• Lettre aux migrants

     

    Je vous connais, ma maison est sur votre route, et je vous écris pour vous dire qu'elle sera toujours ouverte.

    Quand je serai trop fatigué et que je partirai au fond de la forêt, comme font les vieux sages de la tribu, discrètement, sans tambour ni trompette, je voudrais vous dire que je suis fatigué, écœuré, désabusé par notre égoïsme national, par notre indifférence scandaleuse à votre sort, et à l'acceptation tranquille que notre civilisation exprime face à vos voyages périlleux, vos morts éventuelles et les dégâts faits aux familles quand vous essayez d'échapper à la dictature ou à la disette.

    Alors, je vous dis bienvenue. Je suis un migrant, surtout moral, par rapport au désintérêt face aux idéologies et aux morales. Moi également, fils et petits-fils de migrants bulgares et roumains (mon fils adoptif l’étant probablement lui aussi). Mais migrants nous le sommes tous, depuis Sapiens venant d’Afrique pour chasser Néandertal, au moins six espèces d’hominidés se sont déplacées, Nord, Sud, Est et Ouest, pour finalement donner notre société qui occulte ce passé de mélanges et de commun, ainsi que le devoir de solidarité planétaire. Ce mélange de races et cet échange biologique, c'est l'histoire de nos gênes et celle de notre sous-espèce contemporaine.

    Quand je vois que ceci est refoulé par notre attitude d'indifférence ou de mépris vis-à-vis de ceux qui se noient en Méditerranée. Mais mes concitoyens préfèrent chasser l’intrus, l’étranger, et je suis triste de notre égoïsme et de notre repli sur des préjugés.

    Nous sommes inconscients, peut-être fous, de condamner de la sorte nos enfants et petits-enfants à l’incompréhension de la situation.

    C'est pourquoi, quand je tirerai ma porte et que j'irai loin au fond de la forêt, je dirai à cette petite fille de 5 ans, trouvée par miracle sur cette plage des Îles Canaries il y a quelques jours, morte après avoir survécu au naufrage de son canot parti d'Afrique, seule, ses parents échoués plus loin : je suis triste de nous trouver aussi abêtis et « Blancs » individualistes.

    Notre société va mourir de son égoïsme : je tirerai donc la porte sans regret, et je m'enfoncerai dans le noir. Mais avant, je te dirais petite fille : « viens, rentre dans ma maison, prends ma place et trouve-la tienne dans ma famille ». J'ai vécu, même bien vécu et eu beaucoup de chance, de beaux enfants et petits-enfants, et donc, fillette inconnue, tu t'entendras bien avec eux et tu diras à tes camarades, tes successeurs, « venez, ils ne pourront pas tous nous arrêter, il reste des gens courageux qui se battent pour un accueil décent ».

    Moi, je serai parti pour le dernier voyage, l'esprit serein et calme. Pour cela, il ne faut pas attendre le dernier jour, mais l'avant-dernier : si !

    Pour cela, comme je l'explique plus loin, il faut mourir en échappant aux mâchoires de la médecine comme nos parents et grands parents l'ont fait, naturellement!

     


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  • PUG, récente publication : hommage aux grenoblois qui ont participé à l'élaboration d'un livre bilan d'une carrière et d'une vie.

     

    Il vient de sortir un livre étrange qui est un opuscule (lourd car de 500 pages) de ce que j’ai écrit et publié sous forme d’articles, de notes et de contributions. Ce livre est publié dans une collection intéressante ancienne et reconnue, Les Presses Universitaires de Grenoble. Il vient juste de sortir et quand je l’ai reçu, j’ai été frappé par la beauté de sa forme, par l’élégance de sa présentation et par la qualité de la typographie et de l’organisation. Il s’agit d’une réunion d’une trentaine d’articles dont d’ailleurs j’avais oublié le contenu. Collection Libres Cours Sociologie – PUG- Sur le terrain : un demi-siècle d’observation du monde social. (Présentation d’Alain Blanc). 

    Mes réflexions sur ce retour sur soi : ça fait drôle de voir défiler toute sa vie sur 500 pages. C’est là que je prends conscience combien un livre et des articles sont un travail collectif : beaucoup de personnes étrangères au livre interviennent. Je ressens combien une « œuvre » est finalement le produit d’un réseau de proches ou de lointains. Parce qu’elle doit beaucoup à des gens extérieurs, des collaborateurs, des lecteurs, des enquêtés, des collègues et des étudiants qui ont involontairement participé.

    Maintenant, en ermite, je vois sur ces 40 ans de travail combien « mon œuvre » dépendait de proches ou de gens lointains. Je pense d’abord à ma famille, à ma femme qui a lu et relu, à des collègues amis qui n’ont cessé de me conseiller et à tous les étudiants qui m’ont supporté notamment mon caractère pas très facile. Donc ce livre Sur le Terrain est pour moi l’occasion de revoir toute ma vie intellectuelle sur 40 ans et de me souvenir de la chance que j’ai eu grâce à ces rencontres, à cette aide volontaire ou non.

    Je remercie donc les PUG de cette occasion unique, non sollicitée de revoir le chemin, d’une vie avant qu’elle ne s’arrête chez moi, là-haut dans mon ermitage solitaire. Je veux continuer à exprimer comme toujours ma liberté totale de pensée, de réflexion, isolée, rare, à l’exception de quelques amis sociologues américains, liberté manifestée dans la solitude totale en haute montagne, d’un village de 30 habitants, plus proche des animaux sauvages que de mes compatriotes, victimes, parait-il en ce moment, d’une attaque d’un soi-disant virus.


