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    La République est éternelle mais elle meurt souvent ; en France deux fois à la naissance (1793 ,1848) ; une à 12 ans (1958) et l’  autre, dont la vieillesse  n’a pas dépassé  65 ans, s’effondra en six semaines(1940) .La dernière, en cours, n’est plus,dit-on, très vigoureuse. A Athènes et Rome, elles furent des entractes entre des oligarchies, des tyrannies ou des monarchies. Au début du siècle dernier,  deux d’entre elles  (Espagne et Allemagne), moururent dans l’adolescence,  foudroyées par leur armée ou milices. En dépit de cette mortalité,  pourquoi aujourd’hui tous les pouvoirs s’en réclament ? Ce succès foudroyant  cache-t-il des  maladies honteuses, des faiblesses irrémédiables ? Tous les pouvoirs se disent républicains dans le monde. Or, aucun régime républicain ne ressemble à un autre et il en y eut plusieurs centaines  dans l'histoire de l'humanité.  Si la référence au peuple est permanente,  quel genre d’appel au peuple s’est-il généralisé et quelles fractions dirigeantes en usent systématiquement ? De quel peuple, concrètement, s’agit-il ? Quelle idéologie populiste est-elle indispensable ? Si ce régime a su fabriquer une histoire populaire  idéalisée au point que toute dictature ou  théocratie s’en empare, c’est parce qu’elle a su, notamment en France,    concevoir une représentation du peuple  qui fit date et  à laquelle  il est obligatoire de se  référer sans enquêtes. Néanmoins, les droits du peuple  cachent des modalités très variables,  un contenu de sens et d’application dont l’unité  formelle masque des contradictions entre  le Droit et les faits, les principes et les politiques effectives. Toutes les autorités établies se servent du peuple et  du droit  à le représenter,  jusqu’à un moment où la  rupture est inévitable et brutale. Ce livre qui observe quelques-unes de ces péripéties  se heurtera aux historiens qui n’ont pas la même conception. Les raisons ? L’histoire que nous racontons est  non conventionnelle, écrite par des intrus à l’académisme installé, ce qui est rédhibitoire. Et secundo, parce que l'intention sous-tend une sociologie de la profession historienne, de ses forces et ses faiblesses. Dont l’une  est le refus d’engagement, le légalisme institutionnel,  le retrait social au nom de l’objectivité.  Je pense  à  la période de l’Occupation où, mis à part M.Bloch, et J-P Vernant (alors philosophe et M.Ferro et A.Kriegel étudiants d'histoire),  il y eut très  peu de militants- Résistants (comparé aux autres scientifiques, ethnologues, médecins, physiciens, philosophes). Jacques Godechot, professeur à Toulouse (de famille juive alsacienne,  révoqué en 1940)   décrivait cela dans son cours sur la Révolution  que nous suivions, étudiants de droit et de sociologie, dans la même enceinte. La mort des Républiques qui prône donc l’engagement des idées, l’abolition des frontières disciplinaires ne sera probablement jamais acceptée par les historiens, défenseurs de spécialisations étroites,indifférents au comparatisme large, idées qu’ils défendent implicitement  chez les éditeurs ou dans les revues qu’ils dirigent

     

    Résumé  du premier chapitre

    Le pire écueil de l’analyse socio-historique du régime républicain  serait de faire passer aux fourches caudines morales de notre époque, les « mauvais » régimes, soit au contraire, accorder facilement notre confiance à ceux où les principes nous semblent, appliqués. Dans la plupart des cas, les mots sont vagues et les réalités qu’ils recouvrent très diverses. Les républiques sont des systèmes d’arrangement (pas toujours pacifiques) entre membres de l’élite qui remplissent diverses fonctions. Le meilleur moyen de s’en convaincre est de regarder comment ont existé en Italie, depuis l’antiquité des régimes « républicains ». Rien de plus étrange à nos yeux, en effet, que la façon dont Rome, puis Venise ou Florence à sa suite,  « furent » des républiques. Cela ne veut pas dire qu’il y aurait un mauvais terme (l’ancien) et un vrai terme (l’actuel). A travers les âges, la République a toujours été un mélange de principes durables et d’adaptations ad hoc. La République est toujours une combinaison. Regarder les « républiques » italiennes, auxquelles songeaient d’ailleurs les révolutionnaires américains et français du XVIIIe siècle nous semble donc un passage obligé de l’examen sur la longue durée de ce phénomène politique et sociologique. 

     Y a-t-il trop d’historiens et pas assez de sociologues de l’Histoire et du même coup pas assez de biographies d’historiens ?  Or nous savons qu’il n’y a pas de sociologie sans Histoire et donc que nous ne pouvons nous passer des livres d’histoire même si « Lorsque la  fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête  des hommes capables d’en hâter la chute » ainsi que le disait Machiavel

     

    Chap II Oligarchies  « Républicaines » dans les cités italiennes (Il y a ainsi 6 chapitres et trois parties)

    N-B Ce chapitre a été écrit par Christophe Brochier

     Trois faits  nouveaux dans ce chapitre sur  Rome. Complexité du partage  des avantages du pouvoir entre  élites bénéficiaires ; souplesse de la notion républicaine, épisode tampon entre dictateurs et oligarques exacerbés, en vue d’ une pause des ambitions et un accord minimal pour gouverner; enfin la  situation du peuple romain est mieux connue que celle d’Athènes : ce peuple est plus nombreux, plus agité, plus apparent et   remuant  et conséquemment,  les manipulations et ruses pour le maîtriser  seront   récurrentes, voyantes et pas toujours réussies ( un instant, une révolte d’esclaves fit trembler la Cité : Spartacus !) Les raisons en furent  l’élargissement des territoires , l’extension de la cité-état   à tout un empire continental ; de là, découle la multiplication des armées et du nombre de leurs  chefs, aspirant à devenir dictateurs, consuls etc.. Accumulation de rentes  et extorsions   dus à l’accroissement des richesses acquises hors frontières  permettant des gratifications, l’intensification  de corruptions et de prébendes aux serviteurs, alliés, complices, et tous autres bénéficiaires indirects.

    Quoique tout cela se passa sur une seule scène politique  (ou presque) Rome où se joue l’avenir de cette question cruciale : comment les élites dirigeantes  doivent « traiter » le « peuple ».  Ce peuple, la plèbe romaine qui entre dans l’histoire est  beaucoup  plus diversifiée  qu’en Grèce ; plus  remuante, à la composition sociale plus riche et aux ramifications complexes

     

    1. Comprendre le modèle romain

     

    Les textes de Claude Nicolet le grand historien   de la fabrique  et de l’idée républicaine ([1]) permettent au lecteur français de se faire une idée précise du fonctionnement concret de la république romaine, mais également de mieux saisir les différences et les points communs avec les systèmes actuels. Un premier éclaircissement d’abord : les Romains n’ont jamais songé à appliquer ce terme à leur mode de gouvernement. A Rome, ce que nous appelons république est d’abord le produit de la tentative d’échapper aux inconvénients d’un autre modèle : la monarchie. Le passage de la royauté se perd dans la légende (le coup d’état contre Tarquin le superbe en 509) mais trois siècles avant Jésus Christ, le système républicain est parfaitement implanté, stable et connu jusque dans ses moindres détails par nos historiens.

    En opposition avec nos conceptions actuelles, la république romaine n’est pas fondée sur l’idée d’égalité, ni sur celle de la représentation mais sur la possibilité de participer à la vie de la cité pour ceux qui en ont les moyens (temps, serviteurs, aisance matérielle) La res publica renvoie à la conviction que le gouvernement est l’affaire de « tous » et ne peut être confisqué par un roi ou un dictateur. Les citoyens romains sont donc appelés à voter pour élire les magistrats et confirmer les lois. Mais ils ne les proposent pas, ne les discutent pas et ne décident pas de l’ordre du jour des assemblées. En outre les droits et les devoirs sont proportionnels à la fortune. « La participation –et donc la « liberté » du citoyen- est fondée sur une « inégalité proportionnelle » tenue pour naturelle et nécessaire, et ce que l’on appelle le « droit égal » (…) n’est rien d’autre que le droit pour chacun de recevoir les bienfaits de la communauté civique en fonction d’une valeur déterminée par les biens que l’on possède » ([2]). La république romaine est très clairement un système destiné à écarter le peuple des leviers de commandes : les citoyens ordinaires ne peuvent pas être élus aux postes du judiciaire ou de l’exécutif et ils n’élisent pas de représentants appelés à mettre au point les lois. Au fondement du système romain, se trouve la hiérarchie censitaire. Tous les cinq ans, un censeur évalue la fortune des citoyens et classent ces derniers dans des catégories fondées sur la fortune. Ces classes servent à organiser le vote et à décider qui sont les hommes qui appartiennent à l’ordre des chevaliers ou à l’ordre des sénateurs. Dans les assemblées des centuries (unités de recrutement militaires ou plutôt « rangs d’appels pour l’armée, hiérarchisés selon la richesse » ([3])) ou comices centuriates, les chevaliers votent en premier (18 groupes) suivis de la première classe (80 groupes), c'est-à-dire les citoyens les plus fortunés. Si ces deux premiers groupes sont tombés d’accord sur la loi que l’on a proposée, le vote s’arrête là car la majorité est obtenue (il n’y a que 193 groupes en tout). Comme les premiers groupes sont presque toujours d’accord, les citoyens des derniers groupes censitaires ne votent donc jamais. Dans les assemblées des tribus (4 tribus urbaines et 31 tribus rurales) censées permettre aux citoyens de l’Empire de s’exprimer, les groupes résidant le plus loin de Rome ne votent presque jamais car les élections se tiennent dans la capitale selon un ordre traditionnel (seule la première tribu votante est tirée au sort). Les citoyens les plus pauvres sont tentés de vendre leur vote et de suivre les logiques clientélistes des grands politiciens locaux. Ce système est fondé dans sa logique, acceptée par tous à l’époque, sur le principe que les élites fournissent les hommes et les ressources nécessaires à la guerre en proportions supérieures aux basses classes. Chaque centurie doit fournir à peu près le même nombre d’hommes et la même somme, ce qui pénalise les centuries élevées, faiblement peuplées. En contrepartie, l’élite accapare le pouvoir de décision et d’exécution (Nicolet, 1977).

    La république romaine est donc avant tout, outre un système évitant les monarchies, une organisation tenant le peuple à distance. Le pouvoir réel est partagé entre les magistrats de l’exécutif, notamment les consuls (qui sont élus par les centuries) et le sénat qui approuve les lois, gère les finances, la guerre, et donne des conseils (en fait plutôt des instructions aux magistrats). Les magistrats ne sont pas rétribués, pas plus que les postes de sénateurs. C’est la noblesse ancienne ou les roturiers les plus riches qui accèdent aux postes décisifs. Les consuls sont presque toujours des membres de la haute noblesse, ce qui entraîne d’ailleurs des tensions avec la « petite noblesse » des chevaliers. La liste des sénateurs est dressée tous les 5 ans par le censeur à partir d’une population d’anciens magistrats en principe choisis dans les meilleures familles.  

    Un point cependant est fondamental et écarte encore le système romain de nos catégories d’entendement actuelles : les magistrats ne sont ne général élus que pour un an et exercent leurs charges à plusieurs. Cela permet sans doute d’éviter les risques de dérive monarchique. En fait et surtout, la République sert à organiser la rotation des membres des élites traditionnelles aux postes de direction politique. Comme l’a  montré Egon Flaig ([4]), le vote du peuple sert à éviter les luttes fratricides entre clans de l’élite qu’aurait occasionné la cooptation. Le tirage au sort, si important chez les Athéniens ([5]), a été écarté sans doute car l’élite romaine exerçait également des fonctions religieuses et voulait continuer à interpréter les oracles. L’hérédité des titres aurait bloqué la faible mais nécessaire mobilité sociale et aurait rompu l’accord avec le peuple. Les assemblées servent donc comme rituels de consensus et de confirmation du lien entre les citoyens et les magistrats. Debout, devant des magistrats assis, les citoyens rassemblés regardent se dérouler des rites codifiés et votent en général comme on le leur demande. Si la plèbe veut manifester son désaccord, elle siffle ou insulte les puissants dans la rue ou aux jeux. « Les comices étaient l’institution la moins politique, c’est pourquoi la république ne pouvait se passer d’elle » ([6]). Les grandes familles pouvaient donc se livrer entre elles au jeu enivrant de la politique politicienne. Elles le font d’autant plus que la noblesse n’est pas un capital hérité une fois pour toute, c’est un acquis familial qu’il faut faire fructifier par l’élection. Une vraie famille noble est une famille qui a beaucoup d’élus et « la hiérarchie sociale est celle de la dignité civique » ([7]).

    La question politique est donc en même temps et fondamentalement une question sociale : qui peut faire partie de l’élite ? Les élites anciennes, patriciennes, ont dû concéder que des consuls puissent être choisis dans la plèbe, à condition qu’ils soient particulièrement fortunés. Elles permettent aussi aux chevaliers d’avoir un rôle essentiel dans les votes et d’être magistrats; les postes de magistrats sont ouverts dans une certaine mesure aux militaires et aux scribes. Mais les élites n’iront guère plus loin. Les sénateurs et les consuls sont majoritairement des descendants de consuls. Le système politique, donnant le pouvoir à aux grandes familles, a tendance à faire tourner la machine politique au profit des plus riches (notamment en accaparant les terres obtenues par l’extension de l’Empire). Et le système économique et social, ne permettant qu’une faible ascension sociale, ne remet pas en cause les règles de la république.

    Ce mécanisme bien huilé est cependant menacé par deux dangers. Le premier vient de la foule des démunis, la plèbe urbaine désargentée que redoutent particulièrement les sénateurs. Le système républicain, très intelligemment lui laisse une soupape : les tribuns de la plèbe. L’institution est créée en 493 avant J.C. après une première révolte plébéienne et permet de satisfaire les chevaliers tout en se protégeant d’une partie des classes populaires. Tous les ans des chevaliers sont élus par les assemblées tributes afin d’exercer un rôle de protecteur du peuple. Ils ne peuvent être patriciens, ainsi on écarte le risque d’une dérive dictatoriale appuyée sur le prolétariat. Leurs pouvoirs sont en effet considérables car ils peuvent s’opposer aux décisions de n’importe quel magistrat, fut-il consul, et ils sont dotés d’une immunité complète pendant leur mandat. Cependant ils ne représentent pas le peuple et ne le consultent pas. En revanche ils peuvent empêcher l’emprisonnement pour dette de n’importe quel citoyen, ce qui leur gagne facilement les faveurs populaires. Un garde fou est prévu cependant : un tribun du peuple peut s’opposer aux décisions d’un autre tribun du peuple. Des factions peuvent ainsi se constituer. La vie politique romaine est ainsi une immense affaire de recherche d’influence, de manœuvres de couloir, de corruption et d’intimidation chez les puissants pour  manœuvrer au profit d’une clique ou d’une autre. Les assemblées votant toujours oui, le cœur du processus politique consiste à parvenir à amener un projet de loi devant elles en évitant les blocages et les coups fourrés des adversaires politiques au sénat. De là le deuxième danger évoqué plus haut : la guerre entre factions. La rotation des postes, la relégation des chevaliers et l’éviction du peuple laissent le pouvoir aux mains de quelques milliers d’individus qui cumulent honneurs, richesses et traditions familiales mais qui sont aussi prêts aux pires machinations pour tordre le complexe système à leur avantage.

    Ce sont ces guerres de factions combinées aux problèmes économiques et sociaux liés à l’extension de l’empire qui auront raison du système républicain. En effet, les conquêtes avaient amenés des terres nouvelles qui peu à peu furent accaparées par les élites dans d’immenses domaines. La petite paysannerie libre se trouva menacée et s’exila dans la capitale grossissant les rangs de la plèbe, du lumpen proletariat, prêt à suivre un chef populiste ou à vendre son vote. Les militaires qui étaient traditionnellement recrutés dans les rangs des petits propriétaires terriens durent donc être recherchés chez des volontaires attachés à un chef charismatique faisant des promesses. Les lois agraires destinées à mieux redistribuer les terres ont ainsi été un sujet de disputes et de désaccords tout au long de la République. Incapables de résoudre les problèmes de la plèbe et ceux du ravitaillement en grain de Rome, les patriciens se trouvèrent donc exposés aux ambitions de chefs militaires (César, Pompée), suivis par des soldats dévoués, ou à celles de chefs populistes capables de mobiliser des bandes de sous-prolétaires violents (Milon, Clodius). Dès qu’un officier supérieur devenait trop populaire, les grands essayaient de le neutraliser. Mais en même temps, le sénat était facilement corruptible grâce à l’or ramené des campagnes militaires surtout après l’instauration du vote secret ([8]). Chaque faction essayait de faire passer des lois visant expressément à pénaliser un concurrent politique (comme Clodius contre Cicéron ou Caton).

    Le dénouement de cette situation est bien connu. Dans les années 50 (av. J. C.) des émeutes opposent dans les rues les bandes des partisans des chefs politiques en compétition, pendant que Pompée et César s’affrontent à distance, par décisions du sénat interposées. En 50, après une série de décisions contradictoires, le sénat prend le parti de Pompée et demande à César, contre le veto des tribuns de la plèbe, de désarmer ses hommes victorieux en Gaule, et de rentrer à Rome comme simple citoyen. C’était lui demander de renoncer à ses ambitions de consul au profit d’un concurrent moins bien armé. Bien sûr il refuse et franchit le Rubicon. En même temps, César saura rester le plus prêt possible de la légalité (son droit avait été bafoué et il ne pénétra pas dans Rome, recevant en armes, les sénateurs à l’extérieur). Il saura patiemment ensuite vider la république de sa substance en respectant en partie les principes (notamment en intégrant des étrangers à la république et en leur obtenant des droits politiques). Sous Auguste la noblesse s’accoutumera à renoncer à exercer entièrement le pouvoir au profit de la vie de cour et le rôle des assemblées populaire disparaîtra progressivement sous les empereurs successifs.

    Les partisans ou les admirateurs de la république romaine ont toujours prétendu qu’elle devait sa stabilité (à peu près quatre siècles, ce n’est pas rien…) à son harmonieuse combinaison entre démocratie, monarchie et aristocratie. C’est inexact bien sûr : ce qui a fait la durée du système c’est l’exclusion structurelle du peuple du pouvoir politique dans le cadre d’un système suffisamment complexe et souple pour que les élites puissent se délecter du jeu politicien tout en neutralisant leurs factions internes. Ce qui a perdu la république c’est de ne pas avoir prévu les moyens d’une adaptation aux évolutions économiques, stratégiques et sociales. La république était bien taillée aux dimensions d’une citée mais trop rigides pour les besoins d’un empire en extension permanente. Comment satisfaire, en effet, les peuples nouvellement intégrés, la plèbe urbaine, les généraux, sans brider la volonté d’enrichissement des patriciens ? Sans sa dépendance vis-à-vis des grands généraux victorieux tout autour de la Méditerranée, la république romaine aurait sans doute pu continuer à vivre. Dans le cadre d’un empire en guerre permanente qui demandait à la fois un chef populaire, des mesures sociales énergiques et la fin des luttes de factions, le césarisme montra rapidement sa supériorité.  Cette leçon est à méditer ; cette expérience moins citée que la Grèce  de taille plus petite inscrit  son destin  dans ce qui va  se produire dans l’histoire de toutes les républiques  suivantes en Europe. La république est donc le meilleur régime pour contenir les luttes fratricides  entre factions  dominant l’économie et accaparant la richesse de l’Empire. Cette définition structurelle ne changera pas au cours des divers cas que nous allons maintenant étudier en tenant compte de nouvelles variables

    La taille : La Grèce ne peut se comparer la dimension de l’empire romain est  autre et de beaucoup ; cela fait cent fois plus de généraux à recaser en politique ; des armées professionnelles prêtes à les suivre, des conquêtes  intenses et élargies

    Le peuple s’est complexifié et celui qui nous intéresse il représente à Rome plus de la population résidente  qu’à Athènes paysans chassés , soldats retraités »n  affranchis  artisans domestiques boutiquiers  un prolétariat « flottant »  au gré des humeurs des chefs   sénateurs dictateurs permanents ou temporaires, consuls etc...,  le soldat  l’ouvrier  le serviteur des « Grands » sont des  alliés possibles pour les ambitieux  Sans compter la pègre et l’étranger  -barbare - venu des fonds de l’empire ; toute un population  disponible pour soutenir  les aventuriers .En effet la plèbe romaine, contrairement à Athènes, est parfois oisive :entretenue par les richesses ramenées par les conquérants  qui ramènent l’or, biens, esclaves  et rendements de propriétés terriennes en gaule ou ailleurs .Ce petit  peuple se vend au plus offrant mais en attend rétribution en « jeux », distractions ou retombées économiques.  Les « familles » ont plus d’argent à consacrer à cet électorat versatile et mobile.  Les équilibres entre tous les clans sont plus fragiles et difficiles à stabiliser. C’est pourquoi la république fut  une solution   temporaire à la brutalité des tensions et de luttes fratricides

    Enfin   il apparaît  beaucoup plus de lettrés et de penseurs dans la société romaine, ce qui aiguise les  querelles et les moyens de les influencer. La république a ici été fabriquée à une échelle supplémentaire,  un effet « taille » qui nous éblouit   tant la richesse de leurs cas et leur connaissance  sont grandes. Tout cela sera avivé dans les cités du Moyen Age et de la Renaissance puisque le cumul des prédations, commerces et  occupations en Europe se sera considérablement agrandi

     

    1. Les cités italiennes au Moyen-âge : variation sur le thème de la république

     

    L’exemple de Rome a montré que la république dans sa forme antique est un moyen de réserver le pouvoir à une élite nobiliaire et économique en écartant le peuple des décisions importantes tout en lui donnant (tout au moins à sa frange supérieure) une participation symbolique. La formule Senatus Populusque Romanus affiche clairement la coupure entre la tête et le corps. Les citoyens peuvent voter, les riches et la petite noblesse ont des postes, et la grande élite dirige. Le problème réside dans la gestion du glaive. Comment arrêter un chef militaire qui se serait rendu populaire auprès des exclus et des mécontents et promettrait de faire sauter une partie du verrouillage socio-économique imposé par les patriciens ? Le danger est d’autant plus fort que le dictateur n’est pas obligé de procéder à une révolution : il peut entamer son action dans le cadre des institutions existantes et en conserver une partie par la suite. Ce problème ainsi que celui des luttes de faction vont se poser de plusieurs manières différentes dans l’Italie post-Carolingienne, véritable laboratoire d’incubation du phénomène républicain à l’échelle communale.

    Les sources du mouvement communal italien sont  connues et nous ne développerons pas son exposé ([9]). Rappelons simplement qu’avec le morcellement de l’empire carolingien, l’Italie urbaine va être dirigée essentiellement par des évêques. Après les réformes grégoriennes, de nombreux sièges épiscopaux vont se trouver vacants et les villes vont apprendre à se gouverner seules, alors que le pays n’est dirigé que de loin et de manière fort théorique par l’empereur germanique. Entre la fin du XIe siècle et le début du XIIe, les communes, de plus en plus indépendantes vont s’organiser autour de consuls et de magistrats spécialisés. C’est également l’époque où une bourgeoisie financière et commerciale se développe et s’enrichit. En 1154, l’empereur germanique Frédéric Barberousse décide de reprendre le contrôle de l’Italie et s’approprie par la force les pouvoirs régaliens (notamment la nomination des consuls et la levée des impôts). Après 20 ans de domination, il se heurte à une ligue en Italie du Nord qui lui tient tête, le bat militairement et l’oblige à accepter par écrit le rétablissement des libertés communales (1183).

