Le titre Sur le terrain, un demi-siècle d’observation du monde social suggère que les rencontres sont toujours inattendues, mais intéressantes. J’ai eu l’occasion de rencontrer des classes populaires rurales ou semi-urbaines, surtout dans mon club de foot et à travers un championnat sur 12 ans. J'ai eu la chance d'y rencontrer des dirigeants et des joueurs, mais plus les premiers que les seconds, intéressés à discuter d'autres choses que le foot, et notamment de la politique locale. Que ce soit dans le car qui transporte les joueurs, que ce soit dans la cave où Becker joue du jazz la nuit, je me rends compte qu'on apprend de la sociologie sans le savoir. Sur le terrain est une bonne occasion pour moi de dire qu’on n’invente pas un terrain : on y est dedans par hasard et on veut y comprendre quelque chose.
Un autre moment inattendu, absolument imprévisible, est le succès du livre sur Ader – un homme mort depuis longtemps et ressuscité on ne sait pourquoi 30 ans après. Tout ceci ne cadre pas avec les explications rationnelles et logiques que chacun se propose ou que les maîtres à penser, journalistes ou collègues, décident de diffuser, et fait rentrer un peu le hasard des choses oubliées et modifie la connaissance des textes que nous avons presque complètement. Le cas Bourdieu est intéressant pour ça : de très bas il est allé très haut, il a été très ami avec les médias tout en maîtrisant les relations avec eux, et il y a beaucoup de gens à sa dévotion. Quand on est étudiant, il est bon de savoir ce que dit le prof et ce qu'il ne dit pas sur un auteur. Ce qu'il enseigne à partir de tel livre et ce qu'il n'enseigne pas à partir d'un autre, pourtant de la même personne.
Sur le terrain rappelle aussi que les occasions de réfléchir et d'observer ne sont pas si nombreuses que ça, et qu'il faut essayer de rencontrer les classes populaires si on veut les connaître, surtout quand on en sort et que nous-même nous rentrons dans les classes moyennes intellectuelles. Et pour parler encore de moi, ma rencontre avec les classes populaires a été le primaire, dans un petit village de campagne de 600 habitants près de Toulouse. Là j'ai joué avec eux dans la rue, la cours d'école, mais c'est sur le terrain de foot que j'ai appris qu'on pouvait réfléchir sur les rapports entre joueurs, dirigeants d'équipe et encadrement.
Ces à-côtés sont connus dans les livres dits rationnels. Et de la même façon, Alain Blanc pour coordonner Sur le terrain a deviné que le vrai Becker se retrouvait mieux, certainement, dans les caves de Jazz où il jouait, dans les boîtes de nuit qu'il animait, et que dans ces souvenirs, si on l'interrogeait là-dessus. Mais cela ne faisait pas partie des sujets canons des commentateurs et laudateurs de Bourdieu. On voyait bien que le travail y était fait la nuit en sociologie de manière inconsciente (observation des autres musiciens, du public, des propriétaires du cabaret). Ce que raconte Becker sur les boîtes de nuit, sur les clients et le public de ce genre d'existence (jeu, alcool, poker) tout ça vu et appris à 20 ans, a été une grande source d'inspiration pour lui qui aimait en parler, tant on ne l’interrogeait pas souvent là-dessus. Il faut renverser la croyance d'une progression rationnelle dans la vie, logique, et dans les explications qu'on donne de sa propre vie : Becker était joueur avant d'être sociologue. Il s'agit d'une blague et d'une véritable anarchie. Et cela me saute aux yeux quand je relis Sur le terrain : mes plus riches inspirations sont quand même le terrain de foot, d'abord celui d'une bande de garçons dans un petit village de la banlieue de Toulouse, qui faisait les cent coups la nuit pour faire peur aux vieux. Donc il faut mélanger les terrains, faire des voyages dès qu'on peut. Sur le terrain, par moment, manifeste l'originalité de mes sources, la façon dont j'ai pu les rédiger après à partir de notes prises, justement, à la sortie du terrain pour ne pas oublier. En tout cas, je ne vois pas de commentateurs qui fassent ça.