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    Ça va avec l'idée que le virus était inéluctable, que l'idée de complot est idiote, qu'elle est une démission de l'esprit d'analyse, et de la croyance en l'intervention humaine de quelques uns comme décisive, alors qu'elle n'est qu'épidermique et secondaire.

    Ce qu'il faut chercher dans le virus, son écho et sa diffusion, c'est la conséquence inéluctable de la vie, de la politique, et de l'évolution d'un continent entier : l'Occident.

    D'ailleurs, deux petits sociologues l'avaient annoncé, ce virus parmi d'autres, et que celui-ci serait encore plus terrorisant que les précédents, dans un livre inconnu, oublié, mis à la poubelle : Maintenant le règne des banquiers va commencer.

    « Des gouvernants ont rêvé d'une économie sans classe ouvrière sur notre sol, du profit par la seule financiarisation : ils y parviennent, soulagés de ne plus avoir à faire avec la pression des organisations syndicales. Ils imaginent, dès lors, une société sans enseignants. Ils l'auront(2). Sous prétexte de péripéties sanitaires ou d' « insécurité », on fermera les classes (d'abord temporairement, pour un essai). Il suffira d'un virus – et, si ce n'est pas la grippe H1N1, attendons le prochain-, il y a aura toujours une menace gravissime, une mise en scène terrorisante pour servir de diversion. Nos dirigeants décréteront la fermeture provisoire et on étudiera chez soi grâce à la télévision, ce formidable moyen d' « éducation » ».

    (2) : Ce n'est pas une utopie. Cela a commencé aux États-Unis. Des États très endettés (comme la Californie) ont décidé de réduire les jours d'école dans les écoles publiques et licencient leurs personnels.

    PENEFF, Jean., EL MIRI, Mustapha. Maintenant le règne des banquiers va commencer. 2010, Paris : La découverte, p. 220.

    D'ailleurs, le livre commençait comme ça :

    « On doit se défendre contre les prolétaires d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, ceux qu'on avait mis au placard de l'histoire. Bien heureux encore qu'on ait aboli l'esclavage, mis fin au colonialisme. Mais les accueillir chez nous, les aider de surcroît, maintenant, ah , ça non !

    Dès lors, depuis une cinquantaine d'années, ces peuples, décidément bien peu reconnaissants, se sont aidés eux-mêmes, avec l'appui de leurs bourgeoisies conquérantes ou malgré celles corrompues.

    Et, maintenant, ils viennent vous facturer des comptes, nous présenter les créances impayées de l''histoire ! ».

    Qui dénonce l'histoire comme une série de complots. Le complot du virus n'existe pas. Les complots de l'anti-virus non plus. C'est renoncer à la raison, et à la réflexion critique, que d'imputer à un petit événement sanitaire, la Terreur, l'imposition d'un ordre moral, le confinement, la quasi abolition de l'école. Tout ceci n'est pas médité, organisé par des mains cachées. C'est tout simplement le sens de l'histoire, le déclin du post-colonialisme, le partage obligé de la direction de l'économie ou de la science entre plusieurs continents, et la fin d'une certaine Europe. Le monde dit « occidental » est en chute libre. Il ne faut rien voir là d'une main cachée, ni d'organisation clandestine, c'est tout bonnement le sens de l'histoire dans sa nudité, sa force et ses péripéties.

    De tout ceci il fallait pressentir l'irruption. Si l'esprit critique avait été enseigné en Sociologie, dans d'autres disciplines, et si un peu de modestie nous avait été inculquée à la naissance, un peu de modération dans le côté systématique et impératif de nos jugements, et un meilleur sens des nuances et de connaissances des faits. C'est pour ça qu'il faut revenir à l'éducation d'un esprit scientifique critique, en famille, dans les écoles, dans la société, et encore plus pertinemment en Sociologie.

    « Le cas Ader, un des ces hommes amoureux des sciences, ouvre donc un débat moderne. Mieux vaut imiter et inventer, se tromper que reproduire de façon mécanique, routinière, oublieuse. Des quatre éléments, l’air était resté longtemps le plus inaccessible. Sa maîtrise supprima l’isolement des continents ainsi que la lenteur maritime des rencontres, améliorant les relations entre les hommes mais a donné une nouvelle impulsion et des moyens neufs à la guerre et aux conflits entre nations. Faut-il, à cause de ceci, renoncer à la science ? Non, bien sûr ! Mais tout dépend de sa transmission : avec ou sans esprit critique, avec une indépendance ou pas vis-à-vis des employeurs ou commanditaires. Ader y a été confronté et n’a pas tranché, sinon par une sagesse de retraité qui ne revendique pas une place spéciale dans l’histoire ou dans l’actualité

