprétation ! ». Après les tonnes d’histoire idéologique engagée, après les indigestions de morale, après le magistral orienté (Furet, Ozouf), voire le réactionnaire sous-entendu, et grâce à un peu d’abstinence marxiste, cette lecture fait du bien. 

     Dès lors, on voit se dégager au cours de la Révolution certaines phases. La première Révolution est hésitante 89-91, la deuxième (avec la fuite du Roi qui met les foules de Paris en marche) est plus « musclée » faite d’appels hésitants, contradictoires au peuple et aux basses couches de 1791 à 1793 ; la troisième enfin, de 93 à l’été 94 concentre les actes que l’on sait : la Vendée, la guerre, les massacres. Pour sortir de ces impasses, il faut qu’apparaisse une violence nouvelle, intermédiaire, un surcroît de terrorisme à inventer. Si on considère la guerre civile comme solution inévitable provisoire à des luttes intestines et à des combinaisons du pouvoir à Paris, on met à sa tête Turreau et on aura une répression sévère (terroriser la Vendée) et ce pour un moment, car on ne change pas de général ou d’envoyé en mission d’un tournemain. Mais si on a une autre conception de la répression, on met un autre général, Hoche ; ce qui advint tardivement. Interactions par paliers, visibles en Vendée et dans les luttes d’Assemblée, Martin suggère les types de répressions envisageables liées à la personnalité des chefs des deux camps.  Par exemple pacifier avec d’autres armes, économiques, ou en préservant certaines catégories de civils. Les choix ne sont pas prédéterminés mais élaborés dans le désordre et la panique ; et une fois la décision d’une option prise, un déroulement singulier s’engage pour une séquence.  Chaque fois on a une rupture, une pause et une conséquence : ce sont ces interactions solidifiées pour quelques mois ou années.


     

    La «  violence »  en politique

      

     Prendre à bras le corps, une question aussi gigantesque, aussi  démesurée à la fin du XVIIIème, doit pour convaincre reposer sur  des principes d’étude clairs et des bases solides, sinon on s’égare dans la description apologétique ou dénonciatrice. Une de ses techniques est de toujours chercher un angle   neuf et fécond. Par exemple dans le livre 2, la violence : est-elle inhérente à toute révolution ou uniquement à celle de 89 ? Est-elle une composante ordinaire de la vie politique ou sociale? Pour le livre 3, l’angle trouvé est celui des rapports H/F mais également maîtres/esclaves[2]. Le fait central de l’intention révolutionnaire qui était de bouleverser les rapports sociaux quotidiens réussit là, échoue ici, avance ou régresse, ouvre ou ferme des perspectives.

     Déjà perceptible au sujet de la « Vendée », la problématique de la Terreur exposée par Martin introduit finalement une définition qui conçoit la science historique comme une approximation acceptée, une rupture, plus nette que l’épistémologie actuelle ne le requiert, avec les idéologies en vitrine. Il s’agit d’une façon indirecte de parler du présent et d’accepter le poids des problèmes contemporains sur la lecture du passé. Notre période a besoin plus que de certitudes ou que de motifs d’indignation, de chercheurs non pas forcément marginaux mais mal à l’aise dans les orthodoxies ou dans les « Ecoles ».

     S’ajoute à cela l’interprétation rétrospective basée sur de l’ « imaginaire ». La terreur a une histoire dans l’Histoire ; la violence, ou l’invention de l’idée d’un affrontement permanent (depuis Hobbes jusqu’à Marx) pour des populations de « sans culottes », de Jacobins ou bien du « peuple » réduit à la chronique noire (à l’exception de quelques-uns comme Soboul ou Godechot) a un sens autre que moral. C’est une force qui pousse les individus hors d’eux mêmes. Le chaos, l’anarchie sont des moments privilégiés pour l’historien qui fouille les structures invisibles jusque là. Le changement en douceur espéré en 1789 ou à d’autres moments aigus ne résiste pas aux circonstances exceptionnelles ; alors Martin recense et analyse tous les changements qui s’imposent momentanément et qui avortent ou non peu après.

    L’histoire de la violence révolutionnaire est soit un mythe, soit une utopie à hauts risques, puis devient peu à peu un argument antirévolutionnaire, s’enracinant en tant que représentation sociale ou concept politique que les historiens du 20e ont repris tels quels sans chercher à mieux les définir.  Découvrir du factuel original, multidisciplinaire, sans érudition pédante encyclopédique, sans coquetterie d’auteur (remerciements entre pairs, signes de connivence, renvois et notes de complaisance) est une gageure[3] réussie. Mélange des registres sans prétention, ni artifice, la culture de Martin semble inépuisable ; c’est un immense lecteur, « un rat de bibliothèque » comme il se désigne. Mais, attention, ce n’est pas la finalité recherchée ; la fin est le renouvellement. Certaines pages contiennent un grand nombre de faits inexplorés, empruntés soit à des archives   soit à des travaux d’étudiants, ou à des auteurs peu connus avec lesquels il semble avoir beaucoup partagé au long de sa carrière. Dans son inventaire il note, malgré tout, les manques, les lacunes bibliographiques comme si tout était à ré-entreprendre dans cette Histoire. Ce qui est réconfortant pour les jeunes chercheurs.

