•  Jean-Clément Martin : Le sujet de la révolution

     

     

    Les trois carrières

     

     En simplifiant, on peut dire qu’il s’est construit à travers 3 ou 4 carrières distinctes. La première (celle à Nantes où je l’ai croisé) est consacrée à la Vendée; ce qui pourrait paraître naturel pour un natif de Saumur, marge de la chouannerie ; alors que son irruption sur ce thème fut accidentelle (cf. Bio) . Elle le conduisit au professorat à Nantes avec sa thèse qui devint La Vendée et la France, Seuil, 1987 (appelé ici L1) et un « livre manuel »qui manifestait déjà un art certain du contre-pied ( La France en Révolution, Belin, 1990). Ensuite, à la Sorbonne, dans les années 90 où il assume des responsabilités, il donne beaucoup de temps à l’enseignement ainsi qu’à la direction de l’Institut des Etudes de la Révolution . Il quitta donc la Vendée pour évoquer la terreur : Violence et Révolution, Seuil, 2006 (L2)

     Enfin, il prend sa retraite, relativement jeune (60 ans) et profite de ce repli pour écrire trois livres  fondamentaux, « révolutionnaires » en quelque sorte,  qui bousculent les idées reçues La révolte brisée ; Femmes dans la Révolution française et l’Empire, Colin, 2008 (L3). Et il vient juste de publier en collaboration le Dictionnaire de la Contre-Révolution, Perrin, 2011, (L4)

     

     Si on n’a pas le temps de se plonger dans ses ouvrages, on regardera deux livres iconographiques sur la Vendée et la Terreur[1] ; deux petits bijoux (coll. Découvertes chez Gallimard) : élégance de la mise en page et de la typographie, richesse de la documentation, mélange d’images et de textes d’époque encadrés par une présentation par l’auteur des principaux personnages et événements. Cette entrée par la représentation et les discours, mis en scène,  est une de ses caractéristiques de son travail. Certes, c’est une vulgarisation de « riche » (c'est-à-dire cultivé), sans concessions (que serait une schématisation pour les profanes). Ces deux « Gallimard » sont la meilleure introduction à l’égard d’un pédagogue vulgarisateur qui propose des images en soutien des textes. Cette offre est un savoir-faire propre à Martin, puisque précocement il a abandonné les voies de l’académisme traditionnel. Il ne se satisfait pas des explications «savantes », ni des concepts magistraux, ni des sous-entendus d’érudition. Sans ornements de langage, sans tambour ni trompette, il dépassionne la Révolution française. Implacable   car il ne justifie rien, ne condamne, ni n’approuve cet événement devenu une référence tout azimut, une source immense de réflexions, un « objet » international qui a donné lieu à deux siècles de passions, d’hostilité, de démagogie,  d’enthousiasme ou de critiques. Il est un Républicain froid ; en principe tel est le devoir de l’historien (sans une morale de l’Histoire) mais il tient cet engagement professionnel jusqu’au bout.

     

    La Vendée en 1987

     

     Grâce à lui l’historiographie s’évade de son cadre universitaire, loin des textes péremptoires, des versions de « professeurs » ou des modes de pensée traditionnels. Son livre La « Vendée » relativise l’explication historique et la typologie de causalité en insistant sur les circonstances et les hasards, modérant les aventures et polémiques qui  entourèrent cette quinzaine d’années (1980-1995). Entrons dans les faits. J-C Martin est le seul survivant des guerres de Vendée qui l’ont placé  au centre de la mêlée du bicentenaire instrumentalisé en 1989,  quoiqu’il se tint en dehors des luttes en faveur de telle ou telle interprétation (dont l’une voulut écraser les années 1980 : la reconnaissance d’un « génocide », version soutenue par Chaunu, voire par Furet). 

     Après la Vendée, il s’interroge sur la grande Terreur, fille non reconnue mais point imprévisible de deux années révolutionnaires les plus tendues et angoissantes où toutes les épreuves se manifestent en vrac. Ainsi : « que faire de la royauté ? » ; (questionnement devenu irréversible avec la fuite du Roi)  équivaut à chercher une forme d’errements, d’hésitations, d’allers et retours entre fuite en avant et pas en arrière, et à comprendre  ce qu’est l’apprentissage de la violence d’ Etat comme arme « naturelle » du pouvoir. Lorsqu’un peuple se lance dans l’inconnu de l’abolition de la royauté millénaire, il le fait obligatoirement en hésitant et à reculons. L’auteur recherche une forme de causalité « modérée », semblable aux explications moyennes, à court terme, de Kershaw ou Evans. Par conséquent le classique :  « Pourquoi Hitler ? » est devenu  « Pourquoi pas Hitler ? » parmi les 5 ou 6 dictateurs devenus inévitables en 1929 .La compréhension du nazisme par les auteurs susdits connaît donc son équivalent dans le « Pourquoi pas la Vendée et pourquoi pas la Terreur ? » de Martin.

     Ce ne sont pas simplement   des raisons   de méthode qui m’incitent à l’insérer dans le grand bouleversement de l’historiographie que je discerne (aventureusement peut-être) dans le monde occidental. Ces raisons cependant ne sont pas minces. L’histoire interactionniste séquentielle pratiquée par lui et d’autres ( sur le même thème : Timothy Tackett, Charles Tilly) nous délivre du dilemme de « l’explication causale historique totale ». L’histoire serait soit absolument déterminée, ne pourrait alors advenir que ce qui s’est réalisé et il n’y a qu’à raconter, décrire le flux et il n’y a rien à dire. Soit tout serait possible, tout serait ouvert, et les événements seraient le résultat de hasards, d’arbitraires et de circonstances infinies (un peu la théorie du chaos de la causalité). Entre les deux extrêmes, il y a la place pour une interprétation resserrée à une chaîne de faits, résultats de quelques mois ou années où sont pris en compte, en addition des rapports de force, les luttes de clans et de partis, le passé proche, les institutions en acte, les conceptions à peine existantes dans les esprits, les contextes vécus, les représentations par les hommes de ce qu ils croient faire

     

     

    La Terreur en 2005

     