    Enseigner l'esprit scientifique aux enfants

    Peut-on faire raisonnablement d’Ader un penseur, un éducateur des sciences ? Probablement pas ! Comme Lévy-Leblond, il aurait cependant souhaité développer chez les jeunes un certain penchant à l’anticonformisme. Penser « au contraire », c’est à dire valoriser la séparation, la disjonction, la rupture raisonnable. Penser contre le présent et pour l’avenir est inconcevable si on fonde, pour les jeunes gens, l’éducation des sciences sur l’abstraction mathématique pure, celle qui est la plus formalisée. Quel mélange de mathématiques -et de quelles sortes- pour les futurs physiciens ? L’imposer : en préalable obligé ou en conclusion des écoles préparatoires aux études d’ingénieurs ? L'intervention de la société dans les circonstances de l’enseignement est essentielle quoique peu réfléchie en dépit des apparences. Ceci dit, l’ambiance anti-ouvrière qui règne présentement pèse dans la faible légitimité accordée à l’éducation expérimentale que ce soit dans la mécanique, en métallurgie ou en ... théorie quantique. Pourtant si la cible est de revaloriser le savoir technique, on reviendra sur ce pari raté que fut la rencontre de la science et de l'éducation française très formaliste. Dans un pays où la pédagogie est traditionnellement orientée vers le culturel, l'art ou les Humanités, on sous-estime et laisse en jachère la tendance de nombreux enfants à se sentir attirés vers des résolutions d'énigmes naturelles, la sensibilité aux matériaux, la géologie, les sciences de la vie ou encore la climatologie ou l’écologie. Une mentalité où les jeunes esprits garderaient leur étonnement et la curiosité au delà de leurs 20 ans est devenu difficilement abordable dans l'univers tentateur des jeux proposés. Plus l'attention est portée au virtuel, au magique, au mystère, plus les ados s’adonneront dans leur loisir à la fiction, ; livrés à un fond anti-rationnel; ils s'abandonneront à la culture des gadgets des instruments domestiques. Ces « choses» mystérieuses, manipulées constamment mais au fonctionnement incompréhensible qui marchent en appuyant sur des boutons; la vie est alors un mécanisme non maîtrisé par la pensée rationnelle.

    Alors, quelle instruction scientifique donner maintenant à nos enfants, eux qui vivent dans un univers de commercialisation techniciste sans l'avoir voulu, cherché, compris. Ader n’est pas dépassé par ces enjeux ou décalé par l’époque. Si on laisse l’avion de côté qui a occupé au mieux une petite moitié de sa vie d’inventeur, Ader reste singulièrement moderne et peut-être inspirateur d’une réforme de l’éducation en sciences. La preuve est qu’il a contribué à de nombreux instruments courants de notre vie de tous jours dont nous usons en l’ayant oublié ou sans que nous le sachions. Il a participé à l’épopée du vélo, de l’automobile ; il a développé le téléphone et amélioré les transmissions ; il s’est consacré au rail et a construit un ancêtre de l’avion. Tout ceci fait de lui notre contemporain dans la vie quotidienne. Quelle prescience et quelle avancée si on additionne la totalité de ses innovations ! Sa perspicacité et une clairvoyance à l’épreuve à chaque instant sont ses meilleures créations et par conséquent une piste de réflexion pour l’époque et ses besoins.

    Il proposerait certainement de redonner une valeur centrale au travail manuel, à la propension au bricolage inspiré par le contact avec la matière, avec la nature, avec le concret des énoncés didactiques. Pas suffisant si par hasard manque la concentration intellectuelle : tout ce qui est imposé dans la société de l'anodin, du prêt-à-porter superficiel par la « culture ado » des outils fabriqués par des anonymes dans des conditions inconnues d’ailleurs à l’étranger et par des enfants ! L'éducation scientifique est à repenser car elle est abusivement associée à des programmes rigides, à l’inertie des pédagogies scolaires. Il manque des bibliothèques purement scientifiques, des livres d'initiation pour enfants bricoleurs ou des musées avec des moniteurs expliquant comment manipuler les moteurs ou les procédés bio-chimiques élémentaires. Revenir à des travaux pratiques classiques pour éviter la magie des instruments actionnés règne à la maison et à l'école n’est pas simple si règne l’obscurantisme dans les médias. Une mentalité scientifique ne s’acquiert pas facilement dans les lycées techniques ou professionnels si elle est absente en famille, à l’usine ou dans la société civile. Le droit à l’erreur doit être constamment reconnu. Le nombre d’essais accordés devraient être illimités, les mauvaises réponses non inhibées, les fausses pistes non systématiquement refusées. On a beau multiplier les institutions éducatives, les orienteurs sont embarrassés du primaire aux Grandes Écoles parce que la transmission du sens expérimental ne peut être routinier ou pur didactisme. Par exemple en écoles d'ingénieurs, on demande simultanément soumission et émancipation, docilité dans l’apprentissage et la créativité dans la recherche ! L’autonomie est en fait niée. Permettre d'acquérir la confiance en soi de la part de jeunes gens consisterait à leur laisser une liberté de construction de leur cursus scolaire : options, choix des cours, du calendrier, de type de contrôle. Cela octroie l’autonomie dont le savoir dépend.

    C’est pourquoi osons imaginer ce qu’Ader aurait dit aux écoliers s’il les avait visités dans les tournées de lycées que font aujourd’hui parfois des physiciens célèbres.