     

     L’ouvrage sur la Terreur  nous  offre  une histoire froide, clinique, de la violence, sans axiologie ; c’est un challenge à propos d’un sujet polémique, parcouru en long et en large, aux réalités apparemment bien établies.  Un tel sujet appartient à l’humanité et sa référence est universelle. Donc « on a tout dit » ? Non ! Sa tentative, servie par des ressources empiriques neuves, par l’amalgame entre nombreuses documentations, mineures ou spectaculaires, reconnues ou inconnues, conduit la réflexion à élargir à  d’autres réflexions. La question de la violence en politique est séculaire mais placer en première ligne de l’étude de la Terreur du Comité de salut public, des groupes sociaux, acteurs ou victimes, délaissés jusque là, comme les femmes et les enfants, les colonies et leur révoltés, entraînant la discussion sur l’abolitionnisme est une association originale et féconde.

     Ce sont les circonstances dans toute leur ampleur et la complexité en mouvement (et non les conditions, terme trop vague) qui expliquent les surgissements brutaux de révolutions ou de contre -révolutions (cas du nazisme).  Lecture et conclusion que nous retenons à usage très moderne.   Une leçon pour temps troublés, de « crise »  et d’interrogations sur le « que faire », quand on ne comprend plus rien aux anciens instruments de classement et d’analyse.  J-C Martin fait explicitement le parallèle entre 1789 et la situation actuelle (en   conclusion de L 2), quoiqu’il ne donne aucune leçon, simplement une esquisse au sujet de l’émiettement des causes historiques que nous vivons.  Depuis deux ou trois ans, on s’interroge en sociologie au sujet de l’éclatement des cadres conceptuels. Pour le sociologue de terrain qui ressent les mêmes incertitudes et a les mêmes doutes que l’historien au sujet de l’explicatif « homogène et totalisant », que signifie d’en appeler à une quelconque « logique », sinon de  s’attribuer,là, une cheville rhétorique ? Par exemple quel est le rôle des personnalités ? Pourquoi et comment les grands hommes providentiels deviennent petits et grands successivement, selon les circonstances et les jugements des contemporains (ou des historiens futurs) ? Ce que retiendra le lecteur profane ou l’ethnographe amateur sera l’abandon heureux de la stabilité des opinions et des conduites. La continuité supposée normative   de « ceux qui font l’histoire » est une vision trop simpliste. Un témoin, un acteur est toujours perdu devant les événements inouïs qui se déroulent sous ses yeux. Tout ceci invite le fabricant de récits d’histoire comme son lecteur, à plus l’humilité devant les indigestions positivistes du siècle passé.

     Alors la violence accouche-t-elle l’histoire ? Pas évident. Les hommes font l’histoire sans le savoir ? Certainement ! Mais le changement révolutionnaire n’est pas si brutal et si structurant que ne le pensent les acteurs. Et il n’est pas là où ils le pensèrent.  Voila une première conclusion de L2 ! Si l’auteur met un peu d’ordre dans le chaos des événements de dix années les plus célèbres de notre histoire, s’il semble minorer certains aspects traditionnels de l’explication, ce n’est pas dans l’intention de produire un schéma substitutif, c’est parce qu’il n’existe pas, selon lui, de direction linéaire à l’histoire, pas de sens (progrès/recul ; droite/gauche ; bien/mal ; bonne /mauvaise révolution).Et qu’il faut renoncer aux vieux clichés.

     

    Les effets contemporains : l’extrémisme revisité

     