     Son principal ouvrage au sujet de la terreur (L2 )  propose une définition de la politique, banalement matérialiste : si elle est l’organisation de la production ou son encadrement, si elle est la répartition des forces économiques et la redistribution des biens rares produits, alors le contrôle du travail politique, la conquête et la gestion du pouvoir et de ses rouages internes sont essentiels. Cette définition implique que la politique sera nécessairement violente ; de telles redistributions ne sont pas des jeux d’enfants. Conflits, violences, symboliques ou non, révoltes civiles ou guerres armées sont le pain quotidien de l’historien des ruptures. Et donc il rencontrera une multiplicité de terreurs qu’elles soient blanches, rouges ou noires. Martin veut rétablir les faits dans un contexte le plus riche accessible. Les conditions dans lesquelles il écrit, le labeur, le silence des archives l’incitent à trouver d’autres liens entre événements telles que les ambitions déchaînées, les politiques du pire, l’invention -face aux échecs- d’ennemis irréversibles, l’ivresse du pouvoir, le goût de la mise en scène de la part de politiciens néophytes, obscurs provinciaux poussés au premier rang de l’Histoire, bousculade que rien dans leur passé ne laissait pressentir. Cela engendre un idéalisme forcené et sectaire aussi bien que des attitudes bien peu imaginables antérieurement, au point qu’il fallut convoquer « Rome » ou « Athènes » pour les justifier.

     

     

    Comment finir ou en finir avec la Révolution ?

     

     Révolution, Terreur, Vendée sont, en gros, selon Martin, des rapports politico-culturels, donc des notions comme d’autres, à aborder sans a priori. A la fois dans leur dimension d’enchaînements factuels qui les produisirent et comme objets d’études de l’historiographie ou de la mémoire nationale des célébrations. L’auteur nous entraîne hors de l’événementiel pur, loin du respect des frontières disciplinaires formelles. Comment ? Par plus d’événementiel, dans plus de registres, et donc plus de travail de recherche.  Multiplier les données, renouveler les sources comme si la bibliographie devait être refaite sans s’encombrer des étiquettes antérieures, telle est sa méthode. A cet effet, il écrit une Histoire politique à laquelle il ajoute un cadre culturel et social large. Par exemple l’ethnographique est associé à du judiciaire et même à du littéraire à des niveaux variés. Parlement ou vie du village, métropole ou colonies, classes sociales mais aussi le genre (rapports H/F) coexistent avec les relations maîtres/domestiques ou avec  l’évolution des mœurs, dans son univers explicatif. Pour faire bonne mesure, il ajoute une ethnographie du corps et de la mode et de la façon de les penser en politique. Particulièrement le retiennent le vêtement, les symboles attachés aux coiffures, les attitudes ostentatoires. Il est vrai que la manière de s’habiller fut un acte révolutionnaire ou un signal de sa négation : nous la suivons dans la gestuelle de la violence spontanée de rue (le « spectacle » de la guillotine) ou celle initiée par les agitateurs.

     

     En dépit de l’accumulation de variables illustratives, c’est à un rétrécissement des alternatives auquel on assiste et cela fait la singularité interprétative. Une fois un régime engagé, du personnel embauché, des actions lancées, il y a une réduction des possibles. Guerre civile au sommet, guerre à l’Europe, répressions parisiennes, exécution du roi, le nombre de plus en plus réduit de solutions engendre une bifurcation de plus en plus resserrée  pour des actes violents qui se terminent de manière... rocambolesque. La grande terreur se clôt en Juillet 1794 suivie de terreur blanche, d’une contre-révolution qui mettra 15 ans à s’installer, mais surtout dans les cocasseries d’un « concours de mode » (les Muscadins, les Merveilleuses) ou dans l’éloge des plaisirs et des fêtes, un nouvel hédonisme aussi inattendu que soudain. On chercherait en vain une logique ; terme abusivement galvaudé aujourd’hui et qui est une facilité de langage de la description sociologique. 

     De même qu’il ne s’encombre guère des analyses antérieures, y compris les plus prestigieuses (et il y en a !), il élargit la chronologie. Prétendre comprendre 1789 serait illusoire sans traiter les 20 années antérieures et sans poursuivre également jusqu’en 1815. La Révolution ? Ce ne sont pas les dates consacrées, comme ce n’est pas Paris seul, ce n’est pas, non plus, la France seule.  Ce sont des séquences ouvertes ou fermées. Le premier avantage de la mise en cause de la terminologie et de la périodisation consiste en la « redéfinition » des termes de violence et de Terreur. Le changement social, brutal, les explications aux dates tranchées ne résistent pas. Déconstruire la violence politique signifie rendre compte également de la violence économique (l’esclavage, le travail forcé, le bagne), politique et militaire (les armées françaises d’occupation) aussi bien que celle des cruautés sociales quotidiennes (règlements de compte entre citoyens, violences domestiques).Elles n’attendent pas 1789 pour s’extérioriser ni ne disparaissent pas après. Il y a donc une continuité des rapports de force; seule change évidemment la rhétorique manipulable (justificatrice) adressée à leurs victimes.

     La « base » économico-technique de la production (la propriété, l’industrie, la science..) n’est pas plus importante que la « superstructure » culturelle-politique ou anthropologique (les mœurs, l’état moral de la société, les rapports de sexe ou d’âge). Un demi-siècle, sur ces bases, à saisir en entier, est un pari. Sur des millénaires, c’est une autre affaire. La trouvaille est donc le court terme saturé : le demi-siècle dont on peut faire l’événementiel hiérarchisé, stratifié, non linéaire sans chercher un quelconque déterminisme. On ne peut manquer de se souvenir du Bloch des Rois thaumaturges et, ainsi qu’on l’a dit, de la parenté avec l’autre médiéviste J. Le Goff.

     Les connaissances, la culture historique de Martin ne sont pas là pour nous impressionner, nous écraser d’érudition ; elle sont là pour nous dire : « à vous lecteurs de réfléchir à partir de votre petite expérience». Roboratif enfin parce que non consensuel. Pas de diktat : Voila comment il faut penser la Révolution française, voila la « juste interprétation ! ». Après les tonnes d’histoire idéologique engagée, après les indigestions de morale, après le magistral orienté (Furet, Ozouf), voire le réactionnaire sous-entendu, et grâce à un peu d’abstinence marxiste, cette lecture fait du bien. 

