• Les pauvres

    Les pauvres

    Qui est pauvre aujourd’hui ? Les instituts de recherche se basant sur les catégories officielles (60% au dessous du revenu médian) déclarent telle 12% de la population. Nous, enquêteurs, en avons trouvé bien davantage mais avec une autre définition de revenus et un calcul différent : ainsi les ménages qui disposent de 50 euros par jour, soit environ 1500 par mois en feraient partie. Cela concerne plus du quart de nos concitoyens. Si on garde la définition administrative, serait pauvre celui qui ne dispose que de 20 euros par jour (600 mensuels). On voit qu’il s’agirait alors de déclarer pauvre, seuls le SDF ou autres sans abri, plus quelques travailleurs aux emplois irréguliers .Avec la définition officielle des autorités, on nage dans l’irréalisme. Vivre avec moins de 20 euros quotidiens, c’est confondre la pauvreté avec la misère et cela relève d’une supercherie (même dans la rue il faut plus de 20 euros pour survivre).

    Mais quelle que soit la définition, il est visible que la pauvreté s’accroît et que la chute (depuis 1990) de cette population ne semble pas pouvoir être arrêtée. On peut descendre les escaliers lentement ou vite, perdant à chaque marche un élément décisif d’autonomie et la maîtrise sur le cours de son existence. Depuis 20 ans le processus semble irréversible.

     

    La descente

    On peut citer trois critères déterminants par ordre d’importance :

    a) perte de l’agenda quotidien, du calendrier et la déstructuration du temps. Les moyens de paiement réguliers sont une projection sur l’avenir, un repère intellectuel. Si on perd la régularité des ressources ou l’équilibre du salaire, la planification n’est pas possible et donc la perception d’un futur est rendu difficile .On peut voir que des familles de classe moyenne qui se sont récemment considérablement endettées ne remontent pas la pente car des habitudes consommation aisées ont été prises et leur perte a bouleversé les cadres de pensée. Le sentiment d’impuissance s’accompagne du rétrécissement des liens sociaux ordinaires : éloignement de la famille, disparition des amis, évitement par le voisinage. Alors on s’explique que des événements dramatiques surviennent au sein de ces foyers sans que les voisins ne les aient jamais anticipés ou remarqués. La perte du sens du temps, des horaires fixes perturbent, spécialement les enfants dont la nourriture, le couchage, la scolarisation souffrent de désorganisation. Les dégâts du chômage ou de l’emploi irrégulier conduisent à l’abandon de nombreuses normes morales (sexualité, propreté, qualité de repas). Le temps gagné par le non travail est un temps condamné, perdu et le repli sur soi devient une perte du sens social et moral. Pas de plan de vie au-delà de quelques jours.

     

    b) La deuxième étape est la perte du domicile (2 pièces pour 4 personnes). Etre expulsé ou abandonner l’appartement au faible confort qui abritait les enfants, c’est perdre beaucoup plus que l’adresse postale qui enracine. La déchéance s’annonce d’autant plus vite qu’il n’y a pas d’échappatoire à part le squat, la tente ou la caravane, le refuge temporaire chez des parents ou amis. Un domicile fixe permet encore de chercher un emploi et d’avoir les liens qui vont avec (courrier, banque, sécurité sociale). Ici la société n’offre aucune solution de rechange, aucune structure légère intermédiaire pour éviter aux familles les refuges d’urgence ou les abris de fortune. Ces hébergements spécialisés sont souvent surpeuplés : femmes seules, hommes pour qui des chambres sont louées pour une courte durée. Mais rien pour les familles qui veulent rester unies. Des relogements existent pour les femmes avec enfants (mais elles ne veulent pas abandonner à la rue le compagnon). D’où les taudis où les immigrés demeurent pour bénéficier de solidarités de clans.

    Avoir un toit, c’est avoir une identité ; cette question est d’importance pour ceux qui s’accrochent à la dignité par le travail. Sans domicile fixe : pas d’adresse à donner à une agence d’intérim, à un employeur. On est à la merci de l’emploi au noir et du non paiement du salaire

    3) Se produit alors la troisième déchéance : la nourriture irrégulière, compensée avec les coupe faim que sont la tabac et l’alcool. Avoir un repas régulier, manger à sa faim devient un luxe inaccessible. Les vols de petite alimentation -c’est un signe- dans les grandes surfaces croissent, de même que le chapardage sur les marchés ou dans les vergers. Les responsables de l’assistance ont une action inadaptée, ignorant le type de résistance et d’honneur que chaque catégorie manifeste à sa façon. En focalisant sur la misère absolue, celle de la rue, on ne rend pas service aux travailleurs qui se battent pour ne pas y tomber. Il faut donner leur chance à ceux pour qui il n‘est pas trop tard. Les syndicats sont les plus aptes à aider ceux qui luttent encore et qui veulent s’en sortir. Si les organisations syndicales indépendantes du gouvernement (contrairement au caritatif trop marqué) retrouvaient les méthodes qui ont fait leur force elles noueront à nouveau une solidarité entre les classes laborieuses. Parce que la pauvreté est liée au travail et à son absence, le syndicalisme est le lieu approprié pour gérer des Workings Poors

     

    Les Syndicats absents

    En un siècle, ils ont abandonné cet objectif, du fait de la professionnalisation de leurs permanents et du fait de leur spécialisation dans la défense des couches supérieures de salariés. Ils ont négligé le fondement qui a fait leur histoire et leur honneur. Ils se sont maintenant consacré aux travailleurs qualifiés, aux activités nobles su syndicalisme (presse corporative, négociation, manifestations ludiques); ils ont privilégié la défense des secteurs protégés (service public) et là, ceux des plus stables et âgés des ouvriers ou employés à statut. Si les organisations revenaient à leur histoire, les grandes centrales prendraient en charge cet énorme problème que les classes moyennes du caritatif ou des services sociaux ne savent pas saisir, l’abandonnant plutôt aux bons sentiments et à l’incantation déclamatoire, préférant jouer des symboles du spectacle et des actions médiatiques dans les manifs.