Par exemple, il y a tellement de terrains nouveaux aujourd'hui, dans les médias, en politique, dans la vie sociale, dans les rapports hommes-femmes, que c'est complètement idiot d'essayer de coordonner et de mettre en rapport tout cela. Mais ça vaut le coup d'essayer ! Je me penche en ce moment sur cette idée : l'anarchie se répand, il n'y a plus vraiment de règles, l'anarchie c'est le désordre des idées, des rites, des habitudes. Et on le voit dans les informations, les news, des journalistes qui ne savent plus quoi présenter car tout irait trop vite. On ne sait pas quelle direction ça prend et les hommes politiques sont désorientés – surtout occidentaux que je connais et les oppositions générales aux Etats-Unis – désordre entre prédictions et actions qui se passent et beaucoup de choses, il me semble, sont laissées de côté. Si j'étais étudiant, j'essayerais de voir ce qu’il se cache derrière ces bandes qui traînent ouvertement à Marseille et Paris, ces formes de clubs fermés sur eux-mêmes qui ne l’étaient pas il y a cinq ans en arrière.
J'ai l'impression que l'anarchie a gagné, qu'elle se serait déplacée partout. Et il m'est impossible de trouver une direction, un semblant d'explication rationnelle, dans cette augmentation de l'usage des drogues, de l'alcool, des armes à feu, qui paraît banal aujourd'hui, dans la musette de ces jeunes errants dans les grandes villes. Mais de tout ça, personne ne parle. Personne ne dit rien. Et il me semble que tout le monde regarde à côté, si je me fie à la seule relation oculaire que j'ai un peu : le trajet en car urbain.
Mais Alain blanc a fait le travail pour moi : il a sorti mes textes, non publiés ou peu publiés, et a montré que c'est dans ce regard oublié, indiscret, oblique, que mes idées se sont épanouies. Et non pas dans les livres officiels, de type bourgeois, dans un cadre relationnel et de publication très construit, que ces idées et les miennes se sont exprimées à l'écart, donc, de toutes conventions et de toutes traditions (écriture d'un article, d'un livre, diffusion à la fin en sociologie). Bref, une montée organisée et méthodique. Le retour d'Ader me fait sourire quand je vois qu'on a oublié toute la médecine, les produits qu'elle a inventé, et toutes les avancées ou reculs qu'elle a faite, elle aussi, en 20 ans. Mais dans le plus grand silence comme les fumeurs d'opium qui ne se cachent plus alors qu'ils ont été, comme le disait Becker, les oubliés de l'histoire qui se faisait en bas, dans la nuit, à la cave, où sont traitées les affaires de la ville, les affaires économiques, les sorties des hommes riches et des femmes ambitieuses qui était le public plus ou moins intéressé par ces joueurs de jazz, pas sur la scène mais dans la salle.
Je manque d'exemples aujourd'hui et je le regrette, sur le caractère anarchique de la circulation, de la consommation, des relations sociales, et l'absence de vision ou de début d'explication logique par rapport à ce très grand événement qu'est « l'effondrement de l'occident classique ». Il se passe des milliers de choses très importantes, et on ne montre simplement que l'écume de l'eau où l'on regarde ailleurs. Je pense à l'utilisation de drogues qui sont des produits pharmaceutiques, qui sont des fabrications personnelles à partir de chimie, et qui circulent à l'abri de tout et de façon intense. Il nous manque le Becker de l'époque, fouineur la nuit dans la vie secrète des gens, des affaires, des mœurs. Mais je garde espoir, il y en aura un qui fera le pas de côté, ou en arrière, un jour pour mieux voir. En tout cas, merci à tous les lecteurs de mon blog qui lisent aimablement mes rejets, mes répulsions, et mes interrogations, pour ne pas dire stupéfactions puisque quand je sors en ville je ne reconnais rien.
04/05/2024