     Dès lors, on voit se dégager au cours de la Révolution certaines phases. La première Révolution est hésitante 89-91, la deuxième (avec la fuite du Roi qui met les foules de Paris en marche) est plus « musclée » faite d’appels hésitants, contradictoires au peuple et aux basses couches de 1791 à 1793 ; la troisième enfin, de 93 à l’été 94 concentre les actes que l’on sait : la Vendée, la guerre, les massacres. Pour sortir de ces impasses, il faut qu’apparaisse une violence nouvelle, intermédiaire, un surcroît de terrorisme à inventer. Si on considère la guerre civile comme solution inévitable provisoire à des luttes intestines et à des combinaisons du pouvoir à Paris, on met à sa tête Turreau et on aura une répression sévère (terroriser la Vendée) et ce pour un moment, car on ne change pas de général ou d’envoyé en mission d’un tournemain. Mais si on a une autre conception de la répression, on met un autre général, Hoche ; ce qui advint tardivement. Interactions par paliers, visibles en Vendée et dans les luttes d’Assemblée, Martin suggère les types de répressions envisageables liées à la personnalité des chefs des deux camps.  Par exemple pacifier avec d’autres armes, économiques, ou en préservant certaines catégories de civils. Les choix ne sont pas prédéterminés mais élaborés dans le désordre et la panique ; et une fois la décision d’une option prise, un déroulement singulier s’engage pour une séquence.  Chaque fois on a une rupture, une pause et une conséquence : ce sont ces interactions solidifiées pour quelques mois ou années.


     

    La «  violence »  en politique

      

     Prendre à bras le corps, une question aussi gigantesque, aussi  démesurée à la fin du XVIIIème, doit pour convaincre reposer sur  des principes d’étude clairs et des bases solides, sinon on s’égare dans la description apologétique ou dénonciatrice. Une de ses techniques est de toujours chercher un angle   neuf et fécond. Par exemple dans le livre 2, la violence : est-elle inhérente à toute révolution ou uniquement à celle de 89 ? Est-elle une composante ordinaire de la vie politique ou sociale? Pour le livre 3, l’angle trouvé est celui des rapports H/F mais également maîtres/esclaves[2]. Le fait central de l’intention révolutionnaire qui était de bouleverser les rapports sociaux quotidiens réussit là, échoue ici, avance ou régresse, ouvre ou ferme des perspectives.

     Déjà perceptible au sujet de la « Vendée », la problématique de la Terreur exposée par Martin introduit finalement une définition qui conçoit la science historique comme une approximation acceptée, une rupture, plus nette que l’épistémologie actuelle ne le requiert, avec les idéologies en vitrine. Il s’agit d’une façon indirecte de parler du présent et d’accepter le poids des problèmes contemporains sur la lecture du passé. Notre période a besoin plus que de certitudes ou que de motifs d’indignation, de chercheurs non pas forcément marginaux mais mal à l’aise dans les orthodoxies ou dans les « Ecoles ».

     S’ajoute à cela l’interprétation rétrospective basée sur de l’ « imaginaire ». La terreur a une histoire dans l’Histoire ; la violence, ou l’invention de l’idée d’un affrontement permanent (depuis Hobbes jusqu’à Marx) pour des populations de « sans culottes », de Jacobins ou bien du « peuple » réduit à la chronique noire (à l’exception de quelques-uns comme Soboul ou Godechot) a un sens autre que moral. C’est une force qui pousse les individus hors d’eux mêmes. Le chaos, l’anarchie sont des moments privilégiés pour l’historien qui fouille les structures invisibles jusque là. Le changement en douceur espéré en 1789 ou à d’autres moments aigus ne résiste pas aux circonstances exceptionnelles ; alors Martin recense et analyse tous les changements qui s’imposent momentanément et qui avortent ou non peu après.

    L’histoire de la violence révolutionnaire est soit un mythe, soit une utopie à hauts risques, puis devient peu à peu un argument antirévolutionnaire, s’enracinant en tant que représentation sociale ou concept politique que les historiens du 20e ont repris tels quels sans chercher à mieux les définir.  Découvrir du factuel original, multidisciplinaire, sans érudition pédante encyclopédique, sans coquetterie d’auteur (remerciements entre pairs, signes de connivence, renvois et notes de complaisance) est une gageure[3] réussie. Mélange des registres sans prétention, ni artifice, la culture de Martin semble inépuisable ; c’est un immense lecteur, « un rat de bibliothèque » comme il se désigne. Mais, attention, ce n’est pas la finalité recherchée ; la fin est le renouvellement. Certaines pages contiennent un grand nombre de faits inexplorés, empruntés soit à des archives   soit à des travaux d’étudiants, ou à des auteurs peu connus avec lesquels il semble avoir beaucoup partagé au long de sa carrière. Dans son inventaire il note, malgré tout, les manques, les lacunes bibliographiques comme si tout était à ré-entreprendre dans cette Histoire. Ce qui est réconfortant pour les jeunes chercheurs.

     

     L’ouvrage sur la Terreur  nous  offre  une histoire froide, clinique, de la violence, sans axiologie ; c’est un challenge à propos d’un sujet polémique, parcouru en long et en large, aux réalités apparemment bien établies.  Un tel sujet appartient à l’humanité et sa référence est universelle. Donc « on a tout dit » ? Non ! Sa tentative, servie par des ressources empiriques neuves, par l’amalgame entre nombreuses documentations, mineures ou spectaculaires, reconnues ou inconnues, conduit la réflexion à élargir à  d’autres réflexions. La question de la violence en politique est séculaire mais placer en première ligne de l’étude de la Terreur du Comité de salut public, des groupes sociaux, acteurs ou victimes, délaissés jusque là, comme les femmes et les enfants, les colonies et leur révoltés, entraînant la discussion sur l’abolitionnisme est une association originale et féconde.