    Selon les villes, les élites sont un composé variable de féodaux, de clientèles des évêchés, de commerçants et d’hommes de loi. Cette élite est riche, en principe assez pour pouvoir faire la guerre à cheval, critère essentiel, on s’en souvient, dans la Rome républicaine. Elle domine aussi les consuls des arts (c'est-à-dire les chefs des corporations des artisans) et dirige l’assemblée des citoyens qui vote collectivement au début par approbation orale. Ces assemblées élisent les consuls, en nombre variable, chargés de toutes les tâches judiciaires, administratives, militaires et fiscales pour un an. Dès le milieu du XIIe siècle le vote direct sera abandonné : le peuple choisit les membres d’une commission qui élit, elle, les consuls. Les risques d’affrontements violents entre factions sont ainsi écartés et bien sûr, le système permet l’alternance aux postes clefs des membres des clans familiaux les plus influents. Enfin, le système de mise à l’écart du peuple des leviers de commande est complété vers la fin du XIIe siècle par la création de conseils (grands conseils ou conseils restreints) qui dépossèdent les assemblées populaires de la compétence législative et délibérative au profit des élites et de leurs clientèles. Selon les villes, des arrangements plus ou moins complexes combinant tirage au sort, cooptation, indication et élection permettent aux gens importants de se partager les responsabilités de façon tournante. L’assemblée, comme les comices avant elle, en vient à ne plus servir qu’à ratifier les décisions. L’élite est la militia : elle fait la guerre aux seigneurs des campagnes et des montagnes environnantes, se déchire en lutte de clans, investit les gains du commerce et de l’agriculture dans la construction de tours fortifiées et cultive un mode de vie aristocratique et cultivé (Menant, p. 55). Les autres citoyens forment le popolo : ils combattent à pieds et sont exclus des honneurs et des charges. Peu à peu à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, le popolo va accroître son pouvoir politique.

    A partir de cette époque l’évolution sociale et politique peut-être résumée par quelques grands traits ([10]). Au XIIIe siècle, les marchands enrichis par le commerce entre les villes et les campagnes environnantes demandent à obtenir une part du pouvoir politique confisqué par les aristocrates. Les popolani créent alors leurs propres conseils dominés par leur capitano del popolo. Ils obtiennent alors par la force ou la pression, de supplanter dans quelques villes, les podestats, représentants les grandes familles. Ces affrontements politiques s’accompagnèrent d’une violence civile endémique. Le pouvoir pouvait être pris et repris par les factions populaires ou aristocratiques. Dans le dernier tiers du XIIIe siècle, les villes, lassées des guerres civiles se laissèrent tenter par le gouvernement seigneurial. Ferrare puis Vérone, Mantoue, Trévise, Pise furent bientôt aux mains de dynasties seigneuriales à la suite de transitions douces. Dans certains cas comme à Milan, Padoue et Florence, la transition fut plus tumultueuse. Dans d’autres, le système républicain se maintint jusqu’au 18e siècle.

    La configuration la plus étonnante est celle de Venise qui connut la plus longue vie républicaine de l’histoire de l’Occident. Le secret d’une telle longévité est plus complexe qu’il n’y paraît. Les penseurs politiques italiens du 16e siècle (Giannotti, Contarini, Paruta, etc([11]), célébraient le « merveilleux équilibre » de la constitution qui combinait harmonieusement l’aristocratie, le vote populaire et le pouvoir d’un homme. Ce « mythe de Venise » ([12]) entretenu tout au long de l’époque moderne avait pourtant été clairement dénoncé par quelques observateurs bien informés comme le diplomate français Nicolas Amelot de la Houssaye au XVIIe siècle ([13]). De quoi s’agit-il au final ? Dès le haut moyen âge, les habitants de la lagune se dotent d’une forme de gouvernement dont les fondements sont un doge (sorte de duc élu) et une assemblée populaire (concio). Le doge est supposé être élu à vie, mais il est souvent renversé, voire assassiné. Bien sûr le système est allé, à la fois en se complexifiant et en  se transformant  en élite de gouvernement. Les pouvoirs du doge ont été réduits à la fin du XIIe siècle, dans le but clair d’éviter la dérive monarchique (par l’adjonction d’un conseil réduit, d’un tribunal suprême, puis d’un sénat). Le doge était élu au sein des familles patriciennes qui confisquaient en fait le pouvoir de décision et  le partageaient selon des logiques complexes de contrôles croisés et de postes à rotation rapide. Les citoyens appartenant aux « arts » pouvaient être fonctionnaires mais pas exercer de charge politique. Comme l’avait signalé Amelot de la Houssaye, ni le peuple, ni le doge ne peuvent contrecarrer les décisions des grandes familles. Quand les « gens nouveaux » du popolo se sont manifestés au XIIIe siècle, ils ont, pour leur frange supérieure en tout cas, été intégrés au grand conseil qui a compté plus de mille membres au début du 14e siècle. En 1297, après avoir permis aux anciens membres depuis quatre ans de siéger au grand conseil, celui-ci est définitivement refermé sur lui-même (serrata) ; il faut quatre générations au moins d’appartenance au grand conseil pour pouvoir y être éligible. L’appartenance au conseil devient héréditaire et concerne en fait à peu près deux cent grandes familles. Ses membres sont considérés comme étant nobles et les couches moyennes en sont définitivement exclues. Pour éviter les troubles, un conseil des dix (sorte de comité de sécurité publique) surveille et punit les tentatives séditieuses (il sera renforcé au XVIe par un groupe d’inquisiteurs aux larges pouvoirs). Le secret de la stabilité de Venise réside donc en fait essentiellement dans sa concentration patricienne qui a été possible grâce 1) au faible rôle des artisans (et leur encadrement par des institutions charitables et religieuses) dans une république essentiellement marchande où les nobles sont des entrepreneurs de commerce, 2) l’intégration au XIIIe siècle d’une partie des classes montantes non nobles, 3) la surveillance permanente des grands entre eux, doublée d’une surveillance permanente du reste de la population, 4) la position insulaire qui a assuré à la fois une défense contre les intrusions étrangères et la porte ouverte à la prospérité par le commerce. Le principal mérite de la république est donc d’avoir duré, et pas, comme l’avait analysé Montesquieu, d’avoir permis le développement des vertus civiques par le juste équilibre d’un gouvernement mixte.

    Gênes, autre république maritime et commerçante (mais plus exposée territorialement) dura presque aussi longtemps que la sérénissime. La cité avait adopté une organisation politique ressemblant à celle de Venise : un doge, un grand conseil, etc. Mais la ville était plus que toute autre divisée entre les grandes familles puissantes regroupées en alberghi au XIIIe siècle ([14]). Elles avaient leurs tours fortifiées, sans fenêtre repliées sur elles mêmes, leurs drapeaux et s’affrontaient pour le contrôle de la cité, avec une violence extrême. Au cours des huit siècles de son existence, les institutions n’ont eu de cesse de se modifier dans le double but de limiter l’effet des luttes entre clans et d’empêcher le contrôle de la ville par un seigneur. Les doges, en principe nommés à vie étaient fréquemment destitués. Les Gênois, individualistes et méfiants ont toujours refusé le gouvernement d’un seul et le institutions ont mélangé les nobles et les membres des guildes ([15]). C’est donc au sujet des élections dogales que les disputes étaient les plus fortes. Au XVe siècle, une large  gamme de conseils et d’institutions conféraient en revanche plus de stabilité au fonctionnement de l’Etat que la division entre doge et conseil ([16]). Par ailleurs, le fonctionnement des conseils était moins strictement régulé et offrait plus d’espaces de discussions, en l’absence d’une fermeture trop étroite sur les grandes familles comme à Venise ([17]). Dans tous les cas, les manières génoises de parvenir au consensus furent insuffisantes pour empêcher l’invasion française au XVe siècle. Après l’épisode français, la constitution est modifiée (1528). Pour résumer, la noblesse est inscrite au livre d’or et ne peut s’accroître qu’au rythme de 10 noms par an. Elle est représentée au sein du conseil majeur et du conseil mineur. Le doge est élu par un système complexe ou interviennent tirage eu sort et décision du grand conseil. Il ne peut agir sans le sénat et la chambre des comptes. Cinq magistrats sont par ailleurs chargés de vérifier la légalité des actes de la seigneurie (doge, sénat et gouverneurs de la chambre des comptes). Un demi siècle, à la suite de la pression du popolo, la constitution est de nouveau modifiée avec un rôle accru du grand conseil qui détient en théorie la souveraineté mais qui la cède en pratique au conseil mineur ou siègent les nobles. Alliée à l’Espagne dont elle est le banquier, la république survit jusqu’à la révolution française.

    Venise et Gênes poursuivent donc le système républicain établit à Rome dans l’antiquité en s’adaptant à la situation économique et politique du moment. Etats de marchands, relativement indépendants de l’arrière pays et attachés à leur liberté, qui est aussi celle de s’enrichir et d’en recevoir les honneurs ; ils parvinrent malgré les déchirements internes à éviter le césarisme, comme l’accaparement du pouvoir par un capitaine ou seigneur soutenu par le peuple. Le secret a toujours été de faire pour l’oligarchie nobiliaire et marchande de faire des concessions à la bourgeoisie tout en régulant les conflits internes. Seules des circonstances exceptionnelles ont permis d’y arriver car les autres républiques n’y parvinrent pas aussi bien.

     

    1. Florence et le clan des Médicis

     

    Si l’on veut comprendre la mort des républiques, ce n’est pas Gênes ou Venise qu’il faut regarder mais Florence. Cette ville indépendante n’est pas aussi grande, ni aussi puissante que Venise et elle n’est pas isolée de la Toscane. Les métiers y sont plus puissants et si la banque joue le premier rôle, le grand commerce maritime  est absent. La ville est donc plus menacée par le féodalisme et les jeux d’influence régionaux. Elle résistera cependant longtemps à l’établissement du pouvoir d’un seul homme : il faudra toute la patience et l’habileté de Côme de Médicis pour y parvenir. Pour comprendre comment exactement meurent les libertés républicaines, il faut entrer dans le détail de l’histoire. Pour cela, nous suivrons l’un des meilleurs spécialistes français des républiques italiennes : Jacques Heers. Cet instituteur de formation, par la suite agrégé d’histoire, avait été orienté par Braudel vers l’étude de Gênes au Moyen-âge dont il est le grand connaisseur ([18]). Sur la base de ces travaux, il s’est intéressé au clan familial italien, ce qui est une des portes d’entrée de la compréhension de la vie politique des cités. Enfin, pour Florence, il s’est appuyé sur l’un de ces érudits américain, absolument inconnu en France : John Najemy ([19]). Ce diplômé d’Harvard, professeur à l’université Cornell a accompli à la fin des années 1970 le travail qui a découragé beaucoup d’historiens : l’étude presque complète des archives des élections à Florence. Regardant quartier par quartier qui a été élu et comment, il dresse un portrait réaliste du fonctionnement du gouvernement florentin. Il est ensuite l’auteur de la principale étude historiographique d’ensemble de Florence en langue anglaise depuis celle de Brucker dans les années 1960([20]). Heers et Najemy partagent donc la même méthodologique : les républiques italiennes échappent à la synthèse généralisante et doivent être comprise au cas par cas.  Le système ne peut se résumer à ce qu’en disent les commentateurs de l’époque, Bruni ou Machiavel par exemple, dont Najemy a montré les ambivalences et changements de points de vue ([21]). Il faut également échapper au schéma binaire, encenseur ou critique, sur la base qui met de toute façon en avant les « valeurs » républicaines. Sur cette base, que nous apprennent-ils au sujet de Florence et de sa république ?

    1. Tout d’abord, les « libertés » républicaines tant vantées par les commentateurs sont en fait celles que les clans familiaux de l’élite s’arrogent en matière de guerre civile. A Florence comme à Gênes, la République est avant tout un état permanent de guerre civile latente. Heers montre qu’il faut saisir la politique au nouveau des groupes pertinents qui ne sont pas forcément les classes sociales. Dans le Moyen-âge italien, les rassemblements de familles sous une seule bannière (albergi, consortiere, consorzi, etc.) sont l’un des principaux éléments de la dynamique politique. Les clans peuvent avoir plusieurs branches composées chacune de plusieurs familles riches ou pauvres et totaliser des centaines d’individus adultes ; ils « s’organisent en une solide communauté politique plus ou moins indépendante de l’Etat princier ou municipal » ([22]) notamment en soumettant les quartiers ou paroisses à leur influence. Ce sont ces clans des grandes familles qui vont dans l’Italie communale accaparer l’essentiels des postes influents dans les communes. Ils le font au départ du mouvement communal à l’époque des consuls quand la république était simplement un moyen de faire coexister les tribus. Mais ils continuent leur influence à l’époque du popolo au titre de l’organisation sociale des nobili, mais également par leur influence dans les quartiers qui élisent les représentants des arts (popolari). La commune populaire n’a jamais réussi à dompter les clans, à abattre les tours, à calmer les vendette, à briser les solidarités militaires ou clientélistes (Heers, le clan, p. 266)..

    L’un des résultats de l’importance de ces clans est l’intensité des luttes, encore alimentées par la faide, les vengeances et représailles d’honneur. De l’époque des consuls à celle du popolo les luttes entre factions politiques (Guelfes, Gibelins, sous groupes à l’intérieur de ceux-ci et partis divers) et familiales sont d’une violence inouïe, bien décrite par les chroniqueurs mais souvent absente des livres d’histoire : de « vraies batailles rangées entre des guerriers confirmés sous le commandement de chefs rompus au métier des armes. (…) La lecture des chroniques est d’une désespérante monotonie : des troupes et des foules anonymes lâchées pour tuer et pour détruire, les vaincus souvent massacrés sur place » (Heers, Médicis, p. 30). Au début du XIIIe siècle, les Gibelins gagnent la lutte pour le pouvoir et font raser 103 palais, 85 tours et 580 maisons de leurs ennemis. En 1267, retour en force des Guelfes : plus de 2000 personnes sont exécutées ou exilées. Ces partis n’ont pas d’idéologie, ils veulent le pouvoir, l’argent, les postes et sont prêts aux pires exactions pour l’obtenir.

     

    1. La république ne tient que parce que les clans et les partis se neutralisent.

     

     Ils le font de deux manières : en se partageant les postes dans la méfiance permanente et en se faisant la guerre quand ils ne se supportent plus. A l’époque consulaire, après la tutelle impériale, le système politique florentin repose sur un conseil restreint et douze consuls. « On ne voit pas bien comment ils les désignaient et tout porte à croire qu’ils se cooptaient » (Heers, p. 19). Il s’agit d’organiser la rotation des postes entre les grandes familles en évitant que l’une d’elle ne se place en position seigneuriale. L’absence de l’institution dogale est sans aucun doute un indice de l’intensité de la méfiance. Au XIIIe siècle, le système du popolo est mis en place pour entériner la montée en force des artisans de plus en plus spécialisés et/ou celle de l’importance des quartiers : 20 représentants des quartiers (sestiers) élisent les membres de deux nouveaux conseils par des tirages au sort complexes et changeants. La nouvelle structure se superpose à l’ancienne : signe évident que ce n’est pas l’efficacité qui est recherchée mais la satisfaction des appétits (anciens et nouveaux). La nouveauté du système est cependant qu’il entérine le pouvoir des guildes qui repose sur le principe que chacune a le même droit à participer et à être représentée ([23]). Les luttes entre factions ne se calmant pas on institue le système des prieurs : trois (puis rapidement six) hommes sages du groupe au pouvoir (à ce moment les Guelfes) et membres des principaux métiers (au premier rang desquels, la banque) deviennent des prieurs chargés d’arbitrer et d’orienter. Ce gouvernement du popolo conduit à la persécution des « magnats » (les riches et les importants). On peut voir ces évolutions comme le résultat d’une dynamique de classes sociales, mais on peut aussi les interpréter comme de simples redistributions des cartes entre clans fondés sur des quartiers et appuyés sur des clientèles artisanales comme le fait Heers : ceux qui arrivent au pouvoir (les nouveaux riches) persécutent les anciens accapareurs (la vieille noblesse). Dans les années 1300, les Guelfes se divisent entre Blancs et Noirs et les luttes se font aussi fortes qu’auparavant. Il semble en fait que la république soit ici moins un système antimonarchique qu’un arrangement complexe et changeant permettant un gouvernement municipal dans un contexte de successions courtes de clans vainqueurs par la violence.

     

    1. La démocratie n’est l’objectif de personne. Le popolo rajoute un élément de discorde. Ceux qui sont devenus puissants et qui ont su constituer des partis (y compris avec des nobles), veulent leur part du gâteau municipal. L’idée de démocratie n’effleure personne et les phases de gouvernement radical du popolo ont été très courtes dans l’histoire des cités italiennes (Shaw, 2006). Le système des alliances et des partis prend en compte ceux qui deviennent riches. Mais à l’inverse du système romain, les classes censitaires bien déterminées ne règlent pas l’accès au pouvoir. C’est la force qui redistribue les cartes. Les ouvriers et le petit peuple sont simplement des suiveurs. Ils agissent à la suite des patrons d’atelier et servent au besoin d’agitateurs de rue. Donc c’est un système qui repose à la fois sur l’affrontement pour se hisser aux commandes et sur l’exclusion des plus faibles et des concurrents. Le quatorzième siècle voit le développement d’un gouvernement oligarchique. Les artisans peu fortunés assistent en général spectateurs au jeu politique « on peut attendre longtemps, voire sa vie passer sans ne rien obtenir » (p. 69). L’élite banquière et marchande de même que les guildes principales s’efforcent d’écarter les « classes ouvrières du textile » qui ont réussi à conquérir une parcelle de pouvoir en 1378-1382[24]. Les métiers du change étaient grossièrement favorisés, les bouchers et les fourreurs n’arrivaient pratiquement jamais aux postes de prieurs. Les nouveaux acteurs ne changent pas le jeu politique, ils forment une strate de plus. Le résultat en est un système politique absurdement complexe permettant aux puissants de fausser les élections en toute discrétion. « Ce gouvernement comptait pour le moins cinq grandes instances politiques distinctes : l’ancienne commune et son podestat [arbitre temporaire venu d’une autre ville], le capitaine du peuple assisté d’un conseil ; les arti moyens, majeurs et mineurs ; les représentants des circonscriptions territoriales (…) ; enfin la seigneurie, les prieurs, le gonfalonier de justice, leurs deux conseils. Sans compter la rue, ses rumeurs et ses débordements et sans compter non plus de temps à autre des pouvoirs extraordinaires, pouvoirs d’exception, généralement créés de toute pièce en temps d’alerte : un parlamento (assemblée générale) ou, plus souvent, une balia, commission dotée de tous les pouvoirs policiers et judiciaires, nommée à la hâte, de façon parfaitement arbitraire » (Heers, Médicis, p. 64). Les institutions sont donc se qu’en font les puissants du moment, elles évoluent au gré des rapports de force. Personne ne se fixe de borne à moins d’y être obligé : la manipulation et la tricherie lors des élections et des tirages au sort sont un rouage habituel. C’est tellement vrai que des accopiatori vinrent se rajouter au système des tirages au sort pour sélectionner de façon parfaitement discrétionnaires les noms de ceux placés dans la petite bourse d’où l’on tirait les 6 prieurs et le gonfalonier. Pas question que le tirage au sort puisse avoir un effet démocratique…

     

    1. De cette manière, aucun chef de clan n’a pu confisquer durablement le pouvoir. Le duc d’Athènes, Gautier de Brienne, un homme du roi de Naples, venu pacifier la ville pour son plus grand profit, n’y est pas parvenu non plus. Elu tyran à vie par le petit peuple il est rapidement expulsé par un complot des Grands qui recourent à l’émeute de rues. Le système républicain qui repose sur la violence empêche également un accaparement durable du pouvoir par la pure force. La clef du changement repose en fait sur la capacité à étendre les clientèles. La république est menacée quand un clan est assez adroit pour renverser la logique du système : faire des amis plutôt que provoquer ces ennemis, croître doucement, être prudent, ne pas vouloir renverser les institutions. Comme l’avait bien vu Machiavel, la République court toujours le risque d’être dominée par un homme combinant grand talent personnel et popularité auprès des petits artisans (Najemy, 1982b). Comme César, Côme attendra son heure, le fera en respectant la légalité, saura donner largement et se faire des amis dans la rue et chez les puissants. Le système du podestat avait montré que les citoyens étaient prêts à confier une partie du pouvoir à un étranger en échange de la paix. Mais ils ne voulaient pas pour autant d’un maître héréditaire. Le secret de Côme n’est pas d’apporter la paix complète, puisque il sera très dur avec ses ennemis, c’est de l’acheter, en ayant beaucoup d’amis dont il s’était fait le créancier. Devenu chef de clan important, il est expulsé par une famille concurrente, puis rappelé, comme il se doit quand la seigneurie lui redevient favorable. Alors il procède lui aussi à des expulsions mais en fait des bannissements à vie. Ces partisans se partagent les biens des bannis. Prodigue, mécène, ami du peuple, il prête à toute personne en difficulté sans même être sollicité. Ainsi il peut convoquer une balia quand les élections lui sont défavorables. De cette façon il va placer ses hommes à tous les postes clefs pendant trente ans en achetant Florence et sans pratiquement sortir de la légalité républicaine. Constructeur de la paix civile, il transmettra le pouvoir de fait à ses fils. Voici comment se perdent les « libertés  républicaines ». Cette perte est analysée par les plaintes de certains intellectuels attachés aux vertus républicaines comme Bruni, Guichardin ou Machiavel ([25]). En critiquant les Médicis, certains penseurs politiques de l’époque vont encenser le modèle précédant qui permet de développer les vertus civiques. Pourtant les milieux dominants de la République n’ont eu de cesse d’admirer le modèle vénitien qui savait si bien mettre le petit peuple à l’écart et permettre le governo stritto. Les ottimati voulaient la république pour garantir leur mainmise sur les postes. Ils auraient voulu d’un Médicis primus inter pares, et l’on, à bien des reprises, appuyé pour finalement se satisfaire du rôle de courtisans du prince. Les ottimati ont été à la fois des opposants et des appuis des Médicis qui avaient besoin dau moins une partie de leur soutien, par le renforcement des liens traditionnels (amici, parenti, vicini) sur plusieurs décennies[26].

    Les débats entre experts montrent qu’il est impossible de parvenir à une théorie unifiée du phénomène républicain italien à la fin du Moyen-âge ([27]). Nous ne pouvons que relever quelques dimensions du cas Florentin qui illustre le passage progressif d’un « républicanisme de guildes » ([28]) à un républicanisme princier.  Cooptation contrôlée et neutralisation mutuelle dans la violence, intégration minimale aux élites par la force, mise à l’écart du peuple. Le modèle de Florence n’est synonyme ni de paix, ni de démocratie. Sans remettre en cause les principes généraux (certes fort vagues) chacun essaie de biaiser le système dans le détail. Le facteur principal d’évolution du modèle tient non pas à l’évitement des risques de césarisme mais aux modes de réactions face aux évolutions des positions des groupes sociaux et à la vigueur de ces dernières. La république romaine était minée par l’enrichissement des grands au détriment des petits libres. Les cités du Moyen-âge ont dû gérer la montée économique puis politique des artisans. Dans les deux cas les patriciens s’arc-boutent sur leurs privilèges et ouvrent la voie à des hommes entreprenant issus des classes moyennes capables de faire sauter certains blocages et de recruter largement des partisans. Car c’est une chose d’arriver au pouvoir, s’en est une autre de s’y maintenir et d’imposer une dynastie. Pour cela, il faut neutraliser ou satisfaire durablement les mécontents. Pour l’instant, le petit peuple (qui sert de masse menaçante facilement achetable) n’en fait pas vraiment partie, mais les choses vont changer  dans le cadre  des republiques-nations  (Allemagne, France) du fait de la part de libertés démocratiques à accorder à ce petit peuple, ainsi que de sa surveillance  et du  filtrage  à assurer  au sein de ceux qui auront été acceptés   par l’intermédiaire de la république ?

    d ‘alliances et intervention tolérée du « peuple » par ceux qui  dirigent ou veulent accéder à leur tour au pouvoir 

     Résumé des deux premiers chapitres  

    Demos, peuple, popolo, plèbe, prolétariat, masses, la terminologie et la non catégorisation révèlent l’embarras. Divers  classements, différentes populations selon   les proclamateurs se heurtent toujours au même problème : sa définition, appartient à ceux qui ont la légitimité de représentants élus. C’est pourquoi  d 500 avant J-C, jusqu’à la Renaissance,  la république est  un régime de transition de courte durée et par là un régime aristocratique et  élitiste, discriminant. Cette aristocratie  auto-éduquée est destinée à faire tourner, entre soi, le pouvoir (tout en donnant des avantages à  des individus inférieurs mais assimilables)  et en évitant les désastreuses querelles et  inimitiés allant à la guerre civile ou à l’assassinat de pairs rivaux.

