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Par jean Peneff dans Accueil le 7 Février 2013 à 10:18
ADER: créateur d’avions et autres machines
Deux savants à cent ans de distance : Ader physicien expérimental et Lévy-Leblond, physicien théorique– éditeur scientifique
: « Français qu’avez-vous fait d’Ader l’aérien ?
Il lui restait un mot, il n’en reste plus rien »
Premier vers de « L’avion » de Guillaume Apollinaire (cité à la dernière page)
Présentation
Pourquoi avoir introduit Ader, un ancêtre de l’aviation, parmi les innovateurs ? Non pas en vue d’une réhabilitation : point n’est besoin. Mais pour comprendre dans quelles conditions, une autre époque fut si féconde, si attractive pour les inventeurs, et passionnante pour les usagers des sciences.
Il a été un de nombreux pionniers qui ont participé à la naissance de la locomotion aérienne ou terrestre, du transport de masse (vélocipède, rail, automobile, avion). Ils firent, vers 1860, entrer la France dans l’ère industrielle. Et Ader est toujours d’actualité puisque le téléphone, le câble sous-marin, les véhicules auxquels il a fortement contribué sont devenus des éléments de notre vie quotidienne. Pendant près de 40 ans, il fut un travailleur scientifique dans l’ombre ; c’est à dire que, s’il accepta d’être un court moment salarié par une entreprise (les Chemins de fer) ou collaborateur ponctuellement rémunéré (la Société des téléphones), il demeura indépendant et préserva son statut au service de la création. La liberté de pensée, d’imaginer et de tester ses hypothèses a été décisive pour lui ; ils ont été nombreux, les inventeurs qui exclurent la fonctionnarisation de leur condition, qui évitèrent l’entrée dans les institutions et préférèrent gérer de petites entreprises de recherches, libérées des contraintes étatiques. Cette mentalité, dans un monde structuré, compartimenté par l’administration surprendra peut-être.
Ses études sur « comment voler » furent une passion d’enfant, puis devinrent un loisir de jeune homme avant de devenir à ses frais une activité dévorante à coté de métiers, il est vrai rémunérateurs, « alimentaires » dirions-nous. A l’âge de 45 ans- et depuis peu marié et père- il signa un contrat avec l’armée pour faire aboutir son projet d’« appareil de locomotion aérienne », idée pour ainsi dire insolite par rapport au ballon qui avait alors plus de cent ans d’âge et d’expérience. De perfectionnements en perfectionnements, l’avion est devenu, pour nous, en 2010, un moyen si banal que l’on ne s’interroge plus sur son histoire compliquée.
Ader, avant d’être « aviateur », a été « conseiller-expert » et créateur d’entreprises dans des domaines divers puisqu’ ingénieur, il maîtrisait les sciences physiques. A 45 ans il avait déposé 70 brevets (ou additions) et plus d’une centaine vingt ans tard. « Notre ingénieur –conseil M, Ader dont le nom fait autorité en électricité et en mécanique a combiné et construit un moteur très intéressant » écrit une grande entreprise d’automobile. Comment cette pluriactivité était-elle possible ? Il fallut que la société dans ses profondeurs croie à quelque chose qui soit les technologies avancées et qu’elle orientat les meilleurs de ses jeunes gens vers les sciences appliquées. Les inventeurs n’émergent que dans un milieu favorable. Point besoin alors de génies mais seulement des savants opiniâtres, doués en physique et mathématiques (mais de quelle nature et à quelle dose, ces deux disciplines doivent être combinées : la question reste toujours posée cent ans après).
La diffusion d’une mentalité scientifique ne se décrète pas –comme on le croit aujourd’hui- et n’a guère de chances d’aboutir si dans notre société on idolâtre les « têtes pensantes » ainsi que le déclare une revue scientifique qui célèbre la ruée contemporaine vers l’intelligence !On assisterait - d’après les journalistes enthousiastes– à « la course des cerveaux » « au débordement de l’ inventivité ». Il est vrai que quelques têtes chenues, repues de gloire médiatique, déversent leurs convictions de directeurs de labos à succès. Or, la réalité est plus sévère : des millions d’élèves et d’étudiants (en nette baisse dans les spécialités scientifiques) sont manquants. Ce ne sont pas les labos de pointe du cognitif qu’il faut multiplier mais, si on suit Ader, les petits labos indépendants propices à la progression des techniques. Y avoir travaillé jeune est certainement un avantage. Ader a débuté ingénieur à 20 ans et il a donné l’exemple de la précocité de carrière. A méditer si on veut réindustrialiser le pays et répandre à nouveau le goût de la recherche scientifique chez les jeunes. Il y a un siècle, la science était partout dans l’approche de la nature, dans le travail de la terre ou celui des minéraux, bref au contact de matériaux palpables. On ne sait plus aujourd’hui comment définir le « scientifique », sinon accepter tel quel l’une des formules concurrentes ?
Puisqu’on ne sait pas faire « comme avant », il faut inventer un rapport à la nature. Chaque époque a la sienne. Alors que le père de Clément Ader (un artisan) qui, voyant son fils intéressé par la compréhension mécanique du vol lui disait : « fabrique, manipule, expérimente», l’autre, l’enfant de 14 ans, avec de la toile fine, de la colle, des membrures tendues avec des bouts de ficelle construisit son aile volante . Et le père du jeune Ader l’encourage pour qu’il puisse se jeter dans le vide avec son étrange attirail ; il achète un terrain de falaise à côté de Muret pour une essai audacieux qui réunit néanmoins les ingrédients de l’avion de demain. Darwin découpait à 10 ans ses grenouilles et collectionnait ses papillons, bref les choses qui entourent généralement un enfant. Aujourd’hui, à qui va-t-on dire : « bricolez, inventez, manipulez » ? Si on dit à un élève : « si tu veux toucher du doigt la science : alors démonte ton ordinateur, modifie-le ou perfectionne-le ! » : c’est stupide ! Les plumes et bouts de ficelle d’Ader, le cahier de botaniste en herbe de Darwin sont plus qu’inappropriés pour notre édification : ils sont anachroniques. La science actuelle est diffuse, si infiltrée dans le quotidien que personne ne sait l’isoler ; un enfant ne peut manipuler des objets de haute conception technologique et il n’a, il n’aura aucune idée d’où provient cet objet, la façon dont il a été conçu ou fonctionne. On en fera plus tard un des jeunes doctrinaires de la science satisfaits des calculs fournis par des appareils de haute puissance. L’investissement d’hier fut l’extrême jeunesse de ses techniciens. Le rapprochement avec Lévy-Leblond que nous faisons (originaire de Montpellier), physicien quantique, s’impose puisque ce dernier fut aussi bachelier à 16 ans comme Ader et Normalien à 18 ans. Avantages ou inconvénients d’avoir été exposé intensivement et tôt à la science avancée au cours d’une carrière scientifique ? Chacun donne sa réponse
Actualité d’Ader
Il y a de nombreuses raisons de reparler d’ « Ader l’aérien », puisque viennent d’être publiées de nouvelles biographies, celle de P. Lissarrague (éd Privat, 1990) et celle L. Ariès. Le centenaire de l’envol de l’Eole (1890) a donné lieu à « l’Année Ader », qui a vu un ensemble de débats, de colloques ou de conférences (à l’Académie des sciences ou à l’Université), d’exposition de ses engins, d’études spécialisées tombant fort à propos dans la discussion relative à une stratégie industrielle à reconquérir. Ces biographies nouvelles sont le fait de physiciens ou d’officiers de l’air bien qu’ils fussent peu accoutumés à l’écriture biographique. Ils se sont donc positionnés en rivaux des philosophes ou historiens des sciences. Ader offre le cas insolite d’être l’occasion d’une modalité biographique paradoxale puisqu’elle a été exclusivement exercée par le milieu scientifique lui-même. Ses trois principaux biographes d’ailleurs ont la particularité de situer leur récit spécialisé à partir des plans, notes et expériences. Le premier des biographes est un ancien aviateur devenu un journaliste expert (R. Cahisa). Le second P. Lissarrague est un ancien pilote de chasse de l’armée devenu général : il a consacré 13 ans de sa vie à acquérir la connaissance fine des inventions d’Ader au Musée de l’Air, projetant de faire voler l’avion n°3 souhaitant in fine convaincre les détracteurs d’Ader. Le troisième, L. Ariès est un professeur de physique de l’Université de Toulouse qui s’est emparé d’Ader, l’imitateur d’oiseaux, le jeune concepteur qui s’élance dans le vide avec des ailes fabriquées par lui-même. Ariès eut aussi l’intention de rendre justice à la pratique expérimentale dans l’enseignement de la physique des matériaux, adressé aux étudiants attirés par les techniques et peu enclins à l’exclusivisme de l’abstrait hors de tout laboratoire. L’intérêt était de comprendre comment un jeune ingénieur tel qu’Ader a pu résoudre des problèmes de la physique du moteur, de sa miniaturisation et soulever dans les airs une mécanique lourde. Réalisation originale quoiqu’elle ait eu de nombreux précurseurs conceptuels ou imaginatifs. Sur Ader, les officiers de l’air, les pilotes, les physiciens ont donc pris-on le sent bien- le pas, techniquement parlant, sur les historiens de profession. Les auteurs de vies de savants, généralement littéraires, journalistes, romanciers sont relativement ignorants des domaines explorés. Au lieu de problématiques scientifiques ou techniques en tant que telles, les philosophes des sciences (discipline en pleine expansion) privilégient l’aspect épique, la psychologie, la vocation, le caractère, la personnalité. C’est pourquoi nombre de biographies sont des simplifications quoique qu’elles en respectent les faits essentiels. On s’en félicitera quand ce n’est pas au risque de la dramatisation excessive de la vie scientifique (les rivalités, les conflits, les aléas), réduisant les inventions à prétexte d’anecdotes savoureuses, plus qu’à de solides démonstrations mathématiques dont nous avons besoin
Un autre physicien commenté en parallèle, Lévy-Leblond[1], né cent ans après lui ( 1841 /1940) le cite et on peut mesurer le bond en avant des connaissances ou apprécier la nature des inventions à un siècle d’écart. Un abîme qui donne le vertige mais les techniciens de l’époque ne se posaient pas les questions terminologiques ou ontologiques : invention ou innovation, trouvaille ou découverte, application pratique ou savoir fondamental sur lesquelles nous spéculons sans fin. Les précurseurs et les découvreurs d’alors, les bilans séculaires, ou le destin de leur recherche, ils les faisaient après, ils avançaient un peu en aveugle.
Egalement Ader nous interpelle au sujet de la place des praticiens expérimentaux et de leurs relations avec les théoriciens, dans l’histoire des techniques. Sont-ils un simple élément de décoration de la science se faisant, un comparse ou une référence élémentaire ? Les universitaires ne leur accordent pas une grande place dans l’arrière fond historique. On le regrettera, d’autant plus que les membres actuels de la « Big Science » n’assument plus le rôle d’éducateur, voire n’enseignent plus, consacrant leur temps à l’entretien de leur statut.
Une part de l’actualité d’Ader réside par conséquent dans un possible renouvellement pédagogique. Peut-on instruire en physique sans un contact direct avec la nature ? Ou encore l’élément bionique est-il totalement inadéquat aujourd’hui ? Le réalisme dans la nature ne se prête plus aux manipulations comparatives et n’inspire plus que les calculs mathématiques sophistiqués. Faudrait-il aménager une formation des ingénieurs dans le sens d’une pédagogie plus concrète ? Probablement irréaliste ; quand il n’est plus possible de toucher du doigt la matière brute ; ni construire son propre laboratoire comme Ader physicien, électricien, mécanicien alors qu’en même temps il s’instruisait en autodidacte naturaliste à l’ornithologie. En inventant une polyvalence de compétences, il évita le cloisonnement des savoirs. En cela, il prolonge les Lumières où les ingénieurs étaient en même temps artisans, artistes, philosophes, écrivains
A Enfance « scientifique » dans un milieu pré-industriel
Ader est né en 1841 à Muret en Haute Garonne, petite ville à 25 Kms au sud de Toulouse dans une famille d’artisans associée aux technologies modernes. Son père est un maître-menuisier, charpentier à son compte. Des deux grands-pères, l’un fut soldat de la levée en masse de 1793, l’autre, des guerres napoléoniennes. Le premier en reçut un brevet de civisme des autorités républicaines et l’autre acquit une opportunité de « visiter » l’Europe (pour finir sur les pontons de Plymouth, prisonnier des Anglais). En tant que soldats voyageurs, ils ont découvert l’industrie manufacturière de grande taille, celle qui existait à peine dans la région toulousaine (sauf peut-être au nord à Carmaux, Decazeville). S’introduisit ensuite un machinisme des moulins à lin, à céréales, de pastel, de fours à chaux qui se détourne peu à peu de l’énergie hydraulique en faveur du moteur à vapeur. Le charbon arrive par la ligne de chemin de fer toute récente. Le paysage est fait de moulins, d’ industries minuscules, d’ateliers aux cheminées fumantes et de marchés ou de cafés aux clients en ébullition commentant les dernières tentatives de la technique. En 1850, ce Sud-Ouest traverse sa première révolution industrielle ; en effet l’énergie bon marché surgit. Auparavant l’animal de trait, le bois de combustion étaient les sources de la force motrice. Le charbon et donc le moteur à vapeur s’imposent au moment où la déforestation aurait pu ralentir le machinisme naissant. L’énergie fossile du nord de la région déverse grâce à leurs hauts fourneaux, leurs Kwatts [2].
Progressiste et laïque depuis la Révolution, le milieu familial d’Ader est peu christianisé, bien que non anticlérical . "Mon curé est un brave homme, dit-il, je n’ai pas sa croyance mais s‘il a besoin d’aide pour son église ... ". Cette situation est courante dans le Sud-Ouest, ainsi qu’on l’a constaté puisqu’ à défaut de la grande bourgeoisie terrienne ou d’ancienne noblesse, l’ouverture d’un espace scolaire aux petits propriétaires entreprenants, aux enfants des classes productives encouragea leur accession aux affaires et éventuellement au pouvoir municipal. La petite bourgeoisie progressiste forma des générations de radicaux et de socialistes. Carmaux, Castres pays de Jaurès ne sont pas loin de Muret dont le maire sera un ami de la famille Ader, le ministre des Finances du Front Populaire de Léon Blum et le futur premier président de la quatrième République, Vincent Auriol, dont la fille sera une des premières pilotes femmes sur avions à réaction.
L’imitation de la nature
Cette partie de l’enfance d’Ader est bien connue car spectaculaire à souhait. L’anecdote s’y prête également par son aspect singulier. Par exemple quand, dans un terrain en pente, il teste ses planeurs, ses cerfs-volants, pour comprendre les appuis sur l’air et l’aérodynamisme en vue d’un envol. A 14 ans avec un accoutrement d’homme oiseau, il attend que le vent d’autan se lève pour se faire emporter dans les airs. Tout rappelle le rêve d’Icare mais contrairement à ce dernier qui se croyait aspiré, lui, supposait que l’homme devait s’appuyer sur la résistance de l’air en mouvement selon des coefficients de force à trouver ( qu’il mesurait avec des dynamomètres). Il pensait que vaincre la gravité à l’aide d’un gaz léger (Hydrogène) était peu opérant. Il avait calculé à 20 ans la corrélation entre le poids des oiseaux et la surface de leurs ailes en fonction de leur forme (angle de sustentation). Pour cela il fit d’innombrables observations en plein air ou dans sa volière suivies de dissections d’ailes, d’études de squelettes. Une méthode de transposition à la mécanique de solutions créées par la nature : la « bionique » qu’il a largement anticipée. Il a donc fabriqué une aile ajustée à ses bras, proportionnée à son poids, selon une relation algébrique qui devait le faire décoller du haut d’une falaise, près de Muret, un champ acheté par son père à cette seule fin. Il s’aventure dans l’inconnu en s’élançant dans son étrange attirail d’homme oiseau. Le père permissif tolère qu’il teste son matériel, défiant là tous les principes de précaution que notre société a depuis érigés en dogmes. Une famille supporte de telles fantaisies parce que le contexte est à la créativité industrielle[3]. Fabriquer des planeurs, manipuler des cerfs volants est le lot de nombreux enfants mais si, en plus, on envisage de se faire soulever par le vent, cela dénote une certaine audace ou pour le moins une confiance en ses calculs. Le siècle le voulait puisqu’ ouvert aux jeunes audacieux, aux bricoleurs astucieux.
Ader se montre curieux du vol des oiseaux et en même temps est intéressé par le machinisme ambiant qui se diffuse largement. On l’imagine tourner autour des mécaniques des moulins de ses oncles et grands –pères discutant de leur fonctionnement. Il faut comprendre ce qu’est une société saisie de la frénésie de créer, d’entreprendre. La petite entreprise est à la base de l’économie. Les industries chimiques éclosent. Ces nouveaux entrepreneurs, venus de bas, ne sont pas écrasés par la révolution industrielle ni menacés par l’environnement d‘un prolétariat misérable. La prolifération des petites industries rurales suscite une ambiance fiévreuse, imprégnant la société. Des ouvriers débrouillards se saisissent de ces opportunités de développement. Point besoin de capitaux importants mais du savoir faire et de la ténacité. Ader participe de cette effervescence, discute avec les patrons amis de son père et quand il ira à Castelnaudary plus tard, il se mettra en contact avec les entrepreneurs et les bons ouvriers de sa connaissance susceptibles de l’aider à résoudre la question du vol du plus lourd que l’air.
Ecole
Sa scolarité est classique. Bon élève à l’école publique jusqu’à 11 ans, puis interne à Toulouse chez les « Pères » dans un collège recommandé par l’instituteur : le pensionnat Saint Joseph. Le grand lycée municipal, Pierre de Fermat, a été évité en raison, semble-t-il, du poids des Humanités, latin et grec. Il sera bachelier ès sciences à 16 ans (on comptait alors trois mille bacheliers annuels en France environ). Sur les conseils de ses professeurs (l’enfant est doué pour les mathématiques et le dessin) on le met dans une « Ecole supérieure privée », laïque, la pension Assiot[4]. Assiot a eu des parents professeurs de physique à l’université de Toulouse et lui-même fut un universitaire de valeur. Mais il veut former des techniciens qualifiés, des ingénieurs praticiens hors de l’université tout en préparant ceux qui le souhaitent à Polytechnique ou à Centrale. Sorti à 20 ans de cette « grande Ecole », Ader, avec son diplôme d’ingénieur, au lieu d’aller à Paris tenter les hauts concours –il est à la charge de ses parents- préfère un emploi immédiat qu’il trouve aux Chemins de fer du Midi construisant les lignes nouvelles Toulouse- Bayonne ou Narbonne- Sète. Comme il est un expérimental, il va mettre à l’épreuve son esprit intuitif et ingénieux au cours de ce premier emploi. Mais auparavant, attiré par le sport et le vélo, il va perfectionner cet engin. Entre le vélo et l’avion, Ader manifestera, à de multiples autres occasions, son goût de l’invention ou plutôt de l’innovation. J’ai évoqué ce genre d’enfances libres et heureuses, vécues par des garçons du Sud Ouest qui associèrent, intérêt pour les études, attirance pour le sport et amour de la nature[5].
B Le premier succès d’inventeur : Le vélo
Jeune sportif et chercheur expérimental, sa carrière d’inventeur commence donc à 20 ans. Pratiquant des courses de vélocipède, il s’impose en bon coureur régional et réfléchit à l’amélioration de sa machine. Il attire l’attention puisqu’il a des résultats intéressants (quatrième de Toulouse-Villlefranche et retour). En esprit toujours intuitif et curieux, il « se fait la main » au moyen de deux idées promises à un avenir et se perpétuant jusqu’à nous. Il fabrique des roues, non de bois mais équipées des bandes caoutchoutées (le pneu plein est ainsi né) ; il use d’ un cadre avec des tubes creux et des axes de roues sur galets maintenues avec des rayons de fil de fer et actionnés de pédales au centre du cadre, les axes sur paliers simples.
Comme toujours il simplifie un problème et entrevoit les progrès complexes intéressants à partir de là. Il fait fabriquer son spécimen par son ami le maréchal –ferrant. Il réalise des temps de course si surprenants qu’ils sont aussitôt mis en doute par les coureurs parisiens. Et le secrétaire du club de Toulouse est contraint de les confirmer à la presse nationale. Quand il gagne contre les champions régionaux, ceux-ci l’interrogent, l’imitent et lancent sa renommée de machiniste efficace. Réputation qui parvient jusqu’à New-York grâce à un gymnaste qui s’était mis à la course de vélo et qui après l’avoir rencontré en course et battu de peu[6], lui fit de la publicité outre–Atlantique. Les Américains auront l’œil sur lui dorénavant. Au grand prix de Lille, ce vélo bat tous les records et Léotard écrit à Ader : « Epatant Clément Ader !! Deux bandes de caoutchouc SVP, promptement, l’une pour une roue de 0,95 et l’autre pour une de 0,75». Les jantes creuses et les rayons de fer, cela prête à sourire maintenant mais le pneu caoutchouté, sa première trouvaille, n’était pas une idée aussi simple que ça. Il fallait sortir du cercle provincial, élargir son expérience, connaître les producteurs en France de caoutchouc vulcanisé. Il fallait lire livres et publicités, s’informer de toute nouveauté industrielle. Cela n’est pas évident pour un petit rural. Dès lors son innovation équipera tous les cyclistes professionnels et lui assurera des rentrées financières intéressantes pour un jeune inventeur.
Il est sans cesse en alerte où qu’il se trouve. Pionnier ? Artisan débrouillard ? Théoricien intelligent ? Tout ça ensemble mais cela ne suffit pas : il faut une position crédible ; ses diplômes la lui assurent. De plus il est sociable, bavard, et sympathise dans les milieux où il pénètre et où il se fera de nombreux amis (sport, industrie, aviation, photographie). Le milieu industriel est toujours favorable à une occasion de profit. Le surprenant est qu’Ader se tienne à l’écart de la production ainsi que de la commercialisation de ses découvertes. Il se détourne de l’industrie pour se consacrer à la création. En tant que savant, il préfère justifier par la recherche le passage d’un état de connaissances à un autre. Cette tournure d’esprit était peut-être concevable vers le milieu du 19ème, parce que les éléments de la science physique étaient diffus et presque familiers à de nombreux acteurs de l’artisanat ou l’industrie. Lissarrague dit qu’Ader se sent à l’aise dès le moment où les théories scientifiques sont à la portée d’un jeune ingénieur disposé à l’expérimentation permanente. C’est ce que va prouver la suite de sa carrière. Une fois l’invention réalisée, il dépose ses brevets (6 pour le vélo) et il passe à autre chose. Il ne fabrique pas, ne s’intéresse pas à la production en série ; d’autres s’en chargent et assurent sa promotion. Il aime construire des prototypes, inventer des formules « qui marchent » et cela devient, pour lui, un « métier » en soi. Se tenir informé (y compris en anglais), lire, voyager, discuter implique plus que le sens du bricolage, genre concours Lépine. Il eut très tôt des commanditaires qui mettent en place les premières relations juridiques stables entre l’inventeur de métier et les exploitants d’idées [7]
Ader est un savant tourné vers la résolution de problèmes pratiques, sensibles pour la société. Entre hier et aujourd’hui, la culture ouvrière dont il est imprégné a complètement changé de sens : de glorieuse ou positive, l’ambiance technique dans laquelle la société baignait au début du siècle dernier se transforme en un état de fuite devant la production industrielle, en une éducation anti-manuelle, honteuse de la condition ouvrière. A la place des ateliers ouverts que fréquentait Ader et où on se livrait à des milliers de petites expériences spontanées, accessibles et visibles aux enfants, on ne rencontre que des schèmes conceptuels ou des systèmes abstraits, hors des forces de compréhension d’un jeune, simplement curieux.
C La deuxième carrière : le rail, la voiture à chenille,
Il rentre aux Chemins de fer du Midi, son premier emploi salarié ; et le seul de son existence et qui se prolongera 5 ans. Le travail d’Ader, sur la ligne Orthez-Bayonne débute en 1862, à 21 ans. Il s’occupe des ouvrages (ponts ou tunnels) et de l’installation des voies. Il est embauché comme ingénieur et à ce titre il est interpellé par la résolution de la pose rapide des rails. Il a l’idée d’une machine à les relever et les installer. Dès qu’il s’intègre dans un nouveau milieu, Ader se passionne pour une amélioration du travail et de son efficacité. Ici l’industrie tire la science. Lissarrague qui a fouillé les archives de la SNCF régionale, conservées à Toulouse, peut décrire cette machine[8] :« Les rails sont fixés sur un lit de ballast, composé de cailloux ou de matériaux de petite taille dont le rôle est de laisser traverser aisément par les eaux de pluie. Le sol naturel est profilé de telle sorte que les eaux soient évacuées latéralement ; ainsi les traverses de bois ne séjournent pas dans l’eau stagnante. Le problème alors est de s’assurer que les rails posés sur un lit de cailloux filent bien droit ; de plus, dans les virages, le rail extérieur doit être surélevé pour faire pencher les wagons et limiter l’usure sous l’effet de la force centrifuge qui pousse les roues contre le coté du rail. ». Le travail manuel de plusieurs compagnons pour synchroniser les leviers glissés sous les rails tandis que d’autres jetaient du ballast sous les traverses était dangereux et pénible. L’appareil d’Ader se composait de deux crics mécaniques ; le rail était saisi par un crochet fixé à la partie montante du cric ; deux hommes suffisaient pour lever deux rails se faisant vis-à-vis. Il n’est pas prouvé que la machine ait été vraiment utilisée avant que Ader ne quitte l’entreprise car la construction de la voie se terminait. Construite avec l’aide d’un artisan, un maréchal ferrant, Ader qui l’avait brevetée, la proposait en location dans un tract commercial pour les diverses opérations de manutention des entrepreneurs de Forges et de Travaux Publics. En tout cas, il inaugure sa voie d’innovateur pragmatique quand il tire, de son expérience des voies ferrées, une conception originale de chemins de fer amovible, considérée depuis comme la figuration des chenilles, précurseur des chars. « Un train qui porte avec lui, sous forme d’une chaîne sans fin, les rails sur lesquels il roule ». Il continue à déposer brevets ou additions partout où la science moderne débutante tend à rentabiliser le travail industriel quoique tout autre « appel » de la société le concerne (sport, communication ou transports)
Peut-être sans emploi, après l’interruption de la construction des voies ferrées, il veut rester indépendant. Un ami, rencontré aux Chemins de fer, Douarche, lui propose une association; il va s’installer chez lui à Castelnaudary pendant quelques années. C’est la guerre avec la Prusse ; il s’engage dans la garde nationale mais à trente ans il n’est pas mobilisé. Dans le Lauraguais, il travaille dans l’usine de céramique et tuiles plates à crochets et met au point de nouvelles presses et méthodes de cuisson. Idéal que ce job car Douarche met à sa disposition un local dans l’usine pour construire son planeur à plumes d’oie. L’industriel lui prête aussi quelques ouvriers parmi lesquels il remarque Bacquié qu’il fera venir plus tard à Paris avec sa femme[9]. Ariès, natif des lieux, excelle à décrire le milieu des artisans et des industriels que le coté simple et populaire d’Ader, connu dans la région, autorise de solliciter pour conseiller les PMI . La qualification, toujours acquise sur le tas, soutient et tire la science alors que tout le milieu ambiant devient propice. Douarche, adjoint au maire, franc-maçon, introduisit Ader auprès des personnalités locales.
Cette période montre ce qu’un jeune ingénieur pouvait espérer d’une population où toute idée un peu neuve est testée, puis éventuellement retenue. Partout où il passe, il laisse quelque trouvaille derrière lui ; mais encore faut-il qu’il ait été intrigué par un incident de la vie économique, que son esprit ait été mobilisé par une question industrielle, une solution d’énigme.
La multiplicité de compétences, l’ouverture à toutes directions,le refus de spécialisation font d’Ader plus un créateur permanent que le concepteur du seul avion. Ses centres d’intérêt sont là où on peut exercer l’esprit de raisonnement logique entre dix autres possibles. Il se caractérise par une volonté d’indépendance, le refus de la routine, ennemi mortel du créateur. Son invention de l’oiseau en plumes dépend par conséquent du temps libre et des espaces disponibles pour ses essais. Ader, à trente ans, célibataire, consacre tous ses loisirs à son oiseau; déjà des différences d’approches apparaissent avec ses homologues parisiens qui sont soit supporters des ballons soit partisans d’autres types d’engins.
La légende locale s’empara de son planeur à Castelnaudary, projet que l’on ne peut qualifier d’enfantin en dépit de l’aspect folklorique du revêtement alaire en plumes d’oie :ce planeur supportait un homme. La nature reste son inspiration irréductible quoique la construction mécanique soit particulièrement soignée car « Ader aime le travail bien fait et s’applique à obtenir un appareil robuste et léger. Il a déjà une idée de la charge alaire et de l’efficacité du profil d’aile creux qu’il appelle la courbe universelle (la forme d’aile et l’angle de tous les oiseux planeurs). C’est dans la méthode d’essai imaginée par Ader qu’éclate son talent d’ expérimentateur. Il utilise son planeur en cerf –volant captif, l’expose au vent d’autan –dont la fixité en direction est une précieuse caractéristique – retenu par quatre cordes disposées en croix ; celles de devant munies de dynamomètres. Ainsi l’appareil peut s’élever verticalement , de un ou deux mètres, grâce à l’élasticité des cordes tout en restant près du sol et peu dangereux à mesurer et à chevaucher. En somme il réalise une soufflerie naturelle »[10] .