     Ce sont les circonstances dans toute leur ampleur et la complexité en mouvement (et non les conditions, terme trop vague) qui expliquent les surgissements brutaux de révolutions ou de contre -révolutions (cas du nazisme).  Lecture et conclusion que nous retenons à usage très moderne.   Une leçon pour temps troublés, de « crise »  et d’interrogations sur le « que faire », quand on ne comprend plus rien aux anciens instruments de classement et d’analyse.  J-C Martin fait explicitement le parallèle entre 1789 et la situation actuelle (en   conclusion de L 2), quoiqu’il ne donne aucune leçon, simplement une esquisse au sujet de l’émiettement des causes historiques que nous vivons.  Depuis deux ou trois ans, on s’interroge en sociologie au sujet de l’éclatement des cadres conceptuels. Pour le sociologue de terrain qui ressent les mêmes incertitudes et a les mêmes doutes que l’historien au sujet de l’explicatif « homogène et totalisant », que signifie d’en appeler à une quelconque « logique », sinon de  s’attribuer,là, une cheville rhétorique ? Par exemple quel est le rôle des personnalités ? Pourquoi et comment les grands hommes providentiels deviennent petits et grands successivement, selon les circonstances et les jugements des contemporains (ou des historiens futurs) ? Ce que retiendra le lecteur profane ou l’ethnographe amateur sera l’abandon heureux de la stabilité des opinions et des conduites. La continuité supposée normative   de « ceux qui font l’histoire » est une vision trop simpliste. Un témoin, un acteur est toujours perdu devant les événements inouïs qui se déroulent sous ses yeux. Tout ceci invite le fabricant de récits d’histoire comme son lecteur, à plus l’humilité devant les indigestions positivistes du siècle passé.

     Alors la violence accouche-t-elle l’histoire ? Pas évident. Les hommes font l’histoire sans le savoir ? Certainement ! Mais le changement révolutionnaire n’est pas si brutal et si structurant que ne le pensent les acteurs. Et il n’est pas là où ils le pensèrent.  Voila une première conclusion de L2 ! Si l’auteur met un peu d’ordre dans le chaos des événements de dix années les plus célèbres de notre histoire, s’il semble minorer certains aspects traditionnels de l’explication, ce n’est pas dans l’intention de produire un schéma substitutif, c’est parce qu’il n’existe pas, selon lui, de direction linéaire à l’histoire, pas de sens (progrès/recul ; droite/gauche ; bien/mal ; bonne /mauvaise révolution).Et qu’il faut renoncer aux vieux clichés.

     

    Les effets contemporains : l’extrémisme revisité

     

     Pour nous, ses contemporains, cette relativisation ou cette requalification sont essentielles afin de comprendre la sélection « officielle » de nos savoirs et leur nécessaire révision, à toutes les époques. Il faut le marteler : l’Histoire c’est le passé vu par le présent. Ce rappel instille l’idée que le XXème qui a jugé moralement, pour les condamner, ces faits, a été « innocemment » le plus violent de l’histoire de l’humanité, à un niveau qu’on espère inégalé pour longtemps.  Si on nomme terreur, les « violences » politiques extrêmes, les morts d’homme par le fait d’autres hommes, directement par les armes, la famine imposée, les exécutions de masse, les privations de  liberté, ou par tous moyens non seulement militaires, notre dernier siècle écoulé a été imaginatif au delà du concevable : plus d’une centaine de millions de morts pour des raisons politiques au sens large : guerres civiles, guerres mondiales, nettoyages ethniques (Europe et Asie surtout, puis Afrique ). Immense « don » ou sacrifice fait à la violence politique, même en tenant compte de l’accroissement de la démographie !  Les progrès scientifiques les plus sophistiqués ont été mobilisés pour rendre plus rapide le résultat : la chimie (les gaz des camps) la physique (les atomisés au Japon), la « médecine », sans parler de « l’amélioration » des moyens de bombardements ou de l’affamement volontaire. On voit que la fin du XVIIIème siècle révolutionnaire européen ou américain, est bien « pauvre » en conceptions et productions de « violences ». Que pèsent, dans ce macabre décompte, les quelques dix milliers de mort de la Terreur française ? Le propre de ce livre est de faire réfléchir sans cesse à l’étiquetage, aux connotations implicites et aux disproportions d’échelle.

     De même que la dénonciation de la terreur fut un argument politique, une arme idéologique, les faits avérés s’ils sont répertoriés par l’Etat (commémoration, scolarisation) ou par son appareil de recherche scientifique, restent de recensement orientable (Vendée, combat patriotique aux frontières, occupation sanglante de pays voisins). La chronique de la terreur « parisienne », désignée après coup par l’historiographie, s’en empare et en fait une problématique à part. Elle néglige les violences au sein de l’armée, de la société civile, des émeutes urbaines ou antiféodales tout comme celles de la contre-Révolution.  L’anarchie politique qui frappe les yeux, de la fin de 1792 à l’été 1794 se focalise sur un appareil de gouvernement embryonnaire ; la violence de la guerre civile en Vendée est transposable à l’extérieur de nos frontières du fait de la brutalité des armées, la notre ou celles étrangères.  On ne peut plus les compter comme violences inévitables et justifiées, comme actes patriotiques légitimes exercés à l’encontre de victimes innocentes ou faites à d’autres soldats. La terminologie, plus que centenaire, a découpé la révolution en moments de plus ou moins grande violence (les journées) sans jamais s’interroger sur les contenus sémantiques. La violence d’état a existé sous l’ancien régime, n’a pas disparu avec l’Empire. Une fois la perspective de la terreur révolutionnaire et de la violence prétendue issue « des Lumières », celle des dictateurs Robespierristes ou non, remise en place, on peut revenir à la période et voir ce qu’elle a de spécifique sans condamnation ni absolution. Comme Paris n’est pas isolé, la France n’est pas seule en révolution. La Terreur concept à majuscule depuis  son histoire idéologique est devenue un concept politicien, une représentation scolaire issue d’ une vision orientée de la IIIeme République. Le problème, dit Martin , est de comprendre le déroulement  d’événements inouïs pour l’époque,  qui inclut aussi bien les Révolutions américaine, belge, hollandaise, voire anglaise, rappel toujours salutaire. Même l’éditeur, Gallimard dans sa présentation du livre, ne parvient pas à se détacher du schématisme traditionnel : la bonne Révolution et la mauvaise, la violence défensive compréhensible et celle arbitraire; tout comme les mauvais patriotes se distingueraient des bons sans culottes ou Jacobins. Se déprendre du rassurant dualisme moral, avec d’un côté les discours hystériques de leaders ou chefs  en mal de justification par le complot réactionnaire, et  de l’autre, les grands principes qui demeurent en  progrès universels, voila à quoi nous invite Martin. Et à une époque où le mot « terrorisme », comme le mot crise, sont mis dans toutes les bouches, rappeler que terminologie rime avec démagogie est salutaire. Saisir les causes contradictoires, instables de l’extrémisme est ce que nous retenons d’essentiel ; ce n’est pas rien.