    Tout ceci a fonctionné pour de petites communautés  méditerranéennes (cités-Etats, régions de faible dimension) mais qu’en fut-il des républiques grandes nations (France  de 1792 et Allemagne de Weimar) Le changement d’échelle est déterminant. On ne contrôle pas le peuple appelé à aider à un renversement et de ce fait, favoriser une faction contre une autre de la même façon  dans une Cité de la taille d’un département (Rome) que dans un pays de 25 millions d’habitants sur  des  milliers de Kms carrés. Une fois le risque passé, le renversement  recherché de la faction dominante obtenu, le mouvement lancé à l’aide  du « peuple » doit être réprimé car il se montre impatient à des fins de rétribution.  Le problème est partout le même . César et Pompée se disputant  ont le même argument :« Libérer le peuple » ;mais  après il faut se libérer du peuple encombrant   par la force. Cela de Spartacus à la Commune de Paris n’a guère posé de problèmes de conscience. Et ceci fut donc le destin de toute république mais –ce n’est pas un détail- avec des résultats variés et des formules parfois incomparables. Les moyens changent de dimension mais l’idée est la même  Quand César franchit le Rubicon ses prédécesseurs avaient su user des instruments classiques pour garder l’autorité. La force armée,  les légions  chassent les sénateurs par les armes et on contient le peuple par  des promesses, de l’argent, puis par des  jeux et des avantages  répandus auprès des meneurs et des chefs populaires ; il faut de bons amuseurs, orateurs,  ancêtres des intellectuels et des théoriciens contemporains . Les jeux offerts au peuple sont l’occasion d’asseoir une popularité et deviennent les hauts- lieux des discours  des ancêtres médiatiques .Le travail sur l’opinion, l’usage du Droit rénové (une nouvelle constitution)  sont le troisième pilier indestructible de la république. Parfois, on le verra, le processus du contrôle du peuple échappe, comme à Weimar où une fraction de la bourgeoisie  fut manipulée par un homme non pas issu du peuple  mais  venu des  centaines  de refoulés et de ratés  professionnels et ce fut l’Hitlérisme

    C’est dans la pression de ce genre d’événements que les Bourgeois de « 89 » firent la découverte de l’utilité du « peuple », au long de plusieurs » journées » étalées sur 3 ou 4 ans qui firent reculer la royauté et la noblesse d’abord et d’asseoir ensuite une nouvelle autorité  -ce qui n’était simple-  permettant une république imprévue qui échappa un moment à ces bourgeois  prudents réformateurs, aux fractions et intérêts variables et  aux relations complexes. A Rome, le prolétaire était devenu politique car on l’y invitait, mais à Paris,  il s’est transformé seul, se radicalisant  par  mobilisations successives que les députés vont utiliser à leurs propres fins en favorisant l’entrée en politique d’une prolifération de petites bourgeoisies nouvellement émergées 

    L’empire Grec ou de  Macédoine   s’ouvrirent des ports en Asie, occasion de nouvelles alliances décisives  pour la république qui se maintint non contre le peuple,  mais en l’associant  dans la conquête un moment. A alliance terminée  nouvelles théories,  nouvelles philosophies et nouveau Droit  et par conséquent trouver dans l’Antiquité des arguments pérennes et universels qui en imposent. Tout cela en quelques mois  où des factions inconnues  de bourgeoisies nombreuses mais dispersées se concentrent « accidentellement » à Versailles. On   se repère comme on peut, quand on est jeune député  au sein de la diversification, la dispersion, les journaux, les chefs de file, les lieux de réunions, les oracles publics (la distribution du tract sur le marché aujourd’hui)   bref   ce qu’on va voir maintenant quand s’établit une « république » qui dura ...5 ans !

     

    [1] Le métier de citoyen…

    [2] Janine Cels Saint-Hilaire, La république romaine (133-44) av. J.-C. , Paris, Armand Colin, 2011, p. 229.

    [3] Claude Nicolet « Les classes dirigeantes sous la république : ordre sénatorial et ordre équestre », Annales E. S. C., vol. 32, n°4, pp. 726-755, 1977, p. 727.et avec  35 ans  d’écart......

    [4] Actes 1994.

    [5] Bernard Manin, principes du gouvernement démocratique.

    [6] Flaig, p. 25.

    [7] Nicolet, p. 732.Toute cette érudition dont profite la connaissance de Rome ne va pas à l’encontre des idées de J. Dunn

    [8] Voir Veyne, le pain et le cirque 1976.

    [9] pour un exposé complet : François Menant : L’Italie des communes (1100-1350), Paris, Belin, 2005.

    [10] Quentin Skinner dans Les fondements de la pensée politique moderne

    [11] A ce sujet, voir : Skinner, op. cit. et Pocock, Le moment machiavélien. Ces auteurs rappellent fort utilement au lecteur non spécialiste l’existence d’une très importante pensée politique publiée au moment même des événements politiques de la Renaissance (et ne se limitant pas à Machiavel). Leurs travaux pourraient fournir la base à une étude plus générale, à faire, du rapport entre l’analyse politique « à chaud », la biographie des auteurs, et les événements ou situations politiques d’Aristote à Marx.

    [12] Robert Finley : « The myth of Venice during the Italian wars (1494-1530», The sixteenth century journal 30, 4, 1999 : 931-944.

    [13] David Carrithers : « Not so virtuous republics…. » journal of the history of ideas 52-2 1991 : 245-268.

    [14] Heers Gênes au XVe siècle, paris 1957.

    [15] Christina Shaw, Popular government in oligarchy in Renaissance Italy, Leiden & Boston : Brill, 2006.

    [16] Shaw, « principles and practices in the civic government of fifteenth century Genoa “ quarterly renaissance, 58 1- 2005 : 45-90

    [17] Christine Shaw « counsel and consent in fifteenth century Genoa », The English historical review, 116, 468, 2001, 834-862.

    [18] Genes au XVe siècle, 1961.

    [19] Corporatism and consensus in florentine elctoral politics 1280-1400, University of north carolina press, 1982.

    [20] John Najemy, A history of Florence 1200-1575, . G. A. Brucker Renaissance Florence, New York, 1969.

    [21] John Najemy « Machiavelli and the Medicis : the lessons of the florentine history », Renaissance Quarterly, vol. 35, n°4, p; 551-576, 1982.

    [22] Heers, le clan familial au Moyen-âge, p. 247.

    [23] John Najemy « Guild republicanism in trecento Florence : the success and ultimate failure of corporate politics”, Am Hist Rev, 84, 1, 1979, p. 55-71. En 1300, Florence a 100 000 habitants à peu près, les 21 guildes 8000 membres soit peut-être un tiers des hommes adultes. 

     

    [24] John Najemy, A history of Florence 1200-1575.

    [25] Pocock, le moment machiavellien.

    [26] Margery A. Ganz “The Medici inner circle : working together for Florence, 1420-1450s” in D. Peterson & D. Borntsein, Florence and beyond, cilture, society and politics in Renaissance Italy : essays in honour of John M. Najemy, Victoria university, Toronto, 2008.

    [27] Pour un exemple de ces débats, voir la revue du livre de Shaw en 2008 par Najemy dans Speculum, vol. 83, n°4, p. 1034-36.

    [28] John Najemy « Guild republicanism in trecento Florence : the success and ultimate failure of corporate politics”, Am Hist Rev, 84, 1, 1979, p. 55-71.

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    Compte-rendu pour les amis

     

     Présent à Calais du lundi 25-3 au Vendredi premier avril

     

     

     

    1 Le camp

    2 Les discussions, le travail des associations

    3 L’analyse de la situation : les 3 émigrations, les trois origines  géographiques  

     4 Questions  pour l’avenir. Alternative à la soumission étatique  et à l’anarchie

    sensations  Première vision,  cocasse ; pour aller à la « jungle » je suis le défilé des migrants qui retournent de la ville par petits paquets ( de 3 ou 4). Ils se suivent les uns derrière les autres. On ne peut pas « manquer le train » même si comme moi on situe mal le camp sur le plan. Donc leur emboîter le pas en parfait anonyme. Un groupe de deux Syriens et deux Soudanais  finalement m’associe à leur marche. On parle avec les mains et un sabir arabo-anglais. Première évidence : ils fuient la guerre (toutes les guerres de leurs pays ). N’ont pas envie de mourir et se battre pour une quelconque idéologie.  Je leur parais crédible car ils se confient, je crois sincèrement.  Je les retrouverai un autre jour dans le camp, me sourient, m’appellent  le « teacher » ( car j’ai en bandoulière ma serviette de prof avec papiers, carnet de notes, plan) ; et que j’ai  voulu initialement  entrer en contact avec « l’école »  du camp  . Il me semble que ce surnom me restera les autres jours où je serai connu comme le prof. Tout ça,  dans la bonne humeur et les souvenirs : le Messie de Haendel a été joué là, à Noël

     

                La  deuxième vision est par contre effrayante, une fois la route nationale quittée,  les deux fourgons de CRS  à l’entrée, passés, vue cauchemardesque : un terrain de 4 ou 5 hectares  labourés comme un bombardement ; plus l’action incessante des  Bulldozers , pelleteuses et camions  qui nettoient les  cinq cents « habitations » avant  l’expulsion de la Zone nord ;  serrement de cœur quand, dans les débris, on voit des poupées d‘enfants, un ballon de foot , des habits broyés ou salis, outre un peu de matériel de cuisine traînés  là  qui demeure après l’évacuation. Je  m’approche de la seule cabane : les écoles (deux minuscules « salles »)  où un cours d’anglais  se déroule.  Les panneaux d’indications et les programmes tous en anglais. Je crois voir sur un tableau  une proposition de cours d’art ! La bibliothèque qui devait être garnie avec rangées de livres  brinquebalantes,  sans toit étanche,  maintenant est livrée au mauvais temps([1]).  Pensée pour Victor Hugo dont on lit la célèbre  sentence esquissée au pinceau « Une école qu’on ouvre, c’est une prison qui se ferme » !  Bref, un déluge d’impressions contradictoires. Dans la partie sud du camp qui résiste, le conglomérat de baraques dites « jungle »  me rappelle étrangement ce que les colons appelaient en Algérie, les villages nègres, c’est à dire  les bidonvilles, gourbis des quartiers indigènes à la sortie de la ville européenne.  Ou encore les villages de regroupement en  préfabriqué pour les expulsés des douars. Comme dans des bidonvilles, d’abord : le sentiment absolu de sécurité !! Rien de menaçant, aucun regard méfiant, en dessous,  aucune  interpellation menaçante,  aucune entrave à mes mouvements. Me sens plus en sécurité que dans les  rues de Marseille ou de Grenoble ([2]) Anarchie des « constructions » de fortune avec des rues au sol  boueux, quoique « propre » ;  sauf les ruisseaux recèlent des détritus. Pas d’odeur  nauséabonde non plus : (toilettes sèches). Immensité et  pauvreté des lieux,  la taille  du camp, même réduite de moitié,  correspond à un ghetto  de 6000  hab. Seuls subsistent quelques commerces et  « bistrots », façon squats, c’est à dire bricolés à partir de « rien ».  Sous les tentes ou les baraques, on aperçoit  un réchaud, une caisse comme    table avec des verres, Les rejets de notre société  servent là, ad minima, transformés par de gens inventifs. Peu de bruit : pas de musique arabe ou noire, pas de  haut parleur  (au café,   en sourdine,  table bancale,  minuscule espace). Population  beaucoup plus jeune que je ne le pensais ;  impression d’une majorité des moins de 25 ans ; ils ne mendient pas, ne se plaignent pas. Le camp est leur famille : ils se visitent,  silencieux   de baraque à l’autre, sans trop se mélanger (trop de nationalités différentes ?).Ils vivent en petits groupes  par affinités et non entièrement par nationalité. Ethniquement, on devine trois émigrations : le Moyen –Orient, l’Asie ( Pakistan, Afghanistan, Caucase, et en partie Inde) , la corne de l’Afrique avec ses Egyptiens et ses Noirs.  Pas d’uniformité, pas d’habits traditionnels sauf quelques Afghans ou Pakistanais.  Pas de femmes en vue ou d’enfants, mais une fois le camp vidé, les familles venaient d’être « dégroupées » et mises dans les abris-conteners (malgré leur  réticence d’être enfermés et envoyés de force vers leur pays).  Donc une impression  pas trop déprimante, vu la jeunesse et l’absence de désespoir.  Si on salue le premier,  ils saluent, si on sourit, ils sourient en retour, si on demande un renseignement ils s’arrêtent et tentent de comprendre et d’aider. Dénuement bien sûr  mais aucune fraction des habitants ne joue la victimisation.  Ce qui frappe  cependant est entre eux la double barrière de la langue, et au-delà du mur invisible du ghetto, une aisance urbaine à circuler dans   la ville à coté (4 ou 5 Kms).  Ils la fréquentent peu,  sauf les grandes surfaces  discount. Ils  reviennent rapidement comme si le camp était la sécurité, la  matrice contre les aléas de la police. Quand  ils marchent hors du camp,  c’est  d’un pas rapide et  ne traînent pas ; quand ils parlent c’est vite aussi.  En ville,  ils ne regardent pas les vitrines de luxe  ou les commerces de mode. Ils vont visiter d’autres  compatriotes, ailleurs et paraissent toujours occupés : pas d’oisifs, bien qu’il n’y ait  probablement  peu à faire.  Pas d’attente inactive, le mouvement est l’animation incessante. Dans quels buts ?  Améliorer  l’ordinaire, trouver de menus biens en vue de son confort,  et des choses à cuisiner.  Personne  ne  dévisage l’étranger  de passage. Ils font la queue aux lieux de distribution par les volontaires,  genre « soupes populaires », qu’ils avalent vite debout.  Ambiance d’occupations sans finalité visible mais  des taches inconnues  se pratiquent. Aucun symbole,  ni nom de rue ou de direction. Tous ont l’air de s’y retrouver et chaque quartier parait avoir ses « nationaux ».  Impression d’une communauté  parmi un chaos matériel ; un maëlstrom de mouvements, une circulation incessante, bref une marche en rond 

    En dialoguant  en un sabir ou avec les rares francophones,  on apprend ou on  devine : ils veulent tous  partir en Angleterre et apparaissent sûrs d’y arriver. Donc ils  sont patients  et  déterminés. En contact téléphonique et mails avec l’Outre-Manche et avec leur familles restées au pays. Beaucoup sont des urbains, bien scolarisés, cultivés qui ont voyagé.  Si on  parle  arabe, on apprend qu’ils furent étudiants, informaticiens, agents publics, cadres d’industrie, comptables et instructeurs. L’émigration, là, serait culturelle et antireligieuse,  fuite  face au traditionalisme  de leur société, fuite devant le patriarcat et  l’anti-développement  des régimes féodaux.

    Une seule aversion  leur est commune : l’antimilitarisme ; ils détestent toutes les armées, toutes les limites de mouvement, y compris les ex-talibans, les Irakiens ou ceux venus d’Asie centrale,  après 20  ans de  combats.  Ils furent souvent enrôlés de force, battus et maltraités,  veulent échapper à tous les conflits armés. Ne veulent combattre pour aucun parti, ni clan religieux. Quelques-uns  sont des déserteurs de chez Assad ou Daesch, ont parfois été prisonniers d’un camp ou de l’autre, et cherchent à s’éloigner de cet enfer à brutalité égale.  Ils ont des ordinateurs et des portables qu’ils manipulent, assis à terre, avec un courant  alimenté  de générateurs.  Conditions spartiates dont ils ne se plaignent pas, conscients de leur chance d’avoir mis des milliers de Kms entre eux et le « front ». Ne veulent pas être pris en photos, de peur de représailles contre leurs parents. 

    Mes impressions  sont rapides  et subjectives ; donc à vérifier avant de conclure. Mais  ces rencontres, ce voyage à Calais, sont à faire à tout prix ! Sans risques mais instructives. Je ne le regrette pas  car j’ai appris en 4 jours plus qu’en 4 ans de reportages de médias

     

      II  la longue marche des associations de bénévoles et des collectifs militants. Début d’un mouvement de fond qui fera de ces bénévoles dans 10 ans, des   pionniers,   des soldats de la paix de  cette Europe-contacts qui naît ici ,voire  du futur pays: « l’Eurasie ». La sensation qu’un monde nouveau se créé là, qu’une ère  de relations avec le tiers ou le quart-monde émerge là est très forte.  En tout cas, c’est cette conviction qui m’a conduit  à mon âge à  faire des observations sur cette entreprise, hors du commun et totalement imprévue

    La foule des « assos », les volontaires locaux nombreux, un forum  de toutes sortes d’ ONG  ou petits groupes  internationaux se concentrent  sur  une étroite bordure littorale.  Des militants, partout dans le camp, avec  la même obsession ; secourir dans l’urgence. Une  intense activité, mais sans énervement et à chacune, un secteur  d’action. Souvent regroupées en plateformes, auberges, elles offrent soins, ressources alimentaires ; ces associations au fort dynamisme et sens d’inventif ont improvisé une aide en quelques mois grâce à une organisation spontanée ! Il semble régner  une égalité (entre responsables et la base ?) : est-ce le résultat de  la   jeunesse des « engagés » ? Où à l'automatisme de l’internationalisme coopératif ? (Nombreux pays représentés :40 nationalités de  volontaires  se côtoient là  depuis 5 ans). Donc d’innombrables collectifs, informels ou pas, des grandes ONG  et des inorganisés de la région,  collaborent, indistinctement,  dans une lutte anonyme, sans sigles, sans signes d’appartenance, sans moyens, sans gratifications ; avec une seule visée : être utile et  nourrir 6000 personnes tous les jours. Le sentiment d’estime et de gratitude envers tous  ces  gens dévoués, devrait être entier de la part du reste de la population  française. Une fraction de  nos compatriotes a cependant la certitude inverse. Quand je feuillette le bulletin municipal de Mme Bouchart,  la maire de Calais : deux articles  me frappent,    deux problèmes  ramenés  à une seule solution : « Eradiquez les goélands ( ils saliraient,   crevant les sacs poubelles ; déjections sur les toits ) et  éloignez les migrants. Dans un cas elle préconise la stérilisation....  des nids et  veut chasser les migrants hors de notre vue,  au  titre du projet en cours : faire de Calais, la Saint Tropez  du Nord !

    En parlant en ville avec taxis, commerçants, employés de service, on  devine que cette politique discriminatoire  gêne  bien des administrés. On ne sent vraiment pas d’hostilité forte, en tout cas aucun racisme « petit blanc ».  Les notables « excédés »  sont  néanmoins ceux qui font les  meilleures affaires (hôtels pleins, commerce apparemment pas atteint : des bénévoles étrangers, des touristes  consomment et améliorent les profits hôteliers). Ils profitent  de ça pour que l’Etat déclare la zone sinistrée,  « en catastrophe naturelle ». Le business as usual ?

     

     Dans le centre ville, peu de migrants visibles ou alors très discrets, ils passent vite de peur de la...fourrière ! Les Anglais viennent nombreux pour la journée : hôtels à eux,  une brasserie, un pub irlandais... Ce mélange est très curieux et se vit dans la bonne humeur. Impression que la solidarité internationale  a trouvé là un terrain  d’élection, un lieu de rencontre et de discussion permanente. J’ai visité un « gare » de triage de la récupération des matériaux de construction, de vêtements usagés, de nourriture, un entrepôt, non loin du port,  où s’entassent de montagnes de produits à  distribuer. Chaussures bienvenues, habits chauds recherchés.  .Les policiers   déplacent parfois des groupes de migrants qu’ils  abandonnent loin dans la nature ....et  prennent leurs chaussures pour les immobiliser.  Exclusions dérisoires car ils reviennent toujours 

    En conséquence, ce ramassage au sein de  l’Europe  procure habits, couvertures, sacs de couchage,  tentes,  outils de construction d’abris,  bois de chauffage (débiter les palettes abandonnées au port) . Intense activité autour de ces tas en vrac. Une centaine de bénévoles se relaient, l’air heureux  malgré  la rusticité  du lieu et  chacun fait sa tache sans disputes et apparemment, sans  discussions : une ruche ou mieux une fourmilière où chacun sait parfaitement ce qu’il doit faire et le réalise sans s’arrêter, sans bavarder, sans gêner les divers déménagements.  Des équipes d’Anglaises (à première vue : jeunes filles de 20  à 30 ans, motivées, concentrées) vivent sur l’entrepôt  dans des petites baraques ou caravanes installées là. Propreté malgré la vétusté.  Au sein de ce chaos, on pressent  une logique de fraternité, et  de liberté par l’action. Un ordre de l’efficacité règne sous le désordre.  Impressionnante conviction qui se dégage du fait de l’énergie de la jeunesse inébranlable (recommencer toujours et toujours ce que notre administration et  police démolissent). Les Anglais viennent, me dit-on, par roulement de 15 jours en aide intensive. Partout, on entend plus d’anglais que de français ou d’arabe (manque des traducteurs malgré des bénévoles africains). Une authentique Internationale en faveur des damnés de la terre de Calais!