     

    « Gamins, Gamines, emparez vous de vos écoles, ces magnifiques locaux vides plus de deux cents jours par an. Revenez-y pendant les congés, en week-end, occupez vos salles bien équipées (par rapport à celles des enfants du Tiers monde) mais hélas sous-employées pour concevoir des loisirs intelligents à votre rythme et selon vos inclinations et modes d’acquisition. Développez-y votre regard, l'esprit d'enquête, la curiosité en commun. Cherchez à savoir, à apprendre hors internet et hors téléphones potables, ennemis mortels de la concentration. Usez modérément de l'ordinateur; feuilletez, lisez encyclopédies atlas, dictionnaires, manuels avec les conseils orientés des adultes si vous le souhaitez. Consommez mais des connaissances ; fuyez la société de consommation. Faites comme moi, enfant. Rêvez et restez réaliste; éveillez-vous à l’avenir, fréquentez les précurseurs que vous choisirez vous-mêmes. Emparez-vous donc de vos écoles pour en faire des lieux de vie, d'ouverture au monde. Les périodes scolaires sont bien trop courtes et formatées. A la maison, vous n’avez ni le temps, ni souvent l’espace ou le silence requis si vous n'êtes pas des privilégiés du logement. Et si vous l'êtes, si vous avez tout l’attirail des manuels, des encyclopédies à votre disposition ; il vous manque la stimulation et la discussion collective, l'émulation du groupe libre. Demandez à vos parents des jeux créatifs, leur manipulation (constructions, miniaturisation, puzzles complexes, carnets de collections). Inventez le concept, à la place du bibliobus, de « labobus » pour faire vos expériences de mécanique simple, pour les travaux pratiques  de votre invention ; visitez des musées techniques et s’il faut à nouveau observer les oiseaux n’hésitez pas ! En bref, devenez de jeunes savants » ! Voila ce que vous aurait dit Ader ».

     

    PENEFF, Jean. Ader l'aérien : un ingénieur toulousain. 2020, Paris : St-Honoré, pp. 172-185.

     

    24/04/2021


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  • 06/03/2021

     

    Souvenirs d'un sociologue des urgences amené en urgence à l'hôpital pour une opération : les allures d’une contre-enquête trente ans après.

     

    Je veux rassembler mes souvenirs encore frais, mes impressions, et les livrer en vrac aux éventuels sociologues de demain. Je veux leur dire que la société évolue vite, notamment ces trente dernières années terrifiantes de bouleversements, mon vécu en 2021 s’écartant drastiquement de mes observations des années 1990.

     

    En substance, j’ai retrouvé la bureaucratie soviétique, une couverture et une surveillance qui n’est pas policière mais juridique, ainsi qu’une infantilisation croissante des patients. Mais j’exagère, le recul me permettant d’identifier une bureaucratie lourde par excès de précautions contre le juridisme. En effet, les clients riches de cet hôpital privé pourraient utiliser les erreurs supposées pour mettre en procès des secteurs hospitaliers dont ils estimeraient la défaillance dans la réalisation de leurs soins. En somme, c’est l’abus de juridisme dans notre démocratie qui suscite l’hyper-protection contre des fautes prétendues. Le patient, ligoté par les obligations juridiques et les contraintes techniques, doit avoir toutes ses radios et se préparer constamment à recevoir des injections, des cathéters et des sérums pour une survie immédiate. Bref, agir comme si l’accident n’arrivait jamais.

     

    La nature médicale a peur du vide, comme en témoigne les chambres grandes, spacieuses et pleines d’instruments. Ainsi, la diversité et la multiplicité des instruments et des machines ne sont pas proportionnelles à leur utilité réelle, si ce n’est celle du business. Le capitalisme de la santé est un monstre anthropophage qui détruira le corps qui le supporte, notre société mourant d’un excès de soins, d’interventions médicales et de préoccupations qui tournent à l’obsession.

     

    De plus, la multiplication des personnes m’a impressionné, bien qu’elle ne concerne pas tous les rangs ou tous les niveaux de responsabilité qui ne se sont pas féminisés. J'ai été sensible aux rapports des médecins entre eux, au développement d'une hiérarchie, à l'obsession de la politesse et du respect des jeunes envers les anciens. Le maintien de la guerre des spécialités m’a surpris, bien que je ne sache pas qui commande lors d’une opération. J’ai été la balle de ping-pong entre plusieurs spécialistes, comme le cardiologue, le gastroentérologue, l’anesthésiste, le chirurgien digestif etc., Dieu n’étant plus perceptible puisque ses innombrables serviteurs s’interposent entre lui et les patients. Puis, j’ai observé le goût du matériel et du modernisme, tant les machines et l’inconfort qu’elles créent dans les couloirs ou les chambres, architecturalement modifiés, est déstabilisant pour le personnel. De la sorte, si les locaux semblent s’être agrandis, le design s’est emparé de tous les instruments.

     

     

     

    Alors, beaucoup de choses ont changé en trente ans, le petit sociologue que je suis essayant de comprendre pourquoi.

    1. La bureaucratie : Des papiers sont nécessaires pour entrer dans l’hôpital. Ces-derniers constituent un dossier de quarante-cinquante pages, composé de certificats, d’enregistrements, d’états des lieux etc. sur lesquels figurent de petites inscriptions qui rendent ces papiers indistingables les uns des autres. Une douzaine de documents s’y ajoutent lorsqu’il est demandé aux malades de signer des permissions qui assurent une couverture juridique à la médecine. Les papiers deviennent le support de l’infantilisation des patients qui ne sont pas en état de les appréhender, laissant les infirmières s’affairer au résumé, à la lecture et au le surlignage des tâches qui leur incombent. Désormais, l’entrée aux urgences n’est plus permise auprès d’un simple guichet, une dizaine de personnes étant chargées de guider, d’orienter et de conseiller l’individu : c’est la bureaucratie lourde et soviétique.