     Pour nous, ses contemporains, cette relativisation ou cette requalification sont essentielles afin de comprendre la sélection « officielle » de nos savoirs et leur nécessaire révision, à toutes les époques. Il faut le marteler : l’Histoire c’est le passé vu par le présent. Ce rappel instille l’idée que le XXème qui a jugé moralement, pour les condamner, ces faits, a été « innocemment » le plus violent de l’histoire de l’humanité, à un niveau qu’on espère inégalé pour longtemps.  Si on nomme terreur, les « violences » politiques extrêmes, les morts d’homme par le fait d’autres hommes, directement par les armes, la famine imposée, les exécutions de masse, les privations de  liberté, ou par tous moyens non seulement militaires, notre dernier siècle écoulé a été imaginatif au delà du concevable : plus d’une centaine de millions de morts pour des raisons politiques au sens large : guerres civiles, guerres mondiales, nettoyages ethniques (Europe et Asie surtout, puis Afrique ). Immense « don » ou sacrifice fait à la violence politique, même en tenant compte de l’accroissement de la démographie !  Les progrès scientifiques les plus sophistiqués ont été mobilisés pour rendre plus rapide le résultat : la chimie (les gaz des camps) la physique (les atomisés au Japon), la « médecine », sans parler de « l’amélioration » des moyens de bombardements ou de l’affamement volontaire. On voit que la fin du XVIIIème siècle révolutionnaire européen ou américain, est bien « pauvre » en conceptions et productions de « violences ». Que pèsent, dans ce macabre décompte, les quelques dix milliers de mort de la Terreur française ? Le propre de ce livre est de faire réfléchir sans cesse à l’étiquetage, aux connotations implicites et aux disproportions d’échelle.

     De même que la dénonciation de la terreur fut un argument politique, une arme idéologique, les faits avérés s’ils sont répertoriés par l’Etat (commémoration, scolarisation) ou par son appareil de recherche scientifique, restent de recensement orientable (Vendée, combat patriotique aux frontières, occupation sanglante de pays voisins). La chronique de la terreur « parisienne », désignée après coup par l’historiographie, s’en empare et en fait une problématique à part. Elle néglige les violences au sein de l’armée, de la société civile, des émeutes urbaines ou antiféodales tout comme celles de la contre-Révolution.  L’anarchie politique qui frappe les yeux, de la fin de 1792 à l’été 1794 se focalise sur un appareil de gouvernement embryonnaire ; la violence de la guerre civile en Vendée est transposable à l’extérieur de nos frontières du fait de la brutalité des armées, la notre ou celles étrangères.  On ne peut plus les compter comme violences inévitables et justifiées, comme actes patriotiques légitimes exercés à l’encontre de victimes innocentes ou faites à d’autres soldats. La terminologie, plus que centenaire, a découpé la révolution en moments de plus ou moins grande violence (les journées) sans jamais s’interroger sur les contenus sémantiques. La violence d’état a existé sous l’ancien régime, n’a pas disparu avec l’Empire. Une fois la perspective de la terreur révolutionnaire et de la violence prétendue issue « des Lumières », celle des dictateurs Robespierristes ou non, remise en place, on peut revenir à la période et voir ce qu’elle a de spécifique sans condamnation ni absolution. Comme Paris n’est pas isolé, la France n’est pas seule en révolution. La Terreur concept à majuscule depuis  son histoire idéologique est devenue un concept politicien, une représentation scolaire issue d’ une vision orientée de la IIIeme République. Le problème, dit Martin , est de comprendre le déroulement  d’événements inouïs pour l’époque,  qui inclut aussi bien les Révolutions américaine, belge, hollandaise, voire anglaise, rappel toujours salutaire. Même l’éditeur, Gallimard dans sa présentation du livre, ne parvient pas à se détacher du schématisme traditionnel : la bonne Révolution et la mauvaise, la violence défensive compréhensible et celle arbitraire; tout comme les mauvais patriotes se distingueraient des bons sans culottes ou Jacobins. Se déprendre du rassurant dualisme moral, avec d’un côté les discours hystériques de leaders ou chefs  en mal de justification par le complot réactionnaire, et  de l’autre, les grands principes qui demeurent en  progrès universels, voila à quoi nous invite Martin. Et à une époque où le mot « terrorisme », comme le mot crise, sont mis dans toutes les bouches, rappeler que terminologie rime avec démagogie est salutaire. Saisir les causes contradictoires, instables de l’extrémisme est ce que nous retenons d’essentiel ; ce n’est pas rien.

     Néanmoins le chemin pour mener ces idées à terme n’était pas aisé. En effet il est facile d’avoir la réussite éditoriale en suivant des idées conformes, celles dans l’air du temps. Si un livre confirme nos préjugés, nos catégories implicites, s’il est une sorte de conte de fées pourvoyant nos béates certitudes, nous l’adoptons incessamment. En ce moment avec les essais économiques, les histoires politiques, nous sommes gâtés[4] ! Sur la dette,  les financiers, on a pléthore et on crie « Assez » ! L’Histoire doit se dégager de la invitation normative et commerciale ; elle doit être instructive et utile aux dépens du succès éditorial.