     Néanmoins le chemin pour mener ces idées à terme n’était pas aisé. En effet il est facile d’avoir la réussite éditoriale en suivant des idées conformes, celles dans l’air du temps. Si un livre confirme nos préjugés, nos catégories implicites, s’il est une sorte de conte de fées pourvoyant nos béates certitudes, nous l’adoptons incessamment. En ce moment avec les essais économiques, les histoires politiques, nous sommes gâtés[4] ! Sur la dette,  les financiers, on a pléthore et on crie « Assez » ! L’Histoire doit se dégager de la invitation normative et commerciale ; elle doit être instructive et utile aux dépens du succès éditorial.

     

    Les paliers d’interactions : l’histoire sociologique

     

     La richesse factuelle, les références documentaires foisonnantes, les orientations proposées peuvent décourager le lecteur. A tort car la lecture est accessible. Elle tient au travail sur le style : on ne sent pas l’effort mais l’application et la précision. Il faut dire que tout ne fut pas aisé pour lui à Nantes dans son projet d’échanger avec des géographes et des sociologues qu’il voulait fréquenter.  La courte durée, séquence d’une vingtaine d’années, qu’il cherchait à imposer, était traitée de haut par les tenants de l’histoire totale ou idéologique qui régnait alors. Pour lui, loin de toute polémique, le surcroît de travail devait l’emporter.  Dans ce but, les livres de Martin essaient d’imaginer une forme d’histoire qui intéresserait les curieux et les originaux sans rebuter le profane. Il s’agit d’une histoire sociologique. Non pas les coquetteries de la micro-histoire ou les « promenades » de l’histoire du quotidien ; ce n’est pas non plus de l’histoire sociale qui isole un phénomène (le mouvement ouvrier, telle région ou ville). Il s’agit de quelque chose qui a du mal à émerger depuis dix ans ainsi que l’expriment les réactions aux livres de Martin manifestées par des commentateurs étonnés ou des critiques en général alarmés, interdits ou  sévères,  devant tant de nouveautés. Emergent-elles dans un cadre trop décalé pour les jeunes générations ? Que peuvent représenter la Vendée, le Robespierrisme (ou la Terreur) actuellement pour la jeunesse ? Ou encore, hier, les polémiques du bicentenaire, les reconstitutions du Puy du Fou ou les paroles d’un de Villiers ? Pour les jeunes gens qui veulent réfléchir par eux-mêmes et ne pas compter sur l’explication providentielle, trouver des analogies, qu’elles soient solides ou volatiles, élargir l’esprit critique, seront des démarches toujours bénéfiques ; c’est pourquoi nous leur suggérons avec insistance ces lectures stimulantes. Cette histoire écrite par un « provincial » manifeste, pour la première fois à ce degré, l’importance des « Régions » et rappelle justement aux centralisateurs, la forte présence du pays profond sous les aspects démographiques et sociaux, notamment de la mobilité accélérée vers Paris (députés, fédérés, migrants urbains, population flottante de domestiques sans oublier les soldats de la levée en masse). L’outre-mer fait son apparition : colons et esclaves sont également concernés et ébranlés et les chocs locaux, déformés en rumeurs et bruits, ont des répercussions à Paris comme les décisions de Paris ont plus que de minces effets. La révolution en acte, au jour le jour, hors des murs, l’important pour Martin est d’extraire d’une interaction locale, le substrat général de violence ou de sociabilité et leurs conséquences aggravant ou infléchissant les décisions locales ou nationales. Trois niveaux de saisie sont visibles :

    a)   Des séquences ponctuelles nombreuses (plusieurs par page, souvent allusives, étudiées par d’autres historiens ou lui-même, surtout dans l’Ouest). Un foisonnement d’événements et leurs conséquences directes dont celles qui les ont contrariés

    b)       D’autres séquences sont reliées au niveau géographique (communal, local, régional) et ont, du fait de cette combinaison, des résultats inattendus et contradictoires aux intentions, aux buts recherchés. La direction promise déraille.

    c)   Troisième effet. La réactivité des relations humaines et des pouvoirs parisiens où jouent les rapports d’homme à homme, de parti à parti, des groupes de direction, comités, clubs, de la presse. Ce niveau interfère avec les deux autres pour aboutir à une « politique  générale » qui est en réalité une somme d’approximations, de tâtonnements, de contradiction des projets, voire de paris aveugles nés  dans la concurrence pour le pouvoir. Ces processus entrelacés se déroulent sur des plages de temps distinctes : 1780 à 1800 puis se resserrent à 10 ans,  et enfin à 5 (1789-94), unités de temps qui sont des constructions avérées

    d)       Au cours de nos recherches en sociologie interactionniste, nous avons tiré de là un bon exemple d’études des processus d’enchaînements ou de déchaînements à désarticuler, d’engrenages à demi « irréversibles », extrapolables. Nous en ferons prochainement le commentaire (Y. Kershaw : « Choix fatidiques ; dix décisions qui changèrent le monde »). Il s’agit de concevoir l’histoire comme une série d’engrenages de séquences, de sessions d’interactions intenses. Avec des choix, des jugements plus pesants et déterminants que d’autres, à évaluer, à peser. Virages qui, quand ils sont pris, demeureront un moment irrémédiables et détermineront un « héritage », une orientation de durée variable de 10 ou 20 ans peut-être.