     

    2. Les relations internes des médecins : La hiérarchie demeure, probablement alourdie, devenue invisible puisque les chefs ne sont jamais confrontés aux patients. Effectivement, bien qu’ayant visité deux ou trois hôpitaux, je n’ai jamais vu les médecins responsables, les directeurs de départements ou de services. En revanche, j’ai échangé avec leurs représentants-émissaires en dessous de l’échelle, remarquant une guerre interne lors du parcours de soins relatif à une simple opération digestive (avec succès et sans douleur). Il devient compliqué de comprendre qui dirige, d’autant plus que les barons de l’empire, partagés selon leurs compétences médicales, délèguent à leurs anges innombrables le souci des interactions. En somme, l’hôpital est une machinerie incroyable dont les engrenages conduisent à multiplier les interventions effectuées par plusieurs spécialistes, comme mon opération de l’abdomen qui s’est transformée en chirurgie du cœur puis gastrique, le tout pour mon « bien » m’a t-on dit.

     

    3. Les matériels et les locaux : Les deux hôpitaux dans lesquels j’ai été abrité étaient anciens, datant d’une trentaine d’année, relativement modernes et fonctionnels. Quant au troisième, qui était un hôpital privé construit il y a environ cinq ans, ses magnifiques courbes dessinent les environs aixois. Voilà que se manifeste une certaine cocasserie, l’art hospitalier triomphant par sa belle architecture. L’imagination créatrice inscrit l’hôpital dans la mode des formes arrondies et dissymétriques, des couleurs légères et des matériaux, faisant appel à des ingénieurs, des artistes et des fabricants qui transforment l’établissement hospitalier en œuvre d’art. Seulement, le design l’emporte sur la fonction et la commodité, à l’instar de ma chambre dans le plus riche des trois hôpitaux. Celle-ci était grande et encombrée, accompagnée d’une salle d’eau vide et presque aussi grande. De fait, mon lit était entouré de perches, de suspensions au plafond, de matériaux susceptibles d’aider le malade souhaitant se lever, des boutons, des boîtes et un système d’appel et d’alarme digne d’une cabine de pilotage d’avion. C’est là que j’ai vu le développement de la bourgeoisie, occupant ses enfants qui étudient l’art du moderne et du beau au détriment du fonctionnel sans lequel le malade ne peut pas se mouvoir sans se cogner aux machines. C’est le rôle d’une bonne société capitaliste d’assurer l’employabilité de la bourgeoisie. Tout compte fait, le design essaie de rendre agréable ces formes de prison dans lesquelles le patient, dressé à la politesse, doit se réjouir d’être admis. Il y a trente ans je n'aurais jamais imaginé un hôpital qui ne serait pas rustique, commode, fonctionnel et simple. Ce défaut de praticité s’additionne au vacarme qui orchestre la nuit à l’hôpital. Le progrès moderne est confronté à des contradictions implacables, telle que l’impossibilité pour un patient ordinaire de dormir calmement, et même d’être simplement reçu. Les bruits infernaux des cris, des gémissements, des plaintes et des alarmes qui sonnent dans les chambres dont certaines portes sont laissées ouvertes, considérant que le patient doit particulièrement être surveillé, témoignent notamment du défaut de compétences des personnels abandonnés par les grands de l’empire médical. Ils sont contraints de s’accommoder d’un environnement de travail particulièrement sous-tension, certaines de ces défaillances étant relevées par Molière dans Le Médecin malgré lui (1666), mais également par Jules Romains dans Knock ou le Triomphe de la médecine (1924), lequel traitant également de l’éternité à travers la médecine. Ceci pour souligner que notre obsession de la santé à tout prix, et de la recherche de la protection du monde savant de la médecine, sont éternelles et sans-cesse renouvelées dans leurs formules qui sont caractéristiques de notre société matérialiste tournée vers l'intérêt mercantile. 

     

    Il y a trente ans, l’hôpital d’une ville moyenne était à taille humaine. Aujourd’hui, les parkings de ces derniers débordent de voitures, les entrées et les sorties sont régies par une multitude de guichets dont il faut interpréter et imaginer la fonction, et les interactions entre les différents personnels sont moins libres et décontractées. Dorénavant, la mort est une éventualité dont l’évocation est impossible, bien que les malades décharnés ou obèses, dont le lobby sucrier et l’industrie agro-alimentaire entretiennent la condition, paraissent plus fantomatiques que jamais auparavant.

     

    Après avoir été un malade sur une table de ping-pong, je peux dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et je remercie Dieu de m'avoir fait connaître cette époque bénie : le XXIème siècle qui commence et qui sera un siècle de bonheur et de fraternité dans le monde entier. Amen !

     

     

    Non, il faut nuancer. Le profit médical ne se limite pas à la qualité matérielle et organisationnelle des services hospitaliers. Le confort, l'espace, le volume des salles et les prestations à la demande relèvent à la fois du public et du privé, finalement j'en ai profité moi-même récemment, j'ai été bien servi et opéré, avec excès puisque la prudence juridique et thérapeutique conduit à réveiller le malade toutes les deux heures pour savoir s'il est toujours en vie. A ce propos, le malade sert d'objet à un appareillage qui vit, puissamment au-dessus et à côté de lui, qui fait de lui un animal attaché à la niche, cathéters, transfusions et relevés de symptômes par des appareils portatifs etc. La multiplication des précautions thérapeutiques fabrique des conséquences secondaires qui peuvent bloquer la santé, affaiblir les malades, mais faire croître la demande de soins par multiplication des actes secondaires qui trouvent toujours quelque chose à redire dans le fonctionnement idéal d'un corps humain.