    Qu’il n’y ait pas beaucoup de  nos compatriotes, hors les  volontaires de la région, est regrettable. On ne voit pas d’étudiants,  militants de nos universités. Pourtant observer ce  cas d’école de concentration  de bonne volonté  et de collaboration extranationale serait unique. On rencontre de nombreux jeunes journalistes free-lance, photographes, cinéastes ; quelques thésards étrangers  recueillant des documents. Une mémoire à construire ? Je le souhaite comme de trouver le futur mémorialiste de cette épopée qui  symbolisera longtemps, un moment de l’histoire de l’Europe et de l’Asie-Afrique

    Insolites, des convois de camions viennent de l’Europe entière et débarquent leurs marchandises . Une  fois  les Belges arrivèrent avec 40 véhicules  emplis de tous les résidus  de la société de consommation (incongruité des contenus: parfois des sous vêtements  féminins ou de luxe !)   Bien sûr  geste maladroit et involontairement « provocateur » pour des  hommes depuis longtemps  coupés des femmes. Au passage : comment fait-on pour qu’une cohorte   de 5000 jeunes gens  se contrôlent,  soient en tous points respectueux de l’autre sexe, ne le  dévisage pas, ni ne pratique invites, ou  allusions douteuses ; bien entendu  des maffias, (Russes ? très présents en ville de Calais à l’affût d’affaires)  ont  installé un bordel de « campagne »,

    On présumera que la  retenue de la part de milliers de jeunes gens coupés de relations féminines, n’est pas uniquement   due à l’appréhension  de l’expulsion mais, je pense,  plutôt à leur culture familiale, une relation  moderne  entre jeunes des deux sexes : On  signale quelques  viols aussi.. par des CRS !). Quand on  sait  la violence sexuelle exercée par nos soldats  durant les guerres coloniales  –où celle, actuelles, des soldats  des forces d’interposition ONU, au Mali, République centrafricaine ,on ne peut   qu’apprécier la différence de mentalité et  une distinction  native,  entre une soi disant civilisation et  la barbarie,  différences qui ne sont pas là où on les croit

    J’ai assisté à 2 réunions de collectifs d’aide  à Calais- même. Là aussi une bonne surprise : pas de rite ni de bavardage creux,   pas de hiérarchie avérée ;  pas d’autoritarisme de leader, pas de contrainte sur sujets et temps de parole. Sur  la trentaine de  militants observés :   jeunesse manifeste ; tous  moins de 30 ans plus  trois ou 4 sexagénaires.  Mélange sans problème et sans  imposition  d’ordre d’intervention ou d’un droit de parole d’aînesse. Tous les participants semblent respecter un temps équivalent à celui des autres. Personne ne monopolise un avis. Là, donc changement total par rapport aux discussion militantes.  Peu de conflits de personnes ; peu de polémiques entre associations : il faut être direct, rapide, efficace dans la prise de décision et  la réalisation des taches

    Cette nouvelle démocratie  de base a-t-elle  demandé un  gros effort, est-elle une contrainte de la situation ?les ego politiques semblent disparus dans une logique d’urgence d’action. Pour celui qui a vécu l’inverse, dans les années antérieures, des mouvements activistes,  c’est un événement à réfléchir D’autant plus surprenant que les origines  et les caractéristiques de la dizaine d’associations présentes  sont variées, incluant des divergences probablement, mais elles n’entravent pas le collectif . Pas de complaisance  à soi, pas de valorisation de son propre groupe. Les sujets évoqués sont la diffusion des informations données par chaque  association ou collectif pour son secteur  au sujet  de l’état de santé  (par exemple les grévistes de la faim); les répliques à l’Etat et à la police ;  les réactions en cours par les personnels et autres actions en  cours justice saisie des instances internationales, un recensement de la population. Je résume excessivement 2 h. 30 de discussions.  Pour  celui qui   abhorre la volonté  ordinaire de se mettre en avant,  la sélection (dureté des actes à mener,  conditions de travail précaires)  engendre des acteurs réalistes et  dynamiques  pour qui l’engagement semble aller de soi.  On ne parle pas des difficultés ordinairesà   se faire entendre de  l’extérieur.   Tous Volontaires  sans complainte, une volonté de se battre contre l’apathie générale malgré l’indifférence des partis locaux et  la pression des groupes fascisants

     Les interventions portent sur la stratégie  à court terme. Les discussions sont basiques et réalistes : résoudrent des cas particuliers ; familles dispersées par la police qui dispatche et ou sépare parents et enfants. Parmi les militants  (en majorité de femmes), plusieurs nationalités,  notamment d’ avocats et personnels de santé  (je n’ai pas vu d’enseignants) se battent sur ce front depuis 3 ou 4 ans (ils étaient là  pour Sangate)

    Quelques  points de l’ordre du jour : les recours, plaintes déposées,  enquêtes pour étayer un dossier,  affectations par la préfecture des abris et destinations,  évacuation des squats  ou assignement et  l’attribution  du  papier (demande d’asile) «  le fameux papier » qui donne le minimum d’existence  face à l’expulsion ou aux  menaces policières ( chez les CRS on   devine deux extrêmes :  tolérance et même bienveillance dans les contrôles ou bien animosité  et violences gratuites : un coup de matraque sur la tête sans raison , en passant)

     

     

     

     

     3 Part du compte–rendu adressé : « Aux camarades » ( et à la mémoire de l’un d’eux, récemment disparu à 38 ans : Max Brichet)

     

     

    Les attentes  à l’égard de la démocratie et de la république ressenties au cours de mes discussions avec des militants de Calais, devenus vite des amis (qui m’ont facilité l’accès) s’appuient, -je le dis avec tout le respect à l’égard  de leur action-, plus que je ne le pensais, sur des  schémas où le rôle de l’Etat reste prédominant.  Ils sont  étonnamment à la fois très critiques et légalistes. Les recherches de solutions qu’ils poursuivent avec acharnement  passent  toutes par la justice civile, administrative ou internationale (faire condamner par la Cour Européenne de justice ; l’appel aux Droits de l’Homme) ,bref mobiliser la conscience des élus et des électeurs,  s’appuyer  tout en les critiquant sur les organes locaux du pouvoir. Et ceci est bien naturel .Premier adversaire : l’Etat, dont l’absence de volonté de solutions humaines  aux migrations est manifeste, mais aussi qui représente contradictoirement, le seul et unique remède (à part l’action citoyenne) . Pas d’autre  « sortie » sinon la violence  pour la violence. Car en face de la force publique et de la loi,  il n’y a rien,  sinon la violence en réponse; les anarchistes au coup par coup ;; l’extrême -gauche agitatrice qui tentent  d’opposer une réponse constructive de féderations d'associations; celle de la république indigne et inhumaine. Entre ces deux  extrêmes :pas d’alternative. Apparemment on ne pourrait sortir du piège actuel  du  manichéisme. Selon l’opinion, si on abandonne le  « modèle » du régime démocratique dominant, même  pourrissant, on tombe dans le nihilisme ou  l’opposition stérile et systématique

    Or, il existe des issues qui nous paraissent, à nous, naturelles.  De vrais exemples et de vraies expériences sur deux siècles  manifestent le contraire du fixisme et de l’immobilisme. Et quand nous leur en faisons part,  ils sont surpris. Les  idées que nous avons abandonnées, nous, il y a longtemps, à base de clichés, de tutelle de la pensée dominante, de catégories de raisonnement devenues obsolètes,  sont-elles trop lourdes à soulever? Entre le système Gauche/Droite qui a pu être un moyen de classement et d’analyse  et qui ne l’est plus depuis 20 ans  (ou même avant) que faire ?  Nous savons  qu’il y a  d’autres voies. Si on n’accepte pas la république et la démocratie actuellement en vigueur, on tomberait dans le chaos ! Non !il suffit d’inventer, de montrer un peu d’imagination historique ; la pauvreté des idées et le conformisme de débat est déprimante. Tous les volontaires, engagés avec qui j’ai discuté, n’imaginent pas  des solutions moyennes. Ils tombent des nues quand je leur dis que nous, notre groupe (c’est-à-dire rien ; personne ; c’est vrai)  avons pensé à la transition vers une autre République très différente, mieux adaptée  au temps, meilleure en résultats que celle qui s’effondre (qui n’a jamais  été convaincante, ex : les épisodes coloniaux)  et qu‘une  démocratie enrichie peu  dépasser celle que nos aïeux ont inventée.

    Quand j’évoque les moyens techniques juridiques dont, nous, nous parlons tous les jours et qui nous semblent évidents,ils restent attentifs mais incrédules comme si les jeux était fait depuis 2 siècles, les normes intouchables, les codes, sacrés puisqu’ ils viendraient de « 89 » ! Gauche / Droite même combat : les « gaudro » comme on dit entre nous, confusion des valeurs et des partis. C’est  simple, pour nous qui avons pensé le combat G/D comme illusoire depuis la guerre d’Algérie et qui avons esquissé des solutions autres

    C’est ce fossé de croyances possibles, le réalisme ordinaire, qui nous sépare des meilleurs militants de Calais  ou d’ailleurs, et qui me fait vous dire que nous avons du pain sur la planche, camarades, pour justifier les solutions  banales, pour nous, démocrates et républicains, mais d’une autre sorte. Alors Calais m’a fait sentir que nous devions combler le fossé,  et redoubler d’efforts  de diffusion de ce qui est pour nous si manifeste ; les  bénévoles qui  oeuvrent et qui sont la régénération au nom de la libération de migrants  devraient être pour nous, le premier public. Les migrants n’échapperont au destin funeste que si la conscience politique française est « révolutionnée ». Mais notre aveuglement ne date pas d’hier, il est historique ; le gaspillage de notre enseignement est ahurissant, idem la pauvreté de notre recherche universitaire.  

    Aux armes, amis,  stylos,  blogs,  exposés  publics : le boulot nous attend et commence  sur ce bord de France !  

    La République  actuelle est fausse bonne idée, la démocratie est fictive  dans les faits et dans les réalisations : il nous faut de la patience, de la pédagogie  et accepter le refus de institutions installées, l’académisme, le journalisme que nous vivons tous les jours,  en lanceur d’alertes   de la médiocrité intellectuelle. Vous savez le sort fait à nos conceptions sur la vie et la fin  des républiques qui ne fait pas débat. Vous le savez, camarades : ce chemin  clandestin sur le web évoqué souvent  entre nous, et le livre quasi collectif ([3] ) qui  en est issu raconte les cas vécus  de républiques fortes ou faibles, vivantes ou en  morts  cérébrales. Toutes les innovations ayant vu le jour doivent être connues. Je rappelle quelques inventions de nos ancêtres de toutes nationalités ;  représentation élective ou tirage au sort sélectif, choix locaux ou nationaux, contrôle des élus par des jurys populaires ? Des quotas de certaines professions ou certains secteurs parmi les élus ?  Droit de vote  ou droit à l’accès au scrutin il faut choisir ! Beaucoup de choses ont été tentées et ont  réussi ailleurs dans l’histoire républicaine.  Nous, on reste bloqué sur notre Révolution de 89.  Le suffrage universel doit être revu  afin que la fausse égalité « un Homme, une voix »  soit atténuée car formelle  ainsi que l’éligibilité à base de la fortune et des dépenses personnelles à   salarier des agents de propagande. Que soient  réhabilités le vote de groupes en collectifs acteurs, et la gratuité de candidature soutenues par des régions ou  des professions

    La limitation des droits de la propriété, notamment  celle économique cruciale imposerait  un  non droit à l’héritage au-delà de 2 générations ; les portefeuilles d’actions et les  fonds  hérités seraient plafonnés. Surveillance des propriétés associatives extensives, la propriété privée, elle même,    ne peut être sans limites ; celle d’entreprise doit être surveillée (corps d’avocats publics à ce service) ;  les directions  ne seraient pas de droit divin mais renouvelables par tirage au sort ou issues  d’horizons variés ;  les groupes de taille mondiale doivent être surveillés et particulièrement la propriété des grands médias et des éditions. Ils nous dictent ce qu’il faut penser aujourd’hui, ce que nous devons croire, comme seules solutions. Notre manque d’imagination créatrice est  funeste et nous renvoie aux vieilles lunes dont se servent de piètres  opportunistes  dans nos organes de pouvoir

     Des anthropologues (Jack Goody le plus connu),  de nombreux historiens ont étudié les diverses républiques dans le temps et par le monde.  Elles ont connu des expériences incomparables et des solutions ingénieuses, riches, aux contradictions parfois fécondes. Nous n’en savons rien puisqu’on ne les étudie jamais en série.  Notre ignorance rétrospective est insondable et personne au sommet ne nous aide, ni n’incite, puisque le mot d’ordre de tout pouvoir est le pouvoir en soi.  La complexité des cas démocratiques  inventés depuis l’Antiquité mérite une réflexion comparative. La diversité des situations mondiales doit faire sortir l’Europe de son enclos frileux

    Par exemple :

    Le mode de gestion des élus devra être contrôlé par les électeurs : refus de mandats successifs ;  mélange  obligatoire des professions à L’Assemblée  Nationales où seules  une quinzaine de professions sont surreprésentées .Chercher des équilibres dans le mélange  des expériences professionnelles vécues par les députés et mélange des compétences des élus. Mille solutions et mille suggestions ont été analysées dans le passé et expérimentées Mais les juristes se taisent et c’est les moins bien placés d’entre eux qui parlent. Donc refuser la professionnalisation des politiciens, à vie. Renouveler  les écoles de formation à la politique et  interdire l’autosélection des élites qui gouvernent depuis 50 ans en puisant dans le même vivier de scolarisation « diplômé ès études politiques » ; de là la sclérose des vedettes en politique  ,leur étroitesse d’esprit  et leur absence de sens pratique

     De nombreuses autres solutions ont été trouvées dans la longue histoire des Républiques -notamment sur le mode de scrutin (ni majoritaire, ni proportionnel par quotas de grands secteurs économiques nationaux). Le mode de représentation : abandon du « Un homme-une voix », au profit des choix de votes multiples, pour des individus en charge de la Nation  (actifs/ jeunes parents)

    -Sur les modalités de vote : rapprocher les  urnes et les bureaux, des cités et des quartiers, les étaler sur plusieurs jours pour intéresser la population qui est actuellement exclue (lourdeur des procédures et  immobilisation du lieu de vote). Votes de groupes ou d’associations qui auraient droit  de parole au mode d’élection; les urnes sur les lieux de vie  et les cités faciliteraient  un scrutin adapté au mode de vie. Tout ceci a été expérimenté  et a marché au profit de la mobilité et de l’ouverture. Depuis 50 ans aucune idée nouvelle des constitutionnalistes, hors de  leur petit terrain,  n’a vu le jour.  La culture historique s’est étiolée

    -Un corps de comptables itinérants comme ceux de la Cour des comptes assurerait la  surveillance de la grande corruption et la peine capitale pour les récidivistes.   Renouvellement obligatoire des assemblées élues par interdiction de deux mandats (la Constituante l’avait fait en 1791,  sinon autosatisfaction permanente des élus)

    Notre sens critique est émoussé, les initiatives sont étouffées. Nous avons perdu toute imagination. Cependant l’étendue de l’expertise des  diverses républiques, bien sûr toutes mortelles, permettra la réflexion sur forces et moyens, sur progressisme et conservatisme,  succès et échecs.

    Un répertoire de création  d’idées neuves  en  amélioration démocratique  sera ouvert.

    A vos tribunes !!

    Et  Merci à Calais  si ce fut le point de départ du renouvellement

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    [1] Pancarte qui survit dans les ruines « Ecole laïque des dunes ». Quelques graffitis  sur ce qui reste de l’ « église » (genre étable de Bethlehem) : « La France se prostitue  sur les trottoirs des dictatures du monde »

    [2] Anecdote cocasse :  avant le départ j’ai fait l’expérience de la menace; allant à la gare avec ma valise, sur le trottoir d’une avenue passante, je me suis porté sans le temps de réfléchir au secours d’une  conductrice qui, se garant, ouvre sa fenêtre et se voir dérobée  par un homme, de sa bourse, le sac et le portable sur le siège. Elle les agrippe, l’homme tire par la vitre et secoue; je suis à pied, et saisis entre les deux,  la lanière tirée par  chacun : je demande poliment  au voleur de « laisser la dame tranquille ». Je reçois un coup de pied au ventre, genre boxe  libre ou karaté, et  suis cul à terre. L’homme qui arrache,  part en courant ;  une leçon : Moi ?  Vouloir porter secours à une femme ?   Pas deux fois !

    [3]  Cf.Nos publications, ou celles introuvables telle ; « La mort des républiques »  : site Mondialisation et Histoire (Peneff et al.)


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  • Avertissement : 4 bonnes raisons de ne pas lire La Mort des Républiques

     

     

    Lecteur, zappeur, promeneur du web

     

    Si tu n’aimes pas les étrangers, passe ton chemin ; ce site est empli de références à des auteurs  non Français, à des  situations où les migrants, les  déplacés, les réfugiés entre pays ou continents, sont légion : travailleurs, immigrés, étudiants et chercheurs ou Français expatriés

    Si tu n’aimes pas la nouveauté en intelligence et l’originalité des idées, si tu préfères les clichés les stéréotypes,  n’entre pas dans cette maison ! Si tu  choisis les façons de penser en politique  à la « papa-maman » , telle cette république  soi-disant une et indivisible comme le corps de Dieu ou bien le catéchisme républicain   laïque ; alors  tourne la page

     

    Si tu préfères  la philosophie politique  à la sociologie ;  le « peuple » abstrait, pur concept, à la population réelle, mélangée et   imprévisible,  alors  contourne ce blog

     

    Passant, en revanche, si tu aimes l’ histoire de la Résistance en 1940 :  si tu choisis le combat clair  du droit des hommes bien  réels et vivants  aux Droits de l’Homme;  si tu ne vénères pas la Personne contre le collectif social, le faux combat Droite/Gauche, héritage du passé ; alors lis !  Tu  aimeras les livres de Goody ici honoré et notamment  l’Orient dans l’Occident : inversion  et mutation permanente de deux mondes voisins. Nos nations sont associées aux  plus infimes changements en Occident lié à l’Orient et elles sont très sensibles aux   bouleversements qui se  transmettent de part et d’autre de la Méditerranée, aux répercussions mutuelles.

     

    Passant, réfléchis au couple « à la vie à la mort » de cette Algérie/ France. Coïncidences ? Effets  secondaires ?  Interférences militaires, luttes  séculaires religieuses ?

    1830 : début  juillet  prise d’Alger et fin juillet : révolution à Paris des 3 glorieuses et changement de roi sinon de régime!

    1847-48 : reddition de la  guerre de l’émir  Abdelkader  contre nous, fin décembre 1847  et révolution de février 1848 à Paris pour faire chuter à jamais la royauté !

    1870 : Les grandes révoltes de El Mokrani, durement réprimées en Kabylie et la Commune  parisienne  abattue similairement par la même armée dans un bain de sang, 

    1945 : Fin de la guerre contre le nazisme et notre libération qui coïncide avec l’asservissement  renforcé  des indigènes en Algérie  après l’émeute de Sétif qui fit  45 000 morts de nos mains, fraîchement libérées de l’oppression  allemande

     1958 : Les colons excédés par  la prétendue  « timidité » des forces de répression  ( bien qu’accentuée par la diffusion à grande échelle de la torture) disent non à  Guy Mollet à Alger, et provoquent un changement décisif  de Président et de République : le retour de De Gaulle et la naissance de la cinquième République

    Toujours ce petit grain de sable  du désert que relèvent les historiens   au cours de relations éternellement compliquées entre notre histoire intérieure  et   ses   appétits de la colonisation,  et leur envie de liberté  face à l’Occident envahisseur.

    Et voila qu’ « ils » recommencent à revendiquer la modernité ! Maintenant des millions d’Arabes  musulmans ou non,   arrivent  cent après  que nous ayons investi  leurs pays ;  ils  se présentent à nos portes européennes demandant l’asile et le droit au travail. Alors si c’est inéluctable, c’est devenu souhaitable et  enrichissons-nous de nos différences !

     

     

     

     

    La mort des républiques  

    Ce livre, probablement impubliable, a été écrit à l’aide de  lectures et de discussions avec quelques grands  historiens dont deux ont   récemment disparu ( Dunn, Evans, Goody, Agulhon, Martin)   par un sociologue-ethnographe, associé à des jeunes   gens ([1] ) qui furent ses étudiants, tous partisans  de l’enquête directe, là  où l’on « vit » sur et dans son terrain.  Ces jeunes chercheurs  ont été les témoins et les acteurs  de la mondialisation politique et intellectuelle (enquêtes au Brésil, Liban, Maroc, Algérie, Turquie). Les sociologues doivent-ils se contenter de parler de ce qu’ils ont sous les yeux et les historiens ne regarder que le passé ? Nous pensons que non. Nous croyons que les livres d’histoire doivent être écrits pour tous, dans un langage clair et permettre à tout citoyen cultivé de réfléchir sur la marche de nos sociétés. Les sociologues peuvent et doivent pratiquer la réflexion historique. C’est ce que nous avons essayé de faire dans cet essai. L’érudition des grands chercheurs force l’admiration et oblige le sociologue comme l’homme de la rue, à reconsidérer ce qu’il croyait savoir et ainsi mieux comprendre la situation qu’il vit. Mais nous sommes également convaincus que l’historien peut s’inspirer de la démarche de l’ethnographe participant et sortir, chaque fois que cela est possible, des  archives, des débats académiques entre spécialistes  ou  encore des querelles de bibliophiles ou d’érudits.  

    Les historiens dépendent de l’histoire pour faire leur Histoire (sources  accessibles ou cachées, accès ou pas  aux témoins, temps libre, autorisations). En tout cas ils font de la sociologie sans le dire, en accordant à tel contexte  ou a tel conditionnement,le poids   de l’efficace. Ils  cherchent des auteurs pour leur crédibilité, ils dépendent de l’université de formation,  ils font du témoignage comme nous, sans le savoir, soumis à l’influence de leur société.  Nous les regardons avec curiosité  et particulièrement leurs formes d’engagement  civique ou de  comportement professionnel  (enseignement, collaborateur  d’ équipe.) 

     Sur le choix des auteurs convoqués  dans ce texte, la raison et la justification sont  dans ce conseil lapidaire: « Ne vous demandez pas pourquoi mais comment ». Recommandation qui s’applique parfaitement   aux disparitions républicaines échappant à  la causalité logique, faisant de chacune une singularité, une unicité susceptible de comparatisme pour qui veut  poursuivre  sa réflexion personnelle. Encore  faut-il s’intéresser au comment les auteurs cités ont travaillé et   élaboré  leurs idées. Les ayant lus, j’ai immédiatement tourné mon regard, non pas sur qu’ils disent, ni sur ce qu’ils proclament  de la raison de leurs  écrits, mais sur comment  vivent-ils  ou font-ils leur métier quotidien. Le livre est un moyen artificiel et limité pour comprendre un penseur. Plus juste  est de chercher à savoir : qui est-il, d’où vient-il, quels sont ses moyens matériels, comment se comporte-t-il dans la vie courante, que fait-il dans telle circonstance de la vie  (enseignement, famille, rapport au pouvoir, carrière, caractère, , attitude de  père, employeur, citoyen) ?  J’ai appris au sujet des auteurs  pris pour guide de mon commentaire, plus  par cette connaissance directe   que par  ce   qu’ils avaient  déclaré  et que je n’aurais jamais su  interpréter en me réfugiant  dans le papier imprimé. Mais ceci est une autre histoire que je raconterai peut-être. Je note pour l’instant, comme Bloch  le fit, que le non engagement des historiens (au nom de l’objectivité) est une  forme de caution  du retrait de la Cité,  un renoncement paresseux et prudent.

     

      Chapitre premier de la « Mort des républiques » par Jean Peneff (avec la collaboration de Christophe Brochier) 

     

    A mes amis  Maurice Agulhon  et Jack Goody  grands historiens républicains récemment disparus et  à  Michel Verret , mondialistes dans l’esprit.

     

     

     

    Exorde  « La plus grande part de l’humanité peut être divisée en deux classes ; celle des penseurs superficiels qui s’arrêtent en deçà de la vérité et celle des penseurs abstrus, qui vont au-delà.  La seconde classe est la plus rare et, puis-je ajouter, de loin la plus utile et la plus précieuse. Ils ont au moins le mérite d’ébaucher  des questions et de lever des difficultés,et même s’il arrive qu’ils  manquent d’habileté  pour les démêler , au moins peuvent-elles produire de subtiles découvertes  lorsqu’elle sont traitées par des hommes qui ont une façon de penser plus juste. Au pire, ce que disent ces penseurs  n’est pas commun, et la compréhension dût-elle en coûter  quelque peine, on a du moins  le plaisir d’entendre quelque chose de nouveau. Un auteur  qui ne vous dit rien que  l’on ne puisse apprendre de n’importe quelle  conversation de café doit être tenu en piètre estime »

              David Hume  Discours politiques (1758)

    Ce livre pourra déconcerter le lecteur habitué à voir une thèse unique développée du début à la fin par un auteur tout puissant s’appuyant sans vraiment l'avouer sur une foule de collègues. L'étonneront aussi les multiples thèmes abordés, l'intérêt porté aux historiens pour eux-mêmes et à chaque société pour ses particularités. Il sera gêné aussi à certains endroits par le ton virulent, voire engagé et le mélange des disciplines. D'autres excentricités encore pourront interpeller le lecteur. J'invoquerai pour me justifier, d'abord, de façon  immodeste peut-être, l'autorité de Hume qui nous exhorte à sortir des sentiers battus. Plus honnêtement, je dirai qu'il s'agit d'un livre de fin de carrière : après quarante ans de respect des formes et des normes de l'écriture académique, j'ai voulu prendre de la liberté. Enfin et surtout, j'ai estimé que des livres originaux et iconoclastes étaient nécessaires à un moment de l'histoire de nos sociétés où des changements majeurs sont  prévisibles.

    Quand on en appelle  à la 6ème Rép, quand les frontières s’effritent entre l’Asie et l’Europe (phénomène récurrent et dans les deux sens), quand on nous parle de crise depuis 40 ans  (depuis 1973 ), si on veut comprendre ce qui se passe  et savoir si tout cela est lié , alors abolissons les cloisons entre disciplines, entre les 3 principales censées nous les expliquer : L’Histoire, la Sociologie, et l’Anthropologie des démocraties occidentales. Je sais que la première de ces  disciplines, l’histoire, est défavorable aux incursions  d’outsiders,  que la sociologie est, sur ce sujet,  impuissante ou plutôt paralysée, et que l’anthropologie a trop déchu en France (contrairement à  l‘Angleterre à laquelle nous ferons appel) pour nous être d’une quelconque aide

    Peut-être, un phénomène aussi mystérieux que la mort des républiques successives  jusqu’ au décès singulier  de la IVè  et avant le probable de la Vè  offrira-t- il  des leçons à tirer ?