Ader racontera plus tard à un homme de Lettres l’impression qu’il ressentit en volant, essayant la manipulation des ailes selon l’intensité du vent. On peut appeler ceci son vrai premier vol et dès lors appeler cet appareil l’avion n°1. Il confirme ses intuitions sur la position et le réglage de la queue, une athentique simulation de pilotage. Les frères Wright utiliseront ce principe d’essai partiel, avec un modèle également captif 20 ans après, en 1900, pour vérifier certaines données dont le gauchissement des ailes sans traction. Ader, « à bord » a fait bouger son planeur monter et descendre avec aisance pour étudier la maniabilité du pilotage avant de se lancer plus loin. Ici, on est tout près de l’ancêtre de l’Eole
Les biographes techniciens, sont surpris par la démarche scientifique d’ Ader et par sa conception de l’appareil léger ; notamment son usage de matériaux innovants. Tout chez Ader rappelle le praticien inductif, serrant au plus près l’expérience et ses résultats. Les théoriciens seront ultérieurement dédaigneux de sa démarche, la trouvant bassement empirique, alors que la courbe universelle de sustentation est une trouvaille savante[11] .
Les premiers essais d’avion captif :
A Toulouse l’armée lui prête un terrain d’essai d’artillerie : le polygone de tir. Il a intéressé les militaires qui lui ont donné leur accord pour tester son « appareil aérien qui se mouvra à volonté grâce au vent ». Ce planeur de 20 kg et de 8 m. d’envergure n’est pas un jouet mais une véritable machine aux ailes repliables pour le transport, tubes creux pour alléger. Comment faire voler un planeur portant un homme de 70 kg en s’aidant seulement de l’air et la force du vent ? « Ader dispose d’une donnée expérimentale capitale ; il connaît les bases sur lesquelles on peut fixer les dimensions générales d’un avion : charge au mètre carré et charge par cheval vapeur. A ce moment –en 1873- et pour longtemps encore -, le seul au monde à disposer de ces données ; aussi tient-il à en assurer le secret absolu car son but n’est pas d’être le premier au monde à voler et d’assurer sa gloire, mais bien de construire un avion qui donnera à son pays un avantage militaire de premier ordre.... En ingénieur qu’il est, il calcule rapidement la puissance et le poids du moteur pour assure un vol motorisé avec une charge alaire de l’ordre de 10kg/m2 et pour obtenir une traction égale au cinquième de la masse totale »[12] . La défaite de 1871 met fin à la collaboration avec l’armée et il se retire de Toulouse.
Il a néanmoins un plan en tête et sait ce qu’il fera quand il aura les moyens financiers d’entretenir une équipe d’ouvriers. Le plus ingénieux des ingénieurs, le plus expérimental des essayeurs est aussi le premier à user des multi-matériaux, des matériaux composites avant la lettre. Sans s‘expliquer, sans conceptualiser ses calculs il innove en continu et poursuit sa route. Quand Panhard -Dion lui demande une expertise sur leur nouveau moteur, en touche à tout, au flair sûr, il envisage une solution technique. Tout ceci témoigne que l’industrie tire et soutient la Science ; laquelle en retour lui fournit les informations ou les effets théorisés. Sans gros moyens matériels, son ambition et sa stimulation sont d’aider son pays à reconquérir les provinces perdues après 1870 ; c’est pourquoi il espère que son lien avec l’armée sera maintenu. Comment lui reprocher ce nationalisme quand on voit des bourgeoisies européennes héritières d’un grand passé industriel, vendre à n’importe quel milliardaire Indien ou Russe venu, leur patrimoine, leurs brevets, leur savoir-faire ?
D La montée à Paris. Le succès : le téléphone
Ader constate qu’il a besoin de fonds importants et ne doit compter que sur lui pour se financer. A 37 ans, à Paris, sa vie privée se stabilise et il fait un tri dans ses innovations. Par ailleurs sa réputation devient nationale parce qu’elle s’élargit par deux succès dont le téléphone ( le théatrophone ou la stéréo) et les câbles sous marins. Ader se marie mais son mariage ne l’amène pas à rompre avec sa région d’origine, au contraire. Son ami Castex, un condisciple toulousain de l’ Ecole Supérieure Assiot, d’une famille voisine de Muret, lui proposa de venir à Paris et à cette occasion lui présenta sa sœur qui deviendra sa femme dont ils auront une fille unique Clémence. Il achète un logement confortable et fait venir son père à Paris lorsque celui-ci devint veuf.
La réputation d’ingénieur conseil de la société des téléphones
C’est l’électricité qui l’intéresse et il se lance dans la transmission de la voix (téléphonie, câble sous-marin).Il en tirera la théorie des ondes sonores et il entre dans le monde de l’innovation. Paris est au centre de la recherche, hors la grande sidérurgie ou filatures (forges, acier, mines). C’est à Paris que la technologie des transmissions, là que les retombées sont intellectuellement concentrées, là où se décident les autorisations, mais là où règnent des concurrents en recherche. Néanmoins sa réputation est bien assise et la connaissance de ses premiers travaux est maintenant bien balisée
Pour le téléphone, rien ne le prédisposait à ce qu’il apporte sa touche. « Les perfectionnements apportés par Ader porteront sur la disposition des éléments, leur robustesse ... Mais le principe reste le même.Il va travailler deux ans à explorer beaucoup de systèmes capables de produire des vibrations –plaques, fils, tiges- et de matériaux, fer, bois, verre, membranes, etc. Il recherchera l’influence de la taille des bobines d’électro-aimants, du diamètre optimum des noyaux, de la grosseur du fil.[13] » Long travail d’expérimentation (où il utilise son père comme cobaye en le faisant parler depuis une pièce éloignée de la maison qu’ils occupent) : il n’existe encore aucune connaissance formalisée du téléphone mais son travail rapide lui permet de déposer un brevet s’appuyant sur des modèles fonctionnant en 1878. Cependant Ader explore de nouveaux principes, comme par exemple, la production de courants ondulatoires par l’effet de choc sur une masse métallique magnétisée d’un petit marteau entraîné par les vibrations d’une plaque recevant les sons. La théorie n’a pas encore été trouvée ni suivie analytiquement sinon par analogies et intuitions. Le spécialiste de l’époque, l’académicien Th. du Moncel en 1880, déclara : « Tout ceci reste qu’une hypothèse prématurée et il vaut mieux ,je crois, conclure en ce moment , comme M. Ader, que les phénomènes en question n’ont pas une explication satisfaisante dans l’état actuel de la science ». L’expérimentation devance la théorie qui a du mal à suivre ; une théorie scientifique bien établie sur ces courants mettra une vingtaine d’années à arriver.
L’Académie des Sciences le sollicite également afin qu’il explique comment devancer les Américains dans un projet d’invention fiable de la conversation à distance. « De fait, en 1877, on voit arriver en Europe les représentants de Bell en France, les Américains Cornelius Roosevelt et Frédéric Gower ..Ce sont eux qui, au vu des brevets Ader dont ils comprennent vite l’intérêt, lui proposent de s’associer en 1878. Et ce sera son coup de maître, financièrement parlant, car les grasses royalties serviront son projet personnel qui reste de « voler ». Il faudra toutefois une longue bataille juridique et technique où le gouvernement français ne se montra pas à la hauteur de l’enjeu de la découverte faite par Ader pour que les règlements financiers avec les USA jouent en notre faveur ». On s’aperçoit à ce sujet combien les Anglo-Américains qui ont entendu parler de lui suivent les événements concernant ses découvertes. La confiance que ces pragmatistes accordent à des praticiens anticipant la théorie, à l’avant-garde du progrès technique, intéresse plus l’étranger que notre pays, méfiant vis-à-vis des provinciaux un peu trop éclectiques.
A l’Académie des sciences où il fait une conférence, Ader étonne par sa polyvalence, son activité inlassable de trouvailles mais il ne convainc pas toujours. En tant que directeur à l’Académie, du Moncel, lui apporte informations, livres et revues américaines sur le téléphone et l’encourage à rattraper notre retard sur les Américains, voire à les dépasser. Les Centraliens de l’industrie et les Polytechniciens du ministère le considèrent avec surprise ; il surgit d’une petite ville du sud-ouest, n’est guère connu du milieu académique, est extérieur au monde citadin et il avance plus vite que les autres. Sa démarche inverse de la croyance des étapes de la connaissance surprend : « D’abord, on se lance, on explore, on tâtonne, et puis si ça marche, on explique par la logique et une théorie neuve». En ce sens, Ader est un marginal intégré, un chercheur un peu atypique, « outsider » non universitaire. Pour lui, la recherche appliquée tire la connaissance fondamentale vers le haut. En pragmatiste, Ader invente et ensuite justifie conceptuellement si possible.
Pendant 20 ans, Ader fut donc un collaborateur de la Société des téléphones tout en restant indépendant, sans salaire fixe ; ce qui est pour lui déterminant. L’indépendance de mouvement, la liberté de tester sont vitales pour l’inventeur qui exclut l’entreprise qu’il ne dirige pas. Actif sur trois fronts de la recherche (sur le téléphone, la télégraphie et l’aviation), il signe en 1894, un accord avec l’armée en prévision d’un appareil de locomotion aérienne. En 1897 il dépose encore un brevet après avoir supervisé à Marseille les essais de ses récepteurs de télégraphie sous-marine. Il se déplace sans cesse entre les installations, les annexes et il cherche des terrains d’essais. Par exemple il va observer directement les vols des grands oiseaux planeurs en Alsace ou en Algérie. Quelques mois plus tard il dirigera les essais de l‘avion n°3 à Satory. Chercheur apparemment inlassable, il mène une activité soutenue sur les moteurs. Et quand il est à la retraite à 70 ans, Panhard-Levasseur lui demandera d’expertiser quelques-unes de ses nouveautés motorisées
Le travail sur les relations sociales
« Loin d’être un inventeur solitaire, écrit G. Galvès-Behar, Ader se trouvait être à la tête d’une affaire reposant sur un laboratoire outillé où travaillaient plusieurs ouvriers et dont l’objet était de produire des inventions. S’il acceptait le risque d’essais infructueux, il refusait de mettre en péril son entreprise en l’exposant à des risques commerciaux. La tache d’affronter les aléas du marché revenait au capitaliste ; à l’inventeur échouait celle de se confronter aux vicissitudes de la technique, l’invention »[14]. Pas aussi simple ! Ces praticiens, en hommes libres prennent des risques financiers, des risques de carrière, de position car ils dépendent d’appuis locaux pour des essais ou pour du prêt de matériel. Ils prennent également des risques corporels (course de vélos, pilotage et même un voyage d’études en Allemagne qui aurait pu mal finir car on le prend pour un espion, comme on le verra).
Semblablement à certains de ses pairs peu connus, il se consacre à toutes les formes de l’expérimentation, y compris les plus éloignées de son laboratoire dont il sort fréquemment. « Je ne suis pas un pionnier dira-t-il plus tard, mais « un humble serviteur des sciences ». Humilité, conscience des hiérarchies pyramidales intellectuelles ? En tout cas, ces empiristes sont difficilement admis dans le monde savant et sont d’ailleurs mal perçus. S’ils sont sur la piste d’une quelconque trouvaille, ils ne possèdent aucun moyen efficace afin de « travailler » l’opinion en leur faveur, quand la gloire sera attribuée aux détenteurs de savoirs formels et scolaires. Eux tentent de comprendre après coup ce qu’ils ont trouvé, de justifier par des schèmes explicatifs, les résultats reproductibles sous certaines conditions, qui résisteront au temps avant d’accéder au statut de lois stables mais ils le font en silence, sans répercussion, sans relations sociales efficientes. Ader en sera en partie victime.
Le milieu de la physique appliquée n’était pas encore stabilisé, bien que le fossé se soit creusé entre générations de chercheurs. Présentement la situation a totalement changé : les spécialistes contemporains de physique sont des fonctionnaires aux positions confortables exerçant dans des institutions d’Etat. Le savant moderne est un organisateur, un chef administratif de labo, un entrepreneur à l’aise dans le directionnel d’équipes et qui reçoit, au nom de son autorité, les fonds étatiques ou supranationaux. Ce qui les expose à la pression des résultats immédiats et si possible spectaculaires. Le témoin profane ne perçoit que de loin l’intense professionnalisation actuelle qui s’incarne dans le modèle des organisations bureaucratiques coordonnées par des règles internes et des législations qui nuisent souvent à l’autonomisation de la recherche. Cette différence n’est pas mince et n’est pas sans conséquences sur les définitions de la nature du contenu « scientifique ». Qui doit recevoir le label de la consécration de la part de plusieurs pouvoirs extérieurs académiques ou non ?
Ader, quant à lui, persévère sur sa route dans des domaines où l’autofinancement est faible quoique rapidement rentable, à forte visibilité, permettant de rémunérer sa petite entreprise; « l’alimentaire » du chercheur lambda. Il devine où sont les profits immédiats et juteux, le coup à jouer au sein de la petite société parisienne. Il invente le « théatrophone », sorte de stéréophonie domestique. Il s’agissait de relier par un téléphone particulier les théâtres ou salles de concert avec des immeubles privés ou des cafés, où les auditeurs pouvaient écouter ce qui se déroulait sur une scène éloignée. Cet instrument connut son heure de gloire et fut pour lui une occasion de relations intéressées. Il écrit des centaines de prospectus et lettres, rencontre les artistes, les journalistes de l’Illustration ou de l’Auto qui lui consacrent un numéro. Nadar devient son ami et le soutient bien qu’il eut été lui-même auparavant un fervent aéropostier. Les entreprises privées achètent les droits et commercialisent en suivant ses conseils. C’est pourquoi il soigne la présentation du téléphone, on dirait aujourd’hui le design, et il en fait un bel objet au socle de bois travaillé. Les PTT, qui ont commémoré le centenaire de la sortie de cet appareil, ont créé à cette intention une carte téléphonique. « Ce téléphone conçu par Clément Ader est l’un des premiers modèles à être installé chez les abonnés de le Société Générale des Téléphones ; le microphone à crayons de charbon est logé sous la planchette en sapin. Il est de fait le premier téléphone français à équiper un réseau » (cité au dos de la Télécarte 50 unités Télécom sortie en 1997)
La rapidité de la carrière d’Ader associée à la progressivité de sa compréhension technologique sur 20 ans d’inventions cumulées (en dépit de son jeune age), lui ont donné confiance et un sens des relations sociales au sein de la bourgeoisie. Que les Américains de Bell l’ait invité à les rejoindre, le flatte assurément ! Le fait de traiter avec eux ou avec les Anglais lui donne une idée de la manière de négocier dans les activités internationales de pointe. Quoique au fond, il demeure l’homme d’une seule passion : l’avion au service de la patrie. Et avec les droits des ses inventions, il peut enfin se lancer, autonome, dans la grande aventure du vol d’un plus lourd que l’air. Il cherche des locaux, de vastes ateliers et il quitte donc la rue de l’Assomption où il était installé, pour une structure plus grande,rue Jasmin ; il lui faut aussi des crédits supérieurs à ses émoluments afin d’embaucher la vingtaine d’ouvriers nécessaires.
E La troisième carrière : l’avion
Très connue, cette partie de l’histoire de l’aviation, polémique parfois, ne sera pas reprise par nos soins. On constate simplement que la compétition, la concurrence, la collaboration assurent la circulation des idées. C’est pourquoi on ne peut octroyer, à un seul homme, l’idée de l’avion ou un commencement de réalisation : on accordera cependant à Ader la paternité indubitable du terme « avion ». Baptême et dénomination néanmoins que l’Académie des Lettres récusera en proposant de remplacer « avion » dans le dictionnaire par « aéroplane ». A la fin, ce fut l’avion qui l’emporta et sa renommée en fut amplifiée et symbolisée par le beau poème écrit en 1910 par Apollinaire qui défendit l’invention linguistique d’Ader
L’engagement de P. Lissarrague
Un livre entier a été consacré au récit des étapes de la fabrication d’Ader, de l’assemblage aux essais. La reconstitution à l’identique du prototype a été racontée par le biographe. Restaurer, tel fut son projet, à la fois la réputation d’Ader et l’objet de la contestation. « Ça ne peut pas voler » disaient les ingénieurs de l’Airbus contemplant le spécimen d’Ader au Musée des Arts et Métiers, horrifiés par cette « chauve –souris » inesthétique pour un héritage. « Si, ça peut voler ! » répond le directeur du Musée de l’air et de l’espace, défenseur inconditionnel qui a déployé d’énormes efforts appuyés de solides arguments. Les avatars ou la chance du premier vol, réussi ou raté, - c’est selon les appréciations a posteriori- sont maintenant fidèlement décrits puisque Lissarrague en a testé le modèle en vol. Il a fourni à l’opinion les données et les témoignages qu’on peut découvrir sur un site riche en détails techniques[15]. Il obtint certainement l’aide de l’armée de l’air pour son entreprise. Son coup de foudre pour cet avion, dû au hasard d’abord, puis progressivement au sentiment d’une mission de réparation morale à l’égard du Muretain, naquit particulièrement de la valeur des intuitions techniques et de l'habileté manuelle dans la résolution. On a les détails sur le site ainsi que les photos du moteur et des ailes, un bijou de miniaturisation. La finesse d’explications, leur lisibilité sont un régal pour les non initiés, d’autant que cette reconstitution fait toucher du doigt la physique d’alors et le bond en avant que de tels hommes de terrain ont fait faire à cette discipline
Sur le moteur, plusieurs voies aux avantages relatifs, s’ouvraient : il a fait un mauvais choix parce qu’il arrive trop tôt ou trop tard. Le mieux est de se reporter à l’excellente biographie de Raymond Cahisa (ed. Albin Michel, 1950, avec préface de Robert Morane). Les moteurs possibles étaient l’électrique (mais lourdeur des accumulateurs en plomb :500 kg) ; le moteur à explosion (alors trop faible, incapable de d’enlever une machine en fonction de sa faible puissance) ; le moteur à air comprimé qui a fait voler des modèles réduits, (à l’autonomie trop réduite) ; le moteur atomique ; Henry Ford vient d’annoncer une auto dont l’énergie sera fournie par de l’eau transformée en vapeur par désintégration de l’uranium 235 ; énergie encore pas totalement maîtrisée. Il reste le moteur à vapeur.
Le pari d’Ader n’est pas saugrenu car il a réussi à construire une machine apte à soulever cent kilos dans les airs. Le poids du moteur étant 20 Kgs on voit le rapport poids/puissance est de 4 kg par cheval d’énergie fourni ; c’est très ingénieux. Outre le poids supplémentaire du réservoir d’eau (avec de l’alcool, l’eau est portée à ébullition) et un système de refroidissement, le moteur Ader une petite révolution technologique à portée du futur.
« L’Éole de 14 mètres d’envergure reproduisant l’aile de la chauve souris, le moteur est un bicylindre fonctionnant à la vapeur développe 20 chevaux pour 91 Kg d’alcool. Le carburant, le moteur est couplé par un arbre horizontal à hélice tractrice. Lorsque le pilote montera à bord le poids total atteindra 295 kg pour 28 M2 de surface alaire portante. On se trouve au Cx près dans une configuration proche de celle d’un planeur moderne à dispositif d’envol incorporé »[16]....Fin 1890, l’inventeur est prêt à tester sa machine et en bon ingénieur pudique et prudent il s’entoure de toutes les précautions pour que sa tentative soit effectuée dans une confidentialité extrême. L’événement se déroule le 9 octobre vers 16 h sur une pelouse du château d’Arminvilliers près de Gretz en Seine et Marne. Il parvint à arracher du sol son engin à moteur sans aucune aide extérieure autre que le moteur de 12 CV qui entraînait à 350 tr /Mn, une hélice quadripale à pas variable de 2,6 m de diamètre fournissant 40 kg de traction au point fixe . L’avion quand il fut réexaminé révéla des solutions ingénieuses et soignées qui sont la marque d’un grand ingénieur ». Telle est la conclusion de Lissarrague et de son équipe
Les continuités et les ruptures dans les cinq prototypes, en incluant le planeur et l’Eole concernent, on l’a dit, le moteur, le bâti des ailes démontables, la cellule, l’hélice simple ou double. On voit qu’Ader avait de la continuité dans les esquisses et les idées dans sa série des fabrications. A 32 ans, il avait débuté avec son expérience capitale de mesure de la force de traction nécessaire au vol, sur un appareil de 8 M carrés de surface, à bord de laquelle il a pris place pour vérifier l’efficacité de systèmes de contrôle. Il mettra 20 ans à résoudre tous les problèmes du premier décollage d’un avion à moteur à la maîtrise de l’effet de sol. Les péripéties à Arminvilliers puis à Satory sont connues, de petits envols de quelques centaines de mètres à une hauteur d‘un mètre. « Après talonnements et errances, Ader a soupçonné l’effet de couple de renversement dû à l‘hélice ; ensuite par un calcul explicite dans ses notes, il a trouvé l’effet de ce couple dû à la rotation d’une hélice qui, par réaction, fait pencher l’avion en sens inverse et le fait dévier de la ligne droite. Comme cela est arrivé à l’Eole à Satory en 1891, il n’a soupçonné cet effet que plus tard en 1893 au moment où il s’attaquait à la construction du fuselage de l’Avion n° 2 monomoteur. D’où sa décision brutale de transformer l’avion n°2 en N°3, bimoteur à hélices tournant en sens inverse ». Le tâtonnement, les paris successifs sont les normes de l’empirisme de la science se faisant.
Ader ingénieur travaille lui-même en ouvrier, mécanicien, tout en étant théoricien de la sustentation et de la physique de fluides. Débordant d’idées, il fut aussi un visionnaire économique puisqu’ il a prévu la structure industrielle qui irait avec l‘avion alors qu’on ne voyait là qu’un objet bizarre. Il a ouvert des techniques nouvelles, des recherches parallèles, des mécanismes d’attaches et des matériaux composites qui demeurent encore utilisés par rapport aux enjeux industriels et scientifiques
Les ingénieurs, les professionnels de l’air et les pilotes, voire les journalistes ou des artistes, sont moins sceptiques et d’une manière générale plus positifs à l’égard d’Ader que les hommes de lettres institués spécialistes de l’air ou les philosophes de l’histoire des sciences qui, eux, soutinrent d’autres candidats (les frères Wright surtout) dans la course au premier qui ait « volé ». Cette dispute n’a qu’un sens en politique internationale. Les historiens des sciences en sont victimes quand ils s’adonnent aux classements d’exploits singuliers isolés de leur contexte. Mieux vaut s’interroger sur ce qu’on appelle une invention ou ce qui détermine ou consacre son auteur, promu unique et singulier, au lieu et place d’un petit ou grand collectif. Pour un rappel des faits, évoquons quelques échos contemporains . Les commentateurs au XXème siècle se sont divisés en deux camps après la mort d’Ader. Car, bien sûr, « voler » à cette étape ne veut rien dire. Les allégations d’Ader de s’être élevé sur une courte distance, confirmées ou non par des témoins, signifient seulement qu’il fut un soldat de cette épopée. Et si ce n’est lui qui fut le premier, peu importe. L’unique bénéfice du débat est de nous mettre sur la piste de la polémique : la concurrence technologique française et américaine qui se poursuivit longtemps à travers le Concorde ou l’Airbus face au Boeing
L’organisation : Qui fait quoi dans le travail d’invention ?
Le problème « a-t- il volé ? » est donc secondaire. Question anecdotique qui masque deux questions brûlantes d’actualité. Comment inculquer aux futurs savants ou aux ingénieurs un esprit authentiquement inventif et innovateur ? Comment encourager le goût des sciences dans la jeunesse ? A travers le sens critique ou la docilité aux savoirs ? Souvent les savants n’ont pas demandé –et Ader le premier- l’émergence du culte des héros. L’aviation, activité relativement jeune, y a pourtant succombé. Si on impute la caractérisation historique d’une invention à un seul homme, si on réduit une découverte à une personnalité, on historicise une série d’actes individuels établissant des performances trop indépendantes de leur milieu, et on réduit la gangue inextricable de relations de collaboration et d’échanges. Or, la marque de signature de l’invention est parfois indécise. C’est plutôt la capacité de sauter d’un domaine à l’autre, de s’avérer polyvalent qui révèle le savant, de même que sa capacité à l’induction et à l’imagination créatrice. Ainsi Galilée multiplie les petites découvertes, s’est intéressé à un grand nombre de techniques. Il a amélioré la règle à calcul, la lunette astronomique, construit un aimant puissant, élaboré un thermoscope qui sert à établir la dilatation des gaz. Il exposa une théorie de lunette à oculaire convexe, déjà fabriquée par des artisans italiens. Il n’a pas inventé la lunette astronomique mais il s’en octroie le privilège, effrontément. Toutefois il a découvert des astres qu’elle révélait. Il est surtout l’initiateur de l’isochronisme des oscillations pendulaires que l’astronomie arabe avait déjà étudié mais était inconnu en Europe. La mesure du temps- qui fut primordiale- en découla promptement (mesure du pouls par exemple). Le sens créatif de Pasteur fut aussi éparpillé. Une invention, pas plus notable qu’une autre, est attachée à vie par l’hagiographie influençant l’historiographie. Elle préfère montrer un progrès continu par à coups de révolution et de paradigmes dits définitifs
Le savant, en revanche, est éclectique; il exerce son intuition et son sens d’imagination à une réalité impalpable, encore hypothétique. Il s’attaque à tout ce qui présente un élément intéressant issu «de la mode du scientifique » ou de l’air du temps. Le progrès n’est pas linéaire mais erratique ; le savant se disperse pour trouver quelque chose qui va le mettra en évidence, qui lui apportera gloire,argent, ou l’écrasement d’un adversaire. Vagabondant, il fait des découvertes inopinées. La vulgarisation, par la suite, lui attribue tel mérite ou le disqualifie.
Ader ne correspond pas à l’idée du savant isolé, égaré dans le monde, ni au surhomme des images romantiques. Dans le quotidien, il ressemble plutôt à un notable, un bon bourgeois de cette période de la révolution industrielle où l’on travaille intensément. La sociologie des sciences ne voit pas en détail le travail dans l’atelier ou bien y néglige les rapports patrons-employés. Si une invention (la découverte, une idée neuve) est l’addition de nombreuses innovations pratiques apportant en même temps des solutions pour de meilleurs appareils de mesures et de calculs ; alors le spectaculaire ne lui convient pas. Notre connaissance d’Ader s’est enrichie d’informations neuves sur les conditions matérielles, centrales ou annexes, ainsi que sur les circonstances financières des inventions qu’on se doit d’évoquer
Pour Ader, au départ peu fortuné, l’argent est la clé de l’expertise. Il épargne les royalties de ses brevets vendus dans le monde non pour son enrichissement personnel, mais en vue de satisfaire son aspiration à construire. Il sait qu’il aura besoin de payer une vingtaine d’ouvriers ainsi que des sous-traitants. Jusqu’ici ses inventions étaient de faible coût, mais il passe à une autre dimension.
Le labo et l’atelier
Plus féconde en sociologie serait la description des collectifs d’invention. Néanmoins il est toujours difficile à savoir qui fait quoi dans le laboratoire, notamment si le travail y est informel (un peu comme le travail de l’artiste à la Renaissance). Aujourd’hui la confusion s’est aggravée tant la personnalisation, les gratifications concentrées sur une ou deux personnes excluent ou démoralisent les petites mains de la recherche que l’on va maintenir dans des statuts inférieurs d’employés ou de laborantins, de post docs ou d’assistants tombés dans l’oubli. La science moderne devient à son tour exploiteuse. Quelques hauts dignitaires en bénéficient prioritairement. Cette ignorance demeure la grande lacune des travaux de sociologie qui négligent les processus des décisions, les revenus, la mobilisation d’hommes et de femmes à associer au produit final. Le travail dans le laboratoire, les relations entre les différents départements, l’organisation du pouvoir du chef ou ses relations avec ses aides, les subalternes, tout un monde de commandement et d’autorité qui disparaît derrière le respect dû à la science intimidante. Rares sont les auteurs qui nous y ont fait pénétrer. Et ce silence est compréhensible : ce travail serait considérablement ardu.
Intéressant est donc de savoir comment Ader travaille. Il passe ses journées dans deux centres accolés qu’il nomme le laboratoire et l’atelier. Il travaille au sein d’une petite équipe de vingt et un ouvriers avec deux ou trois contremaîtres soudée par l’ingéniosité pratique[17]. Tous, des chefs aux ouvriers, semblent fiers d’avoir participé à cette aventure.
Ader chef du projet circule entre des cellules éclatées de son atelier. S’il s’occupe du moteur, il ne résout pas le problème de la maniabilité de la direction et du gouvernail qui sera plus ou moins bien résolu. S’il se passionne pour les ailes et leur articulation , leur légèreté et souplesse, il doit concevoir aussi le bloc solide de la tuyauterie, la structure en bois : les efforts subis par l’arbre de transmission dus à l’effet de couple, en fonction des vibrations de cylindre provoquant la désintégration et la rupture du berceau moteur. Avance ici, retard là. Il s’égare avec la vapeur mais à quelques années près, il ne peut prévoir la spécification du moteur à essence.