     

    Par les portes ouvertes des chambres voisines de la mienne, j'ai été halluciné par l'âge probable et l'état de vie végétative de mes voisins d'étage à l'hôpital. On maintient en état de survie, on réanime des individus à tous les âges, et surtout à un âge très élevé. De momies ont doit faire des êtres qui bougent un peu, des obèses il faut faire des squelettes ambulants. Il faut faire survivre des moribonds parce que ça rapporte gros. En tout cas, c'est toujours au profit du capitalisme de santé, qui lui en ces temps de Covid-19 se porte très bien, a un grand avenir devant lui, et assure la transmission de nos gènes à nos descendants, ce qui est bien tout de même l'objectif de l'existence, quelque en soit la forme, puisque le corps humain et ses propriétés appartiennent au marché du capitalisme, fait l'objet de spéculations en bourse, de placements financiers. Le grand capitalisme décide tandis que nous, petits rejetons, nous, avatars de l'homo sapiens, devons-nous incliner devant le progrès et le savoir humain qui n'a pas de limite.

     

    Et donc, il faut des moribonds et des momies vivantes pour justifier l'essor permanent des dépenses de santé, le soi-disant progrès thérapeutique afin que le capitalisme soit source de profits et de récompenses matérielles. Cette crise du Covid a mis à nu la logique du capital, des échanges publics / privés, qui ne sont pas en guerre mais en coopération, et de la nécessité de dépenses infinies pour sauvegarder notre petit organisme au nom de la vie humaine sacrée.

     

    A la fin, je peux dire que j'ai été bien reçu, bien opéré, bien suivi, et que malgré l'appareillage technique et informatique que j'ai involontairement mobilisé, j'ai été un malade exemplaire, comme un animal attaché à sa niche, respectueux, obéissant et sensible aux petites attentions du personnel. Mais à la fin, j'ai été heureux de voir mes pronostics publiés il y a 10 ans sous la forme du livre La France malade de ses médecins (Les Empêcheurs de penser en rond, le Seuil, 2005), pronostics confirmés, que nous allons tous mourir d'un excès de bonne santé. Ou en tout cas, que ce capitalisme là, de la multiplication des appareillages, de la voracité de la pharmacie (big-pharma) aura porté un coup fatal à l'économie, à la culture, à la scolarisation et finalement, fortement contribué au déclin de notre monde au capitalisme traditionnel face à ses concurrents d'autres continents ou d'autres cultures. Juste retour du bâton qui constitue l'histoire du monde.

     

    Je signale le petit livre de Sylviane Agacinski, Le Corps humain et sa propriété face aux marchés, Institut Diderot. La science a prit le pouvoir en médecine , la médecine empirique et intuitive est tenue en laisse par la science impérieuse, et tout ce que les médecins avaient appris de sens pratique, l'intuition juste, est démolie au nom du numérique, des résultats techniques et des indices théoriques.

     

     

     

     En remerciements à l’éditeur et au présentateur, mon ami Alain Blanc , je veux faire  deux remarques a posteriori   qui me reviennent à l’esprit,  à destination des jeunes générations.  Deux de ces articles évoquent les réactions du milieu des sociologues face au Pouvoir.  Les relations   entre des intellectuels libres, qu’ils soient ou non « sociologues », ont bercé d’illusions, les années 1970 à 2010 , dans le refus des engagements mais dans le respect des institutions, dénoncées ailleurs sur le papier. Cet aspect   suggère de mieux connaitre le sociologue bicéphale, -fonctionnaire au profond respect «dû » au Pouvoir d’Etat-, et des écrits  de  Rebelles de bureau. On verra ainsi l’auto-censure de nombre  d’entre nous, ainsi qu’un   racisme de classe qui ne dit pas son nom !

     

     

     

     En remerciements à l’éditeur et au présentateur, mon ami Alain Blanc , je veux faire  deux remarques a posteriori   qui me reviennent à l’esprit,  à destination des jeunes générations.  Deux de ces articles évoquent les réactions du milieu des sociologues face au Pouvoir.  Les relations   entre des intellectuels libres, qu’ils soient ou non « sociologues », ont bercé d’illusions, les années 1970 à 2010 , dans le refus des engagements mais dans le respect des institutions, dénoncées ailleurs sur le papier. Cet aspect   suggère de mieux connaitre le sociologue bicéphale, -fonctionnaire au profond respect «dû » au Pouvoir d’Etat-, et des écrits  de  Rebelles de bureau. On verra ainsi l’auto-censure de nombre  d’entre nous, ainsi qu’un   racisme de classe qui ne dit pas son nom !

     

     

     


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  • 12/03/2021

     

    Un livre somptueux : richesse et originalité.

    BROCHIER, Christophe. Qu’est-ce qu’une république : sociologie historique du gouvernement républicain en Europe (500 av. J.-C. – 1940). Essai (Sciences politiques). Paris : St-Honoré éditions, 2021.

     

    Je veux parler d’un livre éblouissant dont j’ai fièrement accompagné l’auteur durant sa thèse sur le Brésil. Ce livre restera inégalable pour longtemps parce qu’il fait partie des ouvrages qui sont d’immenses synthèses, relevant d’érudition entretenue par la lecture d’une centaine de références, et s’attaquant à des sujets cruciaux et capitaux, notamment : pourquoi le monde européen a imposé dans l'univers le sentiment que la république était le meilleur système politique possible, et qu'elle devait être adoptée sur la planète entière ? Un objectif presque réussi, la république étant devenue la référence politique ordinaire.