    Par conséquent en  comparant une série de cas  (en  sociologie, c’est le seul raisonnement valable),  je m’expose. Mais  j’ai des droits de citoyens, si ce n’est de sociologue ; et donc j’ouvre  une large gamme, je  rapproche et distingue à la fois  chaque disparition qui, bien que spécifique,  déploie une  combinaison de facteurs  et de circonstances analogues.   Que ce soient les premières républiques cités athéniennes,  les  capitales régionales italiennes vers 1500, ou  dans les Etats nations (France ; Allemagne), on verra le rôle de l’armée, celui   du Droit et des Cours  de justice; ou encore des médias et des intellectuels épaulés  par les fabricants de livres, les éditeurs.   On me dira : Danger d’anachronisme ! Je m’expose aussi à  des refus de maisons d’éditions, contraintes elles-mêmes par la mondialisation, à des financements  impératifs et aux pressions d’actionnaires ou de banques .Pourtant le moment est propice. Les factions   politiques qui se déchirent, font tomber les masques : on voit  alors plus clair sur le sens du mot démocratie. Profitons de cette opportunité due à un instant de doute  et  cherchons des issues

     

    Table des matières

    -Introduction

    -Premier chapitre : L’histoire de la démocratie : les  sceptiques Anglais   

    L’impossible consensus    sur la notion de  république selon John Dunn

             La démocratie n’implique pas  l’égalité

    La mort agitée des diverses républiques  antiques  

    Le triomphe de l’idéologie démocratique

    Les restrictions du raisonnement populaire et l’abstention électorale

     Droits de l’homme et  principes non exerçables

     Critique de  ce chapitre  par « l’ermite »

     

    Deuxième chapitre Rome , Oligarchie et République dans les cités italiennes  

     - Comprendre le modèle romain 27

      -Les cités italiennes au Moyen-âge  et le thème de la république 32

      -Florence et le clan des Médicis  36

       -La république des clans et des partis 38

     

    Troisième chapitre :   Le décès de la 1ère     Rep ( 1792- 1797).  42 

            Les nouveaux schèmes   révolutionnaires  applicables selon J-C Martin  43

             Une république mort-née 45

            Les processus courts  de changement  48

            Mettre fin aux cent mille factions 55

            Peut-on consacrer sa vie  à « 1789 » ?  58

            La lente acclimatation de la République en France  60

     

    Quatrième chapitre :   L’Allemagne,  Weimar et le nazisme    62

                

                  « Au début était Bismarck... » Le Commentaire  de  R. Evans  63

                 Rappel des faits et des oublis 64

                 Les piliers du nazisme : l’armée et le journalisme 67

                 Elections à faible abstention 69

                La révolution culturelle  allemande   70

                Les intellectuels et l’Université : Politisation des arts et lettres 76

                 Les collectifs   syndicats, familles)en crise morale  77

                 Utilisation par le sociologue   :le nazisme fut un laboratoire 80

                 La part de violence admise en démocratie 83

     

    Cinquième  chapitre : L’Algérie, l’armée et la fin de la Quatrième  84

             

                          Avant la Quatrième, la  mort  brutale  de la Troisième  85

                           M. Bloch et ses explications : le défaitisme et le complot militaire 88

         

                             

                            La guerre d’Algérie a commencé en 1945    89       

                           Le Pétainisme renforcé  à la Libération   92

                           Les événements de mai 58    88 

                           Bloch et Tocqueville et l’enseignement universitaire    91

                           Le contingent,  l’Algérie et les nouveaux historiens   92

                           Les   conditions spéciales de la disparition  de la 4ème    en 1958  95 

      

    Sixième chapitre : Les républiques  selon l’ Histoire « occidentale » 99

    1 L’opinion de l’anthropologie :Jack Goody  103

    2 L’évolution de la famille et de  la parenté en politique 108

    3 L’impérialisme  des théories républicaines 112

    4 la démocratie incomplète 114

    5 A la mémoire de toutes les républiques disparues  117

     

    CONCLUSION 120-128 

     « L’histoire donne des exemples de tout,

    elle ne donne donc des leçons sur rien » 

    P. Valery 

                      

      

     

     

     

                       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                                        Introduction

    Les sociétés occidentales sont si acclimatées à la démocratie représentative et si désireuses de l’imposer dans le monde qu’elles ont parfois tendance à oublier qu’à l’échelle de l’histoire européenne, la République est une réalité fragile et éphémère. Avant le XXe siècle, le modèle républicain est très minoritaire, pendant le XXe, il sera menacé. Si l’on regarde ce type de régime sous cet angle, il faut s’intéresser à la fin des républiques au même titre qu’aux circonstances de leur naissance souvent dithyrambiques. Le bilan  des  disparitions républicaines peut être mené  au titre d’interrogations élémentaires : Mortes ? De quoi ? A quel  âge ?  Dans quelles circonstances et pour laisser la place à quoi ? Personne n’est d’accord parce que les définitions  divergent. La mort des républiques est donc un moment privilégié de l’analyse socio-historique. Presque toujours dramatique, elle laisse apparaître les tensions, les lignes de divisions, les accélérateurs de l’histoire. 4 rep. en France  avec des entractes, une en Allemagne et une en Espagne dramatiques pour leur destin et conséquences ;  il y eut aussi  les Pays-Bas, Genève mais surtout pour leur fonction emblématique, Athènes et Rome. Dans une série d’effondrements républicains, se manifestent des facteurs aussi déterminants les uns que les autres  quoique  des combinaisons permettent de les hiérarchiser : l’armée joue le rôle décisif avec les juristes, qui, toujours accompagnent  les changements de régime, ainsi que  les  universitaires  et les intellectuels en général qui élaborent les notions de sens commun ou les catégories explicatives fournies aux analyses savantes, du livre scolaire à l’essai philosophique. Finalement ce sont les Bonaparte,  Cavaignac et Mac-Mahon, Hindenburg et Ludendorff, Franco, les maréchaux de 1940 en France, dont Pétain et  finalement les généraux d’Alger contre lesquels un autre général, de Gaulle  s’opposa à deux reprises, qui rythmèrent les crises  des  républiques. On pourrait  dire  depuis  toujours. L’une des idées que nous développons est que le mélange de démocratie et de « dictature », douce ou appuyée, sur le sol à l’intérieur, ou dans l’Empire, est difficile à démêler, notamment en raison des arguments moraux qui occultent  notre vision apprise. La république n’est  jamais un tout,  une entité sauf de discours et de représentations (ce n’est pas rien). Elle n’est jamais pure ; il y a du régime autoritaire,  et même parfois un fascisme rampant en son sein,  des zones de non droits ou de faibles droits et aussi  bien de l’anarchie et de l’autocratie. Le suffrage universel est de tout temps étroitement contrôlé parce que  le l’abstention  symptôme du refus de voter fait douter de l’adhésion  à ce  genre de régime. Une mosaïque  de caractéristiques donc, un montage complexe de qualités et d’imperfections, par rapport aux valeurs, une conception instable ou certains avantages l’emportent au détriment d’autres, selon le moment,  et selon la position de l’observateur.  

     

    Une deuxième idée est que les mentalités, les phénomènes culturels (presse, médias,  universités, éditions) doivent entrer en compte dans l’analyse. En effet pas de République sans morale, sans « esprits républicains » car ce sont eux,  avec les constitutionnalistes, qui  jugent de ce qui est nécessaire en parts de « vertu » en chacun de nous, ainsi que le préconisait Robespierre qui ne voyait aucune démocratie sans celle-ci. Pas d’histoire républicaine sans représentation de la res publica, et donc sans une étude de la culture,  sans une histoire des idées sociales et sociologiques. La force de l’opinion et sa légitimation sont des enjeux considérables pour les intellectuels actifs sur ce front (journalistes, communicants, sondeurs). Or, on constatera à l’évidence que  coexistent des   zones ou  des poches   républicaines et anti-républicaines associées dans chaque institution, insérées  au sein chaque principe. Il ressort que le régime républicain est un idéal vers lequel certains acteurs et citoyens  inclinent et d’autres s’opposent. La république est une tension entre un rêve  jamais atteint et  des obstacles continuellement élevés à sa réalisation. Cela  est si évident, appartient au sentiment collectif aujourd’hui que nous n’en tirons plus aucune conséquence, et  nous n’y réfléchissons pas 

    Ce livre va  tenter d’apporter des éléments de réponses sur ce qu’apprend la mort des républiques à l’analyste de la société française actuelle ? Qu’est-ce que la sociologie  peut emprunter aux grands érudits qui ont fait l’histoire de ces changements de régime ? En France la République est un sujet présentement très discriminant,  plein d’ambiguïtés étant donné les sources de nos concepts. La question de la distance à prendre vis-à-vis du pouvoir de la part des intellectuels se pose. Ceux qui ont l’autorité institutionnelle se référant à un absolu, caractéristique du progrès selon eux, s’opposent à ceux qui en sont exclus et qui contestent ce système. Il s’en suit que, comme toute classification, il n’y pas de juste définition mais une combinaison de repères hybrides en tant que système de pouvoir. Ce n’est pas une coquille vide. Non ! c’est une simple représentation ! La république : une  erreur pour certains, un idéal une téléologie pour d’autres ! Un aboutissement de l’histoire  pour la plupart de nos contemporains!  Les analyses des sceptiques libéraux anglais,  la critique perplexe  des Français – les incroyants  et les dubitatifs (Cl. Nicolet ; B.Manin) diffèrent, révélant une  notion  dépendante de  l’époque et de l’équilibre de forces  entre groupes en concurrence,   un rapport interne au pouvoir républicain  qui se pose perpétuellement la question : trop ou pas assez de « peuple » en démocratie ? Trop ou pas assez d’abstention aux élections ?  Quelles  limites  mettre aux débordements  redoutés du  suffrage ?  Tensions  antagoniques  inévitables  au sein de tout pouvoir et dans les fractions qui dirigent selon des définitions qu’elles se donnent des buts à atteindre.

     La République ne peut devenir sous un concept propre, une nature indiscutée, une « essence » protégée  par des sciences politiques  qui surveillent ce champ universitaire pour imposer une des définitions possibles. Dans la réalité, elle offre des cas aux variantes presque infinies, mesurées par exemple à la durée de vie allant de quelques jours à un ou deux siècles (Athènes ou Rome). En France seuls 130 ans de république sur deux siècles et demi  agités, virent le jour. Aucune ne dépassa  vraiment la soixantaine en France (5 ans  la première, 1 ou 2 ans pour la 2ème. La quatrième décéda à l’adolescence, à 14 ans) sauf la troisième qui atteint un âge élevé : 62 ans. La cinquième  donne  des signes  de fatigue. Peut-on  décrire sa fin en comparant des cas semblables dans l’histoire : désadaptation  en fonction de crises spécifiques, économiques et sociales,  ou bien régime inapproprié à des situations de bouleversement ? Oui ! d’abord en considérant les pathologies purement politiques (essoufflement et perte d’idées du personnel dirigeant et stérilité du recrutement monocorde) ; puis en séparant les républiques à courte  vie (quelques années), de celles à   durée  de plusieurs dizaines d’années et   comparer cette chronologie  aux républiques voisines à la longévité exceptionnelle, telle la république américaine  due à l’émigration qui a joué le rôle d’amortisseur, où à l’intégration des composantes de « couleur » qui prit  plus de deux siècles)  sans compter les  monarchies parlementaires (comme la G-B, qui semble « éternelle » en formule de régime)

    Nous avons donc  choisi de raconter, au cas par cas, les raisons internes (ou externes) de situations où les plus célèbres des morts subites ou les plus attendues des agonies se produisirent en diverses situations : Grèce, Italie, Allemagne, France. Les causes internes tournent toujours autour d’une combinaison de facteurs  qui déterminent sa durée de vie : l’armée interventionniste, la bourgeoisie civile qui se déprend de ce régime, l’abandon de ses défenseurs populaires (abstention comme grève du vote) sans oublier la révolte des opprimés

    ou des indigènes colonisés. L’examen des faits détachés des principes anhistoriques au profit d’une téléologie donne à voir les principaux responsables : des hauts gradés militaires, des juges souvent, des financiers et des prêteurs toujours. Il faut, si l’on veut être raisonnablement complet, regarder à chaque fois la répartition  des « pertes et profits », des risques et avantages,  que procure  différemment la République aux diverses catégories de citoyens. Et on conclura par l’examen de la capacité d’auto-analyse des gouvernants ou aussi la réflexivité  des citoyens, quant à  l’invention rapide ou aveugle de solutions, là ou les « familles » politiques de l’élite, les clans intellectuels se réunissent et  se déterminent. La République est toujours un rapport de forces dont le résultat  au final n’est jamais acquis d’avance. Ce qui a fait dire à ses détracteurs mais aussi à ses admirateurs  lucides: Démocratie et Violence : banal ! Républiques et guerres de conquête : ordinaire ! Elections et  Exclusion : évident ! Il faudrait en conséquence juger au cas par cas, au jour le jour,  en testant plusieurs Républiques à l’aune des ces épreuves.  On verra si la liberté, l’égalité et  la fraternité  ou simple solidarité sont respectées. Ou bien  sous quels arguments et justifications, les concurrents, rivaux aux prétentions à diriger un pays, avancent-ils dans la lumière ou alors dans le brouillard complet ?  Sensible à  la puissance et au secret des forces  en jeu ( armée, justice, presse, universités) notre enquête  n’est pas exclusivement personnelle ; elle se déroule  à l’aide des meilleurs  historiens,  républicains  sincères  élaborant  des  objections  nuancées sur l’intensité de la mortalité républicaine. Une autre forme de l’enquête   a été plus personnelle : la participation par souvenir ou engagement de nos proches en 1940, ainsi que la perception directe  aux années 1950-1962. A quelle condition, un historien doit-il user de son expérience des événements ? Cette question sera posée à la fin du livre .Toutefois l’accumulation des connaissances livresques et des pratiques  politiques  autorise des comparaisons  dans le temps. « C’est un privilège, pour un écrivain, que d’avoir vécu la fin de trois Etats : la république de Weimar, l’Etat fasciste et la RDA. Je n’imagine pas vivre assez longtemps pour voir la fin de la République fédérale » (E. Hobsbawm). Le risque d’incompréhension  demeure tant que la survie  de l’idéologie élèvera la commémoration de notre Grande Révolution au rang de monument  sacré.  La « démocratie » a toujours un prolongement dans un autre, un concubinage ou une bâtardise dans l’éventail de destins historiques. La variété de cas s’accompagne de réflexions sur les  circonstances. Aucun de ces cas n’est représentatif ; ce qui ne conduit pas à nier l’essence d’un  républicanisme mais à considérablement le relativiser. Enfin du point de vue de notre discipline, ce livre visera à inciter les sociologues à se ressaisir de l’objet « démocratie », abandonné trop souvent aux essayistes, philosophes et politologues, mais en s’appuyant sur les historiens qui ont su faire revivre les faits et la réalité concrète. Seules les études  plus fouillées permettent de  distinguer les idéaux-types, des compromis, hybrides, (régimes partiellement républicains). C’est en dialoguant avec l’histoire que l’on perçoit   la proportion dans laquelle  un régime est toujours  plus ou moins autocratique, dictatorial,  libéral, ou  alors une réunion toujours plus complexe qu’on ne le croit,  d’indépassables contradictions ou  compromis. Ce qui expliquerait que l’on rencontre  de la  torture en démocratie ; des Droits de l’Homme  conjoints à l’esclavage ; des manipulations démocratiques  du corps électoral,  ou les textes constitutionnels  peu ou pas respectés. Mais c’est également en dialoguant avec les nations étrangères dont les historiens ont perçu des raisons différentes aux décès    républicains  que l’on éclairera le cas français  d’accumulation numérotée de régimes républicains, situation unique dans le monde. Si au XXIè siècle le comparatisme restait un vain mot dans les sciences sociales mondialisées, alors ce serait à  déplorer de  nos perspectives  futures et ambitions de connaissances !

     

    1.  Un approfondissement  de la démocratie :   vision  des historiens Anglais

      Parmi les nombreux auteurs sollicités  qui serviront de guide à l’intérieur de chaque chapitre, le premier sera John Dunn, auteur anglo-saxons qui  vient de publier  une synthèse récente sur l’histoire de la démocratie. Nous cherchons à comprendre la continuité peu évidente entre démocratie  antique et contemporaine, cette dernière ayant  établi sa vocation universelle au travers de nombreux soubresauts et guerres. Mais toujours la république  fut un compromis clientéliste entre factions, un arrangement provisoire, faute de mieux, pour éviter les guerres internes, fratricides de  partis bourgeois. Ensuite le cas français sera analysé grâce aux synthèses proposées par Jean-Clément Martin au sujet de l’échec de la première république (1792-99) qui   réussit à se positionner en innovateur malgré des  handicaps   face à des institutions académiques puissantes.  La Grande Révolution est un enjeu de joutes intellectuelles et un débat d’historiographiques nationales.  Elle  fut une pierre de touche, une référence dont le monde entier, y compris la Chine et les pays  de l’Est, mais également les Amériques latines, se saisirent. Tous  se disputant la  juste interprétation des combats intérieurs, y entraînant  des  générations d’historiens   de  Hobsbawm,  Dunn,  ou Goody  à Nolte et Furet  sans parler des Américains. Enjeu mondial  et disputes  qui dépassent notre pays  et qui posent aux Français  un dilemme : comment faire carrière  ou exister encore sur un tel sujet  rebattu ?  Divers   auteurs moins connus nous donneront à voir des interprétations plus complexes au sujet de  la disparition rapide de la deuxième (1848-1851) et enfin de la troisième en 1940, une  mort subite survenant en quelques semaines et qui mérite l’attention. D’autant que  l’héritage depuis le bicentenaire  1989 a  durci les positions ; mais auparavant  la guerre  coloniale avait  provoqué  l’agonie de la quatrième république produite par la révolte  algérienne et l’insurrection  prolongée  de menaces  séditieuses sur la cinquième vers 1961-62.

     Pour comprendre les balbutiements républicains européens du XXe siècle et les querelles des historiens politiques au sujet de son avènement, la république de Weimar qui fit le lit du nazisme,  constituera un cas d’école. La somme érudite de Richard Evans guide ne la matière, permettra de comprendre la mort « annoncée »  de la république allemande (1918-1933).   

     

     Pour conclure et mettre les historiens d’accord entre eux,  on commentera l’anthropologie politique de Jack Goody sur les thèmes fondamentaux de notre époque et les difficultés des historiens occidentaux, se positionnant par  principe au centre du monde,   en raison de la  force de leurs historiographies nationales,  qui, négligeant le chauvinisme trivial, construisent une histoire peu autonome des pouvoirs ou de l’école. Cependant, vu les défaillances de la sociologie politique,  rien de nos réflexions  ne peut s’effectuer en dehors des historiens qui restent pour nous un modèle   d’enquête et de rigueur méthodologique. L’importance des guerres européennes dans les destins des structures républicaines rappellera aux sociologues  leur devoir de lire et  d’user des livres d‘Histoire. Et symétriquement elle  encouragera les historiens à regarder la sociologie avec intérêt et pas seulement par curiosité. Interpeller l’histoire au nom de la sociologie et à l’inverse, questionner l’absence d’historicité  sociologique implique, pour un jeune public,  de ne pas se contenter des généralisations  hâtives et des cours  routiniers mais  plonger dans le détail, s’inspirer de la multiplicité des cas et  établir  leurs conclusions par eux-mêmes en prenant toujours le recul nécessaire. La république est un bon test d’examen des ethnocentrismes et des traditions  locales en chaque historiographie. Ceux qui manifestèrent de tels constats  sont isolés aujourd’hui. Pourtant ces conceptions étaient banales aux siècles derniers, évidentes pour les marxistes, ainsi que pour Jaurès ou Blum. Les meurtres de masse et les guerres mondiales ont pris racine dans les pays les plus avancés et cultivés du siècle dernier  et, à un  moment donné, les plus démocrates. Peut-être les deux aspects sont-ils liés. Les connaissances accumulées à ce sujet  ne servent pas, car,  acquises  elles sont aussitôt refoulées. Les sciences sociales n'ont pas  saisi l’occasion  d’élargir leur palette  de la compréhension de la société  politique  

     

     

    La critique   de  l’idée de démocratie

    Pour comprendre la mort des républiques, il faut réfléchir à la nature même du système démocratique en évitant de le réifier ou de le rigidifier. C’est un spécialiste anglais de l’histoire des idées, grand connaisseur de Locke que nous suivrons sur le chemin de ces remises en question. Dans « Libérer le peuple »([2]), John Dunn, montre que la démocratie est une forme politique imprécise sinon confuse, à la définition peu  homogène dans le temps et l’espace occidental, considérés sur plusieurs siècles. Il pose aussi un certain nombre de questions dérangeantes. Pourquoi la démocratie a-t-elle été haïe à gauche comme source d’anarchie et de chaos ? « Pourquoi la démocratie occupe-t-elle aujourd’hui la place qui est la sienne ? Pourquoi domine-t-elle ainsi le discours politique du monde moderne ? Lorsque l’Amérique et la Grande–Bretagne ont entrepris d’ensevelir Bagdad sous les décombres, pourquoi l‘ont-elles fait au nom de la démocratie... Et si cette prédominance inédite n’était qu’illusoire ? Et s’il ne s’agissait que d’une tromperie à grande échelle ? Et si c’était le signe de la confusion la plus totale ? Ou au contraire celui d’un grand progrès qui doit s’étendre désormais  au monde entier ? » (p.15) Ce livre débute, semble-t-il, par une provocation. Non celle d’un partisan de l’autoritarisme, ni d’un ingénu, mais celle d’un authentique démocrate libéral. Il s’agit d’un livre profond qui   n’a pas trouvé d’éditeur chez nous, et  non plus beaucoup de lecteurs malgré les efforts de son éditeur genevois qui l’a diffusé.  La greffe sur notre culture sociopolitique n’a donc apparemment pas pris. Ce livre est donc doublement interpellateur par son sujet et son rejet. Mais on peut  comprendre ce dernier si on  résume de façon lapidaire une de ses leçons : « Ecoutez le peuple ou consultez-le mais éloignez-le de l’exercice de tout pouvoir réel ». Façon peu conventionnelle de présenter les choses, mais pourtant  fondée dans les faits historiques. Dunn  affirme en effet que  l’histoire qu’il  raconte fut banale au 19e.  La position critique ou sceptique  fortement répandue  chez des philosophes anglo-saxons fut reprise sur le continent principalement par les politologues marxistes, en marge de Tocqueville, qui défendit une autre  thèse de la notion de démocratie. Ce fut un des grands débats de l’époque contemporaine. Dunn ne rejoint ni les uns ni les autres, ne se situe ni en parangon de doctrines traditionnelles, ni en redresseur des « démocraties » avortées ; il se place ailleurs, en analyste. Les circonstances de son intervention dans le débat  tentent de mettre à l’épreuve le concept  de « démocratie variable », de droits proclamés, inappliqués, sans se laisser prendre au piège des définitions préalables. Il parle par exemple de l’ « ordre de l’égoïsme » pour désigner le principe de  législations universalistes exubérantes conduisant nécessairement à des consommations inégales, sans moyens d’accès pour les plus démunis mais distribuées généreusement pour les puissants. C’est une idée d’actualité : l’avènement  rhétorique de l’égalitarisme comme idéologie pratique  engendre  un rapport opportuniste à l’Etat  venant de  citoyens en position   d’exploiter  la liberté individuelle et de mobiliser les moyens incommensurables  créés par le libéralisme. En échouant à  contester les libertés et l’égalité  virtuelle, le « peuple » se  retire des services publics, se réfugie dans l’abstention, une  forme parmi d’autres de la grève, celle des votes, dans  une désyndicalisation ou de multiples variétés d’impuissance. Tout ceci est l’un des fondements  de l’analyse marxiste mais paradoxalement aussi  de la critique libérale anglo-saxonne, transmise en France par des auteurs comme d’Argenson ou l’abbé Sieyès. Mais l’échec des penseurs  du 18ème ou 19ème, n’est pas  ce qui l’intéresse ; il tourne son regard plutôt vers l’impraticabilité d’un consensus parmi les philosophes critiques, les anarchistes libéraux, les doctrinaires et les militants engagés, les plus célèbres étant Buonarroti, Babeuf, Blanqui.