     Une telle conception de la vie politique étudiée par paliers, à condition de travailler le social sans limitation de registre,  Martin la met  sur l’établi, à l’aide des ressources bibliographiques tirées de 500 titres. Son Livre 3 exhibe des pages entières d’informations inconnues de nous à un point de saturation de données issues de romans, journaux, judiciaire, vie politique, lettres et théâtres, etc. La méthode est fascinante : les interactions sont infinies (verticales ou horizontales), de classe ou géographiques, sociales ou de mœurs, de genre ou d’âge en tenant compte de groupes locaux ou nationaux d’intervenants.  L’histoire est partout ; elle jaillit de circonstances trop neuves, par excès d’Etat, par défaut d’Etat. Accroître toujours plus le nombre d’acteurs concernés par la Révolution est un pari du raffinement du savoir. Aventure qui dépassa probablement les projets initiaux de l’auteur (cela arrive : trop de nouveautés à la fois effraie et fascine les inventeurs)- mais tenables, ils furent réalisés 

     

    La Contre-Révolution

     

     Nous avions déjà écrit ce qui précède quand nous est parvenu le dernier livre : Le dictionnaire de la Contre- Révolution (Perrin, 2011). Je regrettais personnellement que Martin ne développât pas l'accommodation de ses nombreuses idées nouvelles à sa manière de raisonner et de travailler, qu’il ne justifiât pas complètement ses positions épistémologiques en les centralisant dans un seul écrit. Ce regret n’a plus lieu d’être, car on découvre cette synthèse dans l’Introduction de ce Dictionnaire. On comprend mieux dès lors son mode de pensée et ses procédés de travail d’historien.

     De quelle façon, ce livre au sujet de la notion (vague) de contre révolution, innove-t-il encore ? Parce qu’une révolution sans contre–révolution, ça n’existe pas et que la Contre-Révolution de 1789 a été, par dissymétrie, un peu occultée dans les études, reléguée dans les greniers de l’histoire.  Contre-Révolution signifie, non pas réaction, non pas seulement résistance ; c’est davantage : un mouvement organisé, théorisé, avec une variété d’oppositions ou une forte dimension de refus.  Attentats, émigration, rebellions locales, guerre civile, coup d’état, peu importe,  l’importance des contre-révolutionnaires, dans le cours des conduites révolutionnaires, a été minimisée que ce soit en Russie, en Chine, Amérique latine etc. Non seulement minimisée dans le but de s’immerger dans le torrent révolutionnaire mais minimisée aussi par les historiens pour lesquels elle est souvent une péripétie, une partie périphérique (sauf pour les historiens conservateurs). Martin la réintègre dans le courant des faits révolutionnaires qui se saisissent en tant que réactions à des peurs imaginées ou non, des actions surfaites d’adversaires. Cette élimination était préjudiciable à la compréhension de l’autre versant. On voit mieux Robespierre et le comité de salut public, on comprend mieux la Terreur et la fuite en avant pour sauver leur œuvre et leur vie.  On touche là, le B-A, BA de la dialectique. Tout à coup, on se dit « Mais oui ! bien sûr ! », il faut réintégrer les contre révolutions dans les changements et les ruptures. Et sur tous les continents ! Ceci deviendra incontournable dans la pédagogie des facultés afin que les chercheurs ne soient pas privés de cette dimension analytique  

     L’objectif du Dictionnaire est d’homogénéiser et d’informer sur tout ce qu’on doit appeler Contre-Révolution. Même en Allemagne où la Révolution n’a duré que quelques mois en 1918 et 19, vouée à l’échec, elle a laissé aux élites et à la bourgeoisie allemande un tel sentiment de colère et de peur qu’il expliquera en partie l’arrivée du nazisme. La révolution russe s’éclaire des luttes intestines advenues au sommet en raison du danger de 3 ans de guerre, civile et internationale, ainsi que de la menace persistante d’une émigration. Les contre révolutions ne l’emportent pas, ou plus tard. Ainsi en France, il fallut 20 ans, en 1815, pour s’imposer avec les armées étrangères

     Cela justifie Martin d’avoir commencé par la Vendée, système complexe de formes contre-révolutionnaires : armées, idéologies religieuses, royalisme, mouvements terroristes, émigrations. Elles sont présentes partout dans le monde puisque l’idée de Révolution s’est répandue, élargie en constante référence dans les débats démocratiques. Ce qui se dégage des nombreuses entrées de ce Dictionnaire est que la révolution et son opposante sont intriquées, associées par les interactions permanentes. Dans toute révolution se glissent des appels à un passé idéalisé, se manifestent des composantes réactionnaires, voire des reculs, des régressions, des éléments qui empirent. Ainsi après 89, on assiste à la détérioration de la situation des colonisés et des esclaves; on ne voit pas de progrès pour les femmes, sauf ponctuel, parfois une régression de leur condition. Un progrès ici, un recul là, tel est le bilan de tout chemin « révolutionnaire ». Par contre, au chemin inverse, on trouve parfois des éléments progressistes qui s’introduisent à l’insu des instigateurs, qui sont repris involontairement. Cet éparpillement des conséquences selon le niveau et le registre fournit des idées stimulantes.

     Une autre singularité sur le plan du travail collectif enchantera celui qui veut comprendre en dehors des schémas habituels (en quelque sorte la marque de fabrique de l’auteur). Il s’agit de la participation des jeunes chercheurs.  Le Dictionnaire élargit la palette des contributeurs habituels (ici, on en compte quarante-sept) et fait appel à des « inconnus » de la célébrité, ce qui n’est pas un risque de médiocrité, loin de là. On appréciera que parmi les collaborateurs, il y ait une moitié de doctorants, jeunes thésards ou MCF. Cela change des hiérarchies traditionnelles pesantes et donne une crédibilité à de jeunes auteurs. C’est un renversement des chances attribuées alors que les mérites vont en général aux seniors dans les échelles contemporaines de la notoriété. D’autres échelles de valeur sont bousculées. La présence d’auteurs étrangers de nationalités différentes (Anglais, Portugal, Chinois..), ainsi qu’un quart de femmes, revitalise les échanges internes à la discipline. Cette introduction au « Dictionnaire »,en forme de Manifeste; rédigée par l’auteur principal sera la réponse  aux détracteurs qui  lui reproche son manque de direction claire, la dispersion  de ses données atypiques. Pour clore ce compte rendu dans lequel j’ai donné mon opinion sans gêne ni entrave, je dirais à propos de Martin : Auteur Incompris ? Non ! Mal lu ? Certainement, oui !