Ce qu’il appelle son « laboratoire » est une structure relativement petite : deux contremaîtres, un chef d’équipe, une vingtaine de compagnons recrutés et sélectionnés par leur tolérance à l’intensité du travail et par la promesse du secret gardé (Ader a fait signer à l’embauche, une clause de secret absolu sur les conseils de l’armée contractante) A l’intérieur du groupe, autour de l’avion, il apparaît une division du travail faible. Le personnel administratif est ici réduit à presque rien. Peut-être un commis aux écritures et un comptable ? Un notaire par ailleurs pour les contrats et les brevets ; il en aura un attitré. En tout cas, on constate qu’Ader rédige tout le courrier de sa main. Il écrit bien, son orthographe est impeccable. Ce cloisonnement des activités était renforcé par le compartimentage de l’espace (dont l’essentiel était occupé par l’avion ; une dizaine d’ouvriers s’affairaient autour de l’avion n°3 de 16 mètres d’envergure et 6 m de haut). Roussel chef des « laboratoires Ader », une sorte de sous-directeur, n’appartenait pas à l’équipe d’ouvriers sur l’avion. Nous n’avons pas de données directes mis à part quelques photos et des témoignages de contremaîtres (dans Pégase sont publiées 5 photographies de l’atelier vers 1901) pour apprécier la vie dans l’atelier. Lui, Ader se consacre à la conception, aux calculs mais fait les tests avec ses contremaîtres. Il travaille, sur la durée, avec deux d’entre eux, Vallier et Espinosa qu’il a débauchés et qui lui resteront fidèles jusqu’au bout et remplaceront Bacquié agé. La passion les prenait : ils se piquèrent au jeu et aux horaires insensés : 14 h par jour dit Vallier. Le premier, qu’il a découvert chez un artisan fabriquant le moteur le suivit toute sa vie et fut l’homme en second. L’autre l’assista durant les essais à Satory et à Arminvilliers où il s’imposa comme homme à tout faire, alors qu’Ader s’apprête à piloter. A 60 ans Ader s’assied aux commandes, dans le poste étroit et part dans l’inconnu. S’il décolle comment réagir : la maîtrise est imprévisible, et s’il échoue, où va-t-il s’écraser ? L’accident ? C’est à lui à prendre les risques physiques
Inventeur et Directeur
On ne connaît donc pas le type de rapports et le style d’autorité dans l’équipe. Ader doit lire, réfléchir, concevoir, calculer, diriger et organiser le travail. Hiérarchie faible et autorité visible probablement. A la fin, Ader signe, donne les ordres, dépose les dessins et les programmes qu’il a réalisés la nuit pour ses ouvriers au matin. Il rédige les articles, les notes d’expérimentation, les brochures pour la presse ; il est contraint de se tenir au courant (sa bibliothèque léguée à la mairie de Muret manifeste sa connaissance de revues parfois en anglais). Mais on peut inférer certains types de relations internes à partir des souvenirs de témoins. A Castelnaudary, il était connu pour être un homme paisible et tranquille. A Paris, il semble estimé par la population du quartier qui voit dans son avion éventuel une performance remarquable. L’environnement urbain est celui d’industriels ou des artisans qui fabriquent les pièces sur ses instructions. Le voisinage est peuplé d’ouvriers débrouillards pris parfois à la semaine. D’après les témoignages, il y a eu pléthore de candidatures. Travailler chez Ader est une occasion de produire des choses intéressantes pour tout ouvrier un peu curieux. Petites républiques d’égaux, ces minuscules ateliers parisiens ? En tout cas, Ader qui n’est pas en bleus de travail et n’a pas les mains dans le cambouis sait exécuter avec des manuels, ses salariés. Les souvenirs confirment son aptitude au travail d’usinage ainsi qu’à une proximité (paternaliste ?) avec son personnel à qui il souhaitait fêtes et événements et offrait quelque don aux occasions de naissances et mariages
Peut-on croire à une impression démocratique ou du moins à une ambiance non autoritaire ? Aujourd’hui, dans ces univers feutré, les relations sont tendues, amorties par la pression du milieu scientifique et par les négociations transforment subtilement le rôle du responsable, en « père » du labo, en directeur des carrières et de conscience ; ce qui désolidarise le personnel de son directeur qui ne met plus la main à la paillasse, pas plus au synchrotron, ni au télescope. Woolgar et Latour en ont parlé dans « La vie de laboratoire » sans conceptualiser le travail sur les relations internes.
L’automobile, plus le téléphone, l’avion, l’atelier était bien empli de projets d’envergure distincte dont Ader faisait le lien avec en jeu les risques d’accidents, les répétitions intermédiaires. Ader, homme méthodique, organisé, a pu travailler sur plusieurs front grâce à son système de rangement et de cloisonnement ordonné. Cependant il n’a plus alors le temps nécessaire pour les relations sociales et mondaines. Il n’a pas respecté les rites académiques (déférence envers les sociétés savantes auxquelles on lui reproche de ne pas avoir adhéré ou d’avoir, s’il l’a fait, manqué à ses devoirs de présence). Renard, Penaud, ses rivaux dans la prétention du vol lui en voudront. Dans un milieu subtilement stratifié par la fortune, le nom ou le diplôme (Centrale ou Polytechnique se partageant le droit de décider des réputations et la légitimation), il a peu respecté la hiérarchie, peu enclin en Occitan égalitaire à adhérer à la dimension symbolique des rangs, des titres ou des origines familiales. On le lui fera payer par une réputation surprenante de « mauvais caractère », étiquette qui lui collera à la peau. On y reviendra plus loin malgré l’aspect marginal de ces polémiques.
Ader à Paris n’est pas un homme retiré ; encore moins solitaire. Ceux qui l’ont approché en témoignent. Ses relations avec la presse, les politiques, les fournisseurs, les académiciens tissent une toile complexe : il a collaboré avec eux quoique avec mesure pour ne pas s’égarer dans la communication. Il sait qu’il doit recevoir s’il veut s’imposer. Or en bourgeois tranquille, il souhaitait rentrer le soir chez lui et retrouver sa femme et sa fille. S’il ne sortait pas, il acceptait volontiers de faire visiter son atelier et montrer à quiconque le demandait ses plans et maquettes puisque le contrat d’avions avec l’armée abandonné, l’a libéré de cette entrave (il présenta l’avion n°3 à l’exposition universelle de Paris et à d’autres audiences). Nadar son ami entraînait la curiosité des artistes qui étaient des porte-parole et des guides de la mode à l’égard des événements scientifiques. Il entretint aussi des relations étroites avec des industriels et des journalistes (sportifs notamment qui le connaissaient depuis ses améliorations sur le vélo ou la voiture). Ces spécialistes lui apportaient l’information technique inhérente du milieu des passionnés de l’avion ; milieu en pleine ébullition. Les rencontres avec les banquiers dont les Pereire (l’épouse se piquait de pratiquer l’aérostier) étaient indispensables ; ils lui prêteront un terrain à Arminvilliers pour les premiers essais. Mais il n’appartenait en rien à ce milieu.
Ballon contre avion
Auparavant il fallut que le ballon s’avère une impasse ; ce fut long. Rappelons que l’Allemagne s’orienta dans cette direction et y persista jusque durant la deuxième guerre mondiale. L’officier de cavalerie, le baron Zepellin dirigeait sa flotte de dirigeables militaires propulsés par des moteurs en 1906. Par ailleurs les raids de zeppelin en 1916 avaient fait plus de 500 morts à Londres. Il fallut attendre 1940 où des dirigeables nazis bombardaient encore Londres pour qu’ils disparaissent du fait de la guerre, impitoyable juge de l’efficacité des découvertes [18] . Le ballon à hydrogène avait de plus d’ancienneté ; 2 mois après que Lavoisier eut identifié ce gaz en 1783, un engin s’abat à 20 Kms de Paris heureusement sans passagers. L’année suivante, le général Jourdan s’est aidé d’un ballon captif pour observer les mouvements des Prussiens. En 1858, Nadar publie une série de photos de Paris vu du ballon. Transportant quelques personnes fortunées, le ballon a ravi les imaginations éprises d’évasions et d’exotisme. Et la fuite de gouvernement de Gambetta, hors de Paris encerclé se déroula en ballon. Jusqu’en 1920, l’engouement est de leur côté, les utilisations se diffusent : une vague d’innovations déferle en forme de ballons, de planeurs, qui ont le vent en poupe
L’adversaire de l’avion d’Ader et de ses acolytes se trouve de ce côté-là. Il a lui-même pensé améliorer le ballon mais son intuition l’a prévenu assez tôt. On a du mal actuellement à imaginer la France divisée en deux clans au sujet de la prééminence à accorder à ces deux modes de transport aérien. La grande affaire demeure qu’ en 1890, l’avion est une utopie et le restera encore une vingtaine d’années. Mieux que le ballon, le dirigeable focalise l’attention, reçoit les soutiens les plus notables et polarise les discussions des militaires et des élites intellectuelles. Seule une minorité de sportifs intrépides croient à l’avion. L’armée abandonnera d’ailleurs vers 1900 le projet d’aviation pour se rabattre sur les aéronefs avant que 1914 ne fasse pencher la balance .....et pas encore définitivement. Les railleries, le scepticisme ne furent pas absents. Les hommes volants paraissaient des farfelus sans avenir. Ceci est frappant quand on lit les documents d’époque ; la société ne sait où elle va, techniquement parlant. Les avant-gardistes en art, sport ainsi que quelques industriels créèrent certainement un courant favorable à l’aviation. En raison de cette difficulté à s’imposer dès sa naissance, l’avion pourra être perçu production d’essence populaire et demeura longtemps un objectif de « jeunes », une passion de mécaniciens, d’ ouvriers épris de moteurs ou bien une occupation d’originaux de bonne famille. Les clubs d’aviation « Léo Lagrange » sont à venir, trente ans plus tard, au titre de loisirs authentiquement populaires. Peut-on dire qu’une partie de la bourgeoisie pariait sur le ballon pour des raisons traditionalistes : idée née sous la royauté ? Un inventeur fait des paris sociétaux. Il se risque sur plusieurs plans ne pouvant prévoir la naissance ou le développement d’une activité matérielle et économique.
Par ailleurs on oublie que les créateurs les plus féconds ont toujours plusieurs idées en chantier et l’une d’elles, une fois choisie, ouvre alors plusieurs options. La chance d’une intuition conduisant à perfectionner l’état antérieur commence par l’esprit de contradiction, la critique de ce qui existait en établissant de multiples petites étapes innovatrices dans la fabrique ou l’industrie. Ader s’est nourri de cet alliage de petites trouvailles avant de se lancer dans une invention extrêmement complexe qui nécessite une vigoureuse culture et une forte personnalité. Le paradigme de la « rupture » contre les idées admises ne fait pas partie du raisonnement scientifique ; lequel n’est jamais purement rationnel puisque passible de la détermination par le hasard et par le contexte local et national. L’invention est une suite de paris, chanceux ou malheureux dont la globalité représente une composante de hasards, de flair autant que de talent.
« Un inventeur parmi 30 autres »
Notre formule, « Un inventeur parmi d’autres », tend à appuyer un retour à l’histoire des techniques à partir de groupes , ou à partir des problèmes pendants. Les difficultés de la science contemporaine à s’adapter aux changements techniques, à ignorer la résistance de la société à ses analyses, à ne pas tenir compte des attentes ou des déceptions , parfois implicites, qui remontent de la base sociale , de ses besoins et à s’enfermer dans le « champ ». On constate fréquemment l’absence de liaisons effectives entre les équipes différentes confrontées aux mêmes obstacles. Ceci n’a pas changé. La notion de structure a aboli le désordre et l’anarchie dans la circulation des informations scientifiques
La participation singulière de la part de chaque participant dispersé, célébrée pour certains, au destin anonyme pour d’autres masque la confusion au niveau de chaque individu mais la cohérence au final du résultat global. Auparavant on ne perçoit que des gestes désordonnées rationnels ou incohérents
Par exemple dans les progrès apportés par Ader en ce qui concerne les paramètres de changement de puissance pour le décollage et l'atterrissage, il se polarise sur une pièce comme l’hélice ou les articulations de ailes mobiles et alors il néglige le moteur ou le train d’atterrissage qui sont aussi essentiels, Tout comme la légèreté de la structure qui ne va pas avec la solidité des matériaux. Au sujet d’une invention très complexe telle que l’avion, l’histoire individualisante est peu féconde ; il faut regarder la spécialisation d’un collectif et les relations internes. Les démarches à la fois apparaîtront à la fois comme originales et archaïques. Si par exemple le moteur à vapeur l’emportait au même moment pour les bateaux et les locomotives, il serait difficile de ne pas concevoir son usage pour les avions. Les critiques à posteriori des ingénieurs ou des faiseurs d’histoire sont étayées de telles réflexions anachroniques. On l’a ressenti lors de « l’Année Ader ». Chaque inventeur d’avion a vu quelque chose de plus mais a aussi vu quelque chose de moins. Chaque invention révèle un extraordinaire réseau d’individus astucieux qui se sont distingués dans un élément et qui avancent plus ou moins de concert ; chacun apportant sa petite pierre à l’édifice, qui deviendra un savoir définitif dans les années suivantes. Au final une grande entreprise collective transgressant les frontières, à laquelle Ader a contribué marquant les esprits puisqu’il a trouvé beaucoup de solutions dans l’ensemble. Le plus sage est de considérer une invention comme un produit collectif étalé dans le temps ; une émanation de la société scientifique et industrielle avec des répercussions politiques, déterminées par le poids social et par le volume des finances requise au profit d’inventeurs inégalement assistés des Etats, des banques ou des industriels.
Par conséquent le point de vue pris dans notre commentaire considère qu’au niveau national ou des régions, tous les laboratoires et tous les chercheurs ne partent pas à égalité et que le jugement doit en tenir compte dans l’attribution postérieure des mérites. Les soutiens publics (on l’a vu journalistes, artistes); les hommes politiques, les ministres et les généraux interfèrent. Pas encore les experts puisqu’il n’y a pas de précédents, que le milieu n’est pas stable au bénéfice des décideurs des moyens et des détenteurs des titres de la légitimité.
On compte vers 1900 quatre pays avancés -et parmi eux des individus venant de catégories sociales variées- qui ont collaboré sans le savoir, d’une manière ou l’autre à la naissance de l’avion. Sans les citer tous : Louis Mouillard (1834-1897),Ferdinand Ferber (1862-1909) Ernest Archdeacon Françaisd’origine irlandaise, Levavasseur(1863-1922), A. Santos-Dumont (1873-1932) le roi du café vivant à Paris, les frères Voisin, Henry Farman. Tous présentent des biographies intéressantes et originales[19]. Cela en fait une des inventions « démocratiques » dont l’essor dépend des enthousiasmes et des capacités y compris des couches populaires : la réussite allant parfois à des jeunes ouvriers intrépides, mécanos ou techniciens, jusqu’à des pilotes issus de la vieille aristocratie. Autre chose est le profit à se faire consacrer « le premier », le créateur, le père, lesquels voisinent dans l’histoire avec des isolés, des concurrents oubliés, des malchanceux. Le reste n’est que vulgarisation naïve d’images d’Epinal héroïques ou cocasses.
Ainsi, Horatio. Philips applique les théories aéronautiques de Cayley émises 90 ans plus tôt. De nombreux amateurs peuvent figurer dans le cénacle (voir dans le livre d’E. Chadeau, la série de promoteurs). En 1880 le Français Félix du Temple fait quelques bonds propulsés par un moteur vapeur .Tous doivent quelque chose à un concurrent, soit un élément de succès, soit les raisons d’un échec qui sert de leçon. C’est à Lilienthal que les frères Wright doivent le gauchissement par torsion des extrémités des ailes pour contrôler l’engin en vol. Les Frères Wright abandonnent la voie ouverte par Lilienthal pour l’étape de la propulsion ; ils fabriquèrent un 4 cylindres à refroidissement a eau qu’ Ader avait prévu ainsi que son hélice. La prolifération de formes suggère que toutes ont été essayées : tâtonnement autour des multiples queues ou empennages, en taube, en queue de poisson etc. La voilure de Philips est celle qui fut la plus proche d’ailes décalées. De même que la variété des moteurs ou des matériaux, l’avion au début est imaginé à ailes battantes, avec hélice horizontale (hélicoptère), queue horizontale ou verticale et bien d’autres formes
Ader dans cet univers de relations complexes a peu de contacts mais il possède probablement des informations sur ses collègues. Il est membre de la confrérie « des hommes volants » (il assistera à leur banquet en 1910 et y contestera à Santos-Dumont le titre de premier pilote). Nombreux sont ceux qui participant à la course industrielle des machines volantes de tous poils qui se disputaient l’espace neuf à gagner. A un moment de la course, Ader se place en tête en raison de ses capacités de projeter les plans et épures Mis à part un autre physicien , il est le plus diplômé des pionniers, ce qui lui fait entrevoir des solutions momentanément avancées au point de vue expérimental. En tout cas, si on examine sa « chauve souris » exposée au musée des Arts et Métiers, la ressemblance avec l’aile volante actuelle (l’ULM) est frappante. Dans cette logique du transport court d’une ou deux personnes, on ne lui contestera qu’il avait trouvé la formule idéale. Or dans l’esprit du temps c’est cela qu’on cherchait. Si l’on juge avec cent ans de progrès et d’évolution dans l’esprit, on peut contester ses choix mais alors c’est de l’histoire contrefactuelle et anachronique
F Faire voir, faire savoir, proclamer, prétendre
Les composantes du travail d’invention ne s’arrêtent pas à participer à la progression de techniques; encore faut-il convaincre et faire reconnaître le résultat. Donc il faut susciter une réception, trouver un public, et pour cela, mettre en avant les effets positifs et recevables, utiles et pratiques, dans la société du temps. Toute invention est encadrée par la société technique selon une hiérarchie de crédibilité proche d’une hiérarchie d’intérêts (incluant ceux de classes). Il faut avoir « un comité de soutien », on dirait maintenant un lobby, des supporters, constituer une « communauté interprétative » selon l’expression de Becker. L’acceptation de l’objet nouveau comme « invention » est le fruit d’une action collective de croyance qui nécessite un travail de diffusion de conviction. Chaque formule de représentation est ainsi le fait d’une communauté c’est-à-dire « un ensemble organisé d’individus :les « fabricants » qui produisent de manière courante ces représentations standardisées d’un type particulier, pour d’autres personnes , les « usagers », lesquels s’en servent de façon courante dans des normes standardisées. Fabricants et usagers se sont adaptés réciproquement à leurs pratiques, de sorte que l’organisation de la production et de l’utilisation demande un certain temps[20].
Le type de réception qui compte pour l’histoire des techniques est celle qui consacre le « pionnier ». Devant cet « oiseau machine », breveté en 1884, au moment de la création de l’Eole, le public ne sut comment définir cet objet bizarre. Est-ce la réponse au grand problème de l’envol, alors que le ballon à hydrogène s’imposait dans toutes les nations ? L’incertitude sur la fonction ou l’utilité de cet objet volant non identifié qui cherche sa voie s’exprime au cours de discussions ; la photographie dont l’essor est contemporain y contribue et favorise les aviateurs qui se prêtent au jeu de la pose médiatique. Les courses, les acrobaties sont récompensées des prix. Les triomphes lors des parcours de ville à ville sont assurés par la presse et la représentation de ces étranges machines. Que l’aéroplane paraisse peu pratique par rapport au train et au navire -il n’a pas été conçu pour réduire les dimensions d’un continent sans penser même à voyager entre les continents- se manifesta à travers le premier usage social. Au début, pris comme simple moyen de loisirs ; par exemple pour aller visiter des amis à la campagne où l’on atterrit n’importe où. Les baptêmes de l’air deviennent à la mode, le sport féminin s’en empare comme instrument de libération féminine. C’est pourquoi, se singularisant sans rancoeur ni aucune arrogance puisqu’il n’a pas été maltraité par l’opinion, Ader en a prévu un usage autre: militaire. Malgré lui il, fut perçu comme un de ces originaux que les photographes, les poètes comme Apollinaire, des peintres ou des journalistes vont immortaliser voyant dans l’avion une manifestation plutôt libertaire et dans Ader, un indépendant voire individualiste résolu. Il n’était pas totalement autonome mais cela ne se savait pas. Quand il demanda des crédits publics sur l’usage desquels les commanditaires, le ministère des armées eut son mot à dire au cours d’un programme s’étalant sur une décade, il les obtint mais sur fonds secrets. Or, le secret ne va pas avec la vulgarisation publique ; le « donneur d’ordres » était pointilleux ; Ader admettait aisément cette situation. Cependant après 1900, le contexte international changeant avec l’irruption des concurrents anglais et américains et les disputes commencèrent. Cependant pour Lissarrague, le vol est avéré : « il ne reste plus alors qu’à examiner par quelles intuitions, Ader a pu réussir son premier envol de 50 m, réalisé en 1890 suivi d’un second –de 210 m- en 1891, et d’un troisième , le plus long , de 300 m, et le plus décrié parce que la reconnaissance de ce vol aurait jeté de l’ombre sur les « premiers exploits » réalisés par d’autres au début du XXè ».
Faire reconnaître l’objet par l’opinion ou faire la démonstration d’une ressource en gestation auprès des industriels devinrent une priorité mal assurée dans un équilibre international instable. Les Etats décident des orientations et s’il y a inertie de certaines institutions ou secret, il sera difficile de diffuser l’innovation par son auteur. Par exemple quand se constitua un embryon de lobby de l’air, il se heurta à la marine et à l’artillerie qui se prétendaient reines des batailles. Toute la période 1900-1020 baigne dans une compétition industrielle et financière américano-européenne. Sur le projet de l’avion, il y a eu pléthore et peu de réalisations effectives. Certaines plus ou moins fantaisistes apparurent puis disparurent. Mais toutes les étapes ont été intéressantes, utiles même non reconnues, du planeur au ballon et à ses variantes jusqu’à son achèvement le dirigeable Italien de Nobile, et bien sûr peu après l’avion qui s’imposa finalement.
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Les « affaires » Dreyfus et Dollfus
On observe fréquemment des rapports de force dans le monde des inventeurs potentiels. Parti de loin avec ses premières idées, fixées dès 1860, Ader a été un des premiers à théoriser le « vol » et à calculer les paramètres scientifiques à maîtriser. Le fait qu’il ait « volé » (peut-être), combien de temps et à quelle hauteur (fait secondaire sauf pour les concurrents) a déchaîné les passions.... plusieurs années après les faits ! Et là, le sociologue a des choses à dire alors qu’il se taisait sur les problèmes techniques ou sur le contenu physico-mathématique de la conception théorique. Deux détracteurs furent le capitaine Renard qui estimait mériter les crédits militaires et C. Dollfus ; le premier, fils d’un amiral et l’autre, de milliardaire. Ils ne comprirent pas pourquoi l’armée finançait un extérieur à leur milieu, un marginal peu intégré au sein des associations existantes.
Pas d’invention, ni gloire au cours d’une carrière sans polémique et celle-ci dure, relancée par le centenaire. Ader a eu comme les autres des ennemis coriaces mais aussi un réseau de supporters que sa tentative d’homme oiseau et sa sociabilité méridionale maintenaient motivés et intéressés. Toutefois dans l’obligation de dissimuler ses performances et de garder le mystère, sur ordre de l’armée, il demeura longtemps enfermé dans cette contradiction. Il ne put s’expliquer que plus tard. Son dilemme consista à peser les désavantages du manque de reconnaissance publique au prix de l’intervention de ses sponsors. La diffusion en l’état de ses travaux était irréalisable. Contractant avec la haute administration, engagé au confidentiel, son avion a été perçu comme un instrument militaire dont les tests se faisaient sous le couvert des officiers. De plus le climat politique était compliqué ; en coulisses, les gouvernants évoquaient ouvertement une revanche contre l’Allemagne et le devant de la scène était intensément occupé par l’affaire Dreyfus où des militaires paraissaient de plus en plus compromis. Cela a été bien établi et il n’y a pas lieu d’attribuer les errements de la médiocre publicité des vols à un trait de caractère d’Ader, prétendu méfiant ou autoritaire, ou bien à son comportement antipathique qui n’est pas prouvé. Le ministre-général qui a soutenu Ader est celui-là même qui fit condamner Dreyfus comme traître. Le général Mercier a été le principal protagoniste des faux et de la couverture des abus de jugement. Ader vit dans l’ambiance de l’affaire d’Etat que fut la condamnation du capitaine Dreyfus mais il n’en dit jamais mot officiellement, sauf en privé si j’en crois les proches qui vécurent cette période. Le constat du vol dépendait en partie des jugements politiques bien instables par ailleurs. Les opposants à Ader mêlaient des résultats tangibles à des arrières-pensées politiques. Au fur et à mesure de la découverte de l’importance de l’escroquerie des faux par les Dreyfusards, en 1889, l’avion disparaissait peu à peu de l’horizon des services du ministère. Le général Mercier était un polytechnicien dont le projet et le souhait, affirmait-il, étaient de rattraper l’industrie anglaise. Républicain sincère mais sans clairvoyance ni réalisme politique,il fut condamné et sa conviction d’un avion viable disparut avec lui. Le général Billot qui ne l’aimait pas et qui le remplaça au gouvernement deviendra l’homme du retournement de l’opinion en faveur de Dreyfus...mais pas de l’avion qu’il laissa choir. L’armée était soumise à des tensions internes : l’infanterie pensait qu’elle était l’arme décisive et ne voyait pas l’intérêt d’équipements même déclarés « arme miracle ». Pour la marine, la réaction est plus classique : elle dédaigna de manière répétée les ingénieurs, terriens qui pensaient que son influence serait forcement détrônée par l’aviation
L’ affaire Dollfus
Une autre affaire doubla la première et affecta la sérénité de jugement sur le vol. La hargne du détracteur le plus sévère fut le fait de Charles Dollfus. Celui-ci a été lié du fait d’ une proximité familiale parisienne au capitaine Renard, ce concurrent malheureux pour les crédits, on l’a dit. Ils furent d’ailleurs associés dans une passion commune pour les ballons et le dédain des avions. Étonnant manque de perspicacité pour celui qui deviendra le futur Directeur du Musée de l’Air !
Les éléments de ce débat sont donnés avec minutie par plusieurs ouvrages qui retracent comme dans un roman policier la trace du vol ou celle des machinations. Lissarrague qui occupa, au départ de Dollfus, sa charge de directeur du Musée de l’Air a fouillé toutes les archives au cours d’une enquête à multiples facettes pour comprendre l’inimitié à l’égard d’Ader de la part d’un homme aussi influent que fut Dollfus . Les disputes de savants ont été parfois tragiques. Pénaud (1850-1880) à trente ans, ingénieur théoricien, ne verra pas voler le premier dirigeable en 1884 qui pourtant possède une hélice construite selon ses recommandations. Son engin n’a provoqué que de sarcasmes parmi les membres de la société aéronautique de France où cependant les fervents « balloniers » estimaient improbable l’avènement des plus lourds que l’air. Les critiques contre Pénaud furent si fortes que l’inventeur se suicida en 1880 (à 30 ans) accompagnant cet acte ultime d’un geste de vengeance .Le jour de sa mort il envoie à ses collègues un petit paquet : un cercueil en modèle réduit dans lequel il a placé une copie de ses brevets et de ses calculs ainsi que le raconte E. Chadeau
Pour Ader, l’hostilité académique n’a pas eu d’effets aussi dramatiques mais les jugements sceptiques à son endroit furent repris-ce qui n’est pas surprenant- de la part d’ Octave Chanute, Otto Lilienthal, Samuel Langley, G. Voisin, R. Hanriot, les rivaux directs de cette époque.
Dans quelques livres aujourd'hui, les reproches de Dollfus sont répétés sans vérifications : Ader l’ « autodidacte », « celui qui ne fait pas école », celui qui a ignoré la théorie. Lissarrague fit justice de ces accusations : la théorie alors n’existait pas ! Toutefois les deux registres choisis pour affaiblir la prétention d’Ader ne sont pas anodins dans une histoire générale des sciences et techniques
a) Le reproche le plus sérieux impliquait son manque de sens déductif, l’absence de point de vue méthodologique, rationnel et progressif. Ceci est appuyé sur un argument résumé en médiocrité de son « capital scolaire » ! Le fait qu’il ait été un jeune et brillant ingénieur est ignoré par les historiens livresques. Cet argument fut néanmoins largement récupéré par les journalistes anglais ou par des historiens français récents : B. Mack l’affirme dans le Monde[21] à l’occasion du centenaire et c’est l’opinion anglo-saxonne qu’il représente. Ces jugements expéditifs ont choqué les biographes qui déplorent que l’opinion française fut désinformée par des compatriotes dépendant pour leurs sources, de rivaux anglais. La présumée « sous-scolarisation » est typiquement un préjugé de classe, puisqu’on l’impute à un provincial, d’origine modeste : jugement émis avec condescendance. L’autre reproche qui parait aussi décalé dans ce milieu d’aviateurs serait qu’Ader n’aurait pas fait école et n’eut pas de disciple. Le critère d’obligation de professer et d’avoir des successeurs est une critique plutôt d’artiste conventionnel. Dollfus l’a répandue abondamment notamment dans la revue Icare qu’il dirigeait. Rappelons que Dollfus a fait la guerre dans les ballons en 14-18, et a lui, comme capital scolaire, d’avoir fait l’ Ecole du Louvre en tant que fils d’un riche collectionneur d’art, alors que sa mère férue des ballons s’occupait des boutiques de luxe. Dollfus fut embauché par le Musée de l’air qui se créa en 1930 d’abord en tant qu’ adjoint du Directeur,un Polytechnicien désinvolte dans ce poste sans prestige, qui lui laissa rapidement sa place. Guerre de classes ? On dirait maintenant un bobo de grande famille contre un petit provincial industrieux.