     L’examen des arguments d’opposants en divers pays, à des époques variées, déploie un  bilan complexe de modes de dénonciation, ou  au moins de diversité d’opinions se conjuguant dans le temps sans se rejoindre. Ce sont ces positions isolées qui se refusent à accepter la démocratie comme le « meilleur » procédé  parce qu’elle fonde une distribution dissymétrique dissimulée. Et cela, depuis les avantages  accordés aux citoyens en Grèce ou à Rome par rapport aux exclus (métèques, esclaves). L’absolutisme des droits de la démocratie  a été « inventé » au 18ème,  (ou au  XXe selon Jack Goody). Ces contradictions connurent des  pauses ou des compromis entre des  pics de disputes.  Depuis l’Athènes de Périclès et de Solon (et la phobie de Platon pour la démocratie par ailleurs connue), jusqu’au 18e avec la révolution américaine et enfin en France, on retrouve ces mêmes errances de définition. Le livre de Dunn nous montre que la trouvaille d’un continuum avec l’Antiquité est un artefact  qui légitime l’inégalité matérielle consentie. Dans ce cadre, la discrimination par l’accès à des degrés  variés de pouvoir est propre à tous les régimes. Toutefois l’élimination douce, en démocratie, du peuple-acteur n’a été vivement  ressentie qu’en raison d’un accident : l’élargissement  de l’accession à la citoyenneté et la proclamation de l’égalité formelle avant que les Niveleurs, les Egaux, les Buonarroti ou Babeuf fussent réduits au silence, les uns après les autres. 

     

    La tradition de Cambridge 

     

    Quel est donc cet auteur qui propose sur un ton réfléchi autant de remises en questions dérangeantes ? Il fait partie d’une aristocratie de la pensée anglaise, à la fois libérale et sceptique, dans la grande tradition de Locke et de Hume, opposé au conservatisme lettré. Pragmatiste, il n’est pas marxiste, ni post-moderne.  Il retient de Marx la lecture économiste mais perçoit aussi en lui l’utopiste, son faible réalisme d’action. Peut-être faut-il chercher dans sa biographie les clefs de sa position intellectuelle ? Il est né en Angleterre en 1940 d’une « famille impériale ».  Petit- fils d’un médecin militaire, blessé et décoré à la première guerre mondiale (propriétaire terrien, grand chasseur, tué par un sanglier !). Petit-fils également d’un diplomate, colonel de l’Armée des Indes, chasseur de fauves lui aussi, originalité accrue par l’exotisme de sa formation. John Dunn vécut lui-même, enfant, aux Indes et en Iran. Il fut interne dans un des meilleurs collèges londoniens (traditionalistes) et a fait ses études d’histoire à Cambridge (avec Moses Finley) ; il a été étudiant à Harvard ([3].) Sa carrière est brillante: lecturer à King’s Collège, maître assistant à Cambridge où il fut ensuite professeur (et au Japon). Ce mélange de formation classique de haute volée et d’expériences de vies internationales est déroutant pour un intellectuel français. Il saute aux yeux que l’ouverture internationale des élites anglaises est absente à ce niveau chez nos historiens contemporains. Actuellement professeur émérite de Cambridge. Spécialiste de l’histoire des idées politiques, il a écrit un livre sur Locke, puis un ouvrage important sur les ruses du raisonnement politique ainsi que sur les limites de l’expérience humaine des gouvernants et l’irrationnel comme principe de l’action ([4].) Il n’est pourtant que rarement cité dans l’Hexagone. Son accueil dans les grandes universités ou écoles françaises fut, -on ne s’en étonnera pas- controversé. Les politologues  français en général n’apprécient pas que l’on prenne de la distance au point d’ironiser sur les objectifs et caractères  de la démocratie ; encore moins qu’on en discute sa nature ou qu’on la décrive comme un régime quelconque, un composite d’avantages et d’inconvénients selon la position de chacun sur l’échiquier des catégories sociales. Le travail de Dunn doit être pensé en relation avec la diffusion actuelle des idées des sceptiques libéraux dans les publications anglo-saxonnes. On les trouve aussi bien chez les  politologues que chez les empiristes. Vu de France, on pourrait avec profit se demander  pourquoi ce courant vivace  se développe intensément en ce moment au sein du pragmatisme anglais et  pas chez nous.

     

    2.  L’impossible consensus républicain  au sujet de la démocratie

     

    La démocratie, dans ses principes et ses fondements, ne provoque plus guère de critiques et de débats de fond aujourd’hui en Occident. Dunn rouvre le dossier en rappelant des idées soulevées quand les débats étaient vifs. Il écrit en début d’ouvrage : « Ce que nous affirmons aujourd’hui lorsque nous nous rallions à la démocratie est souvent variable, confus et de mauvaise foi. Notre discours se fait presque systématiquement moins convaincant à mesure que nous montrons ce qui se cache derrière nos valeurs et à mesure que nous reconnaissons ouvertement les réalités qui sous-tendent nos institutions. Au fil du temps, nous avons appris à nier certaines choses avec un aplomb grandissant lorsque nous prenons parti pour la démocratie. Nous nions en particulier le fait que tout groupe d’êtres humains, du fait de ce que sont tout simplement ces derniers, mérite de se voir confier l’autorité politique » (Dunn, p.76). Et encore, pour reprendre la célèbre formule de chef des Niveleurs, comploteur contre le roi avant sa pendaison  lors de  la guerre civile anglaise du XVIIè siècle, « Aucun homme n’a jamais été marqué par Dieu à la naissance comme supérieur à un autre car personne  ne naît  avec une selle sur le dos, et que nul ne naît avec des bottes et des éperons afin  d’en faire sa monture » (p.33, note 3).

     

    Les contradictions entre principes énoncés et actes réels   ressenties particulièrement au 17ème et 18ème, ont engendré passions et débats infinis, principalement en France où l’originalité de l’idéologie issue de « 89 » deviendra une Bible apprise lors de la formation laïque des hommes politiques. La relativité des conceptions de l’interprétation moderne donnée à « Démocratie » éclate cependant aux yeux de l’érudit. L’étude sémantique comparée qui va des Athéniens et des Romains jusqu’aux révolutionnaires d’Amérique ou d’Europe suggère que « à  l’orée du XVIIIè siècle, la démocratie est encore un mot paria » comme elle le fut dans toute l’Antiquité jusqu’à sa consécration contemporaine. La fin du 18e siècle est saisissante quant à l’hétérogénéité de significations au moment où il faut articuler démocratie et tolérance au colonialisme brutal. Dès lors, pourquoi est-elle associée à la Terreur en 1793 ? Quelle conclusion tirer d’un régime renié par ceux que l’on honore aujourd’hui comme ses promoteurs ? La réponse subtile de Dunn est à trouver dans la nécessité de libérer les «échanges » commerciaux,  de faire participer de petits bénéficiaires triés en tant qu’associés. La redistribution matérielle plus ou moins bien réalisée au cours de l’accumulation des richesses représente la  clé des tensions sans laquelle les résistances croîtraient jusqu’à ce que des voiles se déchirent.

     C’est ainsi paradoxalement, que la démocratie a été condamnée par les hommes de  « progrès », comme créatrice d’inégalités et donc source de chaos. Dunn donne un florilège d’œuvres qui  suggèrent que l’idée n’a pas émergé du flou au XXèm,e avec  ses ambiguïtés qui seraient tout sauf modernes. Les formes d’adaptation occidentale ont été si diverses qu’on affirmera qu’aucune conception « juste », démocratique, n’a aujourd’hui vraiment gagné la partie, ni convaincu, alors qu’on peut considérer qu’elle fut longtemps tolérante envers le nazisme. Elle fut même combattue dans les pays qui l’ont promu sous le nom  des Droits de l’Homme et des Citoyens, aux Etats-Unis ou en  en France.

    Si aucun critère ne s’impose ni n’est exclusif (constitution, élections, royauté ou République, liberté de presse, droits égaux, religion ou laïcité) les faits historiquement constatés montrent que la démocratie exclut en général femmes, enfants, esclaves, indigènes, étrangers puis élimine pratiquement du vote ou de la carrière d’élu, la  grande majorité de la population. Elle permet cependant à une minorité (de plus en plus large, il est vrai : l’assemblée des électeurs, le public citoyen) de choisir des hommes habilités à exercer le pouvoir général. Sur deux siècles, cette tendance a été confirmée par l’élargissement de l’association entre mandataires et mandants acceptant leur autorité. Cependant, on débat depuis longtemps des inconvénients du mode de gouvernement démocratique. Dunn explique les conséquences négatives que les penseurs grecs ou les députés de 1789-93 avaient envisagées dans la notion du « pouvoir du peuple par le peuple ».  La démocratie athénienne était loin d’englober l’ensemble du demos. Les inventeurs avaient refusé l’égalité réelle aux 300 000 Athéniens (seuls 30 000 pouvaient siéger et prendre la parole) pour des fonctions d’autorité, l’assemblée tirant au sort le petit millier de citoyens « légitimes »)[5]. On a ensuite appelé démocratie une série de  constitutions ou d’actes législatifs dans le cadre de l’exécution de concurrents  (Robespierre, les Egaux,  répression de la part des Thermidoriens) pour  parvenir enfin à un régime stable où sont reconnus des droits à environ 12% de la population adulte : les citoyens actifs ; définition  qui résista jusque en 1848. Ensuite la démocratie fut assimilée au suffrage universel masculin, mais avec un ensemble de contrepouvoirs, d’écrans qui permettait d’encadrer la partie des électeurs jugée spontanéiste, dangereuse et donc d’attribuer de manière régulière le droit de diriger à une élite stable, à la compétence éprouvée et « adéquate ». En 1945, la population féminine française a été admise à participer à ce choix, 25 ans après l’Allemagne et l’Angleterre.

    Cette ascension hasardeuse ne justifie pas la durée de vie de la contradiction initiale entre « force confiée aux mains du peuple » et citoyenneté limitée. La  réponse est  que la puissance d’attraction de l’idée de démocratie implique la  résistance au chaos et à la volonté de « durer» d’un quelconque régime. Les hommes politiques détiennent le temps et sont accoutumés à pratiquer le principe : Intéressez, associez le maximum d’individus à la vie politique mais interdisez à la majorité de la population d’exercer le pouvoir,  sauf par délégation. Ce sont l'accaparement des institutions par la détention des arbitrages, des définitions et surtout les moyens d’application  qui empêchent la prolongation de risques de révolutions éphémères. Et la démocratie est donc,  du fait du  temps, une aventure  stabilisée associant des personnes (pas toutes) selon des critères particuliers de sexe, d’âge, de lieu de naissance, fortune, titres. C’est devenu la façon la plus étrange qui soit par laquelle un régime organise la conquête de son pouvoir entre des catégories sociales proches et rivales, préalablement sélectionnées quoique mal définies.

    On comprend que, jusqu’au milieu du XIXeme, peu d’hommes publics se revendiquaient démocrates. Le suffrage universel équivalait pour eux à une requête démagogique  accordant  au peuple irresponsable le droit d’intervenir, au risque permanent de l’anarchie (« dispute entre cent mille fractions » disait Robespierre). Contraste surprenant avec la signification actuelle du terme qui ne « voit » que l’aboutissement de ce long chemin de prévention du désordre éventuel, engendré par l’élargissement à un électorat imprévisible.

    Parallèlement, on soulignera que, tout en limitant leur usage, des principes d’égalité et d’équité avaient été décrétés. Et ce n’était pas sans enjeu : l’égalité de statut civique et juridique a vu le jour (mais excluant indigènes et esclaves). Le renoncement par le peuple au pouvoir par lui-même et au droit de commander a été compensé (c’est ce qui, à la longue, a emporté l’adhésion de la majorité) par l’apport de libertés appréciables : presse, opinion et parole, religion, conscience, procédures juridiques. Mais cette association ne va jamais de soi et peut être mise en cause, à tout moment. On comprend l’humour du titre : « Libérer le peuple ».

     

    L’histoire  retracée  ici  est tout sauf linéaire ; elle diverge avec la vision conventionnelle enseignée. Un point crucial concerne l’idée, plus ou moins tacitement admise selon les contextes, que le gouvernement effectif peut et doit être assuré au sein des groupes proclamés compétents. Si de Périclès aux délégués du Congrès américain rédigeant leur constitution, sans oublier les députés du Tiers-Etat, la République n’est pas assimilable à une forme unique, c’est aussi parce que certaines  des variantes ne s’affichent pas en tant que gouvernement du peuple. En démocratie pratique, le partage du pouvoir entre fractions « élues » est crucial et donc la conception de la délégation est complexe et sinueuse. On se perd facilement entre démocratie participative, directe, indirecte, représentative, déléguée, à une, deux voire trois chambres. Le partage de l’autorité entre élites est si délicat dans un conditionnement universalisant, qu’on n’en tire aucune règle d’immuabilité, aucun principe univoque. Ce sont des accords locaux (ou au niveau du pays) qui en décident. La République peut disparaître en gardant son nom. Elle peut se confier sans difficultés à un dictateur (Antiquité) ou un premier Consul (Bonaparte) ou à Napoléon III. Il suffit que la fraction au pouvoir soit choisie selon des règles formellement respectées. Elle se livre sans scrupules excessifs à des gens qui veulent la renverser : elle se met alors en hibernation (l’Allemagne en 1933) et elle sort du sommeil sans problèmes ; le fascisme italien tombe en un jour et dès l’été 1945, des instances démocratiques se mettent après épuration, à fonctionner en Allemagne comme si de rien n’était.

    Nombreux sont ceux qui perçoivent la démocratie moderne comme un régime politique impérieux, élitiste, incluant une quête permanente d’alliés, d’associés aux profits, un régime d’allure libertaire, libéral, souple économiquement. C’est également un mode d’organisation de la société, flexible, adaptable aux circonstances, aux mœurs, et à des économies ou des modes de production. C’est, comme on l’a souvent dit, la moins mauvaise des solutions de gestion des conflits au sein des classes dirigeantes et de leurs fractions subordonnées. Le  projet est d’analyser la concurrence permanente et  les effets de domination d’une fraction « légitime » au sein de la bourgeoisie (qu’elle soit aristocratie ou oligarchie, à tendance monarchique), impliquant des alliances variables avec  des classes montantes ou descendantes tout en restant « efficaces » en ce qui concerne la limitation de l’intrusion populaire : la petite bourgeoisie par exemple préfère la version parlementaire à la présidentielle, les classes moyennes admettent une royauté limitée (formule qui a encore la faveur de près du quart des pays européens ).

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    3. De l’histoire des idées: La démocratie  n’implique pas l’égalité 

     

    « Un Etat peut-il vraiment exprimer l’égalité ? Un Etat n’est-il pas au contraire la négation la plus définitive (au moins en théorie) de cette égalité ? (Dunn, p.76) On répondra avec l’auteur que la démocratie exalte la singularité et condamne l’uniformité. L’exaltation de la différence pousse à la discrimination par l’accès inégal en pratique.  La problématique de Dunn est on ne peut plus actuelle. La cinquième république  par exemple n’a jamais autant aggravé l’écart des revenus et des patrimoines -en valeur déclarées donc sous-évaluées- entre les strates sociales. Peut-on dire que c’est la victoire de la démocratie ? En partie oui, car la démocratie exalte la différenciation, la singularité et non l’égalité rebutante à tout principe de domination. Si on appliquait strictement l’égalité, le gouvernement qui y survivrait affaiblirait la portée de la  propriété privée, l’individualisation des capacités, les avidités d’accaparement. La démocratie  encourage et fait  prospérer les divers « soi », les marges et les diversifications personnelles, bref développe l’ordre de l’égoïsme. L’émergence de personnalités atypiques ou hors normes, l’esprit d’initiative privée et  de  compétition en seraient diminué. L’égalité devant les dépenses collectives de santé, devant l’école (et notamment la scolarisation longue), une  tendance au nivellement des conditions de vie, condamneraient les possibilités de personnalisation  dans la vie quotidienne, consommations, loisirs, distinctions intellectuelles ou sociales. Les déclarations formelles d’intention  égalitaires par un gouvernement sont aussitôt démenties dans les actes. On peut les revendiquer et ceux qui ont le pouvoir de parole ne s’en privent pas puisqu’ils définissent la liberté d’expression qui  sous-tend ces inégalités. Le droit de vivre selon des dispositions extensives, le droit d’user de capacités sociales élargies, de créer des modes de vie allant du dilettantisme à l’acharnement au travail, de multiplier des croisades en faveur de telles  minorités s’expriment sans restriction. Ces droits  consommant du temps et de l’espace sans contraintes ne peuvent qu’aller croissant. On vient d’assister au cours d’un siècle de particularisme culturel, d’individualisme singulier à des inventions de style de vie et de sectorisation communautaire pour lesquels la démocratisation  libertaire s’est appuyée sur un mode  d’expression politique : surtout pas d’intolérance, ni de limites ! ([6]).

    Dunn  estime que, de ces prérogatives dont en tant qu’intellectuels indépendants, nous profitons, nous pouvons espérer  simplement en tirer une démocratisation  molle, une absence de répression brutale car....« Ce combat, l’égalité  ne peut le remporter. Les limites précises que l’ordre de l’égoïsme impose à l’égalité ne forment pas une structure définie qui préexistent à l’expérience politique .Elles constituent un champ de bataille dont les contours évoluent sans cesse. En revanche une chose est claire : l’issue stratégique de cette longue guerre et l’identité du vainqueur... Le rôle de la démocratie en tant que valeur politique à l’intérieur de ce remarquable mode de vie (je veux parler de l’ordre mondial de l’égoïsme) est de tester sans répit les limites tolérables  de l’injustice dans un mélange d’exploration culturelle et de combat sociopolitique » (Dunn, p. 192). Ainsi va son raisonnement : la société démocratique offre matériellement et spirituellement d’immenses potentialités à l’individualisme raffiné. Cela ne serait illégitime que dans  une société habitée par la « vertu » mais si la vertu ne s’impose pas ; il ne reste qu’une option : s’incliner devant les résistances ou l’imposer par la force ainsi que l’a montré 1794.  Si l’inégalité affecte tous les domaines,  quelle est la limite tolérable ?  Qui est  marginalisé, voire exclu en démocratie ?  Et donc qui la défend ou est prêt à le faire ? Intéressante question dont la réponse  réside dans des alternatives où se nouent des transactions, négociations difficiles à terminer entre fractions bourgeoises. La politique pour chacune d’elles est manifestement la défense de ses propres intérêts de caste ou plus  précisément  de fractions qui se font passer avec le plus d’opportunisme ou de cynisme pour  l’intérêt général.

     Le livre de Dunn anticipe des questions importantes pour la sociologie  politique et pour l’étude de la France actuelle. Ce sont les luttes  internes ou de catégories sociales proches, qui intéressent spécialement l’historien-sociologue qui regarde la république et ses évolutions. Ainsi il a toujours existé  en démocratie, et ailleurs, a fortiori, des exclusions et des clivages à la suite de rivalités au sein des milieux dirigeants (assassinats, exils, condamnations). Les luttes de fractions de bourgeoisies divisent le monde du pouvoir selon des caractères sociaux ou religieux (catholique ou protestante pendant plusieurs siècles mais aussi athées ou puritains, militaristes ou pacifistes). L’une fut chez nous d’ossature gaulliste sociale, patriotique et valorisant le travail industriel, l’indépendance nationale. Cette fraction existe toujours mais se tait devant l’ascension des nouveaux acteurs, notamment ceux issus de la bourgeoisie des affaires et de la finance. En France également les classes moyennes aisées, parvenues au pouvoir opportunément durant les trente dernières années,  se divisent en blocs peu perméables. Une sorte de guerre civile, on le devine, au sein de laquelle on se déchire au sein des repas de familles, des réunions d’associations ou de discussions entre amis. Professionnels de la fonction publique s’opposent aux agents du privé. Malgré une origine familiale commune, des contradictions internes aigrissent les relations d’amis, de parents ou d’héritiers. La divergence sur la nature des fortunes et des patrimoines, que ce soit la banque ou la Bourse, que ce soit le travail de cadre ou de patron, altère la cohésion traditionnelle des classes moyennes riches et la solidarité a volé en éclats. Le peuple, quant à lui, ressent  sa mise à l’écart par les décisions de  justice, la seule institution qu’il ne « comprend » absolument pas, au sens de malaise d’entendement, de réponses inappropriées, d’ignorance des bons comportements. Pourtant la justice du « contrat  social » développée en démocratie façonne toutes les transactions économiques et les négociations salariales.  L’exclusion est douce ; elle prend  le visage du consentement par lassitude et du  dégoût pour la politique. L’exclusion peut être légale (droit de vote interdit, réservé ou limitatif)  ou bien elle peut être  rendue matériellement complexe en élevant par exemple des obstacles au vote des non sédentaires, des travailleurs mobiles  (au titre de preuve de domiciliation, ou rendu pratiquement difficile : horaires, lieux du vote, attente, vérifications). La projection  dans le temps que demandent l’exercice de la délégation et la confiance sans contrôle aux élus, rebute les gens modestes qui n’ont pas le temps d’attendre et qui ne font pas confiance spontanément à d’autres classes pour les représenter.

     

    4.  La  mort agitée des républiques antiques

     

    Qu’est ce qui fut fatal à la République ? On peut aligner  une série de causes jamais identiques, plutôt un ensemble de contingences qui vont de l’exclusion trop violemment ressentie par les victimes (Rome ou Athènes, les Algériens colonisés)  aux dettes accumulées que les débiteurs responsables ne veulent pas acquitter sur leurs biens (l’Ancien régime, la première République  de 1793 à 99). Ces déficits ont eu parfois des raisons  internationales ; tels  ceux unissant l’Amérique libérée du roi anglais et la  Révolution française (la dette française  due à la participation à la lutte de l‘ex-colonie contre le Royauté britannique provoquant les Etats Généraux). Tout le monde a sa chance dans la course à l’endettement reporté sur autrui. Ainsi Athènes vivait sur des extorsions imposées  aux cités voisines ; elle en  mourut  à la longue  après la guerre du Péloponnèse pour accroître l’enrichissement de la cité et rembourser ses dettes

     

    La fin de la démocratie à Athènes

     Les descriptions de situations qui ont vu la fin des régimes athéniens viennent plutôt d’adversaires de la démocratie, de Platon à Aristote. Ils furent  les plus  exigeants  du point de vue d’une définition logique.  Ils devinrent cependant un réservoir inépuisable de références quand on eut besoin d’une pensée pratique pour penser ou combattre les régimes féodaux ou monarchiques.

     « Ce n’est assurément pas parce que Platon abhorrait la démocratie que nous sommes tous devenus démocrates...A première vue, « La République »  de Platon n’est pas un livre sur la démocratie ; sans doute est-ce avant tout un livre sur la justice, sur la meilleure façon de  se comporter, sur la nature de la bonté.  Platon y débat  sans nul doute parce qu’il avait de nombreuses raisons de ne pas aimer la démocratie (venant d’un des plus grandes familles d’Athènes .il appartenait indiscutablement au camp des perdants  de la cité-Etat) » (Dunn, p. 46). La citoyenneté a été le fondement d’une discrimination, d’une limitation à l’élargissement  du pouvoir au peuple. Idée qui aura de multiples ramifications. Solon modifia les organismes de direction, favorisa l’accès de pauvres à la justice, libéra ceux qui étaient endettés mais refusa de redistribuer la terre. Cependant ce sursis connut sa limite : Athènes mit fin à cette expérience  au profit d’un impérialisme afin de satisfaire ses débiteurs et les  conquêtes commerciales et territoriales qui s’en suivirent, occasionnèrent sa perte, de la main armée du roi de Macédoine. Auparavant Athènes s’était asservie à des mercenaires en  vue de sa conquête du Péloponnèse et de l’expédition manquée en Sicile. Il y avait là le scénario de bien des morts postérieures.