     

     

    Dans ce livre absolument étonnant, il y a l’analyse concrète des circonstances politiques où un régime s’est appelé république sur deux-cents ou trois-cents cas. Cette originalité, et la survie d’un système de pensée antique, caractérisent la vie occidentale sur près de trente siècles. Alors, c’est l’honneur de la sociologie d’avoir eu un de ses « enfants » qui se soit affronté à l’une des plus grandes singularités perceptibles quant à l’imposition du mot de république comme modèle de gouvernement en Europe.

     

    Bien sûr, il nie l’évidence qui consiste à penser que la république n’a pas de rapport autre que la démocratie puisqu’elle suppose le pouvoir du peuple, sur le peuple, pour le peuple. Or, il s’agit d’un mythe, des minorités républicaines et anti-républicaines mélangées s’emparant toujours du pouvoir. La finesse de son travail réside dans le regard qu’il apporte sur une centaine de république. Ceci à propos du partage du pouvoir entre gens fortunés, chanceux au départ et qui appartiennent à l’élite des possédants, à une fraction de propriétaires et de riches, ainsi qu'à un groupe de personne sans héritage au départ mais qui deviennent membres de l’élite après de longues études approfondies.

     

    Une fois éliminés tous les slogans, du genre « liberté, égalité fraternité » (pas beaucoup applicables aux colonies et encore moins en métropole où le droit de vote n'a été octroyé qu'à certaines catégories sociales dont on serait certain qu'elles n’abuseraient pas de la revendication égalitaire).

     

    Si des fractions, un peu moins bourgeoises, possédantes et fortunées, ont pris le pouvoir dans certains pays européens, elles ont immédiatement conçu la création d’une élite fermée, repliée, cherchant à se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles sur le mode occidental. On pense bien entendu aux républiques populaires, aux démocraties populaires et à tous les régimes qui, au nom du communisme, ont isolé une partie de la population respectueuse, différente, obéissante, au profit de gens qui avaient fait ou profité d’événements historiques pour faire, disaient-ils, une révolution politique.

     

    Après la lecture de trois-cents pages très denses, on est amené à se questionner à propos du rôle que joue la sociologie étudiant le monde politique, les élites politiques et les grandes fortunes. C. Brochier nous le suggère, indiquant qu’elle ne sert à rien, si ce n’est presque rien, sinon à faire le job du sociologue qui applaudit et cautionne. En d’autres termes, il faudrait multiplier les études de cas, les monographies, les séquences historiques sans leçon, les descriptions gratuites sans morale ni conseil à donner. Là réside la vraie socio, celle qui consiste à décrire pour rien, regarder pour savoir, au mieux pour rire ou pour sourire de la divergence entre les actes et les mots. La vie en société est un théâtre permanent et le sociologue est au raz de la scène, dans le trou du souffleur en regardant, admiratif, de tels mirages se développer et de telles situations se diffuser.

     

    A la fin, C. Brochier rappelle que faire une centaine d'études de cas, de façon gratuite, sans théorie politique à soutenir, sans idéologie, sans souci de voter, sans militer : c'est là le rôle de la sociologie qui réside dans l'acte gratuit de l’homo sapiens : savoir pour savoir. Il fait référence à Howard Becker qui nous confirme que les descriptions des études de cas forment le seul objet raisonnable dont on comprendra le sens peut-être dans trois ou quatre siècles, comme on ne comprend rien aujourd'hui aux anciens collectionneurs de timbres ou de papillons qui ne faisaient que ça pour le plaisir de comparer : mettre cinq cents papillons épinglés les uns à côté des autres, et puis on ne sait pas, peut être que dans deux cents ou trois cents ans, il y aura un Darwin de la vie sociale et politique qui nous dira : « j'ai comparé les cinq cents cas dont j'ai trouvé les traces, les survivances, et c'est à vous maintenant de regarder si ça a un sens, une direction, une utilité ».

     

    A la fin de la lecture de ces trois cents cinquante pages de C. Brochier, on se dit que le jeu en vaut la chandelle et que le propre de l'Homme c'est de ne jamais demander « pourquoi » mais « comment », ou « dans quelles circonstances une série d'actions se produit » etc. Dans le cas étudié ici, le fait de savoir qu'une catégorie de possédants, de gens très fortunés, de milliardaires, se disent et se montrent comme les défenseurs de la république, les amis de la démocratie, et que dans chaque cas ces successions d'alliances, les combinaisons de forces entre fractions, forcément « démocratiques » font la politique, l'idéologie et le sens de l'existence de nos sociétés contemporaines. Tout ceci n'est pas rien.

     

     

    Donc c'est la simple curiosité du collectionneur de se dire : les républiques ont une idée forte, la falsification, la manipulation, l'exploitation, une manière organisée mais une bonne conscience et une morale intransigeante. En gros, la sociologie politique à la C. Brochier permet de sourire ou de rire de nos pauvres dirigeants, gouvernants, possédants qui s'agitent pour nous exploiter, pour détourner notre attention et pour obscurcir notre réflexion.

     

     

    Inutile de dire que ce livre a suscité la colère des historiens, la haine des éditeurs et comme tout écrit de lucidité : a été chassé de la Cité, en tout cas refoulé de notre conscience.

     

     

    Ce livre décapant montre l'idéologie latente républicaine sur tout le monde intellectuel français, et notamment sciences po', droit, lettres, sociologie et histoire. Bien que l’auteur ne le dise pas, on y devine la sociologie ironique de l’histoire de ce modèle républicain, et la revanche de tous les livres mis au ban de la société, condamnés sur le banc des accusés pour ne pas voir été naïvement républicain (beaucoup d'auteurs ont dû renoncer à leur manuscrit). Il y a un « effet France » à cette idéologie, la force de l'imposition de dictatures morales paraissant propre à ce pays, alors que d’autres visions, claires et objectives, se manifestent dans le reste de l’Europe. Je pense bien évidemment à John Dunn, Jack Goody, Kenneth Pomeranz, des auteurs résumés et discutés sur ce blog.