    Que peut faire un jeune travailleur précaire qu’on accuse par ailleurs de dépolitisation, de désyndicalisation ? Donnons un exemple concret parmi des dizaines. Pour travailler, il est obligé d’être mobile, souvent de déménager pour un stage, un chantier, un intérim, un essai, un CDD. Il arrive dans une ville inconnue et aucune structure syndicale, mutualiste, aucune permanence publique ne se propose. Aucune camaraderie ouvrière pour l’aider à trouver un logement, un abri de quelques soirs. Cette dégradation de la solidarité primaire est une nouveauté.

    Au 19ème siècle, les syndicats naissants avaient compris l’utilité d’offrir un gîte passager aux ouvriers itinérants, qui circulaient pour l’emploi au quotidien .Cette errance quand le travail est rare est essentielle pour rester sur le marché. Il faudrait imaginer des logements faciles d’accès (qui ne soient pas les hébergements d’urgence ou les refuges de SDF) mais des dortoirs, des chambres rustiques d’hôtels pour l’ouvrier professionnel sait trouver dans la ville où il débarque pour quelques jours. Ces services réunis sont accordés aux marins de la terre entière dans chaque port. Ils l’étaient hier dans les Bourses, les mutualités, les havres des cités que le syndicalisme gérait. Le travailleur itinérant a besoin d’un endroit où recevoir son courrier, savoir trouver une photocopieuse pour les innombrables papiers demandés, bénéficier d’un lavabo, d’un repas léger. Salles simples où il serait possible de prendre un café convivial, trouver un interlocuteur pour s’informer sur les transports ou les emplois de la localité, avoir un annuaire, un plan de la ville, tout ce qui facilite la recherche du job. Les syndiqués se demandent pourquoi ils ne « voient » plus les jeunes ouvriers dans leurs organisations. Ils ne leur rendent plus aucun service, confiants que l’assistance publique les remplacera alors qu’ils la refusent par dignité. Au lieu de voir ces jeunes hommes dormir recroquevillés dans les cabines téléphoniques (endroit sûr car à l’abri des vols sinon le pauvre agresse le pauvre), dans les halls d’immeubles ou dans les jardins publics on devrait proposer des endroits où déposer les outils, le barda, au lieu d’être contraints d’avoir tous leurs biens sous la main, dans le sac à dos, avec la difficulté d’intimité et de propreté. C’est le manque de ces choses simples et pratiques, de structures légères, d’aménagements peu coûteux qui marque l’incompréhension envers les classes laborieuses, au lieu de faire la charité. Ils n’ont pas besoin de compassion mais de la froide logique de l’utilitarisme syndical, celui dont leurs ancêtres militants ont su faire preuve. Les premiers marxistes ou sociaux démocrates européens avaient compris comment on intéresse les ouvriers à l’action collective : par la solidarité immédiate. Où sont les maisons du syndicat d’antan, les Bourses, les coopés et leurs innombrables services ?

     

    Les pauvres ont les droits de citoyens mais pas les moyens de les exercer.

    Par exemple en santé ; pourquoi préfèrent-ils les dispensaires gratuits ou les soins dans les ONG gratuites y compris quand ils sont assurés ? Il n’y a pas que des problèmes de d’horaires ou d’insolvabilité qui leur font préférer les services d’urgence comme médecine générale publique. Le médecin libéral gagne en quatre heures ce qu’ils gagnent en une semaine et cela les rend insupportables à la plupart des malades pauvres même couverts1.

    Ceux qui vivent avec 50 ou 60 euros par jour admettent mal le regard arrogant des catégories chanceuses. Certes, ces nécessiteux sont considérés de façon plutôt bienveillante dans les reportages compatissants, réalisés dans les médias par ailleurs opulents (papier, images, mise en page, cadeaux symboliques).Mais ce regard, de haut, dans des journaux débordant de publicité (tourisme, bijoux, produits de luxe) parait au mieux déplacé , au pire insultant.

    Le mépris de la part des classes aisées est au diapason de l’incompréhension. Les allocations familiales seraient supprimées aux non assidus de l’école ? C’est bien une idée de bourgeois inconscient. La famille bourgeoise n’est pas celle des banlieues : monoparentales, désunies, éclatées, démoralisées par le chômage masculin. Bien des mères impuissantes ont cependant le sens de la transmission des valeurs éducatives, et les punir ne va pas rassurer leurs fils désabusés. « Si on ne va plus à l’école, t’inquiète pas, on rapportera de l’argent au foyer par d’autres solutions ». Au risque de voir le nombre de petits délinquants croître. Les pauvres sont peu à peu marginalisés, exclus des droits formels par manque de moyens concrets : ni temps, ni espace, ni informations ou assistance administrative pour en bénéficier.

     

     

    Jean Peneff, Mustapha El Miri ont publié cet article dans Le Sarkophage, n°23, Mars –Mai 2011.

     

    1 Lire Jean Peneff, Les malades des Urgences, Métailié,2000   


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