     

    Les paliers d’interactions : l’histoire sociologique

     

     La richesse factuelle, les références documentaires foisonnantes, les orientations proposées peuvent décourager le lecteur. A tort car la lecture est accessible. Elle tient au travail sur le style : on ne sent pas l’effort mais l’application et la précision. Il faut dire que tout ne fut pas aisé pour lui à Nantes dans son projet d’échanger avec des géographes et des sociologues qu’il voulait fréquenter.  La courte durée, séquence d’une vingtaine d’années, qu’il cherchait à imposer, était traitée de haut par les tenants de l’histoire totale ou idéologique qui régnait alors. Pour lui, loin de toute polémique, le surcroît de travail devait l’emporter.  Dans ce but, les livres de Martin essaient d’imaginer une forme d’histoire qui intéresserait les curieux et les originaux sans rebuter le profane. Il s’agit d’une histoire sociologique. Non pas les coquetteries de la micro-histoire ou les « promenades » de l’histoire du quotidien ; ce n’est pas non plus de l’histoire sociale qui isole un phénomène (le mouvement ouvrier, telle région ou ville). Il s’agit de quelque chose qui a du mal à émerger depuis dix ans ainsi que l’expriment les réactions aux livres de Martin manifestées par des commentateurs étonnés ou des critiques en général alarmés, interdits ou  sévères,  devant tant de nouveautés. Emergent-elles dans un cadre trop décalé pour les jeunes générations ? Que peuvent représenter la Vendée, le Robespierrisme (ou la Terreur) actuellement pour la jeunesse ? Ou encore, hier, les polémiques du bicentenaire, les reconstitutions du Puy du Fou ou les paroles d’un de Villiers ? Pour les jeunes gens qui veulent réfléchir par eux-mêmes et ne pas compter sur l’explication providentielle, trouver des analogies, qu’elles soient solides ou volatiles, élargir l’esprit critique, seront des démarches toujours bénéfiques ; c’est pourquoi nous leur suggérons avec insistance ces lectures stimulantes. Cette histoire écrite par un « provincial » manifeste, pour la première fois à ce degré, l’importance des « Régions » et rappelle justement aux centralisateurs, la forte présence du pays profond sous les aspects démographiques et sociaux, notamment de la mobilité accélérée vers Paris (députés, fédérés, migrants urbains, population flottante de domestiques sans oublier les soldats de la levée en masse). L’outre-mer fait son apparition : colons et esclaves sont également concernés et ébranlés et les chocs locaux, déformés en rumeurs et bruits, ont des répercussions à Paris comme les décisions de Paris ont plus que de minces effets. La révolution en acte, au jour le jour, hors des murs, l’important pour Martin est d’extraire d’une interaction locale, le substrat général de violence ou de sociabilité et leurs conséquences aggravant ou infléchissant les décisions locales ou nationales. Trois niveaux de saisie sont visibles :

    a)   Des séquences ponctuelles nombreuses (plusieurs par page, souvent allusives, étudiées par d’autres historiens ou lui-même, surtout dans l’Ouest). Un foisonnement d’événements et leurs conséquences directes dont celles qui les ont contrariés

    b)       D’autres séquences sont reliées au niveau géographique (communal, local, régional) et ont, du fait de cette combinaison, des résultats inattendus et contradictoires aux intentions, aux buts recherchés. La direction promise déraille.

    c)   Troisième effet. La réactivité des relations humaines et des pouvoirs parisiens où jouent les rapports d’homme à homme, de parti à parti, des groupes de direction, comités, clubs, de la presse. Ce niveau interfère avec les deux autres pour aboutir à une « politique  générale » qui est en réalité une somme d’approximations, de tâtonnements, de contradiction des projets, voire de paris aveugles nés  dans la concurrence pour le pouvoir. Ces processus entrelacés se déroulent sur des plages de temps distinctes : 1780 à 1800 puis se resserrent à 10 ans,  et enfin à 5 (1789-94), unités de temps qui sont des constructions avérées

    d)       Au cours de nos recherches en sociologie interactionniste, nous avons tiré de là un bon exemple d’études des processus d’enchaînements ou de déchaînements à désarticuler, d’engrenages à demi « irréversibles », extrapolables. Nous en ferons prochainement le commentaire (Y. Kershaw : « Choix fatidiques ; dix décisions qui changèrent le monde »). Il s’agit de concevoir l’histoire comme une série d’engrenages de séquences, de sessions d’interactions intenses. Avec des choix, des jugements plus pesants et déterminants que d’autres, à évaluer, à peser. Virages qui, quand ils sont pris, demeureront un moment irrémédiables et détermineront un « héritage », une orientation de durée variable de 10 ou 20 ans peut-être.