     

     

     

    BIO

     

      Né en 1948, études et professorat à Nantes. Fait ses thèses (3e cycle en 1978 et d’ Etat en 1987) avec E. Le Roy-Ladurie. Il fait peu parler de lui à la Faculté où je l’ai côtoyé; il est perçu comme un gros travailleur et un bon pédagogue. Si je tente de reconstituer son parcours à partir de mes notes et souvenirs, j’userai du même projet biographique employé au sujet de  Dunn, Goody, Kershaw (chercher la clé et l’unité de l’œuvre dans une caractéristique de la vie)  et j’essaierai de répondre à l’interrogation qui me hante en lisant assidûment ces historiens. Comment naissent les grandes idées neuves ?  Comment surgit une possible créativité en Histoire (singulièrement sur des sujets aussi usés par l’abondance de commentaires) ? Comment renouveler les problématiques en fonction de l’époque présente ? Je conjecturerais au moins trois moments de son parcours

     

      1) L’apprentissage :

     Hésitations du début de carrière, doutes, il est stupéfait de l’absence de rigueur de ses prédécesseurs ; il s’interroge quant à la valeur des preuves chiffrées jusque là approximatives. Chaque fois qu’il enquête, il trouve la théorie défaillante et de l’a priori derrière.  En fait, il a découvert la « la Vendée » par hasard. Initialement son sujet de thèse est la Révolution à Nantes. Il est alors surpris par l’absence de sérieux dans le traitement des archives, et par la spéculation à propos de la mortalité du fait des événements. Chaunu compte 600 000 morts, d’autres sont encore plus surréalistes, mais personne n’est allé compter les décès dans les archives locales.  

    J’ai retrouvé les notes que j’avais prises lors de sa conférence dans notre laboratoire en 1988. Son exposé se produisait un an après celui de R. Sécher[5]sur le même thème et donc son « rival » local. Perçaient déjà chez lui le refus des compromissions, l’originalité des idées, l’exigence dans les comptages statistiques, sans polémique inutile mais une authentique  démonstration. Il nous fit le récit  de la réception tiède des édiles nantais à son livre La Vendée. Il faut dire qu’il arrivait en 1988 dans un marché très encombré. Son combat en vue d’établir des estimations plausibles (« ils ne savent pas compter » nous dit-il, à propos de ses adversaires) représentait un travail de bénédictin que les protagonistes des thèses génocidaires par les armées républicaines ne purent contester. Mais Martin affectait par sa documentation originale une identité régionale qu’érigeaient alors les associations politiques comptant sur des universitaires pour  renforcer « le Souvenir Vendéen » ou les entreprises du Puy du Fou.Ils furent déçus par le ton sans acrimonie et l’absence de parti pris. Les royalistes attardés, de même que les militants de l’histoire idéologique ou les activistes laïques ne s’y retrouvèrent pas. Martin était selon eux trop prudent, pas assez virulent. Rappelons en passant que notre laboratoire (LERSCO-CNRS créé par M.Verret) fortement empirique et ethnographique, conduisit, grâce à ces discussions, de jeunes sociologues   à l’histoire sociale. Envisager une carrière de sociologue sans l’écriture d’un livre d’histoire est devenu inconcevable. Je pense aux Nantais P. Masson, J.-N. Retière, C. Suaud, M. Suteau. Il y eut là le début d’une école de sociologie historique à laquelle j’ai participé où l’histoire était perçue comme l’auxiliaire obligatoire de la sociologie. Cependant au final, il y eut à Nantes un historien qui adressa aux sociologues un grand livre d’histoire anthropologique[6].

     

    2) La confirmation 

     

    Sa liberté de ton et d’écriture qui pouvait passer pour de l’impertinence aux caciques de la discipline l’amena à accentuer ses différences, surtout le volume de travail et l’acharnement demandé, conditions de l’invention. Son recours incessant aux archives, tache qu’il ne délègue pas ou ne soustraite pas aux étudiants à l’inverse de bien de ses collègues célèbres peut le conduire à se faire des ennemis dans un milieu professionnel déchiré parce que les contraintes méthodologiques sont souvent définies de façon modulable . Il suffit de refuser d’exercer vivement un poids hiérarchique ou de satisfaire une exigence de labeur inaccessible au professionnel qui consacre du temps au médiatique. Si, avec l’âge, on ne devient pas mondain, si on ne court pas les colloques et les signatures, dans ce cas, on apparaît hautain et distant. De même on semblera sectaire si on s’enferme dans le travail solitaire ou si l’on manifeste quelque audace théorique. On apparaîtra autoritaire si on refuse les compromis sur les questions de fond. C’est peut-être le prix du rejet de l’Histoire à coups de serpe, de continents et de siècles ; et tout cela sentait le soufre de l’anti-Braudel. Le lisant de loin, plus tard, il me semblait qu’il cherchait un style non pontifiant, qu’il acceptait le devoir de vulgarisation envers un public peu formé, non pas comme un boulet mais comme un réel plaisir. En fin de compte il est unanimement reconnu comme un chercheur obstiné,  ayant pratiqué  sans rechigner la pédagogie tout en assurant des responsabilités (exposées) à Paris –Sorbonne et à la direction de l’Institut d’Histoire de la Révolution, et ce, sans renoncer à labourer  le sillon ouvert dans les années 80.

     

     3) Le recul

     

    La troisième phase est celle de la prise de recul, à l’âge de 60 ans, pour une retraite provinciale productive et studieuse. Comme si on ne pouvait faire les deux choses à la fois : travailler, écrire, et en même temps répondre aux sollicitations de l’historien installé dans sa notoriété  pour qui  prime la reconnaissance  de ses pairs (et qui se coule donc aisément dans le moule éditorial et le format convenu des journalistes). Le fait qu‘il ait préféré se retirer sans céder à l’inclination des honneurs, accordés maintenant aux septuagénaires ou même aux octogénaires, sans parler des nonagénaires idoles contemporaines qui se répètent depuis l’époque où étudiants, je me souviens, nous souriions déjà de leurs spéculations (que nous ne savions pas promises à l’éternité : n’est -ce pas Edgar Morin ou Stéphane Hessel ?).