La sociologie des sciences est de maigre profit pour comprendre des conflits de contenus et orientations scientifiques; mais elle peut juger des rapports de classe dans la diffusion des innovations et des conditions de l’émergence d’une jeune historiographie de la conquête de l’air. Sous cet angle, le conflit autour d’Ader, relancé en 1970, manifeste l’autre volet : l’interférence de la politique internationale. Dollfus irréductible se révèlera après la mort d’Ader en 1925 un partisan déterminé de la prééminence américaine dans la compétition de l’espace. C’est lui qui a fourni les arguments aux historiens américains créant ainsi une présomption d’Ader affabulateur. Il a vendu des papiers personnels d’Ader tirés du musée qu’il dirigeait et les a prévenus contre des témoignages favorables à Ader. Et ce au cours de ses nombreuses invitations que lui firent les institutions américaines prestigieuses de Washington. Lissarrague a été choqué du renoncement à défendre un compatriote, donnant des arguments à l’une des historiographies qui fut parmi les plus impérialistes ; celle de l’air et de l’espace, patrimoine des Etats-Unis . Ainsi va la vie savante.
Je concède avoir eu des doutes concernant la « paranoïa » suscitée au titre de l’hostilité qu’on aurait manifestée à l’égard d’Ader. Elle me semblait excessive. Mais un article du Wall Street Journal, du 22-10-1990 a balayé mes hésitations. Qu’avait besoin le Journal de la Banque de relever le centenaire français et d’ironiser à son propos ? Cela signifie-t-il que la guerre intemporelle des attributions d’inventions resurgissait à cette occasion ? Probablement ! Sinon qu’est-ce qui justifie la réaction de l’« illustre » quotidien, en première page sur deux colonnes débordantes de commisération vis-à-vis des « Frenchies » ayant la prétention de rivaliser avec les Frères Wright. Crime de lèse majesté, cette « Année Ader » a été traitée outre-Atlantique comme une aimable plaisanterie par le journal de la Bourse. Il est arrivé à « Ader » ce qui est arrivé par la suite au Concorde, et également à l’Airbus face au Boeing. Malheur à celui qui s’attaque à la suprématie américaine aérienne de sa naissance jusqu’à son essor contemporain. Il n’était pas question pour la finance américaine de céder un pouce de terrain sur le plan de l’histoire des idées.
Dès 1870, la préoccupation américaine de concurrencer l’Europe se manifesta à propos de tous les sujets. Ils connaissaient Ader depuis le vélo, avaient traité avec lui et tenté de l’embaucher; ils savaient qu’il préparait un engin plus lourd que l’air. Vielle rancune à son égard ou simple sous-estimation de l’Europe dans l’historiographie contemporaine de langue anglaise ? On constate indubitablement qu’à partir de 1907 les USA veulent s’imposer dans cette arène. Et là le poids de l’histoire s’inverse lentement. L’Europe perd la main dans l’aviation. Si la nation des frères Wright prend la tête, toutefois la prééminence, même à retardement, l’Amérique la doit en partie à un homme lui aussi très controversé, Ch. Lindbergh . Et après 1918, ce fut l’explosion : de quelques centaines de prototypes de formes et de propulsion variées, on passe brutalement à quelques milliers d’avions construits depuis août 1914. La France construisit 68 000 machines, la Grande-Bretagne 55 000, l’Allemagne 48 000 et l’Italie 20 000. Seuls les USA sont encore à la traîne avec seulement 15 000 appareils. Et ils vont prendre la tête à l’occasion de la seconde guerre mondiale
Les liens puissants entre politique et science se sont manifestés, là, principalement par l’intermédiaire de la physique. Les infortunes de Galilée, pour ne prendre que le plus célèbre des cas, sont connues. Du protecteur, Laurent de Médicis le magnifique, jusqu’à la pression de l’inquisition, il supporta toute la gamme des interventions des pouvoirs dans la vie scientifique. Pourquoi est-ce la physique qui fut toujours la plus exposée mais aussi corrélativement celle qui a tiré le meilleur profit des événements politiques ? La deuxième guerre mondiale a mobilisé un nombre impressionnant de savants permettant à l’atome de s’affirmer et à la théorie quantique de s’imposer ouvrant après coup la voie à des progrès civils. Si on considère les guerres ou les conquêtes territoriales (navigation et découvertes de continents) comme des stimulants de la science, la physique a été en premier et directement impliquée, à coup sûr. C’est une des sciences qui a le plus de responsabilité dans les événements des siècles écoulés. Ne serait-ce que parce qu’elle a apporté 80% des inventions sous forme de « progrès » en armements, motorisations, capacité de tirs et de bombardements, sans compter les transmissions. La chimie, la biologie sont intervenues peut-être pour 10% dans l’ « efficacité » militaire : les munitions, les carburants et aussi en médicaments et soins médicaux. Hélas, elles ont aussi fourni aux Nazis les moyens de l’holocauste et ceux des essais sur les humains. L’élucidation des liens entre la science physique, la guerre ou la paix devraient être, si possible, un objectif raisonnable de l’histoire des sciences. Faut-il renoncer à la science ? Non ; bien sûr ! La science exercée avec esprit critique établit progressivement, dit-on, un sens de la responsabilité et une indépendance vis-à-vis des idéologies. Peut-être, mais réponse facile et ambiguë ! Ader y a été confronté. L’avion fut pour lui d’abord un moyen de revanche et de défense nationale
C’est pourquoi l’invention du monde par la physique sur un siècle se transforme en une norme jamais « finie ». L’aviation eut sa part et devint le symbole de ce bond en avant. La science soutient et a besoin de l’industrie ainsi que de ses applications, lui fournissant une mine d’enseignements, d’informations, ses financements et une impulsion ou l’estime profane également. L’armée des savants est à étudier comme celle des capitaines d’industries.
Le poids de la Politique dans la Science
Revenant à Ader : on conviendra qu’un cadre explicatif intéressant, plus fécond que les références psychologiques (le caractère), par lequel on a justifié ou caricaturé sa carrière serait plus approprié : celui des analyses sociales des jugements. Selon ses biographes, Ader aurait été « abandonné par le public, trop en avance sur les connaissances de son temps » ou encore « Ader se sent alors si découragé qu’il attendra dix ans avant de publier dans une petite brochure illustrée les résultats de ses expériences ». D’un autre côté, les arguments des détracteurs lui imputent une pose au génie maudit, attribut classique de la justification de l’échec. Ces qualifications viennent parfois de notre impuissance à concevoir les luttes savantes dans les mêmes termes que les luttes de clans politiques ou de fractions scientifiques, voire « de classes », transformées en disputes académiques puis éditoriales. Le mythe du chercheur malheureux, l’enfermement dans le secret sont une pirouette, un raccourci de la justification de l’abandon de ses projets et de son retour dans le Midi natal qui surprennent les commentateurs et l’élite qui ne comprennent pas l « ’abandon » de Paris. En réalité, il voulut passer la fin de ses jours à Muret au milieu d’une phalange d’amis, vivant une vieillesse heureuse au milieu de paysans et d’artisans avec lesquels il parlait occitan, bavardant avec les ouvriers sur les chantiers, et comme un méridional égarant par son humour rentré parfois l’interlocuteur « étranger » (et le Parisien, journaliste ou non, est ainsi perçu). Ader, à 65 ans, est si peu découragé qu’il continue à réfléchir et à innover. A aucun moment, il n’y eut de « trou » dans sa carrière, pas plus qu’il ne vécut une retraite amère. Au contraire, il demeura un créateur incessant. Il élabore, par exemple, la conception du « Canot glissant sur l’eau avec un coussin d’air », annonciateur de l’ hydroglisseur ; ce fut d’ailleurs son dernier brevet.
Sa carrière lui valut des récompenses : remise du titre de Commandeur de la légion d’honneur, amitié des ministres Flandrin, de Freycinet, Auriol. Il ne s’est proclamé en rien précurseur ni géniteur, ne s’est pas battu pour être reconnu. Son combat, il le mène au plan politique par l’intermédiaire d’une croisade inattendue à son âge, visant à l’établissement d’une aviation nationale puissante. Il choisit ce moment–là pour écrire un dernier livre publié -à ses frais d’abord- sur l’aviation militaire et l’a envoyé à des personnalités éminents, à des journalistes et à tous les parlementaires. Il a de bonnes raisons à 70 ans d’être persuadé des risques de guerre. Retraité, inquiet des menaces contre la paix, il a été le visionnaire, le prophète des événements qui allaient ensanglanter l’Europe. S’il se construisit à son égard une légende noire, nous avançons pour cela une explication : il ne cacha pas ses idées nationalistes. .Problème qui n’est pas anodin vu les enjeux internationaux qu’on verra surgir et qui furent l’ obsession de l’époque d’Ader
Ader auteur et patriote.
Pourquoi fut-il patriote au point de financer une campagne, avant la guerre de 1914 afin que la France se dote d’une armée aérienne ? Voila ce qu’il déclara aux élèves officiers de Saint-Cyr, en 1920 : « Chers enfants de la France, une sublime vocation vous anime et appelle votre dévouement vers la Défense nationale .Un avenir incertain se présente devant vous. Mais il pourrait devenir des plus glorieux pour ceux qui sauraient le comprendre. N’oubliez jamais ; sera maître du monde qui sera maître de l’Air »
Ader crût jusqu’en 1900 que l’avion pouvait exclusivement servir à l’observation de l’ennemi et à des bombardements ponctuels. Il ne prêchait pas pour sa paroisse car en 1911 dans son deuxième livre, il savait que son engin avait été dépassé. La volonté de reconquérir l’Alsace et la Lorraine lui suffisait comme justification d’écriture et d’action. Les événements allaient vite et il se jeta dans le combat stratégique. Le patriotisme est-il un ingrédient nécessaire ou utile à l’incitation aux inventions ? Pour Ader, cela est manifeste. Il a écrit des livres tous orientés vers une fin identique : la revendication des moyens d’une victoire en cas de prochaine guerre avec l’Allemagne
Son œuvre écrite comprend :
: La première étape de l’aviation militaire en France, J. Bosc, 1907
L’aviation militaire, Berger-Levrault ,1911 ; réédition, Service historique de l’armée de l’air, 1990
Les vérités sur l’utilisation de l’aviation militaire avant et après la guerre ; Les Frères Douladoure, Toulouse,1919
Ces publications sont curieuses ; il ne parle ni de son passé, ni de revendications au titre de précurseur mais uniquement d’avenir et d'intérêt pour des machines volantes. Ces ouvrages ne sont pas des traités savants, pas plus des relations ou des discussions techniques mais ils sont des raisonnements politiques au sujet de la légitimation de l’extension qu’il entrevoyait à l’aviation.
L’aviation militaire est particulièrement une compilation de notes, d’exposés ou de conférences. On y trouve des anecdotes drôles. Ader a du style et de l’humour. Dommage qu’il ait évité toute autobiographie même succincte. Les anecdotes au sujet des femmes arabes intriguées, à la décharge de Constantine, par cet homme qui est obsédé par le vol plané et le vol ramé des gypaètes et des vautours, ne cessant de les dessiner, sont drolatiques. On sent le spécialiste et en même temps l’amoureux de la nature, notamment quand il parle des grands oiseaux à l’aise dans la maîtrise des tempêtes aériennes, comme les cormorans s’enthousiasmant de leurs capacités à l’aérodynamisme, de leur usage et leur sensibilité à l’altitude et aux courants. Il voit les oiseaux en pure merveille de l’évolution. Ader est un naturaliste parfois emporté par ses observations et par sa tendance à une imitation servile de la nature, la bionique. Textes drôles et incidents bizarres dans ce livre se succèdent quand il se déplace en Alsace, à Strasbourg où, observant les cigognes, depuis les tours de la cathédrale, il est arrêté pour espionnage par le commandant de la forteresse. Finalement relâché grâce à l’intervention providentielle d’ un ingénieur allemand en train d’installer des lignes dans la citadelle qui avait entendu parler des téléphones « Bell-Ader ».
On peut lire ses livres comme une fiction devenue réalité, au service d’un nationalisme exacerbé qui paraîtrait aujourd’hui déplacé. Il y perçoit tous les ingrédients du conflit à venir ainsi que les futurs usages de l’aviation par l’armée de Hitler en Espagne d’abord, puis en France et en Grande-Bretagne ensuite à l’été 40 afin de faire plier les civils, otages de nouvelles guerres. Ses descriptions anticipatrices, et ses prévisions argumentées aux détails près, semblent sorties d’un traité militaire des années 50 : tactique des bombardiers, usage de l’avion léger armé, analyses des angles de tir en fonction de la vitesse, organisation d’une armée de l’air avec ses infrastructures. Sans parler de son programme minutieux d’écoles de pilotage de bombardier ou de chasseurs. Au point qu’on se demande si la Lufthansa ne l’a pas étudié avec minutie. Plus que probable : tant la leçon parait claire et manifestement apprise. Ader était connu à Berlin (son téléphone avait retenu l’attention, des brevets en Allemagne avaient été achetés), et ses articles ou livres ont dû été envoyés de France par l’ambassade allemande, hélas à notre détriment pour les stratèges nazis. Par un paradoxe fréquent en Histoire, le patriote le plus farouche a servi involontairement le camp qu’il voulait combattre ; contradiction banale en temps de guerre où les savants sont des pions qu’on échange. Avant 1939 et après 1945, les Allemands ont donné une telle avance à la physique américaine que la dette de cette dernière vis-à-vis de l’Allemagne ne sera pas éteinte si tôt.
Dans le genre prévision réaliste, il a exposé 30 ans avant qu’ils ne se produisent les bombardements allemands de Londres. Ces prémonitions sont extraordinaires, particulièrement lorsqu’ il élabore un plan de défense en cas d’invasion. « Voyons les avantages que nous recueillerions dans une alliance anglo-française : l’Allemagne à son tour deviendrait partie antagoniste. Si une guerre survenait, peut-être sans déclaration préalable, depuis Metz, de grandes armées aviatrices viendraient à nous surprendre et nous aurions à supportes seuls les premiers chocs..Et si les résistances dans l’Est lâchaient et si les aviateurs ennemis se présentaient, que faire ? »
D’accord, il s’est trompé de guerre mais son anticipation en est encore plus confondante ! Car c’est la seconde guerre qui fait justice à ses pronostics pessimistes pour notre destin national en raison d’une utilisation médiocre de notre aviation. La maîtrise de l’air pour aider l’infanterie à gagner du terrain équivalait à concevoir l’avion non comme un adjuvant mais une arme en soi et il l’avait théorisé ! La tactique de combat en vol : c’est lui ! L’usage de l’avion comme bombardier terrorisant les civils, la stratégie de conquête territoriale par l‘aviation (Japon et Pacifique) c’est lui ! Le concept de porte-avions et son impact sur les opérations maritimes, vision prémonitoire de la stratégie navale du XXè : c’est lui ! Il n’est pas étonnant que la marine ait recommandé récemment son nom pour un futur porte-avion. Il a même prévu l’enseignement, le programme de la formation des pilotes : matières et contenus de cours compris
On le sait après coup, l’aviation modifia assez peu finalement le destin de la première guerre, pas plus qu’elle ne changea en 1914 le type des confrontations traditionnelles entre l’Allemagne, l’Angleterre et nous. Dans ce cas l’ aviation n’a pas bouleversé les lois de la guerre mais Ader prévoit des bénéfices de fourniture de données fortuites que ce soit au sujet de la météo, du renseignement immédiat pour une intervention plus rapide du fait de la vision directe de l’ennemi. Les détails des terrains à construire à l’arrière, la soin à porter aux cours de pilotage accélérés pour nos soldats, les formations à prévoir des mitrailleurs : son imagination est intarissable côté opérations tactiques. Pour preuve : l’exergue de couverture : « je ne vous présente pas ce livre puisque vous le connaissez déjà. Vous savez qu’il a pour unique objet la défense nationale. Propagez –le, vous rendrez service à votre pays ». Visionnaire stratège,nationaliste résolu, militariste obtus? Qui est politiquement cet Ader ?
Sentimentalement et socialement, il est proche de cette petite bourgeoisie des professions libérales, type Auriol et Blum. Mon grand père, socialiste, ayant épousé sa nièce a conquis la mairie de Muret avec Auriol, en 1925 pour la première fois à gauche ; il connaissait bien Ader avec lequel il aimait discuter politique comme avec tout notable. Sa femme l’accompagnait dans ses promenades campagnardes ; il mourra six mois après elle. Leur fille unique ne fit pas d’études scientifiques. Elle épousa un vicomte et mourut à Nice sans descendance, ayant dépensé au casino les bénéfices des brevets avec son mari dilapidateur qui vendit aux Américains les papiers et les maquettes. Ruiné au jeu, il écrira un livre de souvenirs commercialement anecdotique au sujet de son beau-père. Tout ceci a scandalisé le reste de la famille Ader, austère et moraliste. Lui-même, avares de confidences, n’a rien dit ou écrit de sa vie privée. Il a légué à sa ville natale ses documents et les livres de sa bibliothèque qui en retour lui éleva un monument construit par Landowski. Profondément provincial, enraciné et intégré, a-t-il été franc-maçon comme beaucoup de ses amis locaux ? Je ne le pense pas ; car trop connu comme nationaliste intraitable à l’encontre de la grande bourgeoisie du second Empire, et à laquelle il reprochait son défaitisme militaire et sa faiblesse politique en 1870. Lui, fut partisan de Gambetta et de Clemenceau. On ne connaît rien de son opinion sur la Commune. Il était resté géneralement silencieux : peu de conférences et d’exposés, pas de vie mondaine, peu d’interviewes aux journalistes ou de déclarations sauf sous forme de lettres aux Parlementaires ou aux généraux influents à l’ Etat-major (tel Mensier). Il ne s’est guère défendu quand l’histoire marginalisa la portée de son envol de Satory. Il a volé dit-il, des vols.. des sauts de puce peut –être, mais vols tout même.
L’ordre chronologique d’apparition, la propriété légale ou non des « inventions » sont une des énigmes que l’histoire racontée aime mettre en exergue : or, elle est sans importance quant au résultat ultime. Le plus intéressant des querelles byzantines est que découle du combat pour le progrès technique et pour la considération, une intelligence universelle. L’hagiographie nationaliste affecte l’historiographie. Le reste relève de la psychologie chauvine ou cocardière. Finalement Ader a participé à la création scientifique de son temps ; c’est tout et suffisant !
Conclusion
L’esprit scientifique est un amalgame de divers modes de penser, traditionnels (les savoirs accumulés, formalisés mathématiquement) et originaux ou inédits par imitation, comparaison, induction. A excessivement valoriser l’un ou l’autre, à insister sur l’impératif hypothético-déductif au détriment de l’indicatif intuitif, l’imagination créatrice risque d’être bridée. Le trouble subséquent a été de valoriser un scientisme du conceptuel, de la théorie achevée dans la description philosophique et historique des sciences. Le cas Ader nous a aidés à sortir de l’impasse et à envisager un retournement du dilemme. En effet, qu’ont fait dans le même temps d’Ader et ses émules, les plus diplômés des académiciens, les centraliens ou polytechniciens ? Certes de la gestion des affaires intellectuelles, de l’administration publique, de la direction d’entreprises ou de l’animation des sociétés savantes...
L’histoire des techniques a souvent occulté les aspects de conflits de classe, les relations de pouvoir. Elle s’est déplacée d’un concept de pionnier ou de prophète à celui d’acteur- réseau, ce qui est un progrès bien qu’on ait sauté l’étape des petites entreprises de sciences appliquées, projets de groupes de proximité avec l’industrie, ou d’alliance avec l’armée. Il y a matière à réflexion en sociologie quand on parvient à observer ethnographiquement les procès de travail au laboratoire (modes opératoires, processus de fabrication, division du travail technique) ou bien les subtilités de l’influence de la part des intellectuels non scientifiques à l’égard du public amateur de sciences. La création matérielle est due à de nombreux innovateurs et à des mises en relations inattendues entre domaines de connaissances proches qu’il est malaisé de démêler dans un état général insaisissable du devenir social
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Théorie contre Sens Pratique ?
Il faudrait sérieusement questionner l’ampleur d’une vision sans a priori, confrontée à l’étroitesse spécialisée d’une recherche à base de concepts et de théories formelles : que privilégier ? Ce débat date de l’Antiquité et n’est pas prêt de se terminer. Ader a choisi la voie du praticien empiriste, de la construction à partir d’une idée pratiquement fondée. Là où il n’y a pas de théorie du vol ni de maîtrise de l’espace, il décide d’envoyer une machine à vapeur dans les airs, inventant pas à pas l’hélice et les ailes souples et repliables, le moteur léger et puissant, les matériaux spéciaux.
Ses démonstrations et essais s’appuient sur des mathématiques de haut niveau sans être exceptionnelles. Il ne les a pas favorisées en tant que telles, sauf en forme d’outil d’appoint. On sait que l’histoire des sciences ne voit pas les choses comme lui .D’abord on pose en priorité les mathématiques très sophistiquées puis les applications éventuelles en physique surgiront. C’est pourquoi Ader peut être considéré comme un « Chinois » du siècle passé. Il et un des derniers inventeurs d’une « science sans théorie » ; c'est-à-dire un pragmatique manipulateur au sens expérimental du terme, un intuitif de la mise à l’épreuve. Cette positon est relativement abaissante et dévaluée dans notre épistémologie. L’excès de passion théorique et de savoirs abstraits freine la compréhension jusque et surtout dans les sciences sociales. Ader n’était pas ignare en mathématique ni n’était un physicien autodidacte quoiqu’il n’eût pas d’idées très précises à 15 ans avant de commencer son aventure d’inventeur professionnel. Mais, en revanche, il avait accumulé une masse de connaissances concrètes immense. Sa chance fut qu’à un jeune âge (à l’obtention du bac mathématiques), il ne fut pas empêché de développer son sens pratique, son intuition d’observateur de la nature. Dans la période où l’industrie et la technologie entraînaient la science et où les savants ressentaient cette forte impulsion,une conception pragmatiste prit le dessus non sur l’application expérimentale qui n’existe pas encore ou est imparfaitement définie, mais sur l’étape de l’imagination préalable en vue de la conception de machines ex nihilo. Les théoriciens suivront.
L’hypothético-déductif en méthodologie scientifique –comme dans une autre- où les problématiques initialement déterminées font perdre le point de vue matérialiste spécialisé. Et Ader, généraliste, pressent immédiatement à partir de la biologie des oiseaux vivants (planeurs, migrateurs qui parcourent plusieurs centaines de Kms par jour faisant bon usage du vent et des courants), l’ utilisation subtile de la résistance de l’air, selon l’altitude ; et voit ce que les humains peuvent en tirer. Enfant, il avait remarqué combien la vision de l’action pratique était une source inépuisable en physique concrète des fluides ou ailleurs. Ce rapport à la nature manque aussi bien aux naturalistes théoriciens de la genèse qu’aux pédagogues actuels. Conceptualiser outrancièrement, lutter pour la théorie nouvelle sans faits nouveaux tend à aggraver la déresponsabilisation des savants : notamment des physiciens formalistes ce qui dans la vie sociale et politique les rend maladroits et gauches, les exposent, plus impuissants que d’autres à la manipulation par des philosophes, des idéologues ou bien par les éditeurs et journalistes flatteurs. On oublie pourtant que c’est là, en histoire, la marche logique : tel Claude Bernard qui théorise après coup ou Pasteur qui essaie de comprendre ce qu’il a trouvé par tâtonnements et expériences erratiques. L’apport théorique, ils s’y consacreront les dernières années de leur vie, quand ils présenteront au public des connaissances plus élaborées. Quand il n’existe pas de théorie et de savoir stabilisé (la plupart du temps), qu’est ce qu’on fait ? On attend, on patiente ! Il y a quand même une science. C’est ce qui s’est passé en Chine pendant deux ou trois millénaires, alors que nous avons les yeux rivés de façon trompeuse sur les mathématiciens et physiciens Grecs. On crée avec de l’imagination et on s’appuie sur le sens pratique normalisé par les connaissances accumulées dans un autre champ du savoir. Les hommes de sciences souvent dévalués, ingénieurs ou techniciens, sont des praticiens aux résultats également aboutis durant des siècles. Ce qui ne signifie pas qu’une telle position soit sans équivoque ou sans risque. Des savoirs empiriques peuvent avoir été accumulés et établis et oubliés, ne plus être maîtrisés par les successeurs. Les marins Chinois avaient inventé la boussole bien avant nous mais dans leur Empire vieillissant ils avaient perdu son usage. Et la science fondamentale peut aussi connaître cette mésaventure.
Le cas Ader, un des ces hommes amoureux des sciences, ouvre donc un débat moderne. Mieux vaut imiter et inventer, se tromper que reproduire de façon mécanique, routinière, oublieuse. Des quatre éléments, l’air était resté longtemps le plus inaccessible. Sa maîtrise supprima l’isolement des continents ainsi que la lenteur maritime des rencontres, améliorant les relations entre les hommes mais a donné une nouvelle impulsion et des moyens neufs à la guerre et aux conflits entre nations. Faut-il, à cause de ceci, renoncer à la science ? Non, bien sûr ! Mais tout dépend de sa transmission : avec ou sans esprit critique, avec une indépendance ou pas vis-à-vis des employeurs ou commanditaires. Ader y a été confronté et n’a pas tranché, sinon par une sagesse de retraité qui ne revendique pas une place spéciale dans l’histoire ou dans l’actualité
Enseigner la science aux enfants
Peut-on faire raisonnablement d’Ader un penseur, un éducateur des sciences ? Probablement pas ! Comme Lévy-Leblond, il aurait cependant souhaité développer chez les jeunes un certain penchant à l’anticonformisme. Penser « au contraire », c’est à dire valoriser la séparation, la disjonction, la rupture raisonnable. Penser contre le présent et pour l’avenir est inconcevable si on fonde, pour les jeunes gens, l’éducation des sciences sur l’abstraction mathématique pure, celle qui est la plus formalisée. Quel mélange de mathématiques -et de quelles sortes- pour les futurs physiciens ? L’imposer : en préalable obligé ou en conclusion des écoles préparatoires aux études d’ingénieurs ? L'intervention de la société dans les circonstances de l’enseignement est essentielle quoique peu réfléchie en dépit des apparences. Ceci dit, l’ambiance anti-ouvrière qui règne présentement pèse dans la faible légitimité accordée à l’éducation expérimentale que ce soit dans la mécanique, en métallurgie ou en ... théorie quantique. Pourtant si la cible est de revaloriser le savoir technique, on reviendra sur ce pari raté que fut la rencontre de la science et de l'éducation française très formaliste. Dans un pays où la pédagogie est traditionnellement orientée vers le culturel, l'art ou les Humanités, on sous-estime et laisse en jachère la tendance de nombreux enfants à se sentir attirés vers des résolutions d'énigmes naturelles, la sensibilité aux matériaux, la géologie, les sciences de la vie ou encore la climatologie ou l’écologie. Une mentalité où les jeunes esprits garderaient leur étonnement et la curiosité au delà de leurs 20 ans est devenu difficilement abordable dans l'univers tentateur des jeux proposés. Plus l'attention est portée au virtuel, au magique, au mystère, plus les ados s’adonneront dans leur loisir à la fiction, ; livrés à un fond anti-rationnel; ils s'abandonneront à la culture des gadgets des instruments domestiques. Ces « choses» mystérieuses, manipulées constamment mais au fonctionnement incompréhensible qui marchent en appuyant sur des boutons; la vie est alors un mécanisme non maîtrisé par la pensée rationnelle
Alors, quelle instruction scientifique donner maintenant à nos enfants, eux qui vivent dans un univers de commercialisation techniciste sans l'avoir voulu, cherché, compris. Ader n’est pas dépassé par ces enjeux ou décalé par l’époque. Si on laisse l’avion de côté qui a occupé au mieux une petite moitié de sa vie d’inventeur, Ader reste singulièrement moderne et peut-être inspirateur d’une réforme de l’éducation en sciences. La preuve est qu’il a contribué à de nombreux instruments courants de notre vie de tous jours dont nous usons en l’ayant oublié ou sans que nous le sachions. Il a participé à l’épopée du vélo, de l’automobile ; il a développé le téléphone et amélioré les transmissions ; il s’est consacré au rail et a construit un ancêtre de l’avion. Tout ceci fait de lui notre contemporain dans la vie quotidienne. Quelle prescience et quelle avancée si on additionne la totalité de ses innovations ! Sa perspicacité et une clairvoyance à l’épreuve à chaque instant sont ses meilleures créations et par conséquent une piste de réflexion pour l’époque et ses besoins.
Il proposerait certainement de redonner une valeur centrale au travail manuel, à la propension au bricolage inspiré par le contact avec la matière, avec la nature, avec le concret des énoncés didactiques. Pas suffisant si par hasard manque la concentration intellectuelle : tout ce qui est imposé dans la société de l'anodin, du prêt-à-porter superficiel par la « culture ado » des outils fabriqués par des anonymes dans des conditions inconnues d’ailleurs à l’étranger et par des enfants ! L'éducation scientifique est à repenser car elle est abusivement associée à des programmes rigides, à l’inertie des pédagogies scolaires. Il manque des bibliothèques purement scientifiques, des livres d'initiation pour enfants bricoleurs ou des musées avec des moniteurs expliquant comment manipuler les moteurs ou les procédés bio-chimiques élémentaires. Revenir à des travaux pratiques classiques pour éviter la magie des instruments actionnés règne à la maison et à l'école n’est pas simple si règne l’obscurantisme dans les médias. Une mentalité scientifique ne s’acquiert pas facilement dans les lycées techniques ou professionnels si elle est absente en famille, à l’usine ou dans la société civile. Le droit à l’erreur doit être constamment reconnu. Le nombre d’essais accordés devraient être illimités, les mauvaises réponses non inhibées, les fausses pistes non systématiquement refusées. On a beau multiplier les institutions éducatives, les orienteurs sont embarrassés du primaire aux Grandes Ecoles parce que la transmission du sens expérimental ne peut être routinier ou pur didactisme. Par exemple en écoles d'ingénieurs, on demande simultanément soumission et émancipation, docilité dans l’apprentissage et la créativité dans la recherche ! L’autonomie est en fait niée. Permettre d'acquérir la confiance en soi de la part de jeunes gens consisterait à leur laisser une liberté de construction de leur cursus scolaire : options, choix des cours, du calendrier, de type de contrôle. Cela octroie l’autonomie dont le savoir dépend.