     Une telle conception de la vie politique étudiée par paliers, à condition de travailler le social sans limitation de registre,  Martin la met  sur l’établi, à l’aide des ressources bibliographiques tirées de 500 titres. Son Livre 3 exhibe des pages entières d’informations inconnues de nous à un point de saturation de données issues de romans, journaux, judiciaire, vie politique, lettres et théâtres, etc. La méthode est fascinante : les interactions sont infinies (verticales ou horizontales), de classe ou géographiques, sociales ou de mœurs, de genre ou d’âge en tenant compte de groupes locaux ou nationaux d’intervenants.  L’histoire est partout ; elle jaillit de circonstances trop neuves, par excès d’Etat, par défaut d’Etat. Accroître toujours plus le nombre d’acteurs concernés par la Révolution est un pari du raffinement du savoir. Aventure qui dépassa probablement les projets initiaux de l’auteur (cela arrive : trop de nouveautés à la fois effraie et fascine les inventeurs)- mais tenables, ils furent réalisés 

     

    La Contre-Révolution

     

     Nous avions déjà écrit ce qui précède quand nous est parvenu le dernier livre : Le dictionnaire de la Contre- Révolution (Perrin, 2011). Je regrettais personnellement que Martin ne développât pas l'accommodation de ses nombreuses idées nouvelles à sa manière de raisonner et de travailler, qu’il ne justifiât pas complètement ses positions épistémologiques en les centralisant dans un seul écrit. Ce regret n’a plus lieu d’être, car on découvre cette synthèse dans l’Introduction de ce Dictionnaire. On comprend mieux dès lors son mode de pensée et ses procédés de travail d’historien.

     De quelle façon, ce livre au sujet de la notion (vague) de contre révolution, innove-t-il encore ? Parce qu’une révolution sans contre–révolution, ça n’existe pas et que la Contre-Révolution de 1789 a été, par dissymétrie, un peu occultée dans les études, reléguée dans les greniers de l’histoire.  Contre-Révolution signifie, non pas réaction, non pas seulement résistance ; c’est davantage : un mouvement organisé, théorisé, avec une variété d’oppositions ou une forte dimension de refus.  Attentats, émigration, rebellions locales, guerre civile, coup d’état, peu importe,  l’importance des contre-révolutionnaires, dans le cours des conduites révolutionnaires, a été minimisée que ce soit en Russie, en Chine, Amérique latine etc. Non seulement minimisée dans le but de s’immerger dans le torrent révolutionnaire mais minimisée aussi par les historiens pour lesquels elle est souvent une péripétie, une partie périphérique (sauf pour les historiens conservateurs). Martin la réintègre dans le courant des faits révolutionnaires qui se saisissent en tant que réactions à des peurs imaginées ou non, des actions surfaites d’adversaires. Cette élimination était préjudiciable à la compréhension de l’autre versant. On voit mieux Robespierre et le comité de salut public, on comprend mieux la Terreur et la fuite en avant pour sauver leur œuvre et leur vie.  On touche là, le B-A, BA de la dialectique. Tout à coup, on se dit « Mais oui ! bien sûr ! », il faut réintégrer les contre révolutions dans les changements et les ruptures. Et sur tous les continents ! Ceci deviendra incontournable dans la pédagogie des facultés afin que les chercheurs ne soient pas privés de cette dimension analytique  

     L’objectif du Dictionnaire est d’homogénéiser et d’informer sur tout ce qu’on doit appeler Contre-Révolution. Même en Allemagne où la Révolution n’a duré que quelques mois en 1918 et 19, vouée à l’échec, elle a laissé aux élites et à la bourgeoisie allemande un tel sentiment de colère et de peur qu’il expliquera en partie l’arrivée du nazisme. La révolution russe s’éclaire des luttes intestines advenues au sommet en raison du danger de 3 ans de guerre, civile et internationale, ainsi que de la menace persistante d’une émigration. Les contre révolutions ne l’emportent pas, ou plus tard. Ainsi en France, il fallut 20 ans, en 1815, pour s’imposer avec les armées étrangères

     Cela justifie Martin d’avoir commencé par la Vendée, système complexe de formes contre-révolutionnaires : armées, idéologies religieuses, royalisme, mouvements terroristes, émigrations. Elles sont présentes partout dans le monde puisque l’idée de Révolution s’est répandue, élargie en constante référence dans les débats démocratiques. Ce qui se dégage des nombreuses entrées de ce Dictionnaire est que la révolution et son opposante sont intriquées, associées par les interactions permanentes. Dans toute révolution se glissent des appels à un passé idéalisé, se manifestent des composantes réactionnaires, voire des reculs, des régressions, des éléments qui empirent. Ainsi après 89, on assiste à la détérioration de la situation des colonisés et des esclaves; on ne voit pas de progrès pour les femmes, sauf ponctuel, parfois une régression de leur condition. Un progrès ici, un recul là, tel est le bilan de tout chemin « révolutionnaire ». Par contre, au chemin inverse, on trouve parfois des éléments progressistes qui s’introduisent à l’insu des instigateurs, qui sont repris involontairement. Cet éparpillement des conséquences selon le niveau et le registre fournit des idées stimulantes.