     Martin dans sa retraite anticipée écrit  également des livres de diffusion  où l’image et les sources d‘époque servent non seulement à rappeler que l’histoire est toujours illustrée (peintres, musiciens, photographes et caricaturistes ou dessinateurs) mais aussi qu’un historien professionnel ne peut faire l’économie de ce support,  sauf à être un adepte du texte  rigide et formel, des idées les plus abstraites et désincarnées. Conceptualisme abusif, ascétisme de l’érudition constituent en effet  une forme de l’élitisme professionnel.  Le risque pour martin et autres est la perte de lectorats faciles car facilement conquis quoique les profits de la complexification, de la précision soient certains pour la créativité. Ses trois derniers livres accueillis avec étonnement par ses collègues épuisant généralement leur fond de commerce, l’heure de la gloire sénescente arrivée, sont considérés  parfois comme trop complexes. Il leur manquait probablement des informations contextuelles et une diffusion guidée. Se construire lentement avec humilité équivaut à admettre un sentiment d’isolement. Chaque fois qu’on entreprend un thème nouveau, qu’on y ouvre une voie sans appuis antérieurs, sans patronages prestigieux,  l’auteur s’expose à être perçu comme un perturbateur, à tout le moins un   original inclassable.

     A partir de là, on doit s’interroger sur les conditions de l’originalité en sciences sociales. Quelles sont, de manière générale, les conditions de l’inventivité, mis à part ne pas être freiné par l’échec des ventes, accepter les petits tirages, les refus  des éditeurs (tout ceci est bénin) ?  Néanmoins, il n’est pas commode d’accorder rigueur démonstrative et esprit critique qui est par définition désordonné et destructeur. Renouvellement du mode de travail et inventivité des procédés sont peut-être le message contradictoire d’une oeuvre. Martin offre un exemple de réflexion où la liberté de jugement a été ardemment défendue et forcément associée à l’indépendance de la position institutionnelle (directions vite abandonnées). Et la retraite anticipée a été peut-être la seule solution envisageable pour conserver la liberté de pensée et refuser d’exercer le pouvoir hiérarchique pesant substitut toujours tentant en fin de carrière.

    Alors, quelle est sa conception de l’Histoire : scepticisme absolu ou pessimisme sur l’homme ? Indifférentisme en fonction des échecs du siècle dernier, au regard de toutes ses utopies sanglantes, ou bien est-ce la juste et bonne maîtrise de l’idéalisme inévitable ? Plus simplement, probablement, une vieille sagesse, à la Montaigne, propice à éclore dans ces provinces éloignées de l’Ouest où il réside, comme le retiré de Bordeaux forgeait dans la solitude de sa « librairie » ses Essais !

     

     

     

     


     

    [1] Blancs et Bleus dans la Vendée déchirée, Découvertes Gallimard ,1986

    La Terreur : Part maudite de la Révolution, Ibid, 2010

    [2] Il suggère tout ce qui manque d’épaisseur sociologique en histoire en évoquant les rapports parents/enfants. A quand une étude des rapports soldats/ officiers ou une étude systématique inter-générationnelle dans  les décisions de justice? Quant aux rapports employeurs et salariés, elle est trop marquée pour la voir resurgir !

    [3] Par « hyperfactuel », j’entends qu’une page quelconque (de L 3 surtout)  contient une douzaine de faits inconnus, d’épisodes nouveaux, de  sources inédites,  de données jamais produites jusque là dans une analyse pertinente, étonnante pour celui qui croyait connaître l’histoire de la Révolution

    [4] Je viens d’en faire l’expérience. Dans notre dernier livre, prémonitoire et déjà dépassé, l’étude des périodes d’instabilité financière et de  nouveautés fortuites, met au jour les interdits et les tabous scientifiques. Par exemple, à nouveau devant l’inconnu, nous sommes face aux mêmes dilemmes que ceux des années 1789. Continuer à être une Nation face au monde en mouvement rapide ? Raisonner l’économie financière nomade ? Payer ses dettes ? Les imputer à d’autres ? Assumer les déficits ? Saisir les Banques ? Appeler la Chine au secours ? Face à des circonstances si étranges,  prévisibles pourtant mais si peu annoncées, il est temps de relire « 1789 ». 

    [5] Reynald Secher : La Chapelle-Basse-mer, Village vendéen, Révolution et contre-révolution,Perrin, 1986.A partir d’une simple monographie,  « l’idée du  génocide républicain a été lancé. Martin, en revanche, a dénombré la mortalité village par village (par perte démographique), effet de répression chouanne ou républicaine ou non.

    J’ai moi-même dans un livre sur la scolarisation primaire dans l’Ouest refait les comptages nom par nom dans plusieurs localités : les élèves inscrits sur le registre scolaire, les enfants recensés scolarisables, présents sur la commune et absents de l’école, ou l’inverse : des élèves présents oubliés des recensements nominatifs. Donc trois dénombrements et trois listes différentes, donc trois taux de scolarisation à la fin du XIXème. L’historien a des surprises quand il pratique des vérifications ethnographiques. Cela me rendit suspicieux vis-à-vis de livres de Furet et Ozouf qui réalisaient des calculs savants de scolarisation pour montrer l’antériorité de l’école de l’Eglise sur celle de la République. Ils agrégeaient des chiffrages irréalistes à des déclarations triomphales (des taux supérieurs à 100%); ce qui ne semble pas être un problème si on ne que calcule que depuis Paris et jamais ne vérifie sur le terrain. J’ai eu, au départ de ma carrière « d’historien », la même réaction suspicieuse que Martin avec ses « morts » en Vendée, en ce qui concerne la faiblesse de contrôle dans une certaine Histoire et le manque de respect pour des archives provinciales par des pontifes. 

    [6] Pour le jeune lecteur qui ne connaîtrait pas Emmanuel Le Roy Ladurie, quelques indications où on peut voir une parenté avec Martin, son étudiant en thèse. Historien extrêmement original, un peu touche à tout, l’éclectisme de ses intérêts est patent, le sens libertaire allant de l’amour de la géographie (les climats, les régions) à l’ethnographique (un best seller : Montaillou, village occitan ou bien l’histoire d’une famille de médecins Bâlois). Egalement la qualité de la description « à plat » c'est-à-dire non orientée, le réalisme d’archiviste,  la lucidité de soi,  l’excellent portraitiste  dans un bonne sociologie politique de l’après guerre à base d’humour et d’anecdotes. On recommande alors Paris-Montpellier, PC-PSU 1945-1963 , Gallimard, 1982


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