    Athènes toutefois inaugura un principe démocratique: la sélection et l’idée que la domination  d’une des élites est inévitable. Dans la Cité-Etat, 10% de la population a le droit de participer. Les quarante mille métèques résidents, dont une minime fraction triée sur le volet, pouvait espérer devenir citoyens eux-mêmes ; elle comptait enfin  sans doute cent cinquante mille esclaves. Submergé  par les métèques et les  asservis, ce melting-pot était explosif et devait être surveillé constamment.  La jeune république  cherchait à  éviter les luttes entre familles ; elle encadra juridiquement les conflits entre dominants. Cette organisation fut singulièrement favorable à l’extension de richesses par  rationalisation du travail servile et  redistribution de butins de guerre. La démocratie est donc  un système qui contrôle particulièrement la force du pouvoir en place, qui coordonne des expéditions, harmonise les profits. La ville de Périclès au temps de sa splendeur, pendant deux cents ans d’existence, occupait un vaste espace urbain de plus en plus resplendissant et un arrière-pays rural encadré. La guerre et le contrôle des esclaves avaient donné l’idée d’organiser la répartition pacifique du pouvoir au sein d’une minorité de la population ; c'est ainsi que naquit l’idée de la « démocratie » (contrairement à Sparte où l’idée ne vint jamais). Histoire brouillée par vingt siècles d’exégèses et de commentaires a posteriori sans faits réellement nouveaux..

     

    « L’ombre interminable  de Thermidor » 

    On ne peut oublier que pendant des siècles, la démocratie a été vue comme un régime incohérent et instable, au service de la plèbe et qui menait à la défaite militaire : un véritable repoussoir. La fin de la première république en France  s’y rapporte et le sous-titre évoque un Robespierre poussé à la contradiction inhérente à la démocratie jusqu’à son point ultime. « En février 1794, la France avait plus besoin que jamais d’un gouvernement. Personne ne défendait ouvertement l’hypothèse anarchiste, mais à chaque rassemblement politique ...ces fameuses  cent mille fractions du peuple  finirent par porter un regard très différent sur le rôle qu’il leur appartenait de jouer. ...Deux ans après la mort de Robespierre, une poignée de ses anciens amis  entreprirent assez maladroitement de renverser ceux qui avaient pris le pouvoir ; et de déclencher ainsi une seconde révolution...parmi la poignée des comploteurs véritables se trouvait F. Michele Buonarroti, un aristocrate toscan au tempérament sanguin .Ce dernier vécut assez longtemps pour immortaliser le déroulement de ce complot trente ans plus tard de son exil bruxellois » (Dunn, p. 139)

     Le chef de la Conspiration des Egaux,  Gracchus  Babeuf,  donna plus tard son nom à cette dynamique  politique  adverse: le système de l’égoïsme. Le combat fondamental autour duquel avait tourné la Révolution  était celui de l’égalité contre l’égoïsme générateur d’inégalités puisque  l’unique ressort des sentiments et des actions était l’intérêt personnel. La formule que 1789 a ultérieurement appelé démocratie était le choix toléré de personnes habilitées à décider de l’arbitrage  entre fractions élitaires.  Ces tensions internes furent bien supportées grâce à  l’accroissement des biens. La guerre européenne de la Révolution et les dix années de conquêtes de Napoléon  suffirent, un temps, à satisfaire des revendications d’ « égalité » par un accès ouvert à la richesse confisquée aux pays voisins

     

    5  Le triomphe de l’idéologie démocratique

     

      « La démocratie représentative capitaliste » a aujourd’hui gagné ; ceci est incontestable. Elle gagna deux fois en 1945 et en 1989, dit Dunn (Libération et chute du mur de Berlin)  contre des formes jugées composites ou aberrantes telles que la démocratie socialiste ou populaire. Dès lors, l’idée de la démocratisation auto-proclamée assura le succès mondial de la libération capitaliste. La démocratie satisfait les revendications d’un nombre important de personnes, elle est donc toujours une solution possible. Aujourd’hui elle est parvenue à se hisser sur un « promontoire solitaire ». Le quasi monopole de la légitimité, le succès contemporain du mot dateraient de la  victoire sur Hitler quand, en 1942, il fallut mobiliser tous les alliés potentiels y compris l’URSS.  Mais après la victoire, la guerre froide a changé le sens de démocratie : elle est devenue uniquement un pur anticommunisme. La démocratie représentative capitaliste s’est imposée dans le monde avec la domination économique et culturelle de l’Europe d’abord et ensuite des Etats-Unis d’Amérique, héritière  de ses concepts.

    On peut aisément constater la courte durée de chaque ère de  « démocratisation », suivie en principe d’un autre  régime qui ne la revendique pas ou la rejette. Athènes et suivie d’une oligarchie autoritaire ; Rome et son sénat d’aristocrates,  d’empires et de  consuls-dictateurs ; la Révolution  de « 89 » connut une réaction violente (Terreur blanche, restauration) ; l’Allemagne  devint républicaine puis nazie en quinze ans. La longévité de la démocratie actuelle européenne se justifie sans doute par une période extrêmement favorable à l’intensification des consommations, un concours chanceux de circonstances : conquêtes de marchés mondiaux et émergence de la Révolution scientifique. Double condition qui a aiguisé l’âpreté individuelle et la lutte pour la définition des besoins toujours nouveaux. Les pulsions de consommations  accapareuses s’ajustent à un mode d’arbitrage entre « égalités », au nom de l’égalité de « chances »  d’accès au diplôme, du mérite au travail ou de la situation géographique qui elles, ne se planifient pas. Néanmoins leur définition restait dans les mains de ceux qui avaient au préalable le pouvoir. Ultime formule qui laisse le champ ouvert à toutes les éventualités contemporaines : survie, chaos, diffusion ou rétrécissement du champ « démocratique ».

    Dunn qui n’est pas  seulement un analyste mais aussi, à sa manière tout en douceur, l’avocat d’une certaine conception des rapports dans la cité, entrouvre malgré son pessimisme quelques portes au pronostic :  « La démocratie représentative moderne pour son honneur devrait subir une transformation radicale. Le combat sera sans doute ardu car ceux qui ont intérêt à y faire obstruction sont puissants et bien placés. » (p.208). Si on appliquait les préconisations démocratiques à la lettre, les gouvernements tueraient dans l’œuf l’initiative privée capitaliste, la spécialisation. La démocratie laisse donc prospérer l’individualisme, encourage les marges et les diversifications, l’esprit de  compétition  dans l’extension des Droits de l’Homme au profit de l’ordre de l’égoïsme. On peut l’occulter au moyen de déclarations formelles quoique demeurent le droit de vivre selon des dispositions à la consommation extensive, le droit d’user de nombreuses capacités du service public au profit de modes de vie individualisant. Les  minorités qui en usent s’expriment sans limites,  consomment de l’espace sans contraintes. On  l’a dit : un siècle de communautarisme culturel, d’individualisme distinctif, d’inventions singulières de modes de vie pour lesquels la démocratisation  des mœurs s’est appuyée sur la démocratie politique vient de s’écouler  

     

    6. Les restrictions selon le raisonnement des abstentionnistes

     

    « Que pouvons-nous espérer  puisque les dirigeants politiques appliquent le mot démocratie (avec le consentement actif de la plupart d’entre nous) à la forme de gouvernement qui assure leur sélection et leur permet de gouverner » ? (Dunn, p.179). Cette remarque simple ne peut manquer d’interpeller le sociologue-historien comme le citoyen. La démocratie est à la fois un refuge minimal et une injonction à se soumettre. Face au peuple qui peut s’estimer  heureux de ne pas vivre en dictature, les politiciens se livrent au jeu permanent de la politique politicienne, secondés par les journalistes, et des campagnes aux financements opaques. Quelques « remèdes » simples viseraient à restreindre l’argent consacré à la politique. Le financement démesuré concourant à la victoire électorale dans la compétition au pouvoir, est tyrannique : record par le financement des campagnes des élections de Bush Jr  ou d’Obama. C’est pourquoi le nombre d’Américains qui ne croient plus aux élections et qui s’abstiennent, augmente proportionnellement au coût du financement des campagnes des élections. Des lors  réduire les sommes  données par le pouvoir démocratique à la communication et à la publicité politique serait une amélioration.

    Enfin le peuple ne devrait plus être défini par son incapacité mais être convaincu de sa compétence (la capacité à gouverner d’une simple « femme de ménage », la célèbre parabole de Lénine). A cette fin, le monopole des informations est critiquable bien qu’il soit pluraliste. Multiplier les titres de presse n’est en rien utile s’ils sont tous conformes à un seul type, au lieu de transformer les sources et les points de vue sur celles-ci ainsi que leur traitement. Or, actuellement les sources et moyens (agences de presse, pools informatifs) sont uniformisés « démocratiquement » et verrouillés par l’argent qui y est consacré et qui élève le prix d’entrée de ceux qui en sont exclus. L’hégémonie de l’opinion dite publique, le vœu du peuple exprimé par « élections ou sondages » sont une invention habile, un argument fallacieux.

    On peut changer également l’ordre des questions politiques, c’est-à-dire démocratiser ou modifier les termes de l’offre des problèmes et des urgences : faire rédiger les demandes, les revendications par les électeurs et non par les élus, ce qui conduirait bien sûr à des referendums plus nombreux que les élections générales, trop lourdes tous les 4 ou 5 ans.

    On doit accepter  l’idée que l’opinion se construit contre quelque chose ou contre quelque qu’un ; sinon on conforte le vote massif d’adhésion implicite (en éliminant soigneusement  des comptages, les abstentions, la non inscription électorale, les votes blancs). On peut espérer trouver un autre  mode de gouvernement  que celui du sondage au nom d’une  légitimité proclamée par l’autorité. Aujourd’hui une force « démocratique » n’apparaît que sous certaines conditions : que  ceux qui légitiment l’opinion l’acceptent. Le sondage d’opinion élimine son contraire, c'est-à-dire l’opposition au sondage et devient ainsi un vainqueur facile. La théorie du vote universel élimine l’opposant secret, intime, convaincu que le non vote doit exister moralement. Donc le sondage aplanit au plus bas, réduit la démocratie à : « Je parle pour toi puisque je t’ai sondé ». Il n’y a pas pire malentendu totalitaire que le sondage souverain dans les démocraties dominées par « l’opinion », en réalité par ceux  fabricant une opinion au nom des Droits de l’Homme qui contredisent  souvent les droits des citoyens assemblés en collectifs volontaires. Citons quelques-unes des  solutions provisoires jamais appliquées.  Dunn ne les renie pas : des élections de contrôle et de surveillance des élus, le choix des questions soumises au vote par les citoyens eux-mêmes, etc.  Dilemmes tangibles tels que la confusion entre secret et transparence, la combinaison entre obscurité des coulisses (par ex. les banques, le fonctionnement des partis démocratiques) et une façade, ou bien d’autres contradictions entre le geste et les sentences. On pourrait suggérer aussi, au lieu des successions d’élections pour des représentants en place, plus  de référendums  aux choix clairs qui seraient déterminants. Pas de multiplications électorales mais des améliorations techniques pour le vote en acceptant les changement de domicile récents, des horaires plus souples, voire le déplacement des urnes jusqu’aux cités. Les quelques fraudes qui en résulteraient seraient moins menaçantes que l’abstention massive ; mais on a vu que cette abstention est implicitement tolérée

     

    7. sociologie des classes sociales en république : principes inegalement exerçables

     

    En plaçant au cœur de son analyse les malentendus, les confusions et les illusions au sujet du concept de démocratie, Dunn et ses collègues de Cambridge nous incitent, sociologues, historiens ou citoyens, à nous ressaisir du sujet, tels les Athéniens responsables collectivement de leur destin, et à questionner, réfléchir, proposer. Ainsi, la démocratie est autant porteuse de manques que d’acquis. Manquent au « peuple » par rapport aux titulaires des droits en démocratie, les capacités pratiques de les exercer en moyens matériels, temps et  ignorance du Droit.  Pour les services publics dont l’accès est « libre », il  manque aux classes populaires, le style de maintien, le mode du contact avec les classes moyennes du guichet  ou au bureau du cadre. En raison des argumentations moralisatrices au goût et à la  mode psychologique, l’entrée des services de l’Etat  de providence ou de simple protection leur est inabordable. La relation avec les classes moyennes aux conduites dites « rationnelles » n’a pas de solution  puisque des pans entiers de savoirs informels de présentation de soi (mis à part quelques ruses du discours de la victimisation, venant de pratiques   honteuses populaires ;ce que des minorités ou  les mafias qui les exploitent,  accaparent) .Leur manquent  pour accéder  au service public et passer à travers les mailles de ses gardiens, les « Gatekeepers » ainsi qu’on dit en sociologie.  Mais la nouveauté devant laquelle la démocratie moderne  ostentatoire bute est  que les plus malchanceux construisent l’impression que l’accroissement des droits des autres se fait au  profit de cumuls  d’impôts sur leur  travail pour alimenter les caisses  sociales des privilégiés.  Les sociologues en  sont si  convaincus  qu’ils n‘attaquent plus le problème mais  se contentent d’enquêter sur des détails. Les dépenses de santé en sont un cas d’école ([7].) La prise en charge  collective d’une partie d’entre eux aggrave les déficits au gré de l’exigence individuelle de besoins personnalisés subjectifs.  Inconnus collectivement il y a encore 70 ans,  les besoins ont été multipliés par  cent en un court temps (paroxysme de la démocratisation à partir de 1990). L’idée a quelque chose de terrifiant : « La collectivité me doit une santé illimitée, sans définition autre que celle de mes goûts, de mon genre de vie et ma personnalité ». 

    Ce chapitre permet de tourner l’obstacle sur lequel butent les  politicologues : le contraste des révélations sensibles et des ignorances voulues. Ainsi la schizophrénie dont nous souffrons découle d’un manque de démocratie politique et d’excès de démocratisation des consommations. Fictive transparence ici et obscurité là. Telle est la grille de notre temps.

    Refusant le raisonnement politique abstrait des libertés démocratiques, les gens du peuple perçoivent que leurs cotisations ou impôts servent la surconsommation (médicale ou scolaire) des catégories  sociales aisées. Certes, ils voient parfaitement que les nécessiteux ne sont pas tous abandonnés à la rue et même que certains, symboliques, sont considérés de façon bienveillante dans les reportages réalisés dans des médias par ailleurs opulents mais en y manifestant une sensibilité factice que tout contredit dans leur support  (papier, images, mise en page de luxe, cadeaux publicitaires). L’apparat  et la charité deviennent  provocateurs.  La société des besoins illimités  offre un panorama inouï d’attitudes de détenteurs de richesses, à la radio, télévision, presse quotidienne etc. Ce regard, de haut,  dans des  périodiques débordant d’appels au luxe, voyages, propriétés,  appareils,  leur parait déplacé, au pire  insultant. Puisque la force de chacun sur la scène sociale contemporaine détermine ses droits d’exercice  à l’encontre  de ceux qui ont des droits mais pas les capacités de les faire valoir,  la sécession morale des démunis devient une condition nécessaire, une résistance pour survivre. Cette sensation est nouvelle à ce degré et leur interdit  la participation à la vie collective (associations, partis et syndicats, élections et manifestations). Ce qui fait que, paradoxalement, c’est parmi les  abstentionnistes endurcis  qu’il existe   nombre de gens politisés, avertis des résultats de chaque élection  à laquelle ils n’ont pas œuvré  .  Le refus électoral qui annonce une limite inéluctable de la progression de l’idéal démocratique  est donc une  obligation de survie pour l’estime de soi, quelque chose qui s’appelle la résistance, la dignité des opprimés ;  l’abstention  représente le dernier quant à soi, une  action vivante. La grève du vote, une forme de grève  générale, ne fera que s’accroître ( vu en enquêtant  auprès d’eux en incluant les Non Inscrits ([8])

     La pratique des Droits infinis,  infiniment rabâchés, est sans limites. Or, puisque la liberté démocratique n’a pas de fins, c’est l’ordre de l’égoïsme qui triomphe  selon les occurrences et les circonstances des « besoins ». « A chacun selon ses besoins » !! Et ceux-là se déplacent très vite d’un secteur à l‘autre. La religion de la liberté et de l’égalité en démocratie, à ne pas confondre avec l’égalitarisme, idéologie plus moderne,  a encore de beaux jours devant elle. Si toutes les opinions peuvent se manifester, à égalité, dans les médias (vote incessant, courrier des lecteurs, manifestations d’opinion dans la presse ou Internet), leur poids ou « valeur » se différencient selon les thèmes et  les dénonciateurs. L’excès de démocratie ici occulte son absence totale, là. On peut tout dire en certains domaines (culture, loisirs, représentations familiales, vie domestique, éducation) mais rien dans d’autres (patrimoine, revenus, comptes secrets, pratiques  occultes de la sphère financière et économique sauf à s’exposer à des procès). Quelques secteurs  éclairés de la vie sociale nous submergent et font, à point nommé, oublier un manque criant dans d’autres cas. Qui décide de ce partage entre trop/ pas assez ? Les  puissants jouent tantôt de la démocratie contre l’opinion populaire qui n’a été ni consultée ni écoutée, tantôt l’opinion contre la démocratie. C’est pourquoi toute démocratie  contient son échec et toute République, sa fin.  En s’appuyant sur  le Hollandais Hansen et  le Britannique Finley ([9]), historiens attachés à montrer le détail des réalités pratiques de gouvernement,  on  sent que la démocratie est née sans vraiment en avoir conscience pour résoudre des problèmes concrets.  Les paysans pauvres endettés risquaient l’esclavage pour dettes et l’équilibre social de la cité était menacé. Ce sont des magistrats issus de l’aristocratie, Solon puis Clisthène, qui  mirent au point un ensemble de règles limitant les dangers de l’inégalité. Ce système aboutit à l’égalité de participation active pour un nombre réduit de citoyens soldats. Il fallait voter tous ensemble des décisions qui pouvaient décider de la vie ou de la mort de la cité. La démocratie a ensuite été oubliée comme mode de gouvernement pendant plusieurs siècles (mais pas comme cadre de référence à la réflexion politique). Ces formes d’organisation de la vie sociale ne sont pas le produit d’une volonté nette et définie, comparable à celle qui nous anime aujourd’hui.   

     

    Conclusion  du premier chapitre

    Le pire écueil de l’analyse socio-historique du régime républicain  serait de faire passer aux fourches caudines morales de notre époque, les « mauvais » régimes, soit au contraire accorder facilement notre confiance à ceux où les principes nous semblent, appliqués. Dans la plupart des cas, les mots sont vagues et les réalités qu’ils recouvrent très diverses. Les républiques sont des systèmes d’arrangement (pas toujours pacifiques) entre membres de l’élite qui remplissent diverses fonctions. Le meilleur moyen de s’en convaincre est de regarder comment ont existé en Italie, depuis l’antiquité des régimes « républicains ». Rien de plus étrange à nos yeux, en effet, que la façon dont Rome, puis Venise ou Florence à sa suite,  « furent » des républiques. Cela ne veut pas dire qu’il y aurait un mauvais terme (l’ancien) et un vrai terme (l’actuel). A travers les âges, la République a toujours été un mélange de principes durables et d’adaptations ad hoc. La République est toujours une combinaison. Regarder les « républiques » italiennes, auxquelles songeaient d’ailleurs les révolutionnaires américains et français du XVIIIe siècle nous semble donc un passage obligé de l’examen sur la longue durée de ce phénomène politique et sociologique. 

    Ce sera le thème du chapitre 2 à suivre : Oligarchie et République dans les cités italiennes. Il y aura ainsi 6 chapitres dont la livraison  aux lecteurs  sera mensuelle

     

     

    Critique du livre impubliable : la  Mort des Républiques par les deux personnages emblématiques du  site J Peneff : Mondialisation et Histoire 

     

    - L’Ermite :  A vouloir explorer les disparitions républicaines, alors que les temps de crise poussent à l’euphorie, à l’enivrement  de notoriétés littéraires qui s’attachent de préférence aux « naissances », à l’invention sublime, à  l’enfantement d’institutions inégalables ,votre projet comparatif est contreproductif, suicidaire même ! On vous reprochera vos sources  étrangères ; un coup de poignard pariotique, pour les lecteurs et éditeurs  à pignon dur rue ex-soixanthuitars repentis ! On vous reprochera   une tonalité militante. Vous  sapez le socle  des médias cimenté  depuis 30 ans. On vous reprochera de  solliciter systématiquement des idées neuves. Une  hérésie par les temps qui courent !

     

     

    -Candide : Néanmoins, les dix ans à venir vont être cruciaux.  La fin de la 5ème s’annonce. Alors par quels signes précurseurs, dans l’histoire républicaine occidentale, ceci s’est déjà  manifesté ? Il y eut, dans le passé, dans la mort de ces régimes, des périodes  d’anarchie  préparant le terrain, un appel au césarisme, au bonapartisme.  Mais chaque époque eut sa préférence pour tel ou tel enterrement. Il fallait donc tenter une comparaison systématique sur un échantillon d’une dizaine de cas, la moitié étant français  bien sûr puisque nous avons collectionné  ce  type de régimes  dans un  défilé au demeurant peu homogène.

      

     

    ERMITE  Louable intention mais personne ne vous y autorisera.  Les medias   tenus autrefois  par des personnes morales sont maintenant dans les mains des grandes banques ou des affairistes milliardaires.  Les éditeurs sont  devenus des commerçants dévoués et donc des conservateurs peu audacieux. Vous n’êtes pas le seul à faire ce constat: beaucoup de livres sont refusés  en ce moment à cet égard   

     

     

     Candide : Tout bascule : c’est pourquoi  il n’y a pas de moment plus propice. Mais quatre « tsunamis » sont survenus. C’est surtout le dernier, l’émigration   de masse qui fait tomber les masques ; or le temps de la lucidité est venu. On est  juste avant l’effondrement  civique,  la fin d’une communion nationale et cette année écoulée suggère  même une résistance à la conception unanimiste qui a duré 30 ans  1985-2015. Le passé français  est maintenant rediscuté par de nombreux auteurs qui reprennent notre histoire contemporaine sous un nouveau jour !Avec « La mort » je veux  me situer  dans ce mouvement - non  un simple changement d’humeur-  qui a vu de grands événements dans l’année écoulée se produire, tous totalement imprévus pour des commentateurs aux pronostics  aventureux : les attentats ; le FN premier parti à plus de 30%, et la crise morale avec les luttes de clans au sein des 2 grands partis du Centre (PR et PS) 

     

     Ermite : Expliquez –vous ! Si vous signifiez que  le XXè est mort en 2015  comme le XIXè était mort en 1914 ; quand s’annoncèrent les deux plus grandes guerres de l’humanité ait connues avec des atrocités jamais rencontrées (même si auparavant on assista à diverses traites, esclavages, guerres de conquête et  destructions), alors oui, d’accord !   

     

    Candide : Le moment est de faire des comparaisons et  non pas une histoire événementielle et singulière. L’année vient  2015 d’accoucher de plusieurs tremblements de terre .Vous avez des attentats de masse  en janvier et le 13 novembre ! .Dont personne n’a vu d’ailleurs qu’ils étaient très différents d’objectifs et de moyens. Le premier était politico-religieux et  visait des prétendus ennemis de l’Islam, le second  est une réaction  face la situation  morale de la société et visait des jeunes de la part d’autres jeunes, en crise de la société de consommation et de loisirs. Rien à voir avec une idéologie gauchisante ou anar,  mais un   moindre goût de vivre ! Vous avez lu :les tueries de masse  de jeunes en Norvège et  d’autres jeunes surarmés  aux USA   qui n’ont pourtant aucun lien avec Daesch ! 2015 fut l’année de la montée apparemment irrespirable et pourtant si  évidente de l’incompréhension, du  FN. Mais l’essentiel est que 2015  a vu une émigration de masse  inédite depuis la seconde guerre mondiale.

     

    CANDIDE : Mais la France dans tout ça ?