     Une autre singularité sur le plan du travail collectif enchantera celui qui veut comprendre en dehors des schémas habituels (en quelque sorte la marque de fabrique de l’auteur). Il s’agit de la participation des jeunes chercheurs.  Le Dictionnaire élargit la palette des contributeurs habituels (ici, on en compte quarante-sept) et fait appel à des « inconnus » de la célébrité, ce qui n’est pas un risque de médiocrité, loin de là. On appréciera que parmi les collaborateurs, il y ait une moitié de doctorants, jeunes thésards ou MCF. Cela change des hiérarchies traditionnelles pesantes et donne une crédibilité à de jeunes auteurs. C’est un renversement des chances attribuées alors que les mérites vont en général aux seniors dans les échelles contemporaines de la notoriété. D’autres échelles de valeur sont bousculées. La présence d’auteurs étrangers de nationalités différentes (Anglais, Portugal, Chinois..), ainsi qu’un quart de femmes, revitalise les échanges internes à la discipline. Cette introduction au « Dictionnaire »,en forme de Manifeste; rédigée par l’auteur principal sera la réponse  aux détracteurs qui  lui reproche son manque de direction claire, la dispersion  de ses données atypiques. Pour clore ce compte rendu dans lequel j’ai donné mon opinion sans gêne ni entrave, je dirais à propos de Martin : Auteur Incompris ? Non ! Mal lu ? Certainement, oui !

     

     

     

    BIO

     

      Né en 1948, études et professorat à Nantes. Fait ses thèses (3e cycle en 1978 et d’ Etat en 1987) avec E. Le Roy-Ladurie. Il fait peu parler de lui à la Faculté où je l’ai côtoyé; il est perçu comme un gros travailleur et un bon pédagogue. Si je tente de reconstituer son parcours à partir de mes notes et souvenirs, j’userai du même projet biographique employé au sujet de  Dunn, Goody, Kershaw (chercher la clé et l’unité de l’œuvre dans une caractéristique de la vie)  et j’essaierai de répondre à l’interrogation qui me hante en lisant assidûment ces historiens. Comment naissent les grandes idées neuves ?  Comment surgit une possible créativité en Histoire (singulièrement sur des sujets aussi usés par l’abondance de commentaires) ? Comment renouveler les problématiques en fonction de l’époque présente ? Je conjecturerais au moins trois moments de son parcours

     

      1) L’apprentissage :

     Hésitations du début de carrière, doutes, il est stupéfait de l’absence de rigueur de ses prédécesseurs ; il s’interroge quant à la valeur des preuves chiffrées jusque là approximatives. Chaque fois qu’il enquête, il trouve la théorie défaillante et de l’a priori derrière.  En fait, il a découvert la « la Vendée » par hasard. Initialement son sujet de thèse est la Révolution à Nantes. Il est alors surpris par l’absence de sérieux dans le traitement des archives, et par la spéculation à propos de la mortalité du fait des événements. Chaunu compte 600 000 morts, d’autres sont encore plus surréalistes, mais personne n’est allé compter les décès dans les archives locales.  

    J’ai retrouvé les notes que j’avais prises lors de sa conférence dans notre laboratoire en 1988. Son exposé se produisait un an après celui de R. Sécher[5]sur le même thème et donc son « rival » local. Perçaient déjà chez lui le refus des compromissions, l’originalité des idées, l’exigence dans les comptages statistiques, sans polémique inutile mais une authentique  démonstration. Il nous fit le récit  de la réception tiède des édiles nantais à son livre La Vendée. Il faut dire qu’il arrivait en 1988 dans un marché très encombré. Son combat en vue d’établir des estimations plausibles (« ils ne savent pas compter » nous dit-il, à propos de ses adversaires) représentait un travail de bénédictin que les protagonistes des thèses génocidaires par les armées républicaines ne purent contester. Mais Martin affectait par sa documentation originale une identité régionale qu’érigeaient alors les associations politiques comptant sur des universitaires pour  renforcer « le Souvenir Vendéen » ou les entreprises du Puy du Fou.Ils furent déçus par le ton sans acrimonie et l’absence de parti pris. Les royalistes attardés, de même que les militants de l’histoire idéologique ou les activistes laïques ne s’y retrouvèrent pas. Martin était selon eux trop prudent, pas assez virulent. Rappelons en passant que notre laboratoire (LERSCO-CNRS créé par M.Verret) fortement empirique et ethnographique, conduisit, grâce à ces discussions, de jeunes sociologues   à l’histoire sociale. Envisager une carrière de sociologue sans l’écriture d’un livre d’histoire est devenu inconcevable. Je pense aux Nantais P. Masson, J.-N. Retière, C. Suaud, M. Suteau. Il y eut là le début d’une école de sociologie historique à laquelle j’ai participé où l’histoire était perçue comme l’auxiliaire obligatoire de la sociologie. Cependant au final, il y eut à Nantes un historien qui adressa aux sociologues un grand livre d’histoire anthropologique[6].