     

     

    Avant-dernière conclusion quant à la singularité de C. Brochier, sa capacité de mettre en pratique sa critique du système républicain, manifestant l’existence d’îlots d'intelligence et de lucidité en France. Mais le connaissant, lui ou ses camarades, je sais qu'ils se sont mis à l'écart des honneurs, des carrières et des ambitions, pour réaliser ce saut de géant, cette prise de recul que je n'ai vu obtenu dans ma génération que 4 ou 5 fois dans les sciences sociales américaines. Mais dans d'autres continents, comme le Brésil, le Canada, peut-être l'Orient, il y a de grands historiens-anthropologues-sociologues qui, comme une race en danger, maintiennent tout de même l'esprit de recherche et un sens de la besogne réunis pour élaborer des œuvres de l'esprit.

     

    Une question qui n'intéresse que les sociologues : comment organiser une série de cas dans une présentation claire et aérée? Ici, il y a plus de 200 cas de républiques étudiées. Ainsi, la sociologie montre que ces études de cas constituent la base du travail, les idées justes naissant de leur comparaison et opposition. Mais ces idées justes sont décevantes pour les esprits simplistes des éditeurs, des lecteurs, des professeurs parce qu’elles ne proposent rien à la vente, rien à en retirer comme gloire et comme honneur, le seul profit qu'on en tire étant de se fâcher avec de nombreux entourages. Cependant, la ténacité des études de cas débouche un jour sur une grande théorie de l'évolution, comme celle de l’anthropologue du vivant, Darwin, qui les a réuni une grande et unique perspective.

     

     

    En outre, ce livre illustre que l'idée et l'envie de république n'existent jamais que pour une petite minorité de la population, un groupe concerné par le désir de suprématie, de direction et de prise de pouvoir, un groupe à la grande culture et aux grands moyens matériels. Brochier nous explique qu’à un moment donné, la direction et l'invention d'une république est le fait de deux ou trois fractions de la bourgeoisie, deux ou trois fractions des grandes fortunes qui se sentent à l'étroit dans le cadre de la puissance dont ils ont hérité par fortune, par hasard, par membres de l'élite et par connaissance historique et scolaire.

     

    Par conséquent, la démocratie telle qu'elle est décrite ou racontée, n'existe évidemment pas. C'est le nom donné à l'envie de partage, de participation d'une association hasardeuse de gros et moyens puissants du monde, de gros et moyens possédants, de dirigeants bannis ou exilés, mais de riches et puissants qui veulent revenir dans le métier politique en se saisissant du fait que la démocratie républicaine peut ouvrir plus d'ambitions et d'intérêts que les régimes qui l'ont précédé.

    Enfin, ce livre et cette analyse de 200 ou 300 républiques aussi différentes les unes que les autres, est un pari fou, un défi à la raison, une contradiction avec tout ce que les sciences humaines enseignent, et avec évidemment la critique implicite des régimes en France républicaine précédents, et de l'actuel. N'oublions pas que notre république à nous a été le fait d'un général un peu fou, venant d'un excellent milieu intellectuel et social, qui réalisa deux coups d’Etat pour la purifier, c'est la moindre des choses en 1940 et 1954. Heureusement, cette contradiction n'est relevée par personne, absente des livres scolaires, à l’instar d’un désaveu pour toutes les sciences humaines enseignées et diffusées dans notre monde contemporain.

     

    Conclusions à tirer :

    Au sujet de l'idéologie latente, ou extériorisée, républicaine sur les sciences politiques, les sciences humaines, l'histoire ou le droit, il serait utile de savoir quelle place devrait tenir la sociologie et s'il y a intérêt à une réunion de disciplines entre l'ensemble des études d'histoire et des études de sociologie. L'intérêt en France serait l'apparition de chercheurs qui échapperaient à la dictature morale républicaine et qui seraient des penseurs libres. Nous n'avons aucun Jack Goody, aucun John Dunn, Richard Evans, qui sont des alliances critiques issues de l'histoire et de la sociologie apprises ensemble à l'université.

    Ce livre, il est facile de le comprendre, a suscité le refus des éditeurs, provoquera, s'il est lu, la colère des historiens et des sociologues. L'auteur ne sera pas chassé de la Cité, mais en tout cas refoulé de notre connaissance. J'ai connu cette situation puisque mon livre sur la Mort des républiques a été écarté par tous les éditeurs et je l'ai enterré. Ironie de l'histoire, ce genre de réflexions avait été l'aboutissement d'un long chemin, qui en 1848 a vu une république française s'effondrer, et qui à la suite à décider de ne pas faire carrière, de se mettre en retrait et de se consacrer à la critique des dictatures morales que représente la république. Il s'agit bien évidemment des écrits dits de « 1848 » de Karl Marx. Lui-même était un rat de bibliothèque, un lecteur insatiable, admirateur de la grande culture historique du XIXème siècle, fabriquant de notes innombrables, et son petit appartement, avec sa famille, croulait sous les papiers de lectures, les notes, les pages arrachées, dénotant le besoin d'une grande culture historique avant de porter tout jugement sur l'histoire présente.

     

    Merci à cet éditeur original que sont les Éditions Saint-Honoré.


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