     

     ERMITE : Les républiques chez nous sont tombées sous les coups de l’armée mais il n’y a pas eu  de déroulement logique. On   ajoutera particulièrement   le vieillissement des « élites » intellectuelles,  l’absence de mobilité des  politiques  du fait  de quasi- cooptation, la  sclérose des institutions :tout cela engendrant  la paralysie des pouvoirs. L’abstention électorale massive est un indicateur, pas une cause. L’appel au peuple n’est guère convaincant, ni d’ailleurs fréquent en république bien qu’il ait eu lieu parfois et se termina mal pour ce dernier.

     Notre pays   a le sentiment de traverser une  période  catastrophique avec l’irruption  massive des migrants. Ce faisant on oublie sa tradition d’ouverture  (comme le fait d’accueillir 500 000 Espagnols en fuite devant Franco en 1939, ou encore le million réfugiés du nord et de l’est  de la France en juin 40 lors de l’exode de la défaite). Les Français  découvrent avec stupeur des mouvements de population qu’ils croyaient  périmés et qui sont de tos les temps ( les croisades ont transporté en 12   transportations sur deux siècles, un  demi-million d’Européens vers l’Orient pour la reconquête de Jerusalem. Ce sont leurs descendants, les Chrétiens de Syrie qui reviennent d’ailleurs maintenant. On a oublié le maelstrom de l’Europe chamboulée par les Nazis : 10 millions d’étrangers sur le sol  allemand en  1945 (ce qui fit de nombreuses naissances  - cachées-  par dizaines de milliers (et chez nous,au moins deux cent mille, issues de couples mixtes (soldats allemands et femmes françaises)  . Nous sommes aveuglés et sans mémoire de ce mélange d’allogènes.

    Les migrants récents font partie d’une immense tradition européenne et proche- orientale. Ils viennent maintenant du Moyen-Orient  et de plus loin, d’Asie, bombardés parfois par nos avions;  ils convergent dignes et respectueux, ne demandant qu’asile et travail. Meurtris certainement ils se saisissent de la porte ouverte   que nous avons produite chez eux puisque en détruisant  leurs systèmes, leurs patriarcats, leurs  traditions culturelles, avons excité leurs querelles byzantines ancestrales religieuses.  Irréductibles, ils seront  inarrêtables.

     Ce retour à une réalité globale est un choc imprévu comme l’exode de 1940 le fut ou d’autres  déplacements aussi importants dont on n’a pas soupçonné l’évidence.  Or  aujourd’hui « ils » sont là ! Et un élan magnifique  vient  de naître en faveur de leur soutien, et du  refus  d’une relégation comme celle subie par les républicains espagnols qu’on avait parqués sur la plage. Surprise divine! La résurrection française existe par la solidarité !

    Un peuple s’est mis en  mouvement venu des profondeurs du pays qui va  à leur rencontre,  qui abandonne maisons et champs,  bureaux  ou  usines,   consommations et routine pour leur tendre la main. Ce geste est plus  que de la générosité ; c’est  une forme de politisation, hors  de tout intérêt électoral, une volonté  venue  des tréfonds de la nation, une formule neuve de l’action collective, un désir de retrouver un sens de la justice.  De partout en Europe le même besoin de solidarité s’exprime par des initiatives  courageuses et originales et  la volonté de rejoindre Calais devient l’emblème de l’esprit de fraternité de l’humanité. Maintenant, chacun de nous doit choisir son camp : c’est là la clé des événements  politiques de demain, en dehors de tout parti, de toute religion laïque. La conscience de l’existence réelle  d’autres populations sur la planète, inaugure l’ère des déplacements à flux continus. Elle nous  met face  à un dilemme historique entrevu par nos pères  dans les années 40 et 50. A partir des rivages de la Manche, la France s’est divisée en  deux : hostiles, violemment opposés   contre les tolérants  et les   bienveillants et la coupure ira en s’aggravant. Une tension insoutenable pour une vieille république en manque d’oxygène, aux minuscules querelles domestiques  et aux programmes obsolètes. Le moment est historique  que ce retour de la France réparatrice et  responsable ! Une manière  de résistance sourde, confuse au début, sans réelle bureaucratie, sans aide  de l’Etat et même souvent contre lui, contre son inertie ou sa répression, se développe en silence, presque clandestinement, à travers des gestes spontanés. La véritable démocratie renaît,  de ses cendres. Calais  nous  fait souvenir de tout ce passé enfoui

    En effet depuis la Grande Résistance contre l’Hitlérisme qui a été l’objet et le moment  d’une irruption de mauvaise  conscience  et de besoin de justice  a produit l’action immédiate de sacrifice et de bénévolat. Elle  avait   effacé le clivage qui  nous aveuglait alors : Gauche/ Droite, chrétiens et incroyants,  possédants et ouvriers, aussi bien  que les différences d’origine  ethnique sur notre sol. La mort de la Vème république  recèle-t-elle la renaissance de cette France libre ? Audacieux et un peu tôt pour l’affirmer !  Mais des caractéristiques de la situation,   émergèrent des idées neuves et des personnalités hors pair induisant des actions exceptionnelles. Ce fut sous la houlette du plus célèbre des déchus de la nationalité française (Décret du 1er août 1940 signé Pétain, qui  évince De Gaulle du droit d’être français) que ce titre,  non de honte  mais de gloire,   redonnera  un sens à notre Constitution! 

     

    ERMITE Ce condensé  de l’histoire française, vous ne pourrez jamais la publier. Dire que toute république connaît sa fin et que tous les exemples sont   à la fois semblables et différents : aucun éditeur ne fera paraître de telles idées. Les actionnaires et le poids des décisions de  la Bourse dans l’édition, les universités, les medias,  tiennent  sous leur autorité ce qui est  dicible   au sujet de la globalisation démographique. Ils  profitent de cette position pour trier dans les journaux, les « bons » des mauvais auteurs. Ils marginalisent les  petits éditeurs  qui accepteraient un mélange d’érudition et de culture générale  en vue de l’abandon  du manichéisme républicain  des idolâtres. C’est pourquoi il faudra accepter une idée de république changeante  versatile, contingente,  incertaine, transitoire  au cours chaotique de déroulement depuis la Grèce et Rome.  Elle est,  en elle-même,   une formule étrange qui a  enfanté bien des  contenus, incluant du césarisme, de la tyrannie, des oligarchies

     

    ERMITE : C’est  cela la conclusion à votre livre ?

     

     CANDIDE : Vous verrez  bien: il n’y a pas de causalité unique, ni de déterminisme mais un enchaînement où les puissances alliées, l’Europe jouent le rôle de détonateur interne de notre histoire.  Les circonstances du décès  sont modifiées par  les aléas de la tournure internationale (notamment par les victoires ou défaites  de guerres). Il faut rester à l’affût des moindres signaux pour interpréter et diagnostiquer

     

    ERMITE  Comment ?

    CANDIDE : Par un surcroît de travail  intellectuel et des comparaisons, outre  une liberté de pensée  accrue

    ERMITE : ça n’en prend pas le chemin

    CANDIDE : Non mais on peut s’exprimer librement  sur de nouveaux supports comme internet  où la censure ne pèse pas.  Donc je choisis ce mode d’expression et je vous livrerai chaque mois un chapitre de mon livre  que j’espère vous discuterez pas à pas

    ERMITE : D’accord je lirai,  mais je doute qu’un éditeur accroché à ses certitudes et au culte religieux des Droits discriminants, discrètement  inégalitaires, accueille votre livre. D’autant, si je vous suis bien, que vous montrez que les phénomènes de dimension  européenne sont  d’une trame  banale. On a abattu de fortes  républiques  pour moins que ça dans le passé. Et ce sont les historiens Anglais (et les Américains, les Allemands et d’autres nationalités)  qui  décrivent le mieux  les faits nouveaux. Vous insistez  sur l’apport des étrangers et cela est un handicap supplémentaire pour votre livre  

     

     CANDIDE Oui ! Mais  ces innovateurs étrangers ne sont pas de purs historiens justement ;  leur éducation  combinant histoire, sociologie et anthropologie constitue un ensemble qui n’est plus enseigné en France alors que la connaissance mondiale, et le fait  d’être polyglotte devraient  être  obligatoire. En France il est rare qu’un historien chevronné parle couramment l’anglais, ce qui est le comble du provincialisme. L’académisme universitaire a figé les cloisonnements et le découpage chronologique en histoire a produit  des compétences étroites empêchant les jeunes historiens de sortir de leur isolement de spécialiste. Ce simplisme de formation datant de plus d’un siècle  dans un monde rapidement évolutif  est dangereux : il entrave  les vastes synthèses et l’audace  de création

    ERMITE Vous voulez sortir de l’atmosphère confinée qui règne dans les vieilles institutions ! Eh bien, avec tout ça, vous allez déplaire  aux vieux lecteurs assoupis, les anciens de 68,  les vieux profs  spécialistes de microscopiques problématiques

     

    CANDIDE Oui je sais : je cumule tous les handicaps mais je ne joue pas ma carrière, depuis longtemps terminée, et ma notoriété n’a jamais été établie .Donc aucun risque à rester soi-même et à affronter les refus de publication !! 

     

     Mais le temps travaille pour nous :« Lorsque la  fortune prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête  des hommes capables d’en hâter la chute » ainsi que le disait Machiavel

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    [1] C Andréo,M. Brichet, C.Brochier, , M. el Miri,  P Masson

    [2]  Libérer le peuple  Un histoire de la démocratie, Genève, Ed. Marcus Haller, 2010.

    [3] On verra les détails dans l’entretien réalisé par Alan Macfarnale sur Wikipedia.

    [4] The Cunning of Unreason,  2001

    [5] De 1789 à 1793, le tirage au sort fut utilisé pour certains choix : il ne fut pas concurrent, ni exclusif de l’élection. Il fut utilisé plus tard pour  le service militaire ou dans des  assemblées  particulières (Claude Mossé : Histoire de la démocratie athénienne. Seuil 1971). Il fut même perçu en Grèce comme plus efficace et plus démocratique que l’élection pour des fonctions « sérieuses », judiciaires et religieuses; les dirigeants aux missions moins importantes ou plus formelles tels que les archontes pouvant être «élus » au terme d’une spectaculaire  compétition politique. Cf. Le pouvoir au peuple  Yves Sintomer, la Découverte, 2007

    [6] Cf  Jean Peneff et Mustapha El-Miri : « Maintenant le règne des banquiers va commencer ».La découverte 2005 Seul auto-renvoi que nous nous permettons, car  l’autocitation  est la maladie infantile de l’égotisme intellectuel. Nos enquêtes  publiées  sont accessibles à tout chercheur curieux

    [7] Cf :la France malade de ses médecins. De même que  l’abstention  refusée comme sujets à  Sc Po ainsi que  la non inscription électorale

    [8]  Que nous avons étudiés  directement au sein d’une population d’un quartier de Nantes en vivant et participant aux opérations électorales. Et en évitant tout questionnaire, tout  entretien qui sont des moyens stupides  en contre appropriés sur un thème aussi sensible et non mesurable statistiquement

    [9] Hansen : la démocratie au temps de Démosthène


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  • Le texte correspondant aux essais de médicaments suite au décès d'un testeur faisant suite à la lettre ouverte à Mme la Ministre Marisol Touraine se trouve sur  mon blog particulier jeanpeneff.eklablog.com

     

     

     

     

     

     

    Lettre envoyée par Eric Chabauty ( auteur du livre "7 jours à Calais" voir plus bas , à la fin du Chant des Emigrants) à Mme la Maire de Calais début décembre, avant les élections régionales

    Les médias ont relayé en début de semaine passée (lundi 19 octobre) la proposition de la sénatrice, maire LR de Calais, Natacha Bouchart d’envoyer l’armée pour rétablir une situation qu’elle estime « incontrôlable » dans un bidonville où elle n’a jamais mis les pieds mais où vivent désormais six mille migrants qui cherchent à gagner l’Angleterre. Dès le lendemain de cette annonce, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve s’est rendu pour la septième fois à Calais avec un contingent supplémentaire de policiers, à défaut des soldats réclamés par l’élue qui admet « ne pas trop savoir ce qui se passe à l’intérieur » de la « new jungle ».

    Suggérons donc à l’élue responsable de s’y rendre sans plus tarder, sans oublier d’enfiler ses bottes, avant de balancer ce genre de proposition. Pour voir comment vit cette jungle, dont elle a été une des instigatrices en chassant les réfugiés de sa ville avec l’aide de la force publique. L’accès y est facile. Pas de barrière. Pas de gardiens à la solde des mafias trafiquantes aux portes de cette ville précaire. Elle aurait vu dans quelles conditions survivent ces milliers de personnes, dont plusieurs centaines de femmes et d’enfants, au milieu d’ajoncs impénétrables et coupants, sur des chemins de traverses inondés à la moindre ondée. C’est dans cet espace dunaire, inhospitalier, qu’après Calais et Mack, s’est constituée, en deux mois, la troisième ville du Calaisis selon la Voix du Nord. Un gros bourg avec ses quartiers communautaires, ses places publiques, ses petits commerces, ses écoles, ses églises. Est-ce pour autant qu’il faille donner l’armée dans cet entassement de tentes et de baraques où les « rues » ne sont pas au cordeau ?
    Sur place, à quatre kilomètres à vol d’oiseau de l’imposant beffroi de l’hôtel de ville, la maire de Calais aurait découvert l’activité fourmillante et continue depuis l’été de bénévoles britanniques, jeunes et moins jeunes, qui soutiennent voire suppléent des bénévoles locaux sur les rotules. Elle aurait mesuré l’effet de cet élan dans l’émergence de plusieurs dizaines d’abris à ossature bois conçus et isolés pour résister au vent et à la pluie. Dire que les associations britanniques sont pour beaucoup dans l’érection de cette ville-jungle est une évidence. Il vaut mieux parler anglais quand on veut comprendre ce qui se passe réellement, et non de façon fantasmée, dans la new jungle. Natacha Bouchart ne parle pas l’anglais. Elle n’est pas la seule. Mais faut-il pour autant y envoyer l’armée ?
    Il lui aurait suffi de faire comme nous, de prendre un thé ou manger une paratha, la galette de pain afghane, dans une des échoppes qui ont émergé sur ce bout de terre « urbanisé » contre toute logique. Elle aurait constaté que, malgré le peu d’engagement de ses services– les associations de bénévoles ne lui connaissent qu’un seul véritable investissement dans l’aménagement d’une butte entre le bidonville et un lotissement dont il fallait, sans doute, préserver la vue de ses résidents - s’est constituée une ville monde qui pourrait préfigurer, comme l’affirme l’architecte Cyrille Hanappe, qui s’est rendu sur place avec ses étudiants, un lieu de vie « amélioré par le haut». Une ville-monde aménagée en s’appuyant sur le savoir-faire de ses occupants. Tout le contraire des camps HCR où se figent sans espoir, des années durant, des populations exilées.

    Les réfugiés en transit à Calais méritent mieux que le bidonville actuel, plus et mieux que le camp de tentes chauffées de mille cinq cents places proposé par le premier ministre Manuel Valls. Un camp de cent vingt tentes qui ne sera installé qu’au plus fort de l’hiver et au prix fort : vingt-cinq millions d’euros. En attendant, l’Etat, qui le financera, n’a pas les moyens de combler les cheminements inondées, d’installer des points d’eau et des douches en nombre suffisant, d’assurer un ramassage régulier des ordures dans la new jungle. Ses atermoiements sont inadmissibles et propres à alimenter un climat délétère, pas forcément dans la new jungle mais à Calais et ailleurs, un climat dont tire profit l’extrême droite donnée gagnante dans le nord aux élections régionales.
    L’idée saugrenue d’envoyer l’armée dans la new jungle vise-t-elle, plus prosaïquement, à rebattre les cartes à quelques semaines de l’échéance électorale ? Natacha Bouchart, deuxième sur la liste LR du Nord Pas-de-Calais, n’en est pas à son coup d’essai. Avant les municipales de 2014, la maire sortante avait invité sur sa page Facebook les électeurs calaisiens à dénoncer les squats en ville, une initiative qui avait contribué à sa réélection… Aujourd’hui, plus question de délation, les squats et les camps en ville ont été évacués par les forces aux ordres du ministre socialiste de l’Intérieur. Le coup de l’armée arrive à propos pour rappeler aux impatients et aux apeurés qu’on s’occupe des migrants, moins visibles mais tellement plus nombreux dans un endroit dont on dit tant de choses… un endroit dont on feint de découvrir aujourd’hui qu’il se trouve en partie sur une zone Seveso. Un bon prétexte pour invoquer, un de ces quatre, la nécessité le faire évacuer manu militari.

    La France et Calais n’auraient-elles pourtant pas tout à gagner en facilitant le flux, dans la dignité, des réfugiés ? Il y a treize ans, fermait le camp de Sangatte qui a vu transiter en trois ans quelque soixante-huit mille personnes. Cette expérience aurait dû être mise à profit par les autorités pour prévenir les migrations suivantes et faciliter le passage des réfugiés, en leur proposant des cadres décents, respectueux de leur dignité. Aujourd’hui, les droits fondamentaux des réfugiés ne sont pas respectés dans ce coin de France, comme l’a rappelé le Défenseur des droits Jacques Toubon qui en passant, a vertement répondu, dans une tribune parue dans Libération, aux attaques dont il a fait l’objet de la part du gouvernement de gauche, qui utilise les mêmes arguments que la droite quand elle était au pouvoir, en opposant les pauvres d’ici aux pauvres d’ailleurs. Attitude indigne, indécente où le citoyen, peu au fait de la situation réelle, est dans l’obligation de se prononcer, de trancher. Alors quand une personnalité politique, responsable et appréciée dans sa ville, propose l’armée comme panacée, qui trompe-t-elle, sinon ses administrés, qui se raccrochent à quelques formules aussi odieuses qu’irréalistes (« tous les étrangers dehors ! ») ?

    Qu’avons-nous vu, en réalité, dans la new jungle ? Un endroit accessible, sans filtrage. Un dénuement flagrant, bien sûr, qui s’étale au détour des abris de fortune, éparpillés sur des dunes rabotées, des détritus omniprésents aussi tenaces que l’entrelacs inextricable d’une végétation revêche. Nous avons aussi vu les manifestations multiples d’une volonté collective de vivre mieux dans ce grand désordre, d’atténuer les souffrances physiques et mentales du quotidien à travers une flopée de services et de petits commerces, de lieux d’échanges et de partage. Nous avons vu des équipes sanitaires efficaces au milieu de cette ville champignon structurée, autour de deux voies qui se croisent, tracées à la hâte par quelques bulls après les demandes réitérées des bénévoles, des poteaux électriques, également dressés à la hâte, quelques points d’eau, trois ou cinq, guère plus, comprenant chacun une demi-douzaine de robinets raccordés à un tuyau fixé sur des dalles de béton surélevées. Pour plus de six mille personnes, c’est ridicule… Nous avons vu des camionnettes d’associations anglaises distribuant des repas à celles et ceux qui n’ont pas eu à manger au centre Jules-Ferry, en face de la new jungle, qui distribue deux mille cinq cent cinquante repas chaque jour. Un centre uniquement ouvert à une centaine de femmes et d’enfants, dont la capacité doit être triplée, c dans les mois à venir. Nous avons vu des Anglais, opposés à la politique de fermeture du gouvernement Cameron, arrivés à point nommé pour soulager des associations locales, usées avec le temps, par les obstacles et l’ampleur d’une tâche qui ne cesse d’augmenter. Certaines, comme l’Auberge des migrants, ont remis en cause leur fonctionnement, levant le pied sur la distribution de la nourriture, pour servir de plateforme et de relais logistiques aux « bâtisseurs » d’Outre-Manche.
    C’est entendu, les autorités anglaises ne veulent pas voir les réfugiés débarquer à Douvres. Mais plutôt que de répéter ad nauseum que c’est leur faute (et celle des migrants qui s’obstinent) si Calais est dans l’impasse, nos politiques ne doivent pas oublier qu’ils ont approuvé le traité du Touquet en 2003 permettant aux douaniers anglais de travailler sur le territoire national avec le soutien efficace et zélé de nos gabelous et de nos gendarmes. Ils ne doivent pas non plus oublier que l’Etat français accepte les aides financières conséquentes octroyés par ces Anglais honnis pour doubler les grillages rehaussés et surmontés de barbelés sur des kilomètres autour des zones d’embarquement ferry et du tunnel sous la Manche.

    Par endroits, Calais ressemble à Berlin au temps du rideau de fer.

    Nous avons enfin vu un Etat de droit incapable d’anticiper et de répondre dignement à la demande de paix à ces gens en transit, rescapé de la guerre. La seule réponse de Bernard Cazeneuve à la situation actuelle ? L’envoi de quatre cent soixante policiers et gendarmes supplémentaires, ajoutés au mille trois cents déjà comptabilisés sur place. Natacha Bouchart doit être contente.
    Les Calaisiens se plaignent d’une image négative de leur ville. Mais rendre les migrants responsables de la situation est faux, inacceptable. Laisser plusieurs milliers de réfugiés dans le plus complet dénuement à la vue de tout le monde renvoie effectivement une image désastreuse de la ville, du Calaisis et de la France


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  • Le chant des Emigrants

     

    Ami entends –tu le cri des assiégés de Calais ? Ami, entends-tu le bruit sourd de ceux qui se sont mis en marche, ceux qui vont à leur rencontre, ceux qui abandonnent toits et champs, bureaux ou usines, loisirs et routine pour leur tendre la main ? Tout un peuple s’est mis en mouvement venu des profondeurs du pays, un large part de l’Europe généreuse pour les délivrer des partis figés, rancis de préjugés, à l’égard des enfermés, les parqués dont on ne veut nulle part sinon les faire tourner en rond . De partout la volonté de rejoindre Calais se fait jour. Calais devient l’emblème de l’esprit de fraternité et solidarité. Parmi ces bénévoles il y avait ceux qui proclamaient ni Dieu ni maître, se disaient bleus et rouges ou d’autres couleurs , ceux qui chantaient « Allons, enfants de la patrie », ceux qui entonnaient une Internationale des damnés de la terre, ou d’autres criaient « Allah est grand »; ceux qui pardonnaient les offenses et donnaient leur pain quotidien, ceux qui aimaient la république généreuse et ceux qui ne l’aimaient guère ; tous se voulaient citoyens du monde en recevant les étrangers qui demandaient asile Tous voulaient le partage, la solidarité, la fraternité des races et des religions. Fini le chauvinisme ou le faux patriotisme ; nous irons tous à Calais pour accueillir dignement la jeunesse du monde !

     

    Français de courte mémoire, souviens-toi que tes parents ou grands parents de Calais et de tout le Nord, en situation d’exode massif, ont trouvé refuge, réconfort et abri chez les Français du Sud par milliers au printemps de 1940. Faut-il gommer aussi les centaines de milliers de réfugiés, les déplacements massifs et violents que nous avons suscités lors de guerres coloniales dans les pays limitrophes - Signé Un Français de Toulouse qui a participé aux deux : l’accueil de nos compatriotes en détresse et le nettoyage des indigènes.... avec la force de l’armée et la bénédiction déjà des pouvoirs socialistes. Merci à Guy Mollet, Lacoste, Lejeune... qui doivent exulter là-haut de leur digne successeur : notre Caseneuve, qui, en guise de mémoire, à une case vide) A proportion démographique relative d’époque, les USA ont accueilli le même nombre de migrants européens et asiatiques, en soixante dix ans : 50 millions qui ont vivifié, régénéré, dynamisé et construit l’Amérique dans un melting pot réussi quand les Noirs du sud les ont rejoints. (Une seule compagnie de 1873 à 1934 a transporté plus de 2 millions de migrants d’Anvers à New-York)

    Alors oui ! Saisissons cette immense chance de rénover l’Europe, de la rajeunir et ensemble construisons, un siècle après, un autre grand continent ouvert et fraternel, grâce à ces arrivées de jeunes dynamiques, travailleurs et résolus et puis appelons-le de façon méritée : Les Etats-Unis d’Europe

    Voir un des deniers livres témoignage, très documenté et travaillé : Sept jours à Calais de Eric Chabauty, Pierre Freyburger, et photos de Luc Georges (collection Les portes de l’Europe), Médiapop Editions , 2015


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