     

    2) La confirmation 

     

    Sa liberté de ton et d’écriture qui pouvait passer pour de l’impertinence aux caciques de la discipline l’amena à accentuer ses différences, surtout le volume de travail et l’acharnement demandé, conditions de l’invention. Son recours incessant aux archives, tache qu’il ne délègue pas ou ne soustraite pas aux étudiants à l’inverse de bien de ses collègues célèbres peut le conduire à se faire des ennemis dans un milieu professionnel déchiré parce que les contraintes méthodologiques sont souvent définies de façon modulable . Il suffit de refuser d’exercer vivement un poids hiérarchique ou de satisfaire une exigence de labeur inaccessible au professionnel qui consacre du temps au médiatique. Si, avec l’âge, on ne devient pas mondain, si on ne court pas les colloques et les signatures, dans ce cas, on apparaît hautain et distant. De même on semblera sectaire si on s’enferme dans le travail solitaire ou si l’on manifeste quelque audace théorique. On apparaîtra autoritaire si on refuse les compromis sur les questions de fond. C’est peut-être le prix du rejet de l’Histoire à coups de serpe, de continents et de siècles ; et tout cela sentait le soufre de l’anti-Braudel. Le lisant de loin, plus tard, il me semblait qu’il cherchait un style non pontifiant, qu’il acceptait le devoir de vulgarisation envers un public peu formé, non pas comme un boulet mais comme un réel plaisir. En fin de compte il est unanimement reconnu comme un chercheur obstiné,  ayant pratiqué  sans rechigner la pédagogie tout en assurant des responsabilités (exposées) à Paris –Sorbonne et à la direction de l’Institut d’Histoire de la Révolution, et ce, sans renoncer à labourer  le sillon ouvert dans les années 80.

     

     3) Le recul

     

    La troisième phase est celle de la prise de recul, à l’âge de 60 ans, pour une retraite provinciale productive et studieuse. Comme si on ne pouvait faire les deux choses à la fois : travailler, écrire, et en même temps répondre aux sollicitations de l’historien installé dans sa notoriété  pour qui  prime la reconnaissance  de ses pairs (et qui se coule donc aisément dans le moule éditorial et le format convenu des journalistes). Le fait qu‘il ait préféré se retirer sans céder à l’inclination des honneurs, accordés maintenant aux septuagénaires ou même aux octogénaires, sans parler des nonagénaires idoles contemporaines qui se répètent depuis l’époque où étudiants, je me souviens, nous souriions déjà de leurs spéculations (que nous ne savions pas promises à l’éternité : n’est -ce pas Edgar Morin ou Stéphane Hessel ?).

     Martin dans sa retraite anticipée écrit  également des livres de diffusion  où l’image et les sources d‘époque servent non seulement à rappeler que l’histoire est toujours illustrée (peintres, musiciens, photographes et caricaturistes ou dessinateurs) mais aussi qu’un historien professionnel ne peut faire l’économie de ce support,  sauf à être un adepte du texte  rigide et formel, des idées les plus abstraites et désincarnées. Conceptualisme abusif, ascétisme de l’érudition constituent en effet  une forme de l’élitisme professionnel.  Le risque pour martin et autres est la perte de lectorats faciles car facilement conquis quoique les profits de la complexification, de la précision soient certains pour la créativité. Ses trois derniers livres accueillis avec étonnement par ses collègues épuisant généralement leur fond de commerce, l’heure de la gloire sénescente arrivée, sont considérés  parfois comme trop complexes. Il leur manquait probablement des informations contextuelles et une diffusion guidée. Se construire lentement avec humilité équivaut à admettre un sentiment d’isolement. Chaque fois qu’on entreprend un thème nouveau, qu’on y ouvre une voie sans appuis antérieurs, sans patronages prestigieux,  l’auteur s’expose à être perçu comme un perturbateur, à tout le moins un   original inclassable.

     A partir de là, on doit s’interroger sur les conditions de l’originalité en sciences sociales. Quelles sont, de manière générale, les conditions de l’inventivité, mis à part ne pas être freiné par l’échec des ventes, accepter les petits tirages, les refus  des éditeurs (tout ceci est bénin) ?  Néanmoins, il n’est pas commode d’accorder rigueur démonstrative et esprit critique qui est par définition désordonné et destructeur. Renouvellement du mode de travail et inventivité des procédés sont peut-être le message contradictoire d’une oeuvre. Martin offre un exemple de réflexion où la liberté de jugement a été ardemment défendue et forcément associée à l’indépendance de la position institutionnelle (directions vite abandonnées). Et la retraite anticipée a été peut-être la seule solution envisageable pour conserver la liberté de pensée et refuser d’exercer le pouvoir hiérarchique pesant substitut toujours tentant en fin de carrière.

