• Un entretien avec Jean Peneff (1/3)

    A paraître dans une revue brésilienne, réalisé par C. Brochier le 20 et 30 novembre 2020. 

    Question : "Pourriez-vous d'abord parler de votre parcours académique et de votre carrière professionnelle ?"

    Jean Peneff : Oh vous savez, je suis devenu sociologue par hasard :occasion ou distraction, avec, en arrière-plan fondamental, la guerre d'Algérie. Au départ, je suis un villageois du Sud-Ouest, un peu comme Bourdieu. J'ai grandi dans le monde rural puisque mon père, un immigré bulgare, était vétérinaire à la campagne. Grandir dans cet univers, villageois m'a donné une curiosité pour les autres, pour le travail, pour les activités agricoles et artisanales. A la sortie de l'école avec mes camarades, on faisait les 400 coups, on allait observer les adultes, on écoutait les commérages. Mais pour les études, je suis allé à Toulouse. Cela a été un choc, une grande découverte. J'ai pris conscience des classes sociales. Pour moi, jusque là, un bourgeois c'était un homme qui avait 30 hectares, et à Toulouse j'ai vu la vraie bourgeoisie urbaine. 

    Alors, pour les études, je voulais faire des sciences et des maths. Après le bac scientifique, je suis allé en classe prépa, mais j'ai renoncé au bout de trois mois car le niveau en mathématique était trop élevé. J'ai repiqué en sciences politiques et en droit, parfois même un peu snob et antiféministe, assez traditionnel. Je fais mes études tranquillement jusqu'à 22 ou 23 ans. Mais pendant ce temps c'était la guerre d'Algérie (je suis né en 1939). Quand je rentre au village, je vois mes copains qui avaient eu moins de chance que moi, qui avaient combattu... Ils sont effondrés, dépressifs. On leur a fait faire des choses atroces : torturer les enfants dans les villages pour faire parler les parents...

    Donc on découvre l'autre face de la démocratie, un règne de terreur. Certains appelés désertent, ils fuient vers l'Italie, la Suisse. C'est une époque abominable, que la génération d'aujourd'hui peut à peine comprendre. Là, nous les étudiants, on est bousculé. On ne veut absolument pas participer à tout cela, et avec un ou deux bons copains on décide de prolonger nos études, en poussant le sursis jusqu’à son maximum. On choisit la sociologie sans trop savoir ce que c'est ; ça sonne bien, c'est en prise avec les problèmes de la société. Alors après ma licence de droit public, je commence mes certificats de sociologie. Les cours étaient essentiellement théoriques mais il y avait n enseignement d'ethnologie avec Nougier (1) qui était bien. On allait au bord de la Garonne, on ramassait des fossiles, bref on sortait un peu des murs de la fac. Puis, toujours pour repousser l'appel, j'ai 24 ou 25 ans, je commence une thèse de 3ème cycle sous la direction de Paul de Gaudemar (2). C'était un homme cultivé, sérieux, il était apprécié, il m'accepte pour une thèse sur le sous-développement et les relations internationales. C'était un travail livresque, sans grande originalité, mais cela m'a donné une bonne culture sur ce thème qui était devenu fondamental dans les années 1960. A la fin de l'année universitaire (je n'avais pas encore soutenu), je suis appelé en Algérie. Mais c'était après les accords d'Evian, j'ai donc le statut de soldat qui peut enseigner, faire de la coopération. Je suis envoyé au lycée El-Djala de Sidi bel Abbès pour enseigner la littérature. Je fais venir ma femme qui trouve elle aussi un poste d'enseignante. Je me retrouve donc en 1964 devant des lycéens qui doivent passer le bac de français. J'essaie d'expliquer Phèdre, Le Misanthrope, Don Juan. Ils sont passionnés. Ils avaient 19-20 ans et moi 25 ou 26 ans. On se lançait dans des discussions passionnées. Il y avait peu de différence d'âge entre nous. A quelques années près on aurait pu être les uns en face des autres avec un fusil en main pour s'entretuer... Mais heureusement, on apprend ensemble, je joue au foot avec eux. Dans cette région, ma femme et moi vivons quatre ou cinq années exceptionnelles. On voyage dans le pays, on suit une caravane de Touaregs, on visite la Kabylie, on est sous le charme du pays. En cherchant à satisfaire ma curiosité je fais un peu de la sociologie sans le savoir. On n'était pas les seuls, le milieu des coopérants était stimulant, tous on voulait découvrir cet univers fascinant (3).

    (1) Louis-René Nougier (1912-1995) paléo-sociologue des religions. Il occupait la chaire d'archéologie préhistorique à la faculté de lettres de Toulouse.

    (2) Paul de Gaudemar (1919-1995) enseignant à Toulouse puis à Paris 8 était spécialiste de la sociologie de l'éducation et des questions d'enseignement dans les pays en développement.

    (3) Voir : Jean Peneff : "La coopération, l'Algérie et la jeunesse de la sociologie", In  J.-R. Henry & J.-C. Vatin  (dir.), Le temps de la coopération, sciences sociales et décolonisation au Maghreb, Paris, Karthala, 2012. 

     

    N.B. : l'entièreté de l'entretien paraîtra à l'automne 2021 dans une revue brésilienne à l'initiative de C. Brochier dont je signale encore ici l'excellent livre sur l'histoire des républiques dont j'ai parlé ailleurs : La mort des républiques


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