C’est pourquoi osons imaginer ce qu’Ader aurait dit aux écoliers s’il les avait visités dans les tournées de lycées que font aujourd’hui parfois des physiciens célèbres.
« Gamins, Gamines, emparez vous de vos écoles, ces magnifiques locaux vides plus de deux cents jours par an. Revenez-y pendant les congés, en week-end, occupez vos salles bien équipées (par rapport à celles des enfants du Tiers monde) mais hélas sous-employées pour concevoir des loisirs intelligents à votre rythme et selon vos inclinations et modes d’acquisition. Développez-y votre regard, l'esprit d'enquête, la curiosité en commun. Cherchez à savoir, à apprendre hors internet et hors téléphones potables, ennemis mortels de la concentration. Usez modérément de l'ordinateur; feuilletez, lisez encyclopédies atlas, dictionnaires, manuels avec les conseils orientés des adultes si vous le souhaitez. Consommez mais des connaissances ; fuyez la société de consommation. Faites comme moi, enfant. Rêvez et restez réaliste; éveillez-vous à l’avenir, fréquentez les précurseurs que vous choisirez vous-mêmes. Emparez-vous donc de vos écoles pour en faire des lieux de vie, d'ouverture au monde. Les périodes scolaires sont bien trop courtes et formatées. A la maison, vous n’avez ni le temps, ni souvent l’espace ou le silence requis si vous n'êtes pas des privilégiés du logement. Et si vous l'êtes, si vous avez tout l’attirail des manuels, des encyclopédies à votre disposition ; il vous manque la stimulation et la discussion collective, l'émulation du groupe libre. Demandez à vos parents des jeux créatifs, leur manipulation (constructions, miniaturisation, puzzles complexes, carnets de collections). Inventez le concept, à la place du bibliobus, de « labobus » pour faire vos expériences de mécanique simple, pour les travaux pratiques de votre invention ; visitez des musées techniques et s’il faut à nouveau observer les oiseaux n’hésitez pas ! En bref, devenez de jeunes savants » ! Voila ce que vous aurait dit Ader.
Sources
Citons d’abord le poème de Guillaume Apollinaire (cf la Pléiade p 728)
Non, tes ailes, Ader, n’étaient pas anonymes,
Lorsque pour les nommer intervient le grammairien ;
Forger un mot savant sans rien d’aérien
Où le lourd hiatus, l’âne qui l’accompagne
Font ensemble un mot long comme un mot d’Allemagne
Il fallait un murmure et la voix d’Ariel
Pour nommer l’instrument qui nous emporte au ciel
La plaine et la brise, un oiseau dans l’espace
Et c’est un mot français qui dans nos bouches passe.
L’avion ! L’avion ! Qu’il monte dans les airs
Qu’il plane sur les monts, qu’il traverse les mers,
Qu’il aille regarder le soleil comme Icare
Et que plus loin encore un avion s’égare
Et trace dans l’éther un éternel sillon
Mais gardons-lui le nom suave d’avion
Car du magique mot les cinq lettres habiles
Eurent cette vertu d’ouvrir les ciels mobiles
Français, qu’avez-vous fait d’Ader l’aérien ?
Il lui restait un mot, il n’en reste plus rien.
Ecrit en 1910, en réaction à l’Académie qui choisit à la place d’avion, mot créé par Ader, celui d’ « aéroplane »
J’ai été invité aux manifestations du centenaire, ai écouté, amusé ces passes d’armes et ces échanges mouchetés entre ingénieurs prestigieux de notre aéronautique(grande époque des airbus dans les années 90) ; j’ai lu ce qui parut. J’ai usé de sources privées familiales, documents ou lettres de Cl. Ader. J’ai interrogé les témoins le plus proches avant leur disparition : ma grand-mère Germaine Ader sa nièce – qui jouait pendant les vacances avec Clémence, sa fille - ou ma mère et sa soeur qui habitaient la même rue que lui à Muret. Signalons enfin que C. Ader n’a pas de descendants directs après sa fille restée sans enfants
Bibliographie
Il y eut récemment un renouveau des études concernant Cl. Ader. On recommande :
Lucien Ariès : « Clément Ader en Lauraguais ; Terre d’essais aéronautiques », ARBRE, éditions, Toulouse, 2011
Raymond Cahisa : « L’aviation d’Ader et des temps héroïques », Albin Michel, 1950
Claude Carlier : « L’affaire Clément Ader ; la vérité rétablie », Perrin, 1990
Gabriel Galvez-Behar « Externalisation et internalisation de la recherche. Le cas Ader entrepreneur d’inventions » in De l’atelier au laboratoire, Yves Bouvier et al. (Sld) Peter Lang ed. ; Bruxelles, 2011 Ce maître de conférences en histoire contemporaine de l’Université de Lille a fait une étude très fouillée à partir de fonds Ader dans plusieurs archives
Pierre Lissarrague : « Clément Ader , Inventeur d’avion » ; Privat éditions, 1990
P.Lissarrague « Ader sa vie, son œuvre » in La vie des sciences ; Comptes rendus de l’Académie des sciences ; Tome 7,série n°4-5, 1990
Jean Peneff : «Une biographie d’inventeur ; Clément Ader » ; Actes de la Recherche en sciences sociales, n°108, Juin 1995
-Le livre le plus critique envers Ader est anglais : « Clément Ader, his claims and his place in History » par Charles Gibbs-Smith, Londres, 1968
La question de la priorité du vol n’est cruciale et déterminante que dans le cas où on accorde une importance injustifiée aux classements entre chercheurs dont les antagonismes interviennent automatiquement dans l’attribution des crédits, des réputations et des gratifications; attribution déterminant en partie les définitions de « succès » et d’échec
-Icare n° 68,1974 , numéro spécial rédigé entièrement par Ch. Dollfus
-Icare , n°134, 1990, numéro spécial « Ader ». Deux longs articles de Pierre Lissarrague et de Jean Forestier, ingénieur principal.
Sources Annexes
-Le séminaire de la Villette P. 8 Paris -Nanterre 2001, « Invention et intuition, l’exemple de Clément Ader »
-Emmanuel Chadeau : « Le rêve et la puissance ; l’avion et son siècle », Fayard, 1996
.-Institut Cl. Ader de l’Université Paul Sabatier, Toulouse : au sujet des systèmes et procédés mécaniques aéronautiques ; espaces et études des structures
Les revues techniques ou spéciales comme celles de l’Académie Nationale de l’Air et de l’Espace,« Au temps de Clément Ader ; contribution à la compréhension et à la diffusion de l’œuvre aéronautique de Clément Ader » ; Tecknea ed., Toulouse, 1994 ou Pégase, ainsi que Icare, publié par le Musée de l’air et de l’espace ; ou encore les articles et études du service historique de l’armé de l’Air qui ont traité d’Ader en de nombreuses brochures et dessins. Parallèlement aux magazines scientifiques ou aux revues sportives, telle que l’Equipe magazine ou à la presse quotidienne notamment régionale ( Dépêche du midi)
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[1] J-J Lévy-Leblond, Impasciences, Bayard éditions, 2000, p104
[2].Ariès décrit ces initiatives dans le Lauraguais. Les historiens et romanciers anglais, sur cette fièvre qui saisit leur pays et les campagnes vers 1800 (dont K. Pomeranz) , racontent le bouleversement dû à la puissance des moteurs à vapeur qui décuple les initiatives
[3] Lire les détails dans les biographies de Cahisa, d’ Ariès et de Lissarrague (cf. bibliographie) .
[4] Ariès p.103
[5] Jean Peneff, Le goût de l’observation, La découverte, 2009
6 Léotard vainqueur de Toulouse–Caraman, 45 Kms en trois heures ; Ader est troisième à 7 minutes .Le palmarès d’ Ader est dans Lissarague p. 39. Léotard était un gymnaste de réputation mondiale ce qui lui valut de s’ exhiber à New York
[7] Gabriel Galvès-Behar a documenté cet aspect
[8] Voir Lissarrague p.37
[9] Ariès, l’universitaire toulousain a consacré un livre (et Lissarrague, plusieurs pages) à cet avant projet d’aéroplane et au premier essai de vol à Castelnaudary . Ariès connaît cette région d’où il est originaire et apparenté aux témoins qu’il a retrouvés grace à des archives privées Clément Ader en Lauraguais ; terres d’essais aéronautiques ARBRE éditions 2011
[10] Lissarrague communication à l’Académie des sciences p.307
[11] Qu’Ariés a mis en CD peut-être dans l’espoir de susciter une pédagogie par l’exemple. Comment faire naître d’autres vocations correspondant à la tradition expérimentale de la physique ?
[12] Lissarrague p.49
[13] Lissarague p 55
[14]Gabriel Galvez-Behar Voir Bibliographie
[15] Site d’Alain Vassel (page perso.orange.fr ) . Lissarrague révèle des faits inconnus au cours de plusieurs communications dont une à l’académie des Sciences, devant diverses audiences . Lissarrague est peut-être un outsider,à l’instar d’Ader, au sein de la bourgeoisie parisienne .E n tant que général d’armée (d’origine française né en Argentine) il fut promu à la direction de Musée de l’air et de l’espace. Il a consacré 15 ans de sa retraite à fouiller les archives éparpillées en France, à retracer la vie d’Ader, retrouver sa famille. Il en connaissait cent fois plus qu’un quelconque parent, ami ou spécialiste
[16] P. Lissarrague
[17] R. Cahusa est prolixe sur l’atelier et son personnel. Ses descriptions sont extrêmement détaillées
[18]. Voir le livre de Peter Allmond, fils d’un officier de la RAF . Ce correspondant de guerre a fait plusieurs missions de combat ; et 33 ans de journalisme aéronautique. Première photo d’un aéroplane Le Bris en France en 1868 qui ne vola jamais mais donna l’idée des ailes d’oiseau
[19] Voir R. Cahisa, p. 50 et suivantes
[20] H. Becker dit dans « Commet parler de la société ? » (La découverte, 2009) que la notation en musique , les styles en art, la présentation statistique , les diverses définitions algébriques ont en commun d’avoir été institutionnalisés un peu par hasard alors que d’autres modes de représentation contemporains aussi utilitaires furent des échecs
[21] daté du 15-10- 1990
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Par jean Peneff dans Lectures utiles le 1 Juin 2012 à 16:49
Hommes de sciences..... dans l’ombre !
Pas tous savants, pas tous éminents, des auteurs forment en ce moment mon entourage ; ils ne se confondent pas avec « Les Messieurs savants » équivalent masculin des « Femmes Savantes » ou autres Trissotin qui encombraient déjà les salons et les galeries du temps de Molière. À l’aube du XXIème siècle, un cercle a été réuni ici, non de savants, mais comment dire...d’hommes de sciences, de praticiens, de chercheurs, d’expérimentateurs, d’observateurs...
Dans l’ombre ? Pas tout à fait quoiqu’ils ne sacrifient pas à la recherche de la gloire, à peine celle de notabilité, ils ne courtisent pas les journalistes, ils ne dirigent rien, ne sont pas à la tête d’«équipes » de prestige, ne montent pas des réseaux d’influence. Ils n’ont pas de prix, Nobel ou autre, ne courent pas après les gratifications du Collège de France, ni les médailles, Fields ou CNRS.... Alors oui ; effacés, modestes, aux ego modérés ! Disons des hommes raisonnables, silencieux et discrets.
Qu’est-ce qui les rassemble au-delà de leur diversité d’anthropologues, historiens, physiciens, sociologues, inventeurs ? Pourquoi les étudier par thèmes ? Ils ont opéré, parfois sans le savoir, une cassure informelle, une rupture invisible mais réelle, dans chacune de leur discipline. Ils ont constitué l’objet traditionnel de leur science avec des concepts novateurs et des idées révolutionnaires :
A -Les démocraties occidentales et orientales Dunn et Goody
B-La physique, le sens pratique et la théorie : Lévy-Leblond, Ader
C -Le nazisme selon Evans et Kershaw
D - Interactionnisme et Histoire : Becker et Martin
Ou si on les constitue en « Paires et Contraires » :
Violence et Terreur
Sciences et Education de l’esprit scientifique
Démocratie et Inégalité
Un point les rassemble. Même si on ne sait pas définir la « science », ils savent comment il faut la diffuser et l’enseigner. L’éducation scientifique des jeunes générations est une de leurs obsessions. Ils manifestent dans cette perspective, du sens pratique, du pragmatisme éducatif, un goût pour l’expérience logique et pour la rigueur, un réel sens du matérialisme. Par conséquent, ils n’abandonnent pas ces questions aux pédagogues de profession. « Mes auteurs » ont des idées éprouvées, des convictions fermes et en conséquence, ils donnent un ton, ils font entendre une autre musique dans la cacophonie. Ils parlent cru de sciences sans Raison, de savoirs fragiles, de données ambiguës, de résultats consacrés discutables. Loin des tapages des scènes théâtrales ou télévisées (qu’ils évitent), loin de la vie fébrile des capitales, à l’écart des foules, des adeptes, des médias ils ne pratiquent aucune boursouflure ; en revanche moqueurs de leur milieu, ils débordent d’ironie sur soi. Et dernière curiosité, bien qu’authentiques intellectuels, ils manifestent une forme d’équilibre personnel rare, situé entre fierté professionnelle de leurs productions et genre de vie réservé. Car ils ont beaucoup produit ; ce sont tous de forts travailleurs et ils persévèrent septuagénaires ou octogénaires.
Un Américain, trois Français, quatre Anglais qui s’occupent de Politique, Education, Sciences, Histoire et qui nous donnent à la fois des conseils de respiration intellectuelle en pratiquant la trans-disciplinarité. Peut-être pour la simple raison qu’ils ont eu, tous, de multiples intérêts et une double activité ; Sociologie et musique (Becker) ; aéronautique et sport (Ader) ; physique quantique et littérature (Lévy-Leblond) ; Anthropologie et pérégrinations intercontinentales (Goody). Bref chacun semble avoir trouvé le mode adéquat du labeur créateur, le savant dosage entre rigueur logique et improvisation libertaire. Une bonne démonstration dans une période où nombre de leurs pairs sombrent dans un activisme désordonné. Ils ont un autre point commun, très secondaire : je les connais presque tous sauf Ader bien entendu, mais, ici, connu par une empreinte indirecte (relation familiale par ma mère).
Richard J. Evans « Le troisième Reich »
1 La guerre économique, le nazisme, l’Allemagne et nous
Richard Evans fait rentrer l’épisode nazi dans le giron de l’histoire « ordinaire » occidentale, spécialement de l’histoire de l’Europe n’y découvrant ni anomalie ni exception, ni inévitabilité. Son ouvrage majeur examine les possibilités que l’histoire invente ici ou là pour « exister » de manière indéterminée, au cours de séries de circonstances et de hasards, de mélange hétéroclite, de caractéristiques insolites ou ordinaires dont la réunion fut une étape de l’histoire du totalitarisme. Puisque la droite domine maintenant l’Europe (sauf en France) , que l’extrême droite est présente dans tous ses pays, excepté justement l’Allemagne (et l’Angleterre) et participe ou supportent leurs gouvernements, ce retour est d’actualité. Que l’on s’en félicite ou non, l’Allemagne soutient l’Europe à bout de bras ou du bout des lèvres, chacun pouvant se faire son opinion.
A ce stade de réflexion, la traduction de la synthèse serrée (quoique très lisible) d’Evans vient enfin d’être publiée ; elle était auparavant sortie dans quatorze pays et la France au quinzième rang quant à la curiosité historique l’a donc à son tour rendu accessible. Grâce aux éditions Flammarion en 2009, sous le titre « Le troisième Reich » : 3 tomes (l’avènement 1920-1933 ; l’apogée 1933-1939 ; la chute), 2800 pages, 2000 notes de bas de page par volume, une bibliographie immense de 6000 titres. On avait déjà Kershaw en tant que spécialiste notoire mais –et ce dernier le reconnaît lui-même- la somme d’ Evans surpasse toutes les études antérieures qui étaient pourtant ambitieuses.
Le projet d’ Evans est de présenter une forme de politisation extrémiste de l’Europe au XXè et de relier cet événement à la conjoncture 1900-1950. Il nous donne une vision d’ensemble grâce à cette approche de sources et des interprétations. Il replace le nazisme dan son temps et justifie son apparition par ses racines d’avant 1920 ; il suggère même une longue durée, évoquant certains des hommes après 1945. Bien que revenir pour la nième fois sur ce phénomène qui restera unique, on l’espère, est une gageure, les retombées de l’événement central du XXè siècle n’en finissent pas de finir, les conséquences indirectes (dans l’économie, dans les mémoires européennes, dans les références théoriques, dans les crises de nationalités,) montrent que l’ordre d’un rappel à la compréhension est justifié. Par conséquent à un moment où la crise devient européenne, où l’Allemagne y joue un rôle bienfaisant ou néfaste, il n’est pas choquant de revenir sur l’Europe de 1900 à 2000 afin de comprendre d’où elle vient, quelles logiques économiques et socioculturelles, l’hégémonie territoriale hitlérienne a diffusé sur l’Europe pendant plus d’une décennie.
Il y a eu pléiade d’explications. Le pivot restera pour longtemps les travaux de Ian Kershaw mais ici s’ajoute une nouvelle dimension. En effet -comme le fit pour la Révolution de 1789, J-C Martin- on découvrira un principe analytique neuf, non celui banal du refus de la prise de position morale (ni dénonciation, ni plaidoyer, ni réquisitoire) mais une volonté de compréhension de l’intérieur par un renouvellement de l’historiographie. Avant de juger, Evans conseille de penser : « qu’aurais-je fais moi-même si je l’avais vécu ? ».Implicitement il reconnaît là le poids de l’histoire morale et il se débarrasse des interprétations les plus accommodantes pour la conscience européenne. Il considère (et nous l’approuvons) que cet événement qui incite à publier plus de mille livres annuellement dans le monde est toujours mal connu, encore que le pari de réduire cette ignorance relative soit une transgression des bonnes relations entre historiens. Toutefois Evans proclame ses objectifs avec une grande modestie
Evoquons deux caractéristiques de cette approche. L’auteur étudie non « le phénomène Hitler » en lui-même, mais plutôt Hitler parmi ses concurrents aspirant à la dictature dont les rivalités, les agissements réciproques façonnent simultanément le destin du futur dictateur. Hitler était prévisible mais plusieurs Hitler se présentèrent dès 1918 (et même avant, avec Ludendorff). Pourquoi celui-là ? Voila le genre de problématique féconde quant aux alternatives ainsi que les gradations dans l’ascension qui déterminent à court terme l’irruption de l’événement. C’est pourquoi l’auteur part de loin : « Au début était Bismarck », premier tome, première page, première phrase !
Et second paradoxe -pas le moindre- : la montée des nationalismes et des dictatures dans les années 30 se conjugue à un univers de démocraties (SDN), avec la diffusion de l’ industrie moderne rationalisée et de l’avancée économique. Mais on le sait depuis : le monde qui surgit des « Lumières » et de la science est sourd, concomitant de l’ essor de l’irrationnel, de l’obscurantisme, et de représentations diaboliques. Un penseur comme Philippe Muray ne cessait de vitupérer en France au sujet de cette contradiction « génétique ». Le siècle de tous les progrès (Révolution industrielle et scientifique, découvertes) est simultané d' un puissant spiritualisme et de l’émergence de superstitions . La pente de l’obscurantisme coïncide avec la montée de la Raison. Il est bon de regarder comment l’Allemagne y a succombé, il y a 80 ans. Car, si on croit à une émergence de la gauche démocratique, le penchant inverse se diffuse tout autant. Alors que le monde Wilsonien étend sa logique, qu’on croit à la fin des guerres, il se produisit un événement paradoxal qui entraîna le monde entier dans une des pires catastrophes
C’est parce que les crises sont amorales, qu’elles n’ont pas de finalité, qu’il n’y a pas de sens à la financiarisation des économies que les pays comme les individus ont deux visages : un en temps de paix acceptable, en tout cas supportable, et un pour la guerre, détestable et effrayant ! L’ambiguïté des situations historiques se confond avec celles des conduites individuelles. Les courageux d’un jour deviennent des salauds le jour suivant. La situation fait les gestes en fonction d’un nombre limité d’alternatives. C’est pourquoi en filigrane Evans nous avertit du processus subtil par lequel une bourgeoisie éduquée et moderne choisit le fascisme et devint la complice de la barbarie. La bourgeoisie rurale surtout a emboîté le pas et a adhéré. Pourquoi ? La question intrigue. De nombreux humanistes de la grande tradition protestante ou de l’Europe du Nord ont collaboré avec enthousiasme parfois. Cette question obsédante reste à expliquer. Des documents inédits sont exploitables maintenant, sortant d’archives, des greniers, ou... de l’imagination des romanciers, aussi bien que des tiroirs d’historiens. Je pense bien sûr aux « Bienveillantes », le roman (qui eut le prix Goncourt 2006) de J.Littell dont le « héros », un officier SS, fait partie des intellectuels, de l’élite allemande connue comme riche en professeurs, juristes et philosophes
Le commentateur
On devine avec quelle actualité en tête, je vais parler de ce livre de l’après 2000. Parce que la crise européenne actuelle présuppose qu’on n’a pas tout dit. Parce que les comparaisons avec l’Allemagne intéressent nos journalistes, nos commentateurs, nos députés, en dépit du faible niveau de nos connaissances économiques et des relations intérieures allemandes. Le public sevré est avide d’analyses du passé éclairant le présent. Si le succès de Littell est confirmé (700 000 exemplaires vendus en cinq ans), si celui de l’anonyme Femme à Berlin ou encore si le récent document sur la bourgeoisie sous Hitler le pays de mon père de W. Bruhns (le récit de vie d’un officier SS arrêté par la Gestapo et exécuté après l’attentat du 20 juillet 44) sont confirmés par les tirages, alors cela signifie que le public se montre toujours curieux. Ceci mérite un éclaircissement et dément que l’absence d’analyses soit due à la saturation. « Chaque année des centaines de livres paraissent sur le nazisme....Comment le non spécialiste peut-il se repérer dans cette masse ? » Le livre d’Evans servira dorénavant probablement de guide : c’est « l’ouvrage le plus complet qui ait jamais été écrit sur cette époque désastreuse» dit Kershaw de son collègue. Mais auparavant on regrettera que la France reste toujours à la traîne. « Le retard pris par l’école historique française dans l’étude du national socialisme est inquiétant, alors qu’à l’étranger les travaux sur le nazisme ne se comptent plus » [1]
Je crois que j’ai lu la plus grosse partie de cette production depuis 40 ans et évidemment tout Kershaw. Je fus notamment sensible à trois types de données :
a) Les livres d’histoire plus que les analyses, les grandes enquêtes plus que les constructions conceptuelles. Primo Lévi et Germaine Tillion plus que les débats de pensée, H. Arendt. Les livres de W Allen, M. Steinert, R. Browning, R. Bartov, G Aly, W. Wette, Calvi et Masurovski, et J. Fest plus que les essais théoriques.
b) Les récits en Mémoires, témoignages, journaux dont principalement ceux de Goebbels, de Speer, de Klemperer . Pour chacun : milliers de pages et plusieurs tomes.
c) Un agrégat instructif à dépouiller, constitué des documents familiaux tirés d’archives privées. Wibke Bruhns en est le type, ainsi que l’anonyme de Berlin : deux femmes qui ont inventé un genre d’histoire du nazisme, vu de l'interieur domestique
Comme d’autres avant moi, je dois justifier une passion de sociologue pour cette histoire des ruptures et des crises. Je ne connais pas la langue Allemande, je n’ai pas d’amis allemands ; j’ai très peu voyagé dans ce pays[2]. Tout m’en est éloigné. Je pense avoir trouvé les raisons de cinquante ans de curiosité sinon d’hypnotisme : l’Allemagne est un condensé de l’histoire de l’Europe et même du monde qui l’a observée à plusieurs reprises, horrifié, ou envoûté par son énergie à puiser de la force dans la résolution violente de la modernité, de négation de la démocratie. S’y produisit aussi le premier assassinat systématique d’une classe ouvrière par sa bourgeoisie, assimilable (en modèle réduit) à celle de Thiers et des Versaillais à l’égard de la Commune de Paris. Ceci aurait intrigué Marx. Par ailleurs on espère corriger les références inappropriées (« la faute à l’ Allemagne » ou à Merkel, « Bismarck en jupons ») par des hommes politiques qui ne sont pas en reste d’explication simpliste à la crise en France.
Il est difficile de comprendre comment les Allemands manifestent actuellement au sujet de l’organisation de l’ Europe un idéalisme de « Nations réunies » ; et au delà, font preuve d’une certaine naïveté politique dans la gestion de communautés différentes. A. Merkel, après d’autres, en appelle au patriotisme économique, un registre de la vie politique inopportun vu l’étroitesse des choix idéologiques. Ce fut le cas également d’Adenauer, de W. Brandt et d’autres démocrates, résistants intérieurs, qui instaurèrent la démocratie après la capitulation de leur pays. La sociologie n’est pas impuissante devant ces revirements, ces virevoltes entre régimes autoritaires puis laxistes, fascistes puis républicains. La branche de la sociologie interactionniste institutionnelle étudie le « situationnel », les circonstances de cristallisation et les ruptures impromptues dues aux contextes. Elle est appropriée à analyser les guerres, les crises. Elle est dynamique contrairement à d’autres branches de la sociologie qui étudient le statisme, l’immobilité des structures. La branche méthodologique ici prônée convient pour saisir les situations historiques apparemment paradoxales.
Les raisons de la relecture : l’industrie en Allemagne et en France
La divergence présente France-Allemagne est illustrée par la capacité à accroître l’industrialisation aujourd’hui et plus sûrement hier. La France fut -si l’on peut dire- aux premières loges : trois invasions en trois-quarts de siècle (1870-1945). Elle aurait pu observer l’Allemagne : la détester, la caricaturer, la parodier ou s’en inspirer. Mais il fallait la comprendre. La France s’y regarde comme dans un miroir déformant au cours de leurs relations tumultueuses. L’Allemagne est, de surcroît un magnifique anesthésique de nos erreurs, de nos faiblesses et nous instrumentalisons la mémoire à nos propres fins d’oubli et de refoulement[3]. Des historiens l’ont dit quand ils ont traité la France de co-responsable involontaire de la deuxième guerre mondiale : son défaitisme, son fatalisme, et surtout son défaut de résistance militaire ont permis l’occupation quasiment instantanée de toute l’Europe par les armées allemandes.
En effet la France possédait en 1939 aux dires des « experts » de tous pays, la meilleure armée, un équipement qui sans être excellent était de bonne qualité, des installations de défense imprenables et un Etat-major suffisant quoique pléthorique, et sûr de lui. En réalité ce sont des hommes totalement inappropriés à la situation. Nous connûmes 40 gouvernements en 20 ans, de 1919 à 1939. Ils formèrent donc des ministères d’une durée de vie de 6 mois. Au moment crucial où on attend, pas nécessairement des génies, mais une stabilité, une vision européenne large, en l’absence de Jaurès que la droite avait assassiné ; et par conséquent l’armée « invincible » s’effondre en 3 semaines . Evénement inouï qui paralyse et glace le monde entier ; et surtout nos amis anglais qui se retrouvent bien seuls. L’effondrement tragique de la France allait encourager l’Allemagne dans la poursuite des conquêtes et de l’horreur. C’est pourquoi P. Quétel parle à juste titre de « L’impardonnable défaite »[4] résonnant après L’étrange défaite écrit par le martyr M. Bloch.
La faiblesse de notre perception, de notre responsabilité de la France défaite de 1939 est-elle si différente de l’incrédulité économique aujourd’hui ? Voila une crise qui se déclare en 2008 quand le pays alors fanfaronne, se projette dans le rêve au sujet de l’économie et de son industrie. Et en 2012, ambiguïté supplémentaire, la réminiscence s’accroît de l’effet inverse : l’industrie allemande continue à exporter et innover. Ceci subitement nous inquiète et nous fascine. Qui peut s’opposer à elle ? La Chine ? Peut-être ! Mais pour le moment la Chine est loin alors qu’elle achète les usines et le savoir faire allemand. L’industrie allemande détruite par la guerre puis par l’occupation et le pillage s’est reconstituée en 5 ou 6 ans et tient tête sur le plan technique ou des applications scientifiques, de fabrication de machines (qui permettent d’exporter son industrie « sur pied ») aux autres continents. En parallèle, la GB et la France ont cassé leurs propres industries au profit des finances pour l’Angleterre et pour la France, on ne sait quoi, sinon peut-être la « culture ». Donc le thème « l’Allemagne et nous » passe par la réflexion au sujet de notre désindustrialisation !
Confronter attentivement les deux pays est une nécessité si l’on ressent le manque d’idées transférables à l’époque moderne. On doit donc informer, en désidéologisant, en débarrassant l’histoire de ses représentations archaïques ainsi que le fit J. Goody quant au « vol » de l’histoire mondiale que nous avons commis au nom de l’universalisme
II Principes de travail et Méthodologie d’Evans
Les instruments intellectuels à notre disposition depuis 2000
L’accent sur le renouvellement des idées par l’intermédiaire d’Evans répond à l’appel de J-C Martin, l’ historien de notre Révolution : « Quand l’histoire « scientifique » acceptera-t-elle de comprendre que les aspirations mystiques millénaristes religieuses ou simplement spirituelles voire les goûts et les modes sont à la base des engagements sociaux et politiques comme c’est notamment le cas au moment de la Révolution française ? Quand admettra-t-elle cette réalité autrement que contrainte et forcée, lorsqu’elle bute par exemple sur les adhésions au nazisme ? »[5]
Oui, le monopole des explications a bougé ! Au sujet du nazisme, la nouveauté tient au nombre. 12000 livres parus entre 95 et 2000. L’histoire générale narrative qui avait été abandonnée revient et se retrouve associée à l’histoire des subjectivités, des aspirations.
A l’instar de Martin cadrant sa révolution par un avant et après « 89 », Evans élargit la chronologie figée. Pour étudier une période il faut examiner le phénomène en entier, par conséquent ses racines et sa suite de modernité. Ainsi l’histoire du troisième Reich commence avec Bismarck et le deuxième Reich. Ça veut dire continuité, prolongement, exploitabilité d’une histoire, persistance d’un antisémitisme larvé, pulsions de l’impérialisme. Toutefois Evans remarque dans le prologue du deuxième tome que le passé n’explique pas tout, loin de là. Dans les choix alternatifs du présent interviennent d’autres variables. Dont celles fournies par des théories de l’action séquentielle. Comment surgissent les épisodes « hors série » ? Comment se produisent les embranchements fatidiques (dixit Kershaw)? Comment un pays démocrate ( il est vrai, jeune) plonge dans le fascisme en un temps si court (10 ans : 1923-1933) ? Comment une vieille civilisation produit-elle des méthodes d’extermination aussi sophistiquées ? L’Allemagne ajouta en effet à un arsenal belliciste déjà bien garni de l’humanité des caractères inconnus alors. La guerre totale, l’extermination étendue aux prisonniers ; et autre redoutable rupture : l’élimination systématique de populations entières. Slaves, minorités, malades et évidemment le génocide juif. Grâce à Evans deux réalités qui ne sont pas minces mais qui ne peuvent être dissociées de l’histoire allemande, sont présentées de concert. Primo, la persistance de manifestations de l’antisémitisme depuis 1871.Et également une forme de lutte de classes inconnue jusque là, un événement souvent passé sous silence. La suppression de la classe ouvrière organisée (350 assassinats de militants de gauche de 1932 à 1933, déportation de milliers de cadres survivants) fut l’objectif préalable des nazis ; il souda les fractions bourgeoises et les classes moyennes anticommunistes après 1917. La petite bourgeoisie en ascension encensait la noblesse pure, prussienne et militarisée, et souda ses intérêts à ceux d’une vision féodale incarnée dans l’amour de la hiérarchie, de l’ordre établi et de l’ Eglise.
L’Allemagne n’a jamais fait de Révolution intérieure. Elle est la seule des 4 grandes puissances industrielles du début du XXè (GB, France, Russie) qui n’a pas coupé la tête (non à titre symbolique) de leur roi ou tué le tsar (ou bien rompu par la guerre civile avec sa métropole ainsi que la colonie américaine). Elle fut le seul des grands pays où l’idée d’Etat-nation propre au 19ème a fusionné avec la notion de patrie, acquise ailleurs un ou deux siècles avant ; et ici seulement en 1871. Archaïsme allemand : le territoire unifié et le sens patriotique sont associés à la modernité des Etats organisés et centralisés : collision des extrêmes
Les conditions de paix de Versailles furent clémentes par rapport à celles qu’aurait exigées le Reich s’il avait été vainqueur. Les indemnités dues à la France furent moins lourdes que celles que la Prusse en 1870 nous imposa. L’Autriche voulait s’associer à l’ Allemagne en 1919 lors du traité de Versailles, et faisant face à l’interdiction, déplora intensément la perte de la Hongrie et de l’empire que l‘un de ses « fils » allait lui redonner
-La nationalisme à retardement de la bourgeoisie allemande (son Valmy à elle est le retour de l’Alsace lorraine en 1870) dont le mérite est attribué à ses monarques prussiens dont elle se montre respectueuse du pouvoir fut aussi une marque distinctive
- Evans traite de l’empire de 1870 à 1918, puis des nombreuses dictatures qui se profilent de 1918 à 33 où Hitler ne joue aucun rôle important Au début ce novice en politique tâtonne, erre, se cherche un poste de petit informateur policier. C’est donc le plus improbable des apprentis qui a vaincu ses rivaux. L’auteur a raison de consacrer 700 pages à cette ascension « improbable ». Il assura d’abord la fonction de porte-parole de la dizaine de dictateurs socialement mieux placés que lui, Hitler se réservant le rôle de « tambour ». Comment un raté de l’école, de l’art, de l’armée, de l’architecture s’est retrouvé là et ait pu construire en une suite d’événements improvisés une conquête rationnelle planifiée et réussie ? Parce que les classes dirigeantes dans leur grande naïveté et leur ignorance de la politique parlementaire firent confiance à son apparent désintéressement, à sa probité financière personnelle et à sa sincérité affectée envers les grands sentiments. Ce sont des critères moraux qui justifièrent l’idée de la bourgeoisie qu’il serait le plus manipulable. Mais Hitler fit preuve d’une inventivité et d’un acharnement au travail associé à un ascétisme de loisirs, de vie, dans la lutte au pouvoir ; singulièrement quand il prit confiance en lui,se rendant compte de son « talent » d’orateur. Comme il ne lisait pas, n’aimait pas écrire, il se fabriqua un art de parler en public et une capacité d’ engagement face à la foule
La noblesse et la bourgeoisie étaient sensibles aux phénomènes de cohésion, constatable dans les meetings. La volonté d’union nationale de la part des partis centriste et de droite, la supériorité économique et technique les avaient tenus éloignés des problématiques socio-démocrates qu’avaient connues les autres puissances. Et on comprend mieux le sentiment contemporain des Allemands d’avoir par 60 ans d’industrialisation obstinée effacé les périls de communisme. Peut-être cela explique que le libéralisme allemand ait été toujours plus vigoureux, plus confiant en soi que le libéralisme anglais.
Alors oui ; une dictature était inévitable en Allemagne (guerre perdue, rapports féodaux des campagnes, faim de colonies, retard de l’Etat et besoin lancinant d’ordre après la menace des Spartakistes). Le rôle des Nouveaux Historiens est alors d’éclairer en quoi la solution (Hitler) s’est imposée parmi les postulants nombreux à cet emploi. Ici le refus du déterminisme intervient et montre que par sa présentation gestuelle et discursive, par un travail entêté de pénétration sociale qu’aucun de ses rivaux ne put soutenir, le futur dictateur se rendit disponible, puis indispensable à l’égard d’une « solution » autoritaire si survenait une crise gravissime (et elle eut lieu en 1929), ajoutée à la défaite de 1918. Voila pourquoi la narration d’Evans crée des paliers d’explications et le crucial « Pourquoi Hitler ?» se transforme en « Pourquoi pas Hitler ? » ouvrant des perspectives à la progressivité dans le cadre d’une anthropologie du politique : une Histoire par Interactions et Paliers. Une succession d’embranchements fatals qui n’auraient pu se dérouler sans les conditions des années de pré-dictature et les abandons progressifs de la trop jeune démocratie élitaire par sa bourgeoisie avancée.
La création de sources inédites
Les méthodes d’Evans novatrices revisitent les matériaux classés et en créent d’autres négligés bien qu’aisément repérables :
1) Il élargit la notion d’archives : les faits généraux sont connus (plus ou moins bien exploités) ; les sites d’archives régionaux et locaux étant beaucoup moins visités. Il élargit la liste des témoins convoqués ; écrivains artistes, auteurs de mémoires. Il écarte la conception de l’archive nationale trop exclusive
A l’instar de Martin, Goody ou Becker, il revient à l’hyper-factuel au lieu de partir d’une conception du travail historique prétendument saturé d’archives exploitées. Il y a là une conception nouvelle dans le travail de l’historien. Qu’est -ce que cet « hyperfactuel » ? Par exemple la longueur des bibliographies. Ainsi le tome 1 (700 pages) est constitué de 1100 références, 2000 notes de bas de pages
2 ) A l’hyperfactuel, il ajoute une troisième dimension .La sociologie de la vie domestique, de la famille, des groupes primaires professionnels ou caritatifs autour de l’Eglise. La petite bourgeoisie et les classes moyennes furent sensibles sous Hitler au retour des institutions qu’elles organisaient et dirigeaient de longue date: Ecoles, chorales, Arts et musiques, presse locale. Hitler entretient et flatte ce goût pour le collectif concret, les associations cultuelles. Il le fait en contestant l’idéologie marxiste : par accumulation de manifestations sportives et intellectuelles. Les fractions basses de la bourgeoisie lui en seront reconnaissantes et lui resteront fidèles. Elles n’ont jamais envisagé un attentat contre Hitler ; la grande bourgeoisie prussienne si ! La théorie de la volonté a séduit plus les protestants que les catholiques, les régions du Nord plus que le Sud, les ruraux plus que les urbains. Mais tous communiaient dans une mentalité faite de sensibilité au paternalisme, d’amour de la hiérarchie, du respect des institutions établies
Evans commence par différencier les étapes et construit l’idée de plusieurs troisièmes Reich successifs (en gros les trois tomes : 1918 -33 ; 1933 à 39 et puis la fin). Il sépare les différents types de dictature : celle en germe dans le Parti, puis l’apothéose de 33 à 42 et l’effondrement. Une révolution culturelle d’abord se déroula; puis une économie de guerre s’installa. Il décrit longuement les hésitations des Allemands entre plusieurs autoritarismes possibles dès 1923. L’année clé, de ce point de vue, semble être 1923, l’année terrible. En 1925, Ebert meurt, dernier démocrate acceptable. La Ruhr brutalement occupée par les Français (perçus en « sauvages »envahisseurs) et les conséquences, pénurie, faim, hyperinflation, putsch, une progression ni irrésistible ni totalement contingente.
La problématique des trois « troisième Reich », évolutifs, pose la redoutable question : Hitler est-il un accident de l’histoire ou un processus inévitable après 1918 ? Les deux, mais les modalités restaient à inventer. Il faut donc expliquer ces quarante années qui ont bouleversé le monde. C'est-à-dire justifier les paradoxes évoqués plus haut :
-La nation la plus cultivée était-elle la plus barbare ?
- l’industrie la plus avancée produit l’industrialisation de la tuerie de masse
-la science la plus sophistiquée sans précédents quant aux progrès acquis induit les essais biologiques inhumains, les euthanasies
-La société la plus riche en philosophes, en réformateurs religieux, en penseurs, produit la plus raciste et la plus brutale conception de l’évolution des sociétés
-Le pays le plus cultivé, le plus lettré produit un endoctrinement de sa population dont le taux d’illettrisme est le plus faible du monde en 1920, mais ce savoir ne fut d’aucun rempart. Au contraire.
Comment toutes ces contradictions furent-elles concevables ? Evans se trouve au pied d’une montagne à escalader, une Himalaya de l’énigme planétaire et ne sait comment entreprendre cette escalade. Il cherche une explication totale pour un sujet aussi paradoxal. Il a plusieurs voies d’ascension devant lui. Certaines ont été explorées mais pas gravi jusqu’au bout :
a) la voie par l’économie, la lutte des classes (marxistes dont Hobsbawm..)
b) la voie idéologique ou celle du politique (le charisme, la force du parti et de son chef, les caractéristiques personnelles) adoptées par Y Kershaw. Elles ne le convainquent pas
Il inaugure donc une voie sociale et culturelle : familles, Ecoles, formation à la sociabilité, parti unique, universités, mœurs, loisirs, liens sociaux. Il va garder cette voie et mettre une vie à la réaliser
Dans social, il y a industrie, éducation, finances. Pour illustrer je lui ferai dire que c’est la bourgeoisie allemande qu’il faut étudier d’abord pour comprendre le reste. Elle est si spécifique qu’elle n’a pas eu d’homologues dans le monde occidental : l’américaine à dévié de l’entreprise, la France et l’Angleterre de façon indépendante l’ont abandonnée.
Une des variantes de temps de crise fut pour la bourgeoisie et le capitalisme, le fascisme industrialiste. Industrialisme signifie un tissu de milliers de grandes entreprises et millions de petites. Les familles d’industriels par le biais du du Reich aspiraient à se débarrasser des syndicats socialisants et des communistes. Moyens ruraux conservateurs, héritiers prussiens, bourgeois des petites villes modernes bousculent trop les vieilles élites. Cette bourgeoisie à étudier n’est pas la notre. Ce n’est pas l’ENA ni Sc Po, ni les hauts fonctionnaires qui pantouflent. En Allemagne il s’agissait de l’authentique bourgeoisie productiviste où se dressent partout les chefs d’entreprise locale vendant leurs produits, leurs machines partout dans le monde déja en 1910. Un paradoxe que de distribuer en Angleterre où s’arrachaient les marchandises « made in Germany » et vendre au Japon en 1920 des sous marins « clés en mains ». Et cela a continué et ça continue ! C’est l’ accumilation primitive, l’esprit de compétition et d’innovation technique, le goût de la fabrication. Et de là, déjà, l’excédent de commerce extérieur.
Evans insiste également sur les finances ; au cours de leur ascension, les nazis ont eu besoin de beaucoup d’argent : ils l’ont eu de la part des industriels payant le service de l’élimination des syndicats. Hitler a eu besoin d’hommes déterminés (SA, SS, SD, soit cadres sélectionnés des familles bourgeoises, soit comme hommes de main), il les a obtenus sans pression. La stratégie, ils la fabriqueront au coup par coup, pragmatiques. Au jour le jour, réactifs à la lecture de leurs résultats électoraux, ils ont travaillé en tacticiens avisés : avancer reculer, revenir, frapper et faire peur ; en même temps, faire des fêtes, offrir des loisirs collectifs et manifester la terreur le lendemain. Dans les camps de rééducation déjà la musique, dans les parcs, les attractions grégaires, les enrôlements et la propagande. Dès la nomination de Hitler à la Chancellerie en janvier 1933, 20000 communistes et syndicalistes sont arrêtés, torturés, mis dans les premiers camps de concentration construits d’abord par les Allemands contre leurs militants ouvriers. En quelques jours après brûler les bibliothèques syndicales, lieux d’études et de travail militant.
III Les découvertes de Evans
Par rapport aux ouvrages désormais « classiques » de Kershaw pris comme auteur emblématique, Evans donne un cadre large à la politique policière, aux tyranniques régionales, aux modifications d’état d’esprit. Pour Evans le grand instrument politique de l’état allemand fut la communication moderne et les réseaux sociaux qui préfiguraient certaines de nos institutions d’aujourd’hui. Les méthodes n’étaient guère originales : l’agitation fébrile ; le mélange des genres, le mouvement pour ne pas réfléchir. L’auteur ajoute l’apparition à grande échelle (plus concrètement que chez les marxistes) des « classes » moyennes, bouleversées par l’explosion de catégories d’hommes inattendues (lumpen, milices) incontrôlables. Et des notions telles que : Nation, races, médias, parti unique pour finir en communautés d’âmes ou en croyances parareligieuses (destin allemand et peuple supérieur).
Evans, autrement que Kershaw, offre des réponses au sujet de la société allemande nazie parce qu’il a pressenti le mélange du 19ème qui existait dans le nazisme, à la fois archaïsme et lmodernité. Evans en rédigeant en 2000 ses thèses évite la dualité de perspective de Kershaw; d’un côté le chef Hitler, l’homme et son « système », le culte de la personnalité, le parti NDSAP et de l’autre la société fermée des nazis, « l’Hitlérisme ». Cette conception se distingue du cadre plus ouvert que constitue la société allemande, les classes, les institutions civiles, la justice et l’Université, l’armée, les vieilles régions associées depuis 1871. Evans est un précurseur de la combinaison de l’ idéologie associée à l’économique.. Selon les circonstances, l’idéologie est aussi importante que l’économie. L’économie a sa force ici et, à un moment, le poids de la dette a affolé les bourgeois allemands ainsi que les petits propriétaires. Débat récurrent. Qui allait payer ? Les zones rurales ou les villes ? Les jeunes ou les vieux ? Les banques et les épargnants ou les ouvriers ? Se surajoute la question des indemnisations dues à la France après la guerre, alourdies du poids des réparations aux alliés. La dette allemande est un phénomène à la fois économique et de sens national. Evans récuse l’idée d’une rationalité quelconque, d’un plan de conquête nazie, au profit d’une interprétation faite des interactions imprévues et de la capacité de décision rapide pour se saisir de toutes les opportunités. Plutôt un pragmatisme maîtrisé ! Il met en exergue les aléas favorables, les circonstances et l’impossibilité de rationaliser la vie d’une nation. Il conclut au caractère singulier de ce fascisme-là : viser les deux extrêmes ( chômage et petite bourgeoisie) et se retrouver avec les classes moyennes, situation a priori absurde qui a donné sa coloration finale : l’extraordinaire aptitude au suicide collectif de la part du Führer dans sa « lutte contre son peuple », titre d’un chapitre éclairant décrivant les bombardements acceptés, les vagues de suicides (2000 suicides connus parmi les gradés dans le dernier mois de la guerre), l’enrôlement de enfants. Acte symboliquement achevé par l’auto-destruction en 1945, les purges folles après l’attentat de Juillet 44, la répression intérieure. Sans omettre bien entendu l’holocauste, la purification raciale, le totalitarisme vu comme hygiène et ascétisme. Hitler est un maniaque de l’hygiène et de la « pureté » ; son puritanisme est une des clés de son succès auprès des classes moyennes. Il ne boit pas ne fume pas, il est végétarien et probablement sexuellement abstinent ou impuissant. Il porte aux nues les aspirations à l’affect d’un peuple jusqu’à la rusticité et à l’austérité capitaliste de Weber. Il y adjoindra à la fin un capitalisme d’Etat qui inquiète ses supporters et es industriels mais il poursuivra le travail de démolition, la destruction générale de son pays, rêvant à l’anéantissement de sa population. Des fous, des fanatiques, des Savonarole, des Marat, il en exista toujours mais pas à ce niveau là. Le capitalisme développé a fourni des moyens inédits à une capacité de conquête et de l’utopie, de mélange de réalisme tactique et de prévision mythique.
Les intellectuels et les médias : de nouvelles catégories professionnelles
L’Allemagne est en 1920 le pays, on l’a dit, le plus scolarisé du monde, notamment dans le supérieur et le technique. Les femmes votent dès 1920 ; 25 ans avant les Françaises. Evans peint une culture bien supérieure à la notre. Nous sommes en retard pour le nombre de quotidiens vendus, de livres publiés, de bibliothèques et de grandes réalisations d’artistes. Serait-ce le terreau pour le fascisme ? Incompréhensible. Les étudiants recrutés jugeaient sévèrement l’encadrement des dignitaires et leurs chefs locaux médiocres mais ils en exonéraient Hitler qui leur ouvrit des portes de responsabilités précoces.
Les biographies, les études égrènent les noms d’intellectuels ralliés. Le travail de théorisation et de justification demandé par le régime aux intellectuels sous forme d’essais, de rationalisations raciales ou philosophiques n’avait jamais été aussi intense sous Weimar, démocratie vieillie bien qu’elle n’eut que 3 ans d’âge. Il n’y avait jamais eu de République en Allemagne. Avec l’Hitlérisme, il s’agit d’une « Révolution Culturelle » : mobilisation des esprits et ascensions promises à des auteurs, penseurs. Inonder de papier et de revues, la flamme de la tension et les leçons de morales offertes par l’école. Le nazisme a recyclé nombre de journalistes ratés. Cet univers d’emploi qui s’ouvre se fait au profit des ambitieux cyniques selon Goebbels plein de réflexions désabusées
Le conditionnement allemand à l’égard du militarisme
L’antisémitisme avait ses racines dans le du deuxième Reich (avec Bismarck jusqu’en 1890) déjà antijuives ; en 1880 il y eut des incendies de synagogues, et beaucoup d’agitateurs à la campagne. Après 1918, le deuxième bouc émissaire sera les rouges. Les premières lois antisocialistes, les libertés civiles réduites datent des années 1890. Après la défaite de 1918, les soldats du front reviennent en héros en vainqueurs en raison de la légende du coup de poignard dans le dos pratiqué par la gauche. Les municipalités socialistes leur font fête, héroïsant ces soldats qui allaient les abattre plus tard. La révolution allemande manquée de 1918, l’écho menaçant de la Russie, ouvrirent la porte à la répression contre la classe ouvrière qui fut, dès le début, harcelée. La prise de pouvoir s’analyse comme un doublement des institutions et organisations; un monde parallèle segmenté à des fins de surveillance dont les organes régionaux et la multiplication des services de police organisent la surenchère. La politique raciale et les autres discriminations (dont la misogynie et la stigmatisation des femmes sans enfants ou célibataires) bien décrites par l’auteur en 120 pages suggestives, figent la société dans un quadrillage cimentant les comportements. On n‘abandonne pas son poste ; la solidarité de clan, la loyauté politique envers son groupe, caractères qui doivent l’emporter. Embrigader, c’est exclure !
Evans cite les œuvres apologétiques d’historiens où la Prusse apparaît admirée, et les guerres fondatrices attribuées à chaque génération depuis 1870. Cela donne une propension aux jeunes aristocrates dès 17 ans à se battre afin d’égaler leurs pères et grands pères. Original est ce mélange de classe où s’échange la gloire militaire entre enfants et parents. Ce qui n’empêche pas une éducation raffinée humaniste. Tournés vers le respect de la hiérarchie, les officiers cherchent l’honneur de commander les bons régiments de cavalerie et dédaignent l’infanterie populaire ; gagner les médailles mais aussi surveiller de loin l’entreprise familiale tels sont les buts d’un patronat habillé de la carapace de « Prussien ». Passer de l’idéalisme juvénile au fanatisme raisonné d’adulte, tel est le cadre d’éducation donnée dans des familles d’entrepreneurs qui s’occupent en même temps de la politique locale et des affaires civiles. Inventivité qui va se soi avec le travail continu de modernisation industrielle en surveillant économiquement ce que font les USA ou la Grande Bretagne,. La France industrielle est inexistante à ce niveau de rivalité. La modernité technique et les rites traditionnels ou des rapports de patronage dans l’Eglise protestante ne sont pas contradictoires. La fracture de ce monde apparaîtra après 1920 et La révolution sociale manquée engendrera une haine générale envers les ouvriers, notamment s’ils sont organisés, dirigés depuis des partis à Berlin. Un paternalisme allemand, un sens de classe confiant vont s’enraciner pour longtemps puisque aucune révolte n’a jamais réussi, même pas co-dirigée par des ouvriers
Un document privé aide à illustrer ces idées de Evans. Il s’agit du livre de W Bruhns ( le pays de mon père).[6] Il est excitant de saisir de l’intérieur car bien racontée et objective, l’ascension et la chute de cette bourgeoisie industrielle qui a soutenu, ou du moins pas dénoncé les exactions ( le bon juif est toujours le « sien », l’employé modèle qu’on essaie de protéger). La bourgeoisie nouvelle était admirative des castes supérieures. Aucune habitude de critique intérieure. La machine à broyer est jugée avec modération, y compris quand elle vise même sa propre famille ou quand on est jeté dans les remous de la lutte policière. Les parents des condamnés préfèrent ne pas réfléchir et protéger la « maison », l’entreprise, désemparés par le destin incompréhensible. La descente aux enfers de cette famille sûre d’elle, confiante en l’avenir, qui a donné à l’Etat major son fils devenu officier de renseignement au Danemark, soupçonné de participation (ainsi que son gendre) à l’attentat du 20 juillet contre Hitler est symbolique. On doit saisir de l’intérieur cette mentalité afin de reconstruire l’état d’esprit d’aveuglement contre l’évidence, de négation de la réalité. La segmentation de la haine sociale en plusieurs catégories a morcelé les consciences qui n’ont pas le temps de saisir les changements. La révolution culturelle dont parle Evans, c’était donc ça : s’enivrer d’action, de bruit et de mouvement. Les civils zappent d’une organisation à l’autre, s’enferment dans l’hyperactivité, la loyauté primaire. Pas le temps de réfléchir au sadisme de groupe, à la foule qui lynche. Les théories des masses, insérées dans la philosophie de l’époque, servent les chefs et les groupes locaux. Enfermer les hommes dans le conformisme du voisinage, les entraîner au crime par contagion lente oblige à ne pas les sortir de leur milieu militaire, ne pas leur laisser un moment libre, sinon le sens critique et le libre arbitre s’exercent et ne sont plus refoulés.
A ce stade d’analyses, la synthèse tirée de 3000 pages de démonstrations serrées (et néanmoins lisibles en dépit de plusieurs milliers de notes et de références bibliographiques.) marque l’innovation qu’Evans apporte à notre conception de la période nazie par un amas d’information concentrée. La description à ce niveau de richesse bibliographique est une voie d’accès aux « méthodes » que l’histoire invente ici ou là pour exister, sur les circonstances ou les hasards, sur le mélange hétéroclite de caractéristiques dont la réunion fut un moment crucial de l’humanité
IV L’ Allemagne et nous aujourd’hui
Le peuple allemand a été paradoxalement, en 1945, une deuxième fois réunifié après la « défaite » injuste de 1918, vécue comme une « victoire » reportée. Il a eu l’impression qu’on le volait (son sol n’a pas été envahi quand le notre l’a été durant 4 longues années). Il n’apparut alors aucune aide à l’explicitation, de la part des Alliés. Deuxième fatalité, 1945, attribuée à un seul homme, Hitler, installé, suivi, acclamé puis renié. Mais ils on été surtout réunis par la découverte de l’holocauste dans leurs murs et sur leur terre, les autres exactions étaient attribuables selon eux aux réflexes de la guerre totale. Ils se remirent à travailler avec obstination, ne serait ce qu’en vue de la reconquête d’une dignité, et d’une réussite économique qui paraissait alors improbable. Et maintenant qu’ils l’ont obtenue, ils sont déboussolés : que faire de cette victoire à retardement inattendue ?
Nous devons comprendre, pour connaître notre propre histoire, celle de nos voisins avec lesquels nous interagissons si nous voulons influer sur leur opinion. Leurs écrivains, leurs intellectuels essaient de comprendre (Bertold Brecht, Gunther Grass, les premiers) comment leurs parents se privèrent de la Raison critique. Les meilleures de leurs études ainsi que les historiens anglais vantent l’extraordinaire organisation du travail, la masse des militants nazis, leur volonté jusqu’au-boutiste. L’action et l’énergie mises à recruter, à payer, à récompenser furent un modèle pour des chefs locaux qui avaient plus que d’autres le sens de la manipulation psychologique de masse. Face à eux, progressivement à petits pas, de reculs en reculs, les intellectuels, les savants, les humanistes cédèrent. Le miracle allemand est là dans l’organisation, la qualité tactique essayée sur le temps (15 ans de préparation), constituée d’un côté de menaces ou de pressions et de l’autre de festivités, d’endoctrinement ou fanatisations à travers des loisirs organisés. Le SPD ne put résister à cette intensité, à ce mouvement perpétuel. De 1928 à 33, il se produisit une élection par an. Attaquer ici puis ralentir, revenir à la charge en deux temps, et enfin tout pour la guerre. La machine est lancée, aucun participant ne peut l’arrêter. Force du groupe réunifié en permanence, l’organisation de la surveillance, l’idéologie distillée avec intelligence (à l’opposé de la soviétique adressée à des paysans qui nous parait rétrospectivement primitive) W. Allen dans sa monographie montre comment une petite ville socialiste de 10 000 habitants dans le Hanovre vira en quelques mois. Surprise pour les nazis qui n‘avaient pas saisi que les campagnes sans Juifs, sans chômeurs, sans danger de gauche voteraient pour eux, de la même façon que nos commentateurs politiques ne comprennent pas le vote d’extrême droite dans nos départements du sud-est français ou du Nord ouvrier
Les dirigeants ont largement improvisé ; les succès sont des coups incompréhensibles même pour les bénéficiaires qui n’avaient pas prévu où se produiraient leur succès. Cela est banal en politique. L’électorat rural sans travail a voté pour eux mais pas les chômeurs de ville. La conquête du pouvoir les étonne par sa facilité, une fois qu’ils eurent admis qu’ils s’étaient trompés de cible électorale
La domination par la conquête des marchés
Ce qui frappe dans l’analyse par delà les régimes est l’engagement dans l’économie industrielle de 1850 à aujourd’hui. Une fois la capitulation acquise en 1945, l’avance économique, la marche de l’Allemagne reprend, son industrie lui redonne une des premières places des capitalismes avancés. Il se constate dans le souci du consensus (pas d’extrêmes à droite, ni de gauche au Parlement), de la cohésion économique, du goût de l’ordre, du respect de l’administration pour que l’industrie fonctionne de manière stable. Pour s’en moquer, en 1918, Lénine disait que les révolutionnaires allemands étaient si favorables à l’organisation, à l’ordre établi, au respect des règlements que pour prendre une gare ou des trains –comme lui le fit en 17 à la gare de Finlande, à Petrograd- les militants feraient la queue au guichet pour prendre un billet avant de s’emparer de la gare !
En réalité le libéralisme des nazis, au début de l’ascension, fut un leurre à destination de la Bourgeoisie. Ils visaient à travers l’économie de guerre, un capitalisme d’état rigide encadré (d’Albert Speer). Et quand la bourgeoisie s’en est rendu compte en 1940, c’était trop tard ; ça se termine en une dictature antibourgeoise et anti-prussienne. Planifier toujours planifier, rêve des nazis. Vendre, commercer et vivre politiquement en autarcie. La colonisation a été un rêve longtemps inaccessible et elle fut remplacée par les mirages des pays de l’est, terres d’esclaves. Ils l’abordent avec un siècle de retard sur les autres puissances européennes. Et l’amertume de la conférence de Berlin où le partage du monde colonisé entre 3 ou 4 puissances européennes mécontente Bismarck. A sa suite l’opinion se prétendra spoliée des maigres territoires africains allemands par le traité de Versailles. Cet espoir de coloniser l’est européen en place et lieu de l’Afrique ou l’Asie va hanter Hitler qui invitera à migrer des colons allemands dans tout l’est de l’Europe afin de lancer une agriculture mécanisée dans le plaines d’Ukraine à la mode des exploitations et villes coloniales construites « à l’Algérienne ». L’habitude prise en 1914 d’une supériorité invincible vis-à-vis de populations de l’est, Pologne, Ukraine Russie a conduit à des plans utopiques embellis d’un sentiment d’ aventure.
La supériorité allemande industrielle contemporaine procède du même esprit de conquête. Quant aux années de dictature, on retrouvera l’état d’esprit des élites industrielles à travers les archives privées notamment patronales. Le patronat allemand est négligé dans les monographies économiques. Or si on se fie aux témoignages, les affaires repartent dès 1930, la guerre de 1939 améliora leur situation malgré la catastrophe finale. Comme la bourgeoisie a donné des officiers et a payé de son sang, aucune révolte contre le régime ne put être menée. C’est pourquoi Evans illustre sa démonstration à l’aide de de témoignages privés. Il montre les sentiments à l’œuvre, les attentes subjectives. Il donne sens aux intérêts idéologiques et culturels (familles, écoles Eglises, formations culturelles, médias, police) instables et souvent contradictoires. Chacun choisit au cours d’un dilemme tendu avec lui-même en esquivant la dichotomie. Les nazis ont su enfermer l’action collective dans un réseau étroit d’obligations « morales » et dans un programme d’action quotidienne, fait de groupements, d’associations de quartiers ou de profession, selon sexe, age, fonctions stratifiées. Un encadrement permanent ; l’individu ne devait jamais être seul avec lui-même pour débattre, s’interroger. Des bourgeois ordinaires, alors ? Non ! Certainement meilleurs calculateurs, bons organisateurs, plus dynamiques aussi. Cette bourgeoisie productiviste travaille beaucoup à la conquête des marchés. Actuellement les négociateurs étrangers le confirment quand ils évoquent du patronat allemand qui leur font face.
V Les dilemmes de l’Historiographie allemande
Distinction entre l’univers historiographique d’amateurs et celui de spécialistes du nazisme : cette hypothèse est peut-être audacieuse. A la regarder de l’étranger, la science historique est en grande partie non universitaire. Les universitaires allemands sont relativement conformistes et traditionnels ; ils ont eu après guerre des difficultés à contourner les normes du métier d’historien ou la définition de l’archive. Les Anglo-Saxons sont libérés de l’académisme. Quand Evans refuse de se voir comme universitaire bien qu’il soit professeur à Cambridge, c’est une coquetterie d’auteur. C’est ainsi que les œuvres majeures écrites par des Allemands sont le fait d’investigateurs ordinaires ou de journalistes. La différence de statut et de mentalité leur permet de contourner les contraintes du métier d’historien. Par contre les grands débats théoriques et les disputes idéologiques sont réservés aux universitaires. Le cas de Notke et du révisionnisme qui ont consacré cette position au sein de l’étude de l’idéologie totalitaire en sont les symboles révélateurs.
L’Université
L’Université ? Les responsables nazis y ont touché prudemment. Aucun d’entre eux n’avait été de grands chercheurs ni titulaires de chaires. L’ « université-repoussoir » représentait le monde Juif. Aussi 25% des professeurs ont été victimes de l’épuration. Vingt prix Nobel de physique (ex ou à venir) furent persécutés ou exilés. Le nazisme en pâtit finalement. I G Farben comme d’autres industriels de pointe ne purent sauver la science atomique naissante, car « Juive » ; et ils se consacrèrent aux armements classiques. Négation finale de la science avancée qui se clôt pour populations par l’autodestruction des infrastructures et des bâtiments du patrimoine. L’autodafé en avait été le présage.
Antérieurement, la science classique n’était pas absente des discussions des SS. La description des phénomènes de conscience réalisée dans Les Bienveillantes de Littell est caractéristique de ces humanistes confrontés (soit comme témoins, soit organisateurs) aux plus terribles assassinats de masse en Ukraine et en Pologne. La sensibilité de l’individu peut être dérivée vers les disputes d’intellectuels, les débats de linguistes et d’historiens. Ce roman étonnant dépeint des officiers SS cultivés dissertant entre eux, en Tchétchénie occupée, des caractères des langues du Caucase ! Indifférence aveuglement, impuissance avouée ; toutes les postures intellectuelles se combinent. Le mélange de l’ancienne culture morale chrétienne et de la nouvelle culture aventureuse offre des situations bizarres. Futurs matériaux de sujets de thèse ou de recherches d’éthno-sociologie, on verra probablement que les réflexions conduites en philologie et en psychologie progressaient en Allemagne. Goebbels y fait souvent référence dans ses Carnets. Mais il manque un secteur : celui de la réticence à l’égard de l’opinion générale. Et c’est là, pour la population majoritaire tiède, que l’apport de la nouvelle historiographie sortira de sa marginalité. Il s’agit des comportements d’évitement qui restèrent confidentiels, des résistances larvées ; et il y en eut. Devant l’euthanasie des malades ou des handicapés, le régime a dû reculer. Quand en sociologie, on aspire à connaître le point de vue des acteurs, on ne peut négliger le « tous les acteurs » même les silencieux,
La connaissance ethnographique de l’intérieur se consigne particulièrement dans les mémoires, journaux personnels, lettres des civils. Elle dut longtemps se cacher, trop décalée par rapport à l’opinion dominante. Demeuré enfoui, tel est ce surprenant journal d’une femme à Berlin, journaliste de 30 ans qui raconte les derniers jours du Reich et l’arrivée des Russes et nous informe sur l’état d’esprit des femmes repliées dans les caves. Idem pour le milieu enseignant dépeint finement par Victor Kemplerer. Il esquisse les nuances d’opinions de la masse, de l’enthousiasme au refus avec des transitions nombreuses. Il souligne le conditionnement des professeurs d’université, individus à la psyché forte et peu sensibles à l’idéologie inculquée à la base, mais orgueilleux de leur supériorité sociale. La « communauté du peuple » a été un argument stimulant pour des individualistes isolés dans les sciences. Ces Journaux intimes concernent des Allemands connaisseurs du monde, voyageurs européens. La plupart ont été scolarisés en philosophie, en droit, en psychologie ou en linguistique et ethnographie. Quelques–uns se transformèrent en rusés tacticiens, manipulateurs et même chefs de Kommandos. Le calcul a été d’orienter la jeunesse vers une succession d’événements culturels, un maelstrom d’actions grâce auxquels on ne laisse pas le temps de penser par soi-même ni d’acquérir un minimum d’esprit critique. C’est pourquoi le NDSAP a organisé des meetings réunissant les intellectuels et le peuple après avoir éliminé les élites traditionnelles social-démocrates. L’éducation des jeunes, les loisirs militarisés, les utopies communautaristes devinrent aussi les sujets majeurs de l’art.
L‘Hitlérisme : un laboratoire de psycho-sociologie
Les états de conscience et leurs transitions nous sont peu à peu révélés maintenant dans les documents privés. Ils révèlent qu’on peut fasciser en douceur quand des citoyens cultivés donnent leurs enfants au monstre par déférence au savoir ou par respect d’un Etat fort. Définir le glissement de l’indifférence à l’acceptation et leurs innombrables facettes, contrôler les dissidents, les déserteurs sont l’objet d’innombrables rapports de policiers ou du service de sécurité. Bien qu’ils n’opèrent pas avec les mêmes définitions, ces rapports secrets forment un immense champ à l’investigation bureaucratique. Browning s’en servit dans un livre magistral. L’histoire du Reich ne se satisfait plus des spéculations, d’études de discours ou des théories fumeuses du Führer ou de Goebbels. Evans use également de cette masse de documents, voire de romans historiques. A sa suite, nous faisons une place à cet étrange ouvrage de Littell au sujet d’un personnage Max Aue commandant à 30 ans de la SS, une histoire de la conduite au jour le jour et de la subjectivité d’un jeune adhérent. Si on fait abstraction du caractère extravagant du « héros » ( parricide, pédophile homosexuel, incestueux !), ce jeune « Européen », juriste et philosophe de formation, de mère française, on découvre ce que les documentations non conformes peuvent apporter. Un quart des personnages se ce roman sont réels et la reconstitution de leur style de vie ou de travail ainsi que leur comportement est une information historique produite par le romancier. Les autres acteurs et scènes de guerre et de massacres sont imaginaires (et parfois outrancières) quoique comportant une dose de vraisemblance que les enquêtes socio-historiques de l‘auteur ont probablement nourrie, mais de source inconnue. Ce qui le différencie d’avec l’historien
Le travail des consciences des SS
Tout ce qui concerne le travail d’enrôlement, d’inculcation intéresse le sociologue du politique et est évoqué dans le témoignage de Bruhns, fille de grands patrons (cf le pays de mon père cité) sur la vie de sa famille et de son père, lui-même officier SS (comme le docteur Aeu, membre du SD). Des phénomènes étonnants de vie ascétique, en tout cas « économe » des milieux patronaux industriels , la grande culture des officiers SS, tous issus de la bourgeoisie sont dépeints. Les états de conscience de son père et de ses amis ou ses collègues SS saisis à travers les écrits intimes laissés, ou à travers les minutes de son procès, sont bien rendus. Débutant par son procès filmé que sa fille découvre à la télévision allemande 40 ans plus tard, elle qui ne connut son père que quelques jours, ce témoignage est un document singulier.
Bruhns documente également la rivalité industrielle avec la Grande -Bretagne ; son père partit observer les firmes américaines comme le fit le jeune Engels envoyé s’instruire dans le Gotha des filatures à Manchester. Rivaux sont également les Juifs qui occupent dans les affaires une place inférieure d’intermédiaires. Les notations sur son grand père, notable dans sa ville maire, candidat député conservateur enrichissent la connaissance de la vie locale, de l’Eglise protestante, des relations professionnelles. Ce chef de famille parle latin et récite Horace avec son fils, quand il montent ou chassent dans des cercles fermés. Le héros est donc un jeune humaniste élevé dans les meilleures traditions, mouillé par les Hitlériens comme le reste de la bourgeoisie dans la conquête brutale de l’Est commencé en 1916, au cours de la première guerre à laquelle participent d’ailleurs le père et le fils de 18 ans. Associer les familles, flatter les bourgeois, y compris les pasteurs, les intellectuels locaux, les corrompre à des postes ronflants ou de responsabilités vides, en appelant à leur sens historique de leur mission germanique fut une ruse à succès. Calculé aussi fut l’essor du grand média de l’époque, la radio fédératrice où se font entendre défilés, musique, discours aux messages simples sinon infantiles, mais en soignant l‘ordre et harmonie, les drapeaux et les rangs serrés. On devine à travers les confidences de la bourgeoisie allemande le travail des activistes militants au sein de chaque famille. Hitler a eu le flair de sentir que de l’urbanisation et de la scolarisation sortirait une culture de masse favorable à une dictature populaire mise sous un puissant contrôle interne. Les SS surveille le parti ; le SD surveille les SS ; la SD est encadrée par la Gestapo etc. Une sorte d’instituts de sondages avant l’heure avec de multiples agents en concurrence : les policiers les informateurs, les délateurs. A la fin ils sont débordés de dénonciations
Le rôle des étudiants dans le nazisme ne peut être éludé. Max Aue, ou le père de Bruhns, passent de l’idéalisme juvénile à l’autoritarisme puis à la barbarie ; un processus qui aura du succès. De même que politiser spécieusement les philosophes tels Heidegger, Husserl, en partie Jünger, signifiait la connaissance intuitive du milieu. Le charisme est une forme de culte inventée au sein des organisations de fabrication de l’information et des médias. Quand la croyance ou la foi sont confortées par les victoires, ça va ; avec les défaites, aucun procédé de propagande ne fonctionne.
La culture et le zapping perpétuel
La culture en mouvement est un moyen d’encadrement des élites à qui on ne laisse pas le temps de souffler. Cette classe magma-moyenne doit servir l’armée qui les « rappelle » en permanence (stages, réservistes, examens). Ils sont anarchiques dans la violence manifestée ? Non ! Simplement les cadres du Parti rationalisent réagissent vite quoique en désordre, s’adaptent aisément en appelant à une inversion des valeurs : il suffit d’affecter la pureté, la moralité, la loyauté à un registre de causes qui change d’un demi-tour complet celles enseignées et pratiquées dans leur enfance de jeunes loups du régime montant.
Alors le charisme du Führer, ses capacités à mobiliser les énergies, son culte ne sont-ils pas un expédient de l’explication historique ? La solution à l’énigme est plutôt que le dictateur a su fournir un gros travail personnel, travailler la mise en scène de soi (aujourd’hui banale en politique), étudier méticuleusement la gestuelle, le ton , le style de langage. Les dignitaires révèrent cet aspect du pouvoir du Verbe chez Hitler, les phrases hachées, l’outrance des terminologies, appuyées par la reprise quotidienne des « Discours » avec le sens de l’ellipse. Ces phénomènes de médiatisation ont été des surprises pour l’Europe confrontée à des éléments inconnus de rhétorique.Prémonitoire du rôle des médias, l’Allemagne prit de l’avance dans cette réflexion. L’exaltation, la démagogie sont des notions vagues. La seule référence qui venait alors à l’esprit était religieuse. Mysticisme et manichéisme. L’édification « d’un sens du peuple » artifice verbal connaîtra l’échec quand la possession oratoire ne sera plus servie par des festivités (bals, beuveries, fanfares) et que le contexte militaire évoluera. Le temps donne une signification opposée aux mêmes énoncés
Il fallut, antérieurement et en silence, que se réalise l’élimination progressive des chefs de la gauche. Finesse tactique, sens de progressivité - contrairement à l’URSS- aucun acte spectaculaire mais l’esthétique de l’action pure (marches en forêts, vie collective intense, entraînements) qui constitue un chef d’oeuvre tactique, un travail d’encadrement grâce à l’investissement des coordonnateurs.
La construction d’une structure de Terreur, à cette échelle, aucune dictature ne l’avait tentée. Goebbels croit à la révolution culturelle permanente, de l’éducation de la volonté au triomphe d’une nation exaltée. Il suggère que lui-même et ses collaborateurs étudient les fautes et les excès de propagande des chefs locaux qui inondent de messages et d’apparitions. Ils limitent les interventions de dignitaires ou des cadres afin de ne pas saouler une classe moyenne urbaine, scolarisée, cultivée dans laquelle former à l’action répressive doit se faire insensiblement. Toutefois le pouvoir de l’expérience use et il faut changer souvent d’agents et de cadres.
Evans produit des faits issus de l’imaginaire subjectif et ainsi il aide à comprendre ce qu’est l’endoctrinement en sociologie. Le sadisme dans l’armée vient du groupe. Le groupe c’est également les rivalités de chefs, la socialisation à l’horreur par l’apprentissage, par la lente formation aux actes de torture dans le cadre de la dureté de la vie de soldats qui s’aggrave .Ce que Bartov nomme la progressive « brutalisation » : destruction des groupes, perversion de la discipline, déformation de la réalité par la longue coupure d’avec le monde civil, dans un des meilleures analyses de la mentalité de l’armée (L’armée de Hitler)
L’appât de l’argent, les informateurs professionnels
Une « bonne » propagande oblige à surveiller les agents de la propagande. Les luttes de personnes et les luttes de service entraînent une compétition et le processus est infini. La conversion des âmes va un temps mais l’instrument efficace est l’enrichissement des officiers par le vol, et le pillage ordinaire par la troupe qui vont ensemble. La mobilisation des esprits et le partage du butin sont associés. Aucun sacrifice ne perdurait longtemps sans l’argent. Avancer c’est détruire et s’enrichir. Toute occasion est bonne. Et l’envoi de la petite alimentation ou du menu butin aux familles soutiennent le moral. Même le premier Premier Mai (1933) devenu à l’instigation de Goebbels la fête du travail national satisfaisait une revendication ouvrière. Le lendemain des défilés géants, les SA pillent et ferment les bureaux ou les locaux des syndicats en emportant l’argent. L’autre motivation a donc bien été l’argent.
Créer un appareil de délateurs professionnels ne fonctionne que si on entretient la foi en faisant prospérer sur les dépouilles. Mises à sac, vols au cours de l’extermination, dépouillements des banques conduisit au dilemme terminal : productivisme par utilisation maximale de la main d’œuvre esclave ou son élimination physique immédiate. La question raciale du Reich se disjoint des intérêts du patronat puisque le Reich industriel a été victime de la fuite des cerveaux. Après le départ des savants juifs, en dépit du fait que les industriels allemands de l’armement supplient Hitler de les garder, le verdict irrévocable a donné à la bombe américaine l’avance qu’elle souhaitait. Contradictions des définitions préalables et de fins insolubles. Créer du chaos un temps, mais à la fin c’est le chaos qui gagne
VI Conclusion
Sept ans de paix, Six ans de guerre ! Dans les années 1920, le capitalisme allemand est au bord de l’effondrement et pourtant ce mode de production inventa quelque chose de surprenant. La relance de la croissance grâce à Hitler. Il amène aux banques d’industrie, la perspective du commerce mondial coloré des vieilles lunes : les colonies, les marchés des territoires allemands à l’est conquis, jusqu’à reprendre le vocabulaire des démocraties : colons, indigènes, « esclaves », terres vierges.
Le capitalisme dans un moment d’anarchie (dévaluations, inflations folles entre 1918 et 30) se transforma en Allemagne à un capitalisme d’Etat tourné vers la guerre et la conquête. Speer a raconté dans ses Mémoires cette propension à la planification, l’intégration de l’économie à l’Etat. Le catholicisme a été un frein relatif au capitalisme débridé, plus que le protestantisme pour lequel les forces de l’individu créateur, la volonté de réussite matérielle sont les signes d’élection décrits par M. Weber. L’Hitlérisme a donné une forte confiance dans l’ économie, ajoutant des obsessions particulières : une domination mondiale, une idée très passéiste de la gloire allemande, mixte de conceptions arriérées et très modernes.
En concluant, disons que pour échapper à la mémoire de ces 20 années calamiteuses, l’Occident s’est jeté dans un pari inattendu, dans une course en avant économique. Le modèle de l’entreprise allemande s’est répandu grâce à ses exilés, ses fuyards en Amérique latine avec les trésors qu’ils avaient accumulés et déposés en Suisse, ses savants déplacés, ses biens industriels exportés. Et donc la figure du capitalisme qui nous paraît aujourd’hui effréné, l’obsession de l’accumulation, les inventions dues à l’énergie nucléaire issue de la guerre ont triomphé. Ce n’est pas un hasard si le capitalisme connut une troisième jeunesse dans le demi-siècle suivant. Quel est ce « modèle capitaliste allemand ? ». Il est fait comme hier de paternalisme et de collaboration avec les syndicats. La conquête des marchés extérieurs paye la paix sociale. Du côté des patrons, ce modèle implique que les dirigeants de l’économie aient un genre de vie, des revenus proches de ceux de leurs cadres. Leurs salaires sont les moins élevés du monde occidental, le style de direction est ni arrogant ni distant. Et ils travaillent dur. Les négociateurs du monde entier, en contact avec les chefs d’entreprise allemands, le confirment. Productivisme, industrialisme sont les symboles du monde aujourd’hui. En un sens, un héritage de cette période, une machine folle mise en marche que nous ne savons plus arrêter parce qu’après 60 ans de succès imparables, ce capitalisme ne nous laisse aucun répit, aucune stratégie nouvelle ou alternative et nous ne savons plus concevoir une route autre que celle de l’accumulation des profits économiques.
Mais une fois relancé, ce capitalisme autonome , vers 1960, dériva à travers la construction de l’Europe en un mouvement politique fédérateur qui imagina que les règles de production « à l’allemande » étaient exportables et transposables particulièrement en France. Le mode discipliné du travail, l’ intensivité de la productivité nous échappent. Cette théorie de l’action, la production, l’organisation du travail, l’industrialisme nous sont culturemment étrangers. La divergence de parcours et de visions est radicale. Deux secteurs en France sont exportateurs en haute technologie avancée (nucléaire et transport air-rail) ; ils ne peuvent se comparer aux seize en pleine activité Outre-Rhin.
Les fins ? Peu importe. L’objectif c’est l’intensification du travail dans la communauté retrouvée et l’abolition des extrêmes en politique parlementaire, la volonté du consensus sans se poser de questions métaphysiques, de symboles ou de significations historiques. Aujourd’hui paternalisme libéral ou socialisme ? Le patronat hier et aujourd’hui, ne veut pas savoir, ne veut pas voir. Comment ? En s’enfermant dans le travail acharné. Le sens de la discipline retrouvé, l’amour du travail industriel, le goût de l’action pour l’action, les partis démocratiques ont su les capter à nouveau. Schröder du PSD fait des réformes libérales et Merkel reprend des éléments socialistes. La question des positions et des finalités est seconde. Donner des trajectoires singulières dans un univers aussi cohérent ou consensuel est difficile : elles se ressemblent toutes. Daniel Cohn-Bendit a débuté sa carrière en tant que gauchiste français et la termine chez lui en bon social démocrate. Ceci dit, ce fut le destin de centaines de nos révoltés de Mai 68 que le parcours a placés dans les médias, les lettres et la politique. Nous, nous y ajoutons de l'insouciance, de la légèreté. Mais au final « Nous sommes tous des Cohn-Bendit français » !
Le nazisme est un sujet de réflexion inépuisable, étant donné la masse de ce qui s’écrit à l’heure actuelle. Richard Evans représente la meilleure introduction à cette envie de comprendre, envie qui se poursuit et se prolonge dans l’ aspiration à analyser le présent en examinant les peuples qui n’ont jamais voulu regarder leur présent. Cette nouvelle histoire, à la recherche de l’événementiel précis et minutieux, s’interroge en même temps sur les phénomènes de conscience des acteurs, des bourreaux ou des victimes, sur leurs subjectivités, les attentes ( nous avons insisté sur les officiers SS et sur le patronat pour donner le point de vue de deux catégories de « l’opinion »), afin de saisir à la fois les événements et leur reflet dans les façons d’agir ; cette histoire est donc contemporaine. Cela nous délivre de l’anachronisme des jugements péremptoires et eschatologiques de la « querelle des Historiens ».
Bibliographie
William S Allen Une petite ville nazie R laffont 1967
Omer Bartov, L’armée d’Hitler, Hachette,1999
Christopher Browning, Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands 2002, Belles Lettres
Christopher Browning , Des hommes ordinaires Les belles Lettres 1994
Wibke Bruhns Le pays de mon père les Arènes 2009
Richard J. Evans Le troisième Reich 3 tomes Flammarion 2009
Joachim Fest Les Maîtres du IIIème Reich Grasset 1965
Ian Kershaw Le mythe Hitler Flammarion 2006
- Hitler Gallimard 1995
Ian Kershaw Hitler : essai sur le charisme en politique, Gallimard 1995
Ian Kershaw Qu’est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d’interprétation, Gallimard 1992;
Victor Kemplerer Mes soldats de papier Seuil, 2000 , 3 tomes
Joseph Goebbels Journal, 4 volumes, Flammarion 2007
Aly Götz Comment Hitler a acheté les Allemands, Flammarion
Pierre Laborie , Le chagrin et le venin, Bayard,2011
Jonathan Littell Les bienveillantes, Gallimard 2006
Jean-Clément Martin, Violence et Révolution, Seuil, 2006
Mélita Maschmann Ma jeunesse au service du nazisme :Rouffet 1964)
Une femme à Berlin ; Journal ,Gallimard 2006
Albert Speer Au cœur du troisième Reich Fayard Pluriel 2010
[2] Je laisse de côté l’anecdotique. Un psy dirait intérêt du refoulé. J’ai connu peu d’Allemands dans ma vie hormis dans mon enfance, mais d’en bas ! Quand les soldats fouillaient en 1944 à l’improviste nos maisons, on nous cachait, nous les enfants, sous la table (ou bien les familles se réfugiaient dans les bois si elles en avaient le temps). De cette place, ma sœur et moi, nous regardions entre la nappe et le sol, les bottes aller et venir dans la pièce. Des Allemands, donc, nous n’avons vu que les pieds. Une heure après, le danger passé, nous jouions puisque leur intrusion n’avait eu aucune incidence sur la vie de famille.
[3] Lire Pierre Laborie Le chagrin et le venin, La France sous l’occupation, mémoire et idées reçues Bayard 2011
[5] J-C Martin La machine à fantasmes, Vendémiaire 2012 p11. Je me suis inspiré de l’introduction de J-C Martin dans Le dictionnaire de la Contre-Révolution, Perrin2011
[6] Le fils unique « adoré », héritier de 5 générations de l’entreprise est pendu ; la réflexion sur le nazisme de la famille est bloquée par le silence ultérieur sur le drame. La fille reprend le travail de mémoire et d’interrogation ? Quand elle« découvre » son père -qu’elle a peu connu : c’est au cours du procès de conjurés ou il comparaît avec son gendre - par hasard dans un film tourné par les nazis, en vue d’édification des soldats, sur ordre de Goebbels et rediffusé à la télévision en 1990
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Par jean Peneff dans Accueil le 20 Mai 2012 à 09:36
Attention l’abus d’école nuit gravement à la santé ...mentale
Lhésitant : Tu as vu , le tout nouveau ministre V. Peillon –appartenant d’ailleurs au plus jeune ministère de toute l’histoire des trois républiques (avec celui de juin 36 de Blum)- veut rallonger la semaine scolaire d’un jour supplémentaire
Legrincheux : Nos pauvres petits !! Le cartable était déjà trop lourd, le rythme trop intense, les devoirs à la maison trop longs, la tête trop pleine, l’année trop longue .....
Lindifférent : Heureusement qu’on avait institué les matières d’éveil ....pour les tenir éveillés. Comment ces pauvres enfants résisteront-ils ? Certes les pédiatres les pédo-psychiatres, les psys scolaires, tous bénévoles et à titre gratuit, leur apportent leur aide. Les associations de parents, des syndicats enseignants manifestent leur mécontentement à l’idée de rallonger la semaine de classe : « Sauvez nos enfants des risques de trop plein de savoir » : Le mot d’ordre qui galvanise la France.
Legrincheux : Pourtant 5 jours en continuité avec le WE libre c’est pas si étouffant ! Alors Monsieur le ministre : vous voulez revoir les rythmes et les contenus, les modes d’apprentissage afin qu’ils aient une chance de compétitivité : un conseil : c’est pas le temps d’école, pas le mode d’enseignement, pas les moyens, pas les calendriers qu’il faut changer : c’est les écoliers qu’il faut changer. Et là on vous souhaite bonne chance !
Parce que pendant ce temps là, les petits Chinois, les petits Coréens (sud), Japonais voient leur durée de classe augmenter sur l’année et même sur la journée. Ils ont déjà 50 à 100 jours de plus de scolarisation primaire par an que nos élèves. Et les parents insistent ! Des bourreaux d’enfants !! Ils alourdissent le programmes : apprendre 1000 idéogrammes c’est pas suffisant pour lire en Chine ; il en faut maintenant 2000. Ils allongent la durée de l’année ; ils élargissent les contenus. C’est normal, ils veulent être les savants, le inventeurs, les ingénieurs de demain (déjà ils ont plus de prix Nobel que nous) . Moins nos enfants sauront lire ou écrire, plus dociles ils seront vis-à-vis des employeurs étrangers qui achètent les usines sur notre sol.
Lhésitant : Mais nos enfants ne sont pas ignares, loin de là. Ils apprennent tout ce qui est nécessaire par les jeux vidéo, les SMS, les dessins animés et internet. Pourquoi auraient-ils besoin d’école au surplus ?
Lindifférent : Particulièrement quand ils voient l’état de la génération de leurs parents ou grands parents. C’est vrai que moi-même, j’ai subi la semaine de 5 jours et près de 70 jours de classe annuelle de plus qu’eux (pas de vacances à la Toussaint ni en février, pas de ponts et viaducs et pas autant de jours fériés). Regardez le résultat, nous sommes des épaves intellectuelles, surmenées, épuisées : nous avons été abusivement exposés aux dangers de l’école dans notre enfance martyr. Comme nous avons été stupides de ne pas comprendre que l’abus d’école tue : une vignette à mettre sur tous les cartables ! Nous ne nous sommes jamais relevés de ce handicap. L’excès de savoir en orthographe, grammaire, calcul mental et j’en passe : que de choses inutiles ! Et tout ce qu’il fallait apprendre par coeur : les devoirs du soir et de vacances. Des forçats, vous dis-je, une génération sacrifiée à l’obsession scolaire !
Lhésitant : A quoi sert l’école tout simplement d’ailleurs ? Je suggère que la longueur de la semaine et les charges d’exercices soient en libre- service. Vient qui veut, quand il veut, et apprend ce qu’il veut.
Legrincheux : Remarquez, c’est déjà un peu le cas. Plus d’obligation ! Au diable J. Ferry, on en saura toujours assez pour obéir. Liberté totale : double ration scolaire pour les enfants qui en redemandent et foin pour les autres. Car eux les parents, les penseurs, les puissants, les médecins qui s’affolent de la souffrance des petits et encouragent ces idées mettent leurs enfants à l’étranger, dans les internats, dans des écoles privées dont le régime d’apprentissage est bien différent. Et après, ils s’envolent vers les pays où il y a du travail spécialisé et expert : en Amérique au Quatar, Arabie Saoudite, Inde et Corée qui rachètent nos qualifications
Les trois en chœur : Alors, Mr Peillon : changez les écoliers. Prenez ceux qui ont envie de plus d’école, qui ont faim de connaissances et libérez les autres déjà trop fatigués !
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Par jean Peneff dans Objectifs et projets le 25 Avril 2012 à 18:53
Lettre de la montagne
J’ai reçu cette lettre de l’ermite et je vous la transmets telle quelle.
Cher camarade
Les événements vont vite et comme l’hiver prolongé vous tient éloigné d’une promenade à mon domicile, je vous envoie les réflexions suivantes :
Nous aurons un gouvernement de gauche en France dans quelques jours. Evénement de portée mondiale. En effet il n’y en pas d’autres en Europe et nous serons donc les seuls. Reçu comment ? Admis par qui ? Combattu par quelles forces ? Evénement international aussi, car si on ôte les 5 ou 6 gouvernements de gauche en Amérique latine, nous serons aujourd’hui le cinquième gouvernement de gauche sur la planète (Chine, Vietnam, Cuba et un autre minuscule)
Ainsi, est-ce que dix gouvernements de gauche, plus un (le notre), ça va permettre de rétablir l’équilibre au sein de l’humanité ? Bouleverser le rapport de forces mondiales ? Perturber le libéralisme le capitalisme et l’impérialisme économique ambiants ? Je ne sais
Mais je devine notre future situation en Europe, seuls contre tous, puisqu’on ne peut voter pour les autres peuples et que l’extrême-droite progresse régulièrement (sans triompher) dans tous les pays européens y compris la Suède travailliste (mais ils avaient tué Olaf Palme avant). Les réactionnaires participent de plus en plus aux gouvernements en les gérant ou en les soutenant. Alors que faire ? Quitter l’Europe en changeant de continent ? Accepter la guerre qu’ils vont nous mener ? Ou réfléchir posément aux précédents historiques. Cela oui, c’est réaliste
La montée de la droite extrémiste, dans tout l’Occident, est un fait nouveau à cette échelle et à cette intensité. Et comme l’Allemagne joue un rôle central demandons-nous ce qu’elle va entreprendre, décider ? Est-elle le père Fouettard qu’on nous présente, la diablesse de l’austérité ou un pays qui a su éliminer ses natonalistes ? Notons qu’elle est (avec l’Angleterre) un des seuls pays à n’avoir aucune représentation parlementaire extrême, genre néo nazi ou parti à tendance violente.
La fascisation rampante en Allemagne démocratique date des années 1914-1918, pour s’élargir dès 1925 et s’ « épanouir » en 1933 . L’étude des élections signale que ce n’est pas le peuple (urbain, ouvrier, socialiste ou communiste) le responsable mais la Bourgeoisie et les classes moyennes qui ont soutenu et participé à ce méfait qui a attiré le monde dans le gouffre. On doit affirmer donc que l’idée du « populisme »,fauteur de troubles, qui triomphe actuellement dans nos analyses médiatisées est une idiotie de l’explication historique. On impute injustement par « populisme », une péché au peuple, une prétendue dérive des électeurs de gauche vers le Front National. La gauche n’est pas exempte toutefois d’une absence de clarté et de vision. Mais ce sont les forces d’autres bords qui sont passées graduellement du conservatisme à la peur des « Rouges », du collectivisme et des « partageux ; ensuite à leur massacre pour aboutir au triomphe du nazisme. Quelles sont ces forces ? On peut l’imaginer quand on examine les électorats traditionnels qui sont en train de virer à l’extrémisme européen.
Je me propose de le faire avec vous. Nous disposons d’un grand nombre de livres récents, d’études fines, notamment Allemandes et de langue anglaise. Rien en France bien entendu. Nous avons même oublié que 25 millions de Russes, de « communistes » donc, ont donné leur vie pour nous libérer du fascisme. Celui-ci en 1942 tenait encore toute l’Europe continentale (sauf la Suisse et la GB) ; occupait une partie de l’Asie et de l’Afrique du Nord. Sans la lutte des Soviétiques (peu de temps après haïs par nos élites et « responsables »), nous serions encore...occupés et nazifiés. On oublie trop vite le sacrifice russe à la liberté,à la notre. Car les Américains n’auraient jamais débarqué avec succès si les trois-quarts des armées hitlériennes n’étaient fixés à L’Est. Bien sûr on peut penser qu’à la fin de 45, la bombe atomique sur l’Allemagne l’aurait faite céder....
Pourquoi un fascisme, plus ou moins masqué, renaît en Europe ? Notre sort dépend de la façon dont nous allons comprendre les événements inouïs qui se préparent sur le terrain de la réaction et de la Contre Révolution. A suivre la lecture du passé de l’Histoire
L’ermite
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Par jean Peneff dans Accueil le 19 Mars 2012 à 09:20
Le blog : un an, le bilan,
D’où m’est venu le projet d’écrire un blog, en étant un auteur invisible, sans surmoi, à cent lieues des débordements d’ego et de sentimentalisme : « Eh, par ici, regardez-moi ; j’existe ! ». Ou de pure vanité : « j’ai des idées sur tout, je vois tout » ? Ces espèces de blogs sont légion
L’idée préalable m’est venue du sentiment d’avoir des choses à dire (c’est banal et courant) ; également pour échapper aux éditeurs, à leur volonté d’imposer leur titre, leur couverture et leur mode de compréhension. Mis à part quelques vedettes vieillissantes, il est impossible de changer les catégories de jugement éditoriaux, de « croiser » les frontières disciplinaires, de mélanger action et savoir « objectif ».Bref de se montrer un tantinet novateur même si cela choque des lecteurs conformistes. « Invention interdite », disent les autorités intellectuelles. Et quand, dans l’affolement des changements et du renouveau, une revue aussi vénérable que « Sciences Humaines » proclame en couverture « Si tout est à repenser ?», elle se donne avec ce titre le grand frisson. Bien qu’aussitôt le naturel reprenne le dessus ;en effet elle croit entamer un virage inouï en faisant du neuf avec du vieux, en appelant les grands noms installés depuis trente ans à nous révéler ce qui va changer ( tout ce qu’ils n’avaient pas pu conçevoir en 30 ans). Le miracle est qu’ils se plient à cet exercice malgré leurs rhumatismes et qu’ils essaient maladroitement de changer aussi. Dire qu’on change, qu’on va changer est une belle recette, une mode présente pour ne pas perdre le pouvoir
Au départ, je n’avais donc aucune idée préconçue et laissais vagabonder l’envie. Il fallait à la fois tenir la vie politique comme incompréhensible, rébarbative, comme un nœud d’immenses contradictions tout en étant la composante indispensable et majestueuse de l’existence. Faire un blog politique sans pompe et sans sermon, puisqu’en politique on passe son temps à se tromper, suscite néanmoins le besoin de retour sur soi, sans se prendre au sérieux tout en dévoilant la mise en scène théâtrale, triste ou comique. Sans devenir un sceptique intégral ou un anarchiste absolu
Un terrain plus solide du blog aurait été de le centrer sur les habitudes professionnelles, la socio-histoire, là où le passé rencontre le présent, au cours de voyages d’un continent à un autre. Le présent d’un pays illustre souvent le passé de tel autre. Sortir de l’Europe aux habits usés et aux manches étroites conduisait à regarder le monde nouveau se mettre en place sans renier notre rôle, et en introduisant une bonne dose d’autocritique[1]
J’ai ajouté à ces objectifs, peu à peu, un dernier contenu : la transposition de l’actualité en un mélange bizarre d’ethnologie, de sociologie politique et de vie dans la nature, un mixte d’histoires de montagne et de littérature. Se remémorer les beaux textes qu’on a appris dans l’enfance, quand l’école nous faisait apprendre par cœur, amène à mêler la musique des phrases aux références du passé. Dans le désir de renouer avec les oeuvres immenses, il y avait probablement en filigrane l’aspiration (mais je n’en jurerais pas) de faire relire des pages du vieux Marx, le confus, qui se trompe souvent, à la personnalité si complexe qu’on ne sait pas toujours s’il est moralement ou politiquement incorrect. Bref le Marx vivant, décrié, railleur, qui aurait dénoncé l’individualisme exacerbé, moqué les classes moyennes (celles qui jouent en ce moment la pauvreté), désemparées qu’elles sont brusquement devant leur noir avenir, compromis en raison de l’aveuglement historique de leurs leaders et élus pour tout ce qu’ils n’ont pas vu venir. Avec l’aide de leurs commentateurs et critiques attitrés qui sondent à tour de bras et qui ne comprennent pas que ce puits est sans fond et que la vérité ne sort jamais de celui-ci
S’il est vrai que tout cela était au départ l’intention du blog, c’était aléatoire. Mais en allant au hasard, on a plus de chances aujourd’hui d’arriver à bon port. Il me semble après un an d’existence que mon cahier de charges a été en partie respecté et que le bilan n’est pas totalement négatif :
a) J’ai réussi à ne pas trop parler de moi. Ce sempiternel cri : « et moi, et moi.. » ! Gouffre insondable de l’ égocentrisme exhibitionniste au miroir de l’écran de l’ordinateur
b) Le projet de faire circuler de beaux textes, d’ organiser des rencontres avec des publics inattendus, des références et des réflexions, a été en partie tenu, je crois.
c) Mettre à la disposition des curieux de la pensée, les géants qui ont su changer de cap en vue de l’an 2000, consista à solliciter des rapprochements hardis : de Marx à Hobsbawm, de Dunn à Martin, de Goody à Becker (au sujet duquel j’ai mis un livre sur le net : H B sociologue et musicien. De l’importance de la musique en sociologie !)
Comment faire un bilan ?
Quand je me retourne pour voir si le contrat initial a été atteint (mélange de sciences, de littérature, de politique), je n’ai que de faibles indices. Parmi ceux-là, les commentaires, le nombre de connexions, leur rythme, et les reprises d’idées, ci ou là. Je les soumets à la sagacité des lecteurs. En premier lieu, mon refus des référencements, des citations ou de l’auto-publicité, laissant vagabonder le hasard (qui fait bien les choses souvent) m’ont permis d’esquiver les préjugés des « moteurs » de recherches qui classent et renvoient selon leurs propres stéréotypes. J’ai laissé jouer le flair des internautes.
Un des rares échos fut le calcul des visites du site, leur calendrier, leurs horaires. Combien de lecteurs ? Le nombre dépassé de 5000 visiteurs sur les deux blogs, en un an, est attesté. Est plus difficile l’évaluation de la lecture et du choix malgré que je connaisse les pages sélectionnées malgré le panachage de textes. Ceci dit, c’est un bon résultat en dépit de la non-appartenance voulue à un réseau. Un livre qui tire à 5000 est un succès exceptionnel aujourd’hui. Bien sûr, tout le blog n’est pas lu mais le livre acheté n’est pas toujours fini. J’ai estimé les textes préférés à partir des pages retenues, des horaires de connexion et du calendrier. Comme les soirées accueillent le maximum de connexions, je présume que cela représente des personnes d’âge moyen, lecteurs après le travail ou quand les enfants sont couchés. Le fait que le dimanche (ou moins le samedi) soit un jour sans m’incite à penser qu’il y a peu d’étudiants ou de jeunes. J’ai repéré quelques personnes qui doivent lire au bureau (journalistes, militants, professionnels ou conseillers politiques) en journée. Peu lisent le blog entier. Quoique récemment, une centaine l’aient lu d’une traite. C’est courageux. Les pages manifestent les thèmes privilégiés : la politique l’emporte, les « dialogues » mordants et les humeurs anti-personnalités semblent appréciés. Les comptes rendus des publications récentes des grands auteurs sont moins recherchés sauf par les spécialistes mais ils n’ont pas besoin de mon introduction. Dans l’ensemble, un tiers de visiteurs lisent le quart du blog qui fait en totalité environ 360 pages, l’équivalent d’un gros livre (selon Word et le nombre de caractères). Un autre tiers lit probablement tout en plusieurs fois. Certains attendent les billets d’humeur et se retirent s’il n’ y a pas de nouveau.
Une estimation de la diffusion après un an (ou ce que je peux en savoir) m’a fait le témoin amusé de reprises. Il est amusant d’entendre des formules textuellement reproduites ; ainsi que des bons mots, des comparaisons. Un certain nombre d’hommes politiques relaient sans le savoir (car on leur a fait des fiches : ils ne savent pas d’où ça vient, et ils s’en moquent). J’ai entendu à la télé des politiques de gauche (mais aussi de droite) énoncer de courts passages tirés d’un des textes mis en ligne. C’est réjouissant, preuve que certaines idées anonymes progressent : sur la dette déniée encore il y a 3 ans, une éternité ! Le déficit de la Sécurité sociale, inconnu ( !) jusqu’à l’offre d’aide de la Chine à notre bourgeoisie capitaliste. Naturellement j’ai eu une pensée de solidarité à l’égard de ceux qui sont embauchés en CDD (jusqu’en juillet) pour se taper la lecture d’innombrables blogs dans lesquels ils piochent pour alimenter en formules ou idées-choc leurs candidats, les communicants, les journalistes de pointe qui ne lisent pas, ne pensent plus mais qui veulent se voir fournis en mots tout faits, en formulations rhétoriques. En les écoutant, je plaignais ces travailleurs de l’ombre, ces nouveaux nègres,passeurs mal payés, qui seront renvoyés après la campagne électorale.
Au sujet de l’absence de commentaires de mon blog, je considère que c’est là un avantage, un encouragement à persévérer. Les réactions (genre Facebook, Twitter) sont stupides si je me fie aux blogs que je feuillette. Ou bien les compliments sont outranciers, ou bien les critiques sont à l’emporte-pièce, péremptoires, simples effets de la position du surfeur, façon de dire : « Eh, moi aussi, j’ai des idées, j’existe puisque je loue ou je condamne : tournez les yeux dans ma direction, eh oui, je pense !». Ce genre de réactions infantiles me fait juger que le fait de n’avoir aucun écho est un privilège.
Améliorer le blog ?
Faire mieux est possible mais demande du travail et de l’énergie. Structurer par chapitre le contenu ? Indexer par thème l‘assortiment : la page historique, la page sérieuse, les « caricatures » ? Oui ! Affiner et spécifier les rubriques hétérogènes ? .Tout ceci est réalisable mais peut-être peu adapté au projet. Prenons le cas d’une amélioration à peu de frais dans deux directions, plus de fond plus que de format
I Perspective historique : Comment remplacer l’expérience d’un siècle de luttes ouvrières ?
Sur quel thème de l’actualité focaliser : les interactions de classes, les rapports bourgeois et fractions des classes moyennes riches ? Sur l’affaiblissement moral de la bourgeoisie d’entreprise (ce qui ferait enrager Marx), elle qui a déserté et laissé aux Indiens (ArcélorMittal à Florange : n’est-ce pas), Quatariens, Saoudiens, Chinois, la direction de la production sur notre sol ? Au sujet des relations entre ouvriers et classes moyennes pauvres ; si la bourgeoisie productiviste s’est vendue, il ne reste alors que la bourgeoisie spéculative ou rentière face aux classes moyennes des services. Tous ces thèmes sont intéressants et je n’ai pas su choisir.
Pendant 150 ans (1850 à 1990), il a suffit aux employés, cadres, indépendants ou petits fonctionnaires des services, de se placer en arbitre. Mais quand la classe ouvrière disparaît, comme c’est en cours, que vont faire les personnels de services, de, la presse, les journalistes, la pub, les techniciens des médias et culture, de la mode et de l’art, sans parler de la banque et la finance ? Les classes moyennes vivent du « marché » ; leur carrière se bâtit sur la concurrence, la division, la compétition. Si ce n’est plus la production et la plus value qui font les classes, mais la diffusion, les services, la consommation, les médias, la communication, on comprend que les classes moyennes soient désemparées par la perte du matelas de protection face à l’exploitation que le prolétariat constituait sur un siècle. Maintenant elles se trouvent en première ligne sans aucune expérience de la résistance anticapitaliste et des combats sur la durée.
Quel est l’intérêt à re-raconter cette histoire ? Pendant plus d’un siècle, la classe ouvrière fut le rempart contre les excès. Et avec un certain succès. Non pour abolir le capitalisme, rêve utopique, mais pour le contenir, limiter ses formes d’exploitation les plus dures, contraindre sa rapacité. Ce frein à l’expansion capitaliste ne fut guère facile et pas toujours réussie. La classe ouvrière le paya cher ; l’Allemande y laissa sa vie, les ouvriers italiens et espagnols également ainsi que de milliers de sacrifiés européens. Faut-il rappeler (à la suite d’études neuves) la montée anti-ouvrière, révélatrice du nazisme, au cours de laquelle Hitler s’acharna contre son premier, terrible adversaire. Cette bataille fut mortelle, pour les ouvriers organisés, menée à son terme en 1939 avec les procédés usuels : diviser, terroriser, corrompre (avec l’offre du travail dans l’armement et l’industrie de la guerre). Cet assassinat contre la première grande classe ouvrière européenne a été une rude épreuve pour les partis, syndicats ; c’est pourquoi, ayant payé le prix, ils restent indifférents quand les classes moyennes, hier complices du capitalisme triomphant, sont aujourd’hui affrontées à leur tour
On verra, dans quelques années que l’apprentissage collectif de la lutte ne s’improvise pas. De 1880 à 1960, trois générations d’ouvriers se relayèrent pour la mener. Si on lit au hasard quelques-unes des biographies de militants ouvriers du « Maitron[2] », on devine comment ils combattirent l’individualisme, renoncèrent à quelques facilités de vie, acceptèrent une discipline forte, transmirent l’expérience de générations en générations tout en subissant la clandestinité, la prison et les camps. Cela ne fut jamais une mission facile. La disparition de cette classe ouvrière européenne change la donne. Les tâtonnements actuels de jeunes militants scolarisés, certes audacieux, courageux, bien que sans idées de leurs ancêtres et des exigences organisationnelles (ce que prouvent leurs hésitations tactiques : cf. les jeunesses arabes) manifestent le handicap de la nouveauté et de la naïveté. On peut s’indigner, faire du camping sauvage en ville, manifester en processions ou en défilés, ça ne va jamais loin. On n’invente pas une formule de contestation du jour au lendemain, de Seattle à Gênes ou de Davos à Athènes. Le pacifisme est une arme qui ne fait pas reculer l’adversaire qui sait neutraliser, éliminer en douceur. Toute la stratégie contemporaine contenue dans ces dilemmes est à revoir. Les classes moyennes sont menacées, elles n’avaient rien vu venir à l’abri de l’Etat qu’elles cogéraient partiellement. La seule expérience –et elle n’est pas mince, car elle fut un pivot du changement de conjoncture- fut Mai 68. Leurs enfants diplômés lancèrent une attaque consistante que les ouvriers utilisèrent pour leur propre compte en inventant une alliance de circonstances
La dépolitisation de ces classes intermédiaires était la hantise des progressistes : leurs métiers les font éclater, les dispersent. Marx et Engels, Proudhon.... racontèrent cette chronique. Tout est à refaire aujourd’hui. Avec qui ? Certes, il demeure des professions moyennes nouvelles et ouvertes mais elles ont dû émigrer : des techniciens, des ouvriers qualifiés ou des cadres frontaliers ou lointains sont partis . Parmi ces millions, on trouve à la fois les surdiplômés et les rentiers. Les exilés fiscaux, émigrés de la nouvelle Coblence (surtout anglaise), anti-patriotes, sont, hélas, confondus avec les exilés du cerveau ou d’autres exilés nationaux de l’art, culture, tourisme. Doit-on les faire revenir ainsi que d’autres révolutions le conçurent ? On a un exemple crucial avec la Grèce. Le peuple a depuis longtemps abdiqué, éliminé de la représentation médiatique et de celle du Parlement (par deux fois assassiné : en 1946 et en 73 par la dictature militaire). Pour le moment, ce peuple très pauvre dont l’élite militante a disparu reste le témoin indifférent aux guerres internes à leurs maîtres. C’est pourquoi la bourgeoisie allemande se donne le droit de faire une leçon de morale (mais pas d’économie politique) à la petite bourgeoisie urbaine grecque en évitant de critiquer l’Eglise milliardaire, l’armée coûteuse suréquipée, les gros propriétaires.
Ces idées sur les ouvriers sont éparpillés dans les textes du blog ou sont simplement esquissées dans: Le Manifeste ouvrier, Les Pauvres, ou encore « Le règne des banquiers... ».Une synthèse a été tentée sans grand succès.
II Une perspective tactique serait : Qu’est ce qui manque au savoir et à l’analyse à court terme de 1990 à 2010 ?
L’engrenage de la décrépitude court sur 20 ans « à la Quétel » [3] ! Ce qui s’est passé de 1990 à 2010 est analogue à la période 1920-1940. De silences en démissions, du vieillissement des élites et des institutions, à la sclérose de l’énergie et de l’esprit de décision, d’abandons en résignations. De reculs en reculs, de petits renoncements à de grands déclins, on découvre l’ampleur des dégât de l’impréparation et la catastrophe prévisible, déniée pendant deux décennies. L’analyse de la défaite militaire inattendue, stupéfiante ( la plus forte armée du monde en 1918) a une résonance particulière. Comment en est-on arrivé là, se demandèrent quarante millions de Français en juin 40 ? La même surprise économique, le même engrenage fatal de dettes depuis vingt ans suggèrent par conséquent des lectures très contemporaines de l’effondrement du pays en trois semaines
Première tache : catégoriser la population selon ses responsabilités dans la création de déficits et imputer des taux progressifs de remboursement de la dette aux plus grands profiteurs de l’Etat-Providence
1) Qui savait et avait intérêt à se taire .Qui n’a rien dit pour accumuler et profiter de l’aubaine ? La chute lente, impardonnable, a été cachée par ceux qui se taisaient car il faut sauver sa caste, sa famille, sa fortune. Commencer par la médecine et la gestion de l’assurance maladie qui ont donné le signal de la corruption morale ; se soigner à crédit sur le dos des autres peuples en faisant de la Sécurité sociale, l’exemple du déficit permanent sans honte ni scrupules. La « répression » et le découragement des médecins qui savaient et ne pouvaient rien dire confirment que la santé a bien été le premier avertissement sérieux de la démesure de la dette dont les responsables supputaient que ce serait les autres, les pauvres, les exploités qui la payeraient
2) Qui savait et n’a pu parler car il fut mis à l’écart, moqué, marginalisé ? Il y eut pourtant de nombreux analystes précurseurs ! Mais ceux qui croyaient au ciel des marchés et ceux qui n’y croyaient pas furent confondus et impliqués dans le même fatalisme.
3) Ceux qui, dans les classes populaires, en position subalterne de connaissance historique, pressentaient, devinaient sans que la diffusion ne se répande, car cette compréhension n’allait pas de soi dans le cadre d’une conception antagoniste d’un univers de la consommation qui divise, éparpille en cellules fermées mises au secret puisque le ton était à l’optimisme béat, le cinéma étant muet, le livre sociologique silencieux
4 ) Ceux qui ne savaient pas et ne pouvaient pas savoir. Pas le temps, ni les moyens ! Les modestes, les pauvres et même les ouvriers éduqués et conscients dont le but devint exclusivement de sauver sa peau et celle de leurs enfants,
Comment peut-on surmonter l’individualisme de l’éducation et de la profession, abolir les distinctions superficielles, réduire la personnification, les divisions minimes d’existence exaltées ? Le culte du moi est appris bien trop tôt. Remplacer un siècle de luttes par 10 ans d’apprentissage de la résistance et de fabrication d’organisations avec la part d’innovation, de références au passé que cela implique, représente une adaptation, un effort que les jeunes générations devront s’imposer. Eduquer et substituer 100 000 cadres et responsables de la lutte en 20 ans ne se fait pas aisément. Les ouvriers le réussirent en s’imposant un effort parfois tyrannique ou sectaire et un sacrifice inégalé dans l’histoire selon les Anglo-saxons E. Thompson et E. Hobsbawm quant au « Mouvement ouvrier » passé à l’histoire. A quand le siècle des « Précaires Organisés » ou celui des « Diplômés exploités » ? Lorsqu’on aura formé cent mille militants dévoués et disciplinés ? Ce n’est pas un enfantillage ! En tenant compte du fait qu’il n’ y a pas de conclusion à tirer de l’histoire mais un stock d’idées à fouiller sur mille façons de se maintenir ou de disparaître, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes qui ont réussi et celles qui échouèrent.
Si c’est chacun pour soi dorénavant, si les ouvriers nous laissent seuls abandonnés à nous occuper de la résistance au libéralisme, si les ouvriers en lutte dispersée se retirent du national, s’ils ne votent plus, s’ils sauvent leur peau dans chaque usine, dans chaque entreprise ; alors ils nous disent ceci : « Débrouillez- vous à votre tour, vous cadres et employés précaires. Vous avez des diplômes, vous n’êtes guère mieux payés et traités que nous ! Concluez ! »
En attendant, les sectes prolifèreront qui poussent à l’attentisme, au fatalisme : « Sainte croissance priez pour nous » ! La religion de l’argent, la religiosité qui affecte ceux qui le manipulent infantilisent Mais l’histoire rattrape ces optimistes La lutte contre le nazisme revisitée ou la Révolution de 89 relue, est-ce un hasard de l’historiographie ? Non ce n’est pas gratuit, c’est la sensation de vide, l’envie de se retourner vers nos pères
On peut prêcher la décroissance. Oui ; mais c’est trop tard les affamés arrivent et ne renonceront pas à leur part, prêts à tout pour rattraper leur retard dans la production a n’importe que coût de nature, de pollution, de domination. Si l’usine associait, réunissait, armait le prolétariat, la banque, les médias, les services divisent, individualisent et aucune organisation durable ne verra le jour.
Un nouveau militantisme devra s’inventer, comme après La Commune en 1871, à partir d’« Ecoles » parallèles, écoles militantes du soir, formation spéciale enracinée dans l’altruisme, le courage physique, l’autodiscipline. Une résistance passive ici, active là. Une occupation pacifique du siége des banques, une présence et un affichage sauvage dont les fuites des mails et le piratage suggèrent l’apparition : tout est possible
Pour l’instant les vieux militants sincères des années 1970 se replient sur le slogan : famille-travail-patrie. Là où ils mettaient classe, ils voient « Famille ». Là où ils louaient Travail, ils mettent agitation des services et pour « Patrie », Patri-Moine, ce qui signifie défense des héritages et des biens accumulés par leurs parents. D’où l’infantilisation des comportements ( la morale en public, la perte du sens de la lutte et de la dignité en privé), le faux attachement aux valeurs ancestrales, la diversion culturelle ou ludique, la raillerie envers l’engagement. Heurs et malheurs d’avoir été un de ces militants et finir ainsi !
Au final j’évoque un souvenir. J’ai eu le privilège de rencontrer, d’interroger et de publier les souvenirs de quelques-uns de ces géants de l’action ouvrière qui appartiennent à l’Histoire grâce au « Maitron ». Chance due à mon âge, j’ai entendu un de ces hommes du « Mouvement Ouvrier » du siècle passé - né vers 1890- et je l’ai fait revivre un moment avec d’autres survivants, en 1970 en Loire Atlantique. Car chacune de ces existences est à méditer :
Camarades,
« L’économie capitaliste est atteinte dans ses fondements par une crise sans précédents. Devant la catastrophe menaçante et en dépit des rivalités d’intérêts qui les font se dresser encore les unes contre les autres, une pensée commune anime les bourgeoisies des divers pays : faire payer aux travailleurs les frais de la crise, en écrasant davantage les masses exploitées des villes et des champs. Dans cette attaque forcenée contre le niveau de vie des masses ouvrières et paysannes, les partis bourgeois ont trouvé parfois l’aide directe ou la complicité des organisations réformistes et socialistes, de la CGT et du parti socialiste.... »
Ce tract du candidat communiste de Saint-Nazaire, à l’élection législative (de 1932) est signé Maurice Birembaut
[1] Parmi les exemples criants : notons la part de la Chine dans le rééquilibrage et la récupération du passé. La Chine (Etat et particuliers) est le premier acheteur d’art à Londres et à New York (Sothebys et autres enchères mondiales). La bourgeoisie nationaliste de Chine fait revenir sur son continent la plupart des œuvres asiatiques achetées ou « pillées » au XIX et XXè. Mais 15% des achats constitue un transfert à l’envers du mouvement traditionnel des patrimoines artistiques familiaux. Vendus par la bourgeoisie occidentale, les Chinois en achètent la majeure partie (la plus convoitée) et se trouvent être les protecteurs des produits artistiques et des chefs d’œuvre nationaux (grands peintres impressionnistes). L’histoire met peu de temps à se retourner
[2] On appelle « Maitron » le célèbre et immense (plus de 40 volumes) recensement de la classe ouvrière, des militants anonymes et connus ou méconnus de 1850 à 1950.Voir Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (dirigé par Jean Maitron, poursuivi par C.Pennetier; les éditions ouvrières).L’équivalent anglais est le Dictionary of Labour Biography ; University of Hull .
[3] Référence à Claude Quétel : L’impardonnable défaite ( Perrin Tempus, 2012 ) dont le scénario peut être poursuivi et transposé à l’actualité
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