    Alors, quelle est sa conception de l’Histoire : scepticisme absolu ou pessimisme sur l’homme ? Indifférentisme en fonction des échecs du siècle dernier, au regard de toutes ses utopies sanglantes, ou bien est-ce la juste et bonne maîtrise de l’idéalisme inévitable ? Plus simplement, probablement, une vieille sagesse, à la Montaigne, propice à éclore dans ces provinces éloignées de l’Ouest où il réside, comme le retiré de Bordeaux forgeait dans la solitude de sa « librairie » ses Essais !

     

     

     

     


     

    [1] Blancs et Bleus dans la Vendée déchirée, Découvertes Gallimard ,1986

    La Terreur : Part maudite de la Révolution, Ibid, 2010

    [2] Il suggère tout ce qui manque d’épaisseur sociologique en histoire en évoquant les rapports parents/enfants. A quand une étude des rapports soldats/ officiers ou une étude systématique inter-générationnelle dans  les décisions de justice? Quant aux rapports employeurs et salariés, elle est trop marquée pour la voir resurgir !

    [3] Par « hyperfactuel », j’entends qu’une page quelconque (de L 3 surtout)  contient une douzaine de faits inconnus, d’épisodes nouveaux, de  sources inédites,  de données jamais produites jusque là dans une analyse pertinente, étonnante pour celui qui croyait connaître l’histoire de la Révolution

    [4] Je viens d’en faire l’expérience. Dans notre dernier livre, prémonitoire et déjà dépassé, l’étude des périodes d’instabilité financière et de  nouveautés fortuites, met au jour les interdits et les tabous scientifiques. Par exemple, à nouveau devant l’inconnu, nous sommes face aux mêmes dilemmes que ceux des années 1789. Continuer à être une Nation face au monde en mouvement rapide ? Raisonner l’économie financière nomade ? Payer ses dettes ? Les imputer à d’autres ? Assumer les déficits ? Saisir les Banques ? Appeler la Chine au secours ? Face à des circonstances si étranges,  prévisibles pourtant mais si peu annoncées, il est temps de relire « 1789 ». 

    [5] Reynald Secher : La Chapelle-Basse-mer, Village vendéen, Révolution et contre-révolution,Perrin, 1986.A partir d’une simple monographie,  « l’idée du  génocide républicain a été lancé. Martin, en revanche, a dénombré la mortalité village par village (par perte démographique), effet de répression chouanne ou républicaine ou non.

    J’ai moi-même dans un livre sur la scolarisation primaire dans l’Ouest refait les comptages nom par nom dans plusieurs localités : les élèves inscrits sur le registre scolaire, les enfants recensés scolarisables, présents sur la commune et absents de l’école, ou l’inverse : des élèves présents oubliés des recensements nominatifs. Donc trois dénombrements et trois listes différentes, donc trois taux de scolarisation à la fin du XIXème. L’historien a des surprises quand il pratique des vérifications ethnographiques. Cela me rendit suspicieux vis-à-vis de livres de Furet et Ozouf qui réalisaient des calculs savants de scolarisation pour montrer l’antériorité de l’école de l’Eglise sur celle de la République. Ils agrégeaient des chiffrages irréalistes à des déclarations triomphales (des taux supérieurs à 100%); ce qui ne semble pas être un problème si on ne que calcule que depuis Paris et jamais ne vérifie sur le terrain. J’ai eu, au départ de ma carrière « d’historien », la même réaction suspicieuse que Martin avec ses « morts » en Vendée, en ce qui concerne la faiblesse de contrôle dans une certaine Histoire et le manque de respect pour des archives provinciales par des pontifes. 

    [6] Pour le jeune lecteur qui ne connaîtrait pas Emmanuel Le Roy Ladurie, quelques indications où on peut voir une parenté avec Martin, son étudiant en thèse. Historien extrêmement original, un peu touche à tout, l’éclectisme de ses intérêts est patent, le sens libertaire allant de l’amour de la géographie (les climats, les régions) à l’ethnographique (un best seller : Montaillou, village occitan ou bien l’histoire d’une famille de médecins Bâlois). Egalement la qualité de la description « à plat » c'est-à-dire non orientée, le réalisme d’archiviste,  la lucidité de soi,  l’excellent portraitiste  dans un bonne sociologie politique de l’après guerre à base d’humour et d’anecdotes. On recommande alors Paris-Montpellier, PC-PSU 1945-1963 , Gallimard, 1982


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique