• INVITATION
    Les éditions L’Harmattan et l'auteur, Jean Peneff,
    ont le plaisir de vous inviter à une rencontre avec Howard S. Becker
    à l'occasion de la parution de l'ouvrage
    Howard S. Becker
    Sociologue et musicien dans l'école de Chicago
    Le samedi 18 octobre 2014 à 15h00
    Espace L'Harmattan - 21 bis rue des Ecoles, 75005 Paris
    Métro Maubert-Mutualité, ligne 10 - Bus 63, 86, 87
    Pourquoi il faut lire Becker surtout quand on a vingt ans?
    Parce qu'il est un prof adversaire de l’épistémologie. Parce qu'il est un anti-scientisme littéraire
    Parce qu'il n’est pas favorable aux organisations universitaires lourdes, qu’il est opposé à la bureaucratie des recherches et partisan de la liberté de création
    Qu'a-t il fait à 20 ans avec ces idées-là? Qu' a-t il réalisé en 60 ans de recherches qui justifient ces choix? Comment reste-il inventif, productif à plus de 80 ?
    Il a une recette : une indépendance libertaire, un sens critique développé et une tendance au travail acharné!! Et qu’il a donné quelques vingt livres qui comptent

    ----- Original Message

     

    )
    HOWARD S. BECKER
    Sociologue et musicien dans l’école de Chicago
    Collection : Logiques Sociales, editions l’Harmattan
    ISBN : 978-2-343-04028-8 • septembre 2014 • 154 pages • Prix : 16 euros
    Qui est finalement Howard Saul Becker ? Le grand sociologue, un pianiste de jazz, le photographe ? Il est surtout l’auteur connu en France de Outsiders, des Mondes de l’art, de Écrire les sciences sociales, Les Ficelles du métier, ou Comment parler de la société, ainsi que d’un livre récent sur le jazz. Son succès est attesté par les multiples rééditions, leur traduction en une douzaine de langues, l’invention de thématiques et de formes d’écriture qui ont débordé les frontières de la discipline en esthétique, anthropologie, ou sciences de l’éducation. Ce livre raconte « l’ado » de Chicago, le jeune pianiste de boîte de nuit, l’étudiant précoce, le professeur aux innovations sur le terrain ou dans la salle de cours, mais aussi le conférencier au Brésil, en Suisse, aux Pays-Bas, et en France, où il fut quatre fois docteur honoris causa, ce qui fait de lui le plus français des sociologues américains, puisqu’il séjourne régulièrement à Paris.
    Cette synthèse veut donner les clés de son œuvre immense, ainsi que celles de sa carrière, où il apparaît essentiellement comme un travailleur acharné de la sociologie.


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  • INVITATION Les éditions L’Harmattan et l'auteur, Jean Peneff, ont le plaisir de vous inviter à une rencontre avec Howard S. Becker à l'occasion de la parution de l'ouvrage Howard S. Becker Sociologue et musicien dans l'école de Chicago Le samedi 18 octobre 2014 à 15h00 Espace L'Harmattan - 21 bis rue des Ecoles, 75005 Paris Métro Maubert-Mutualité, ligne 10 - Bus 63, 86, 87


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  • La Chine et nous

     

    Le regard de trois Occidentaux (Anglais Français, Américain) et  celui de la génération « 68 » qui n’est pas allée en Chine

     

    Lord Macartney (1800)

    Alain Peyrefitte (1960)

    Henri Kissinger (2000)

     

     

     

     

    « Un jour de Juillet 1966, à 74 ans, le Président Mao se jette à l’eau et descend à la nage le Yangzi sur 15 kilomètres. Evénement anodin pour un milliard de Chinois ou signe de crise politique grave ? Pour les Occidentaux, c’est un caprice burlesque de vieillard ou un mode étrange de résolution de conflits entre concubines ou avec les ministres. Imagine-t-on notre stupéfaction si on avait vu les Présidents Sarkozy ou Hollande se déshabiller sur un quai de la Seine et nager jusqu’à Poissy ? Et pourtant ils auraient eu les mêmes bonnes raisons : déboires conjugaux avec Cécilia ou avec Ségolène et Valérie et divergences avec Fillon ou avec Ayrault ! Si nos cultures politiques ou domestiques sont si différentes, que reste-il à communiquer ? Ce livre, appuyé sur les études  concernant la Chine de J.Goody et K.Pomeranz, veut éclairer la part d’inconnu et la partie inconnaissable quand l’inconcevable est pour nos normes  l’essence de la réalité chinoise. Cela justifiera que nous, (la génération « 68 ») ne soyons pas allés en Chine dans la mesure où l’on n’y saisit presque rien, aveuglés que nous sommes par nos préjugés,  notre sentiment de supériorité... et les obstacles mis aux enquêtes !  

     

     

     

    RÉSUMÉ

    « C’est du chinois » ! Le bon sens populaire le proclame. Quand on ne comprend pas, quand c’est illisible au propre et au figuré, quand notre entendement est dépassé, quand nous n’avons aucune référence, on s’en tire par une pirouette, aveu d’impuissance. On n’a rien compris de la Chine et ceux qui devaient nous éclairer sont égarés eux-mêmes. La trivialité des touristes est confondante de même que l’abondance jusqu’à saturation, de jugements expéditifs, d’échos d’humeurs de sinologues amateurs. Ceux qui en 1960 suspendirent leur opinion se sentent confortés aujourd’hui d’avoir attendu de meilleures analyses à l’écart des jugements normatifs, distinguant l’inconnu de l’inconnaissable. Selon le philosophe américain W. James, l’inconnu est le proche ignoré mais accessible si l’on fait l’effort; en revanche l’inconnaissable est produit par la cécité insurmontable de la Raison en fonction du changement d’échelle, de style de perception et de la nature de concepts inadéquats, érigés en  barrières insurmontables en dehors du  partage des expériences

    Deux grands auteurs, deux grands scientifiques, J. Goody et K.  Pomeranz révèlent la part d’inconnu de l’histoire chinoise et se rebellent contre la manière dont notre histoire avait traité les autres continents (et la Chine particulièrement) dans la représentation du passé ancien et récent. La chronique de la naissance du capitalisme, de l’émergence des sciences et techniques, de la connaissance des philosophies anciennes a été déformée au long d’épisodes ou les idées métaphysiques de supériorité occidentale ont été constamment à l’œuvre à l’encontre des faits d’évidence.  La vision de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Amérique alors centre du monde, nous l’aurons à travers les récits de Lord Macartney premier chef d’expédition officielle en Chine en 1793, puis ceux de A. Peyrefitte et d’H. Kissinger, ex-ministres. La curiosité que cette dernière suscitait, les interrogations insatisfaites qu’elle soulevait, les études segmentées qui en ressortaient non reliées à l’actualité vécue des années 60 (et combien elle était rapide !) justifient le nécessaire retour sur ce passé  de savoirs sur le monde asiatique construits autour d’attentes variées, d’absence de grandes enquêtes  démonstratives  et empiriques. Nous  prenons conscience de nos oeillères  et déchiffrons ce que notre génération de « 1968 », (née autour 1940 et qui a l’âge de la Chine populaire) a dû réinterpréter pour approcher la réalité chinoise. Le contexte des lectures compte autant que leur contenu et il faut mettre en scène les lecteurs des années 70 et 80

    Quand le Centre du Monde juge l’Empire du Milieu : c’est-à-dire qu’une société évalue l’autre à l’aune unique de ses propres critères, cela donne quoi : représentations égarées,  erreurs réciproques, mélange d’aveuglements et de malentendus intéressés.    

    .   

     

     

     

     

     

     

     

    Comment s’est fabriquée en un siècle et demi, une représentation de la Chine qui ait aussi peu varié au fond, mais très transformée en intensité et formules, supports d’une politique ou bien conceptions universitaires ? Partons des Mémoires diffusés des acteurs les plus célèbres (donc « de droite »). Que nous opposerons ensuite à une vision (« de gauche ») de la part de jeunes gens, ici appelés la génération « 68 » ; ceux qui eurent l’âge dit de raison en même temps que le nouveau régime de Pékin. Les grands « voyageurs » diplomates que nous étudions ont séjourné plusieurs mois ; ils racontent les évolutions, les paliers de l’ascension ou la décadence impériale à des périodes diverses. Ils racontent avec des intentions orientées bien sûr par leurs intérêts professionnels consistant d’abord à informer et à satisfaire leurs commanditaires (chefs d’état ou organisations, Académies) et en même temps à fournir des connaissances pratiques à leurs contemporains. La sincérité y est relative mais l’insincérité totale est hors de question (les enjeux sont trop élevés) ; les obstacles au regard objectif, le mur de l’incompréhension sont aussi hauts qu’une muraille de Chine dans le monde intellectuel malgré qu’ils soient plus aisés à franchir pour quiconque use un peu de l’esprit critique.

     

     Les trois hauts fonctionnaires envoyés en mission diplomatique, à deux siècles d’intervalle, se firent forts de résoudre pour nous, avec bonne foi, un mystère, celui de l’empire du Milieu. Ces « explorateurs » ne sont ni des sinologues  ni des érudits au départ, mais ils sont bien placés de part leur fonction et prirent le temps de peser et de réfléchir avant de publier (dix ou vingt ans). Ils sont des intermédiaires représentatifs  de l’opinion en Europe. Ces trois hommes d’Etat, Anglais, Américain d’origine  Allemande, Français seront  nos guides dans la jungle des erreurs d’interprétation  allant à la cécité complète en passant par la contre productivité  de l’action. Echec réciproque  d’appréciation avec des nuances pour les Chinois quoique  ce fut sans conséquence. Nous mesurerons alors le fossé qui s’est creusé dans les savoirs des hommes politiques informés et dans la connaissance savante fournie par Pomeranz et ses amis. Le saut est spectaculaire. Le monde intellectuel en a été remué sans qu’on en  prenne toute la mesure en France.  On conclura  en effet sur les conditionnements d’époque, sur les circonstances  qui favorisent l’apparition des notions appropriées et celles qui les refoulent irrémédiablement sous le masque de  témoignages inconsistants ou  évaluations peu cohérentes  

     

    Les  Mémoires de diplomates sont en général des plaidoyers pro domo  et ne visent point à une étude de  science. Pourtant, élevés dans le goût des idées appropriées encore que codées, les biais de  ces intermédiaires peuvent être  sans trop d’efforts décryptés. Un de leurs travers est constant : les commentateurs prennent une région de Chine ou deux, une ville ou deux, comme cas typique, une caractéristique prise pour l’entier (synecdoque). Qui envisagerait d’écrire une histoire ou faire une description de notre pays en ayant parcouru seulement un vingtième de son sol ; telle est approximativement la proportion des  superficies visitées.[1] La majorité de la Chine était inconnue des étrangers. Les ambassadeurs se concentrèrent par conséquent sur les lieux emblématiques de puissance et continuent d’ailleurs à le faire (la capitale ou la côte avec Shanghai en proue). On n’oubliera pas que ces trois commentateurs reflètent dans leurs récits à la fois les justifications personnelles et des intentions narratives d’explorateur  à des périodes cruciales. Cependant toutes les occasions politiques, diplomatiques, commerciales sont bonnes pour tester l’éventail des préjugés à l’égard de la Chine ;  depuis le faux systématisme, les  jugements à l’emporte pièce  jusqu’au témoignage apprêté, démuni souvent de bon sens ethnographique. Il faut dire que l’ethnographie européenne a manqué ; fait masqué par l’omniprésence de sociologues, historiens et autres Sciences humaines et politiques dans les débats. Malgré leur assurance, leur bonne  fortune et de leur foi en leur compétence, ces savants ont laissé vide de toute investigation, des pans entiers de ce pays. Et inversement – aussi avec des nuances- les Chinois nous étudiant ont focalisé leur  attention et abandonné des champs entiers de nos civilisations à la non curiosité

     

    1 Le Lord Anglais Macartney, conquérant déçu (1792-1794)

    2 L’académicien français Alain Peyrefitte, gaulliste orientaliste (1960-1990)

    3Le Germano-Américain, Henry Kissinger républicain impérialiste (1970-2010)

     

    Caractéristiques communes des trois auteurs : ils sont enfants de la société européenne éduquée dans les meilleurs instituts ou universités (Cambridge pour le Lord, Harvard pour Kissinger (H.K), Normale Sup pour Peyrefitte (A.P ) mais pas tous issus (sauf le premier) de la grande aristocratie ou bourgeoisie. Trois parcours similaires concrétisant des capacités d’observation rationnelle quand elle n’est pas gâchée par la médiocre capacité  à l’historicisme ou à la critique de soi devant l’étrangeté vécue comme anodine car exotique. Les malentendus cependant sont ici ornés de belle écriture ; ce qui ne gâte pas notre plaisir de les lire et flatte leur public. Le recul des événements opérés, on appréciera trois réactions raffinées où l’on devine  percer l’ignorance inconsciente de ses propres limites et  la négation de l’inconnaissable, hypothèse dédaignée par principe pour toute bonne conscience européenne sûre de soi.

    Les trois récits (déroulés en plusieurs publications respectivement) sont symboliques des méprises sur la Chine pratiquées par les sinophiles que Pomeranz et Goody nous ont conduits à dénoncer. Les préconceptions ou les égarements de méthode d’approche, selon des modes d’expression   variés, se reproduisent au long des siècles. Ces tribulations méritaient qu’on s’y arrête non par souci d’archéologie documentaire, mais pour illustrer une continuité : la faible imagination sociologique associée à une présomption d’intelligence des situations connues en période ordinaire aboutissent à un mélange cocasse ou à des contre sens légendaires : les observations sont toujours réalistes sur la base des préjugés ancrés[2]. Grâce aux réalisations de Pomeranz, de Goody et de l’ancienne « école de Paris d’études chinoises »,  la mondialisation des connaissances contribue à dépasser ces limites historiques et économiques

     

    Le premier, Lord Macartney (LM)  est un officier Anglais envoyé officiellement par le roi George pour diriger en 1791, une expédition à des fins d’ouverture commerciale de la Chine aux produits britanniques. La Chine -comble de scandale- ne s’intéressait pas « assez » aux marchandises européennes, mis à part quelques objets de luxe. Le Lord mit 6 mois pour approcher l’empereur sans pouvoir lui parler directement. Ce qui le frustra nettement. Le deuxième est un homme d’état français, Alain Peyrefitte plusieurs fois ministre, ami  de De Gaulle et  de Giscard d’Estaing. Le troisième, célèbre, décédé il y a peu, est un Allemand devenu le plus Américain des immigrés, puisque, arrivé à 15 ans  (ses parents juifs fuirent le nazisme en 1938), il est devenu secrétaire d’état de Nixon et ambassadeur de ce dernier en mission spéciale (ainsi que plus tard conseiller de Clinton)

    Si on laisse de côté l’orientation du regard par les péripéties de la vie et par le travail d’ambassadeur, « travaillant » à observer le fonctionnement du régime visité (avec une pratique des relations publiques toujours au service de la rhétorique de « la paix») on  retiendra qu’ils furent attentifs et révisèrent certainement quelques jugements mineurs. Personnages  médiatiques, cultivés et cosmopolites, ils se forgèrent, là, une confiance en  leurs capacités pourtant souvent prises en défaut. Par chance, on détient plusieurs versions de leurs expéditions (rédigés par  des accompagnateurs ou des témoins chinois)   afin de  rétablir un équilibre. Les subalternes, sous certains aspects[3], manifestèrent parfois plus de finesse et de capacité à apprendre  de l’expérience (langue, mœurs, temps consacré). Macartney officier de marine bataillant contre la France royale, prisonnier à la bataille de la Grenade aux Antilles, en 1779, fut un agent actif de l’ouverture « au monde » par la force de la Chine. Peyrefitte en 1944, jeune gaulliste de Londres, fut l’inspirateur d’une sinophilie provisoire ou du moins d’un respect que partageait le général De Gaulle. On sait que ce dernier fut toujours  bien informé et sensible à ce pays, en raison de sa résistance à l’impérialisme américain : il fut le premier Occidental à reconnaître ce pays  (il y fut pour cette raison  admiré puisque sa mort qui fut décrétée deuil national).  Kissinger, de son côté, a été un de ces exilés allemands, soldat au service de sa seconde patrie lors de la seconde guerre mondiale.  Le multiculturalisme européen aurait pu être un terrain favorable à une  prudence d’orientaliste. Mais tel n’était pas le projet. Voyons les variations de jugement créées au long de deux siècles tumultueux de relations occidentalo-chinoises.

     

    1 La Chine, un tigre de papier pour Lord Marcartney  

     

    Lord Macartney  a été le premier Européen à conduire une mission officielle avec l’intention de créer une ambassade, secondairement d’obtention de marchés pour la Grande Bretagne, et enfin recherches d’informations (sinon d’espionnage) auprès de ce grand pays inconnu à la fin du 18ème, à l’exception de quelques marchands et marins pour la côte et d’une poignée de Jésuites à l’intérieur. Les Chinois on le sait interdisait l’accès du pays et même l’enseignement de leur langue aux étrangers. Les jésuites débarquèrent, eux, cent ans auparavant dans un but non d’exploration ou de connaissance, mais de prosélytisme religieux. Ils renoncèrent vite à ce second objectif, mais gagnèrent sans le demander le pari de l’intégration : langue, coutumes, habillements, modes de vie et ils restèrent là, nombreux, à vie.

    L’ « ambassade », mission économique et secondairement militaire, eut des répercussions étonnantes et un écho mondial : plusieurs membres de la suite furent sollicités pour des récits destinés au grand public. Les Anglais et autres Européens furent demandeurs d’informations au 19ème. La relation de voyage de  Macartney connut un vif succès de librairie en son temps; et elle vient enfin d’être traduite et publiée en France grâce à A Peyrefitte. Nous la « ressuscitons » trente ans après, car injustement oubliée. On se rendra compte   que nous n’avons   guère dépassé  la représentation  pleine d’ambiguïtés mise à la mode du choc des civilisations.   Ce qui explique bien entendu que nous n’ayons pas encore compris comment un pays totalement  sous-développé, ravagé par quarante années de guerres ininterrompues sur son sol  puisse  devenir  la deuxième puissance au monde  sans conquêtes coloniales, sans agrandissement territorial, sans exploitation intérieure des travailleurs plus intense qu’en Occident. La cécité de nos aïeux devrait nous prémunir des dangers  des malentendus  dus à l'ignorance répétée.

     

    Les rapports  du Lord , les études   documentées et  personnelles de Peyrefitte, le bilan de mille ans d’histoire, paru sous le titre de « De la Chine », de Kissinger un an avant sa mort en 2010, offrent  une  combinaison de lucidité pratique et de malentendus résistants. Pour quelles raisons ? Incapacité européenne de sortir des clichés sur l’Orient ou conceptions étriquées de l’Histoire? Cette situation perdure, quoique on notera des avancées en connaissances factuelles, en savoirs   produits au cours des récentes années, incluant cependant une compétence faible à faire de l’ethnographie chinoise.  L’historien A Peyrefitte a  amélioré l’aperçu moderne en raison des vérifications et enquêtes qu’il put réaliser  par rapport à ses prédécesseurs[4]. Il a fouillé les archives de l’expédition anglaise et nous a livré les notes de voyages parmi lesquelles l’artiste peintre, le capitaine du navire, le médecin de bord -et même un « valet en livrée », ce qui fut considéré comme « shocking »-  se mêlèrent  à la publication  de leurs souvenirs  à  Londres au début du XIXème. L’obsession était alors : comment percer le mur chinois ?

      

    2 Le  « regard anglais » sous l’œil de Alain Peyrefitte

     

    Lord Macartney écrivit donc un rapport minutieux, destiné   aux organisateurs de sa mission : le gouvernement et la Compagnie des Indes. Et à la fin, utilitaire, il présume la puissance de la Chine surfaite ! Il découvre avec stupeur qu’elle n’avait pas d’armée moderne, pas d’industrie mécanisée. Erreur d’évaluation qui se répercuta en de multiples domaines politiques

    Ce n’est pas le lieu ici de spéculer sur les objectifs gouvernementaux de la mission qui étaient évidents. D’abord vendre au tiers de l’humanité (la population chinoise), et démontrer la vitalité du capitalisme en pleine croissance ; en conséquence ouvrir ce pays aux échanges internationaux et au libéralisme.  L’Angleterre est dépendante, pour sa balance commerciale, des énormes importations de produits de luxe : soie, porcelaine, thé, marchandises dont elle devint finalement exportatrice, en extrayant de Chine des plantes et des arbustes de thé qui, semés au Bengale, feront la fortune de la Compagnie des Indes. Incidemment, le but était de prouver la valeur de la science européenne à travers la qualité de ses armements ; secondairement de diffuser les « progrès » des arts, des lettres, et pas la religion au destin accessoire pour ces Anglicans pragmatiques, anticatholiques peu enclins à convertir sinon en économie. Les 700 hommes, marins, soldats, médecins, artistes, ingénieurs au service de machines dernier cri, chargés d’exhiber leur savoir-faire technique furent embarqués sur cinq vaisseaux à Londres. Une expédition typique pour répandre des besoins  sur les continents et justifier ainsi la supériorité du pays; et du même coup éliminer la France en Orient ainsi que se débarrasser du Portugal ou des Hollandais, jugés trop timorés, pas assez audacieux ou conquérants en Chine. L’Angleterre alors petit pays de huit millions d’habitants -comparés aux 25 Millions en France- se lance dans la conquête mondiale ! Cette invite sans fard de la part du « Centre du Monde », en l’occurrence le capitalisme, proposait  les marchandises  dernier cri à l’humanité extrême-orientale  et  aux « ombres chinoises » mal connues. L’expédition dura de Mai 1793 à Mars 1794 (sans compter l’année de voyage pour aller et revenir). 

    Les trois livres volumineux édités en France par A.P. au sujet de cette ambassade  méritent d’être lus car ils préfigurent, sous la chronique, des malentendus d’actualité : notre toujours urgent besoin de faire entrer la Chine dans la modernité  et de l’insérer  dans des réseaux d’échanges que nous maîtrisons et que nous définissons. Ce matériel de rapports et ces documents de bord sont présentés sous un mode d’écriture plus accessible que celui des historiens « professionnels». L’abondance des commentaires des  Européens au sujet de l’expédition contraste avec l’homogénéité de la version chinoise que Peyrefitte  met en balance. Quoique la version chinoise de la réception plutôt fraîche de l’expédition  conservée dans les archives impériales ne soit  ni monocorde,  ni uniforme au vu de la quantité de directives, de comptes rendus des informateurs (« espions » et guides), de lettres de mandarins relatant les diverses étapes annotées par l’empereur avec ses sentiments propres. Tout oppose la conviction économique des Anglais à l’indifférence agacée des Chinois qui voient dans cette  irruption non souhaitée, une péripétie  confirmant l’agitation désordonnée des Barbares puisque c’est ainsi qu’ils nommaient leurs visiteurs  ainsi que tous les non -Chinois

     

    Cette étude aux multiples décors et ressources  apporta la   renommée littéraire au Normalien Peyrefitte et le propulsa à l’Académie. Elle mériterait une thèse d’étudiant ou une réflexion sur la symétrie de quiproquos.  En jugeant ses prédécesseurs, « explorateurs » de la  Chine, AP se juge lui même puisqu’il raconte le pays qu’il a essayé d’étudier, ou d’inventer, produisant un best seller au titre emprunté  à Napoléon : « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Ambivalent, ce regard en miroir donne les versions de l’ambassadeur anglais, analysées par un ambassadeur itinérant de la Vé République française : visions en abîme. 

     

    « Les Barbares » contre « le Péril jaune »

    Entrouvrir contre son gré ses portes a été pour la Chine lourd de conséquences. Soixante ans après cette ambassade, en effet, le gouvernement Anglais convaincu de la faiblesse du dragon chinois,  envahissait ce pays et y menait la guerre sous les ordres de celui qui en fut le jeune témoin de 1793, ainsi qu’on l’a dit. Ce qui frappe en premier la délégation est la force de la hiérarchie, le poids de la bureaucratie, la rigide diplomatie  sous  protection d’une étiquette stricte et  concentrée sur le salut dû à l’Empereur. Le « Kotow » : à moitié ou à une seule courbette ? A rite complet, trois-quarts ou demi-rite ? Le tout  sur fond de ridicule puisque  le formalisme d’une cour contrarie celui d’une autre. Faute d’un accord, les négociations ont été paralysées pendant 5 mois entre les deux camps. Faire ou non la révérence et laquelle : la royale anglaise ou la chinoise impériale et combien de fois taper le front contre le sol ? La coutume locale, perçue comme humiliante par les visiteurs, est érigée en barrière infranchissable des relations.  L’enfant et l’entourage subalterne qui ont la vue plus libérée des conventions remarquent que les écrans impériaux sont tactiques et visent à  éloigner toute relation. C’est pourquoi   la sophistication ou la  technicité   des cadeaux anglais à l’ Empereur furent perçues comme  volonté d’écrasement occidental à visée matérielle .Ils furent définis dans une autre logique : celle d’un dû  justifié , du  tribut obligatoire d’un  Etat dit Barbare, la Grande Bretagne souhaitant faire oublier son  « retard culturel » ! Cadeaux massifs peut-être mais contreproductifs !! La cour définissait les émissaires anglais en tant que gens vulgaires peu raffinés.  Un quiproquo symétrique renvoyait en Occident l’image du peuple chinois peu évolué, ni apte techniquement à l’efficacité. D’accord, ils ont inventé la poudre mais pas les canons qui vont avec, la réservant pour les feux d’artifices. Ainsi jugent ironiquement nos missionnaires. Les Chinois, en revanche, ne comprennent pas l’avantage du canon puisqu’il n’y a pas de forteresse à prendre, à l’abri de la grande muraille. Certes ils réviseront leur opinion sur la valeur des cadeaux d’armes à feu qu’ils prirent pour symboliques (mousquets, canons), une fois envahis, cinquante ans plus tard. Chaque camp interprète en fonction de sa culture et cela donne un magnifique dialogue de sourds. Ceci est banal. Orgueil scientifique d’une part et de l’autre, superbe récusation impériale au sujet de savoirs peu utiles à la « sagesse éternelle ». Stéréotypes naïfs contre représentation primaire  ne peuvent spécifier que les esquives réciproques. Derrière la flatterie ambassadrice, l’instrumentalisation par l’empereur Chinois de la visite « de vassalisation »  se confronte à la maladresse anglaise qui méconnaîtrait les règles de politesse élémentaire chinoise. L’entrée à Pékin est un moment d’embarras pour les Anglais se pliant à un cérémonial qui déclanche l’hilarité à chacun de leurs gestes empruntés. Même le flair britannique dans  la pratique des intérêts particuliers échouera à  modifier la perception  chinoise  d’une série de petits gestes serviles, symbole de l’inconduite  

     

    B Les indicateurs d’une faiblesse de la Chine  

     

    L’immobilité permanente

     

    Puisqu’il s’agit d’une constante du jugement occidental au sujet du  destin de la Chine, arrêtons-nous sur les signes de sous-estimation du gouvernement et de ses  aptitudes  à mobiliser la population [5] 

    Les membres du voyage sont frappés d’un retard économique qu’ils ne soupçonnaient pas puisque la vision occidentale lointaine avait été irénique durant un siècle à la suite de l’imagination des Lumières dans la « création » d’une Chine admirable ou des utopies philosophiques. Surprise de trouver un pays où la faim est endémique pour une partie (quoique sans mendicité auprès des visiteurs,  ni obséquiosité).  La préconception du statisme, s'appuie sur une agriculture jugée peu rentable et primaire dans l’équipement sauf dans son usage de l’eau, lenteur de transports avec des  jonques nombreuses  sur des canaux sans profondeur, mal entretenus

    L’image de l’immobilisme ou celle de société endormie que les envoyés ramenèrent  connaîtra un succès tenace. Quand on ne comprend pas, il reste l’allégation de la stagnation, de la paralysie. Toutes les sociétés dites sous développées on été jugées « sans histoire », figées, par les Occidentaux. Goody l’a vérifié à maintes reprises. Or,  les « théoriciens » de l’immobilité (tel A.Peyrefitte et d’autres avant lui) ont le contraire  sous les yeux.  Dans la vie  courante, ils  notent le mouvement incessant, l’agitation au quotidien, l’activité inlassable, la multitude de petits métiers de la boutique et du négoce.  Tout le monde est au travail, vieillards et enfants compris, manifestant une endurance considérable que ce soit les agriculteurs du riz, les haleurs, rameurs ou marins, portefaix de palanquin ou bien de chaises, vendeurs de rue. Vie rustique sans plainte ; au contraire visible est la gaieté (sans parler de l’amusement provoqué par les singularités physiques des Européens qui les captivent). Certes les ambassadeurs n’ont guère vu d’ouvriers, jamais rencontrés ; les visites aux « factories » leur étant interdites, ainsi que  celle des dépôts et autres manufactures ou la simple circulation « en touriste » qui leur est empêchée .. Pour les Chinois, des martiens n’auraient pas fait plus d’effets : visages blêmes, haute taille, visages allongés « les longs nez », les « cheveux rouges des rouquins". L’aspect extérieur fait rire les Chinois ou épouvante les vieilles femmes puisque ils représentent une humanité inconnue en Chine. Ceci somme toute est habituel aux rencontres exotiques .Ils sont l’attraction. Le long des berges ce sont des foules compactes qui tentent de les apercevoir. Les soldats affectés à la suite de l’Ambassadeur frappent au hasard la foule pour libérer le passage. De toute façon, le coup de bâton ou de fouet semble être ordinaire sur la voie publique autant que les supplices publics infligés aux criminels ou voleurs (mais nous avons eu les nôtres : la distraction de la guillotine !). Les Anglais ont du mal à interpréter leur succès de rue  ou s’en soucient moins  que les sarcasmes et leurs  échecs à la Cour. Les catégories explicatives rudimentaires sont mobilisées comme il est d’usage : soumission, attitudes enfantines, inclination au fatalisme.  

     

    L’espace chinois, les foules et les masses en mouvement, ne les frappent pas sauf sous le trait de l’inertie, de l’agglutination amorphe. Ils évaluent les chances d’un éventuel conflit  à l’aune des critères de pénétration qui avaient réussi à l’ouest chinois, au Tibet envahi depuis les Indes britanniques. La référence traditionnelle en Occident d'appréciation d’une force guerrière est non pas l’étendue d’un pays, l’espace de repli de population (aussi erronée en Europe de la part de Napoléon et des Allemands en 1941) mais ce qui conditionne l’intensité de feu de leur équipement et la vitesse de la circulation intérieure estimée dans les petites nations. Or ici, ils n’aperçoivent que des « foules grouillantes et pouilleuses », l’immensité  de mauvaises routes ; pas de carrosses mais des porteurs qui transportent à dos les voyageurs  

     

    Des concepts politiques inadaptés et des observateurs décalés

     

    Si on poursuit la succession des appréciations ratées ou des malentendus gestuels de la part de voyageurs qui se prétendaient avisés, on constate quels sont  les schémas  occidentaux  peu appropriés. Ainsi ceux qui découlent de l’aveuglement par la victoire : les grandes puissances viennent de conquérir dans la foulée en un siècle, trois continents. Rien n’incite là à  une évaluation réaliste de ses lacunes. Toute société découvrant un univers éloigné, n’a spontanément aucun instrument ajusté - c’est normal- et néglige l’adaptation prudente. Sur la Chine, les Jésuites avaient en revanche avertis les visiteurs, ils avaient appliqué, eux, non les méthodes classiques (la conquête physique) mais le sens de l’expérimentation par le partage quotidien de la vie immédiate. Et encore confinés dans certaines enclaves ou palais ! Mais ils se gardèrent de tous jugements normatifs ou dépréciatifs face à ces Anglais. Ils avaient usé d’un sens du jugement utile à  une mission évangélique et ils avaient échoué  à réduire la part d’inconnu. Ne parlons pas de Marco Polo, peut-être faussaire ou apocryphe. Et des marchands qui échangeaient depuis des lustres dont l’opinion n’intéressait pas ; ou celle des Chinois envoyés en France par l’empereur Qianlong (il en y eut, soit des curieux anonymes,  soit des artistes destinés à copier la peinture de cour ou autres gadgets) sans réduire  beaucoup  l’ignorance.

     

    Aujourd’hui encore le refus de savoir est un champ immense peuplé de fantômes anciens et  de fausses certitudes présentes.  Au sein desquelles les sciences humaines ont leur responsabilité avançant avec difficulté, grignotant ici ou là une approche timide. Mais l’objectif était peut-être inaccessible. Que l’on pense aux mondes occidentaux, notre univers quotidien de la politique, des savants, de la médecine dans les arcanes desquels aucun sociologue n’a pu réellement pénétrer. Les grandes décisions de ceux qui nous gouvernent, nous ne savons à peu près rien de leurs modes de création. En économie, ethnographiquement et socialement parlant, nous restons dans l'impuissance à saisir des changements en temps réel.  Dans notre société, presque tout nous échappe : vie privée, fonctionnement des familles, domaines clandestins du travail, secrets de la vie collective, déviances et dissidences,   le plus important reste en dehors de toute investigation. C’est peut-être une conséquence inévitable qu’en sociologie comme en sciences politiques, les prétentions à généraliser et à théoriser soient si grandes. Utopique d’espérer percer l‘opacité en Chine sans aucun moyens novateurs et de plus sans la maîtrise de langue ; c’est pourquoi plus on est faible, plus on fabule le connu.

    « L’inconnaissable » est autre chose ; il consiste en l’impossibilité de transférer les catégorisations qui ont fonctionné ailleurs et à ne pas admettre cette impuissance y compris momentanée. On traduit notre faible compétence à savoir par l’immobilité et l’arriération des autres, sans chercher réellement à  comprendre le système politique ou  la démographie. Le langage chinois n’a pas d’équivalent en iconographie d’Occident et il n’est traduit (pidgin) que sous forme phonétique ou alphabétique ; transfert dont on ne tient pas compte  sauf à  imaginer l’équivalence rapide de formes de pensées liée à l’écriture singulière. Quoique ces caractéristiques fussent peu essentielles pour des commerçants du 18éme siècle : ce qui les retint était de savoir quels sont les habitants solvables ou les potentiels consommateurs ; et donc les villes et leurs  habitants aisés à  contacter et à investir. Le peuple leur semble voué à la pauvreté, irrémédiable, craintif, soumis à l’autorité .Seul le raffinement des castes de mandarins parait une chose à documenter.  Autre exemple : le système politique chinois les passionne (afin de l’influencer), mais ils n’ont aucune expérience orientale de ce qu’ils nomment « despotisme » et ne font aucun distinguo entre niveaux d’autorité et formes d’encadrement. Les Anglais se plaignent des administrations chinoises nombreuses et lourdes à bouger mais les perçoivent par ailleurs d’une uniformité accablante. La question : « corruptible ou non ? », est sans espoir. Ils voient sans cesse les deux cas mais ne savent le justifier de manière cohérente.  Le passé agricole de la Chine n’est pas compris. Tantôt perçu comme réussite puisque parvenus en 1800 à nourrir 350 millions d’êtres, ils n’ont aucun moyen de juger son volume réel et ses produits puisque l’Empereur leur a interdit de voyager hors de la route qu’il leur a tracée et sur laquelle ils sont surveillés sans qu’ils s’en doutent. Impossibilité de descendre du bateau ou d’aller se promener sur les berges ou en ville. Autres gestes absurdes : en se comportant comme des mandataires officiels, ils ne voient pas qu’ils confortent le pouvoir et que leur dignité ou la  scientificité exhibée bénéficiaient aux dignitaires qui les traitent en « parvenus » quémandeurs d’outre-mer

    La version chinoise mandarinale et impériale, de son côté, suggère d’autres butoirs interprétatifs (mais c’est une conjecture par manque de  références ) : la détestation  psychologique à l’adresse des étrangers et conséquemment   le refus de la confrontation, et du dialogue. Ils ont une armée de caste et pas de généraux spécialisés. Sûrs d’eux, ils maintiennent leurs fantassins équipés de mauvais mousquets et d’archets. Les Anglais vont évaluer la faiblesse militaire de la Chine qui ne résisterait pas au feu des canons européens. Bref ce retard technique donne le sentiment d’un tigre de papier !!

     

     Les mirages à double sens

     

    Les catégories politiques seront déterminées à l’avenir par ces préjugés et conceptions militaires ; le pouvoir absolu et l’encadrement seront étalonnés aux normes de la royauté européenne, alors même que les voyageurs ont expérimenté  de nombreux pouvoirs indépendants de Vice-rois ou de gouverneurs. Contradiction encore dans la vision : l’obéissance pyramidale est inversement corrélée à la distance. Canton est loin de Pékin, Shanghai  a un vice roi quasi-autonome. Les mandarins sont accessibles ou non, en fonction de la force régionale et de l’éloignement de la capitale (chaque région ayant la superficie d’un pays européen).  

    Le jugement des Anglais en politique, comme en d’autres domaines sensibles, est le « Tout ou rien ». Ils alternent entre une description proche de l’anarchie, vu la  dimension géographique et la densité de la population incontrôlable et un sentiment de centralisme absolu ; en effet ils se plaignent de la toute puissance de l’empereur qui semble diriger de loin tous les détails de la vie. Les mandarins acceptent les cadeaux mais ne donnent rien en échange, sauf des promesses et des petits objets précieux (plus  la nourriture au cours du voyage). Tout ou rien encore dans le regard porté sur les rapports sociaux : docilité urbaine apparente mais il faut des coups de fouets dans la rue pour ouvrir l’espace au mandarin et  créer une route spéciale pour l’Empereur.  A côté des fils patiemment tissés avec les douaniers, l’ambassadeur  traite avec des négociants chinois aux comportements variés, tout comme celui des fonctionnaires (selon des critères imprévisibles). Le manque de curiosité sociale et l’absence de langage commun rendent le pays invisible et les comportements inconcevables. Telles sont les composantes des illusions ordinaires de voyageurs ignorants du pays visité

    De l’autre côté, les Chinois voient les Anglais en perturbateurs, désordonnés, pressés, sans « éducation » c'est-à-dire ne respectant pas les règles de civilité. Agitation d’hommes résolus et fermes en affaires ! Quand on lit les documents impériaux, on pressent qu’ils n’ont eux-mêmes aucun système d’explication et qu’ils inventent à leur tour les stéréotypes qui résisteront au temps.  La « Résistance » ou la réticence chinoise face aux influences étrangères, en forme de condescendance ou d’esquive, est inconcevable pour eux. Il resta la force dans les relations. Ils appliquèrent à ces « Barbares » la loi du talion qui seule pouvait les adoucir. Un marin anglais dans une rixe à terre (où il est interdit d’ailleurs d’aller) commet un crime ? Les autorités chinoises le réclament pour l’exécuter, lui ou n’importe quel Anglais à sa place  fera l’affaire. Le coupable ne compte pas, seule compte la faute que la collectivité doit payer. A ce niveau, les acteurs sont otages ou interchangeables. La seule religion est la religion du commerce ; ici pas d’échanges culturels mais les bénéfices du négoce au premier arrivé. Les Jésuites ont essayé de s’intégrer mais en adoptant le style, la langue et les mœurs, ils devinrent plus Chinois que les autochtones. Si on s’initie, on adopte !   La question de la langue a été ressentie cependant comme primordiale par ces commerçants et Macartney préconisa, à son retour, un enseignement officiel du chinois  en Angleterre .L’empereur  de Chine  avait interdit d’enseigner la langue chinoise aux étrangers.

    Finalement la mission anglaise n’est pas arrivée à convaincre des vertus du libéralisme ou de la  vocation commerciale  du monde « civilisé ». Pas de consul accepté, pas de terrain à louer pour une installation, pas de droits à négocier. Echec pour parvenir au sommet : le tête à tête avec l’Empereur ne se réalise pas, ni le contact diplomatique coutumier entre nations bien que cent fois promis. Pour ces Européens,  les comportements chinois seront qualifiés    d’anomalie du régime politique (centralisé et théocratique). Les Chinois, refusant la relation, ont empêtré les Anglais dans le formalisme des questions de protocole, en les dédaignant au  titre d’étrangers.  Aristocratie protestante contre aristocratie théocratique (quoique ici sans religion révélée), une telle expédition essentielle par les industriels   afin d’imposer les goûts et leurs produits,  avec 6 voiliers, 700 hommes, un an d’efforts: et alors  qui avait manipulé qui ? Qui avait gagné dans cette fausse entente ? Pour le moment : victoire éphémère de l’empereur Qianlong qui a refoulé le représentant de commerce britannique au prix du camouflet à son orgueil. Deux conceptions du monde faites d’œillères et d’aveuglements réciproques s’affrontèrent : l’avidité capitaliste  face à  la patience et à la lenteur ;le commerce compulsif  vis-à-vis  de l’immobilisme simulé. Centre du monde (l’Occident tel qu’il se voit) contre Empire du milieu ainsi que la Chine se nomme : le rendez vous fut raté. Il allait être remplacé par un autre échange sémantique :  Barbares  face au Péril jaune ; deux siècles après ces perceptions  fallacieuses 

     

     

     Alain Peyrefitte ; le Tocqueville  de la Chine  

     

    Grand lecteur, authentique fouilleur d’archives (il découvrit à Cornell université une copie des rapports chinois faits à l’empereur par ses fonctionnaires  concernant la mission anglaise), Alain Peyrefitte a été un acteur politique important quoique qu’il n’écrivit qu’en tant qu’historien   bien après Macartney

    Il fut un gaulliste conservateur, qui termina éditorialiste au Figaro. Ses deux livres-clés Quand la Chine s’éveillera ... et la Chine s’est éveillée côtoient l’analyse approfondie et mêlent œillères et finalités inaperçues.  Présomptions naïves doublées d’un zeste d’indulgence pour un peuple jeune, mais Peyrefitte l’homme engagé reprend vite ses droits de conseiller. Tout le monde vers 1960 en France eut envie de donner son avis sur la Chine. C’était vrai au temps de la Révolution culturelle et cela continue. Un cas pour les historiens de la politique : l’ignorance fonctionnant comme une protection. Une manière de « survol » de l’histoire !

     

    A partir de quelle position parle  A P ?

     

    Ses origines le placent, dans la petite classe moyenne des fonctionnaires. A P est né à Najac, village touristique du Sud-Aveyron, fils de gendarme. Il est né en 1925 (disparu en 99).  Son père  est un Ariégeois républicain  qui a  épousé la fille d’un instituteur –paysan de l’Aveyron, là où sa garnison avait échoué. Ses beaux -parents se connurent à l’école Normale de Rodez : itinéraire classique des classes populaires, montées par l’école de la 3è et 4è République. Parcours universitaire exemplaire  d’A Peyrefitte: Normalien et agrégé, devint ministre de la culture, de la Justice et de l’information puis de la Recherche.  Il entreprend sa première mission en 1971, envoyé par le président Pompidou, un de ses voisins du Lot. L’ancien ministre a composé sur la Chine, six ouvrages de plusieurs milliers de pages avec des tirages continus de 1973 à 1999. Il fait partie des intellectuels qui animèrent assidûment la relation entre l’Orient (Chinois) et l’Occident.

     

    AP  a fait de la présentation de la Chine  au grand public sa spécialité. Pensée claire, style brillant. Comme il sied à un grand écrivain, Académicien de surcroît, agrégé, Normalien, il propose des catégories d’analyse et des schémas de pensée. Lesquels ? Quand il voit la Chine regardée par un Anglais, AP est en terrain connu et ses repères ou critères sont partiellement affûtés. L’Angleterre de 1790, il la rencontre depuis l’enfance dans ses livres d’histoire, singulièrement la période de la Pré-révolution française, épisode  intense de rivalité (où Louis XVI avait même envisagé d’envahir Albion, petit pays qui n’aurait pas « résisté », proclamaient les  Français anglophobes !) .L’épisode  révolutionnaire est ailleurs suivi de loin, par  courrier maritime  par Macartney observant les événements. Fin 1793, dix mois après, ils apprennent la mort du Roi commentée sobrement.

    Alors qu’il n’y avait que peu de choses vulgarisées à l’égard du grand public, l’académicien à l’aise et plein de malice quand il faut parler des Anglais donneurs de leçons  et quand on veut manifester  son aptitude « naturelle » à résoudre l’énigme chinoise  à l’aide de rationalisations  européennes  écartant systématiquement le point de vue autochtone. La causalité historique occidentale propose des coupes temporelles à partir de ruptures, de révolutions et de cycles biographiques ; par exemple, l’histoire  se constitue d’  un condensé de chocs entre individus hors du commun. Les « structures » sont une réserve d’explications inépuisables : elles sont dites figées au profit du circonstanciel, celui-ci mal approché. Mais on a réponse à tout quand on dispose  d’une abondance de clichés afin de combler les  lacunes du mode d’intelligibilité. Lorsqu’on ne sait même pas interpréter les mouvements du corps ou du visage dans une conversation, la vie quotidienne est rebutante;  on se replie donc dans un amas de supputations et présomptions  en relation avec l’intensité de l’étrangeté. On recueille une faible idée de la vie civile sauf par l’écran de l’interprète ou du guide quand le sujet   se livre peu. Il reste des supputations : chaos administratif, une jungle d’écrits abscons, une élite formée aux comportements codés. Les préjugés continuent à se fondre dans les indices familiers de la centralisation ou du pouvoir absolu. Les pages de conclusion de chaque chapitre sont   frustrantes  de cette observation fautive. En sociologue spontané, AP, comme ses émules en Chine, fait instantanément pleinement confiance en sa capacité de jugement, réduisant l’inadéquation entre définitions originelles et situations applicables. Comme bien d’autres avant lui, il marie   la fascination sociale de bizarrerie à une répugnance politique. Quoique les évaluations soient toujours altérées par une définition équivoque, il laisse entendre que les connaissances essentielles présumées acquises sur la Chine  autorisent le verdict de ses chercheurs.

    L’essentiel n’est pas là. Il est dans le fait que cette œuvre a influencé l’opinion française. « Quand la Chine s’éveillera » a été un immense succès .Ce livre- et les suivants de 500 pages chacun-  a dû être réédité six fois (la dernière en 2011) avec des ajouts et des rectifications. Ce malentendu de prétention au savoir universel, applicable sans précautions, n’est pas sans rappeler la position ambiguë   de la jeunesse occidentale à l’égard du maoïsme et de la Révolution culturelle. Mais en en renversant l’échelle des valeurs. Peu de générations d’étudiants y ont échappé participant à l’enthousiasme naïf d’intellectuels ou d’une  fraction de la bourgeoisie de gauche.

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     Introduction à la politique chinoise : Progrès ou déclin ?

     

    On constate cependant qu’il apparut en Occident , vers 1980 une avancée de catégories  explicatives, progressivement plus raffinées quoique toujours  coupables ou victimes des mêmes contradictions.  Depuis le règne des derniers Empereurs, toutes les qualifications avaient été discutées ; l’immobilité est demeurée un ressort immuable. Sous Qianlong, empereur lors de la visite du Lord,  la population a  augmenté (multiplié par 2) ; le commerce de la soie a été multiplié par 5 et par 10 au siècle suivant ; la puissance commerciale s’accrut et le nombre de morts par famines diminua (si cela est vérifiable). Egalement au XXè , la paralysie des campagnes et leur inertie, ou bien le conservatisme social constituent un  caractère de peu de fondement  bien que constant descriptif. L’agitation rurale y est pourtant permanente ; les luttes contre les propriétaires sont endémiques. Les émeutes  contre les autorités sont violentes et durement réprimées. Le peuple chinois « conteste » dans une spirale de révoltes anti–étatiques, antifiscales, anti-usuriers ou banques.  Les soulèvements se comptent par milliers et maintenant que les archives s’ouvrent, des enquêtes contredisent l’image de passivité rurale ; la permanence des violences contre les propriétaires  disqualifie l’appellation de paysage social figé. Au contraire, il existe une agitation sociale difficilement contenue  (étudiée par Lucien Bianco[6]!)

    La différenciation : Mobile/Immobile cacherait  une dichotomie essentielle : les créateurs que nous serions, les mouvants contre la paralysés, les endormis contre les éveillés. Les uns végètent, argument conformiste, voire racial, les autres prospèrent, s’épanouissent pour garder la métaphore végétale. Aussi les conclusions de Peyrefitte ne manquent pas de piquant à l’aune des événements suivants. « La Chine restera longtemps un pays pauvre et sous-développé » écrit-il en 1978. L’illusion de la supériorité occidentale est si ancrée que le réalisme ne  parvient pas à s’installer chez les auteurs. La conviction d’être à jamais le centre de l’Histoire (les Droits de l’Homme, les principes fondateurs démocratiques, « l’invention » de l’Antiquité et des Lumières, systèmes de pensée rationnelle) a suscité une idéologisation de la  vision de la « politique  chinoise».Les sciences sociales de la fin du siècle dernier n’ont pas aidé à plus de raison  mis à part quelques esprits solitaires.

    L’aveuglement et l’incompréhension sont-ils symétriques chez des Chinois ? Difficile à savoir. Eux d’ailleurs ne font pas de la compréhension cultivée de la situation des Occidentaux, un problème prioritaire. Ils sont tendus vers leur but pratique. La description de AP est bâtie de l’illusion de la supériorité d’un type de savoir formel qui aurait forgé nos modes de connaissance à partir de principes de typologie universelle en politique et de leur généralisation à partir de leur source européenne. En politique intérieure, la systématisation de la pensée catégorique empêche d’évaluer les revirements rapides, les échappatoires, la relativité des traités, l’intérêt national. Ceci est le produit d’interactions faibles. Au cours de ses voyages, les relations de AP avec les Chinois, sans être rares sont tronquées, souvent récusées sous des prétextes fallacieux. Bien que les auteurs ne puissent l’admettre, par orgueil d’écrivain, le ritualisme des réponses toutes faites heurte les enquêteurs qui interprètent à vide. De la même manière, les « fausses réponses »  avaient  échappé aux Anglais interrogateurs. Deux cents ans après, c’est toujours le silence  qui crée les quiproquos  au cours d’une face à face, où les réponses sont convenues. Les observations des voyageurs fourmillent de ces  simulacres de familiarité, par évitement de perte de la   face, dit-on.

    La Chine moderne s’est  également construite- et cela est refoulé aisément- sur un siècle de conflits avec les « démocraties » qui ont occupé leur sol pendant un siècle directement ou non (le système des « concessions »), jusqu’à 1945. Pragmatiques, les Chinois tirèrent semble-t-il, deux leçons successives.  Ne pas faire comme l’Union soviétique ; et ne jamais imiter les  Anglo-américains. Au moins ils savaient ce qu’ils ne veulent pas.

     

    Le second livre « la Chine s’est réveillée » est victime de malentendus en plus grand nombre que le premier. Loin du pouvoir, A P n’inspire plus la politique sur la Chine, la gloire, les honneurs et l’âge se substituant alors  à la lucidité du jeune homme. Ses prédictions sur l’éveil de la Chine l’ont pris de court ;  et il redoute maintenant la justesse de son analyse. L’auteur est devenu une sorte de coqueluche mondaine, journaliste au Figaro, Académicien. Il a mal vieilli.  De Français bienveillant, parfois judicieux de la « première Chine », il devint paternaliste et acerbe. Son  regard  en 1996, incarné dans ses problématiques et intérêts du moment, est entaché de  nouveaux biais  ; il veut rester conformiste pour garder un public acquis à son regard d’intellectuel politique   sceptique mais il redoute le danger qu’il avait  annoncé

     

    Trois  points cruciaux dans l’observation: Santé, Ecoles, Religion

     

     La santé et la médecine  intriguent A.P et  sa curiosité est ici matériellement  intéressée. Pourquoi et comment un peuple nombreux accède-t-il à la santé après 3 siècles de disettes, de famines et de travail  harassant ?  L’espérance de vie, pour les natifs de l’ère communiste (ceux qui ont soixante ans) égale la notre.  Comment ont –ils rattrapé 200 ans de manque de soins et  d’hospitalisations en une génération ?  Médecine chinoise, dispensaires et alimentation saine, équilibre corporel, faible alcoolisme  et enfin en 1984 l’ouverture de 600 000 dispensaires ruraux (un million et demi de « médecins aux pieds nus ») contribuent de manière rustique à une hygiène collective et à la lutte contre les parasites  porteurs de germes.   Enigme dont les solutions sont proposées à tous les pays africains et surtout à l’Inde. A P  trouve judicieux le slogan : « Soigner le malade et pas la maladie ».  Facile à dire. Un réalisme en médecine  qui n’est pas antiscientifique est malaisé à saisir de l’extérieur. Changer le rapport au corps ? Oui mais comment ? Comme sur d’autres sujets, A P est dubitatif : après les discours allusifs, il se rabat sur des « miracles » spéciaux : l’acupuncture ou bien une philosophie de l’existence, un trait culturel  exotique qui n’appartiendrait qu’à ce peuple. AP est sensible au fait que nos schèmes de pensée ne sont pas également applicables. Il lui est difficile de concevoir que la médecine occidentale savante, constituée en une aristocratie de savoirs au moyen de longues études sélectives, est  construite sur le mode de scientificité  des professions libérales et empêche la saisie hors d’un cadre d’entreprise médicale libre et individualiste. Venant lui-même d’une caste  (élite formée à Normale Sup,) il ne saisit  que des bribes  de  spécificité et  d’efficience d’une autre science  médicale. Le réalisme dont il fait la preuve   par instant s’écrase contre le trop grand respect du savoir « rationnel »  ou face au  corporatisme. Il enquête sur l’hypnose et interroge la suggestion morbide de la médecine chinoise, mais il doute des  succès d’opérations auxquelles il a  assisté.  Finalement il les impute  à une qualité non exportable. Les médecins qui accompagnaient Lord  Macartney  avaient réagi de la même façon : au pire escroquerie, au mieux  médecine auto-suggestive peu appropriée à nos standards scientifiques. La barrière de l’inconnaissable relève de l’ignorance non reconnue. Lorsque des contradictions, entre principes et résultats,  apparaissent, les schèmes ne sont pas forcement  remis en cause

     

    2) Education. Plus que la médecine ou la science, Peyrefitte a de bonnes raisons de croire qu’il est bien placé sur ce terrain de jugement. Il l’illustre par une photo de couverture d’enfants à l’école primaire. Il souligne que tout se jouera là pour des générations d’enfants soumis à  l’école selon un rythme  et des modalités d’orientation bien différents des nôtres (290  journées scolaires annuelles contre 144 pour les Français) et selon une sélection des meilleurs,  anonyme et sévère ; une sorte de concours national d’entrée au lycée comme nous avons connue.

     

     Les Sciences en Chine, selon leurs  détracteurs, ne peuvent être nées avant notre ère, dans un pays aussi insolite et  « pauvre ». Nous préférons les petites entités, les élites choisies, les cercles fermés de la Grèce, des Humanités.  Aujourd’hui nous traitons avec une certaine arrogance les initiatives techniques qui seraient de pâles copies conformes des nôtres. « Ils imitent, ils plagient ». Nos connaissances limitées en Histoire Chinoise, du fait du  «  Vol » que nous avons pratiqué, nous amènent  à leur dénier le terme d’inventions. Nous  prétendons  qu’ils n’ont  jamais rien  découvert ni en algèbre (Islam) ni en géométrie. Pourquoi auraient-ils été démunis d’intelligence précoce et d’esprits analytiques ? Quand ils vinrent se mesurer à l’Occident en étudiant ici, ils  étaient aussi bons en classes préparatoires, écoles d’ingénieurs.  Comment un peuple analphabète aurait-il manqué de raisonnement dans son histoire ?

     Une autre attitude concerne la jeunesse et la drogue. Ce  sujet est très sensible pour eux qui ont tenté d’éradiquer la consommation d’opium et ont enduré deux guerres face aux puissances européennes qui voulaient l’imposer  (ouverture des frontières au produit interdit) pour asservir le pays. Alors quel retournement étrange de l’histoire !! Ce sont nos enfants à nous qui sont exposés et pas les leurs ; la drogue à l’école c’est ici, et pas là-bas ! Ceci confirme le jugement d’immoralisme -un peu prompt- que la société Chinoise porte à la société libérale et à la faiblesse de la  responsabilité parentale dont ils ne comprennent pas la « démission »

     Techniquement, le travail scolaire étant occulté, il est difficile d’aborder le sujet sereinement. Nous ne savons pas ce que signifie cognitivement l’apprentissage de 3000 signes à l’école primaire, par rapport aux 25 lettres de notre alphabet ou aux 500 mots   du dictionnaire enfantin. Quelles conséquences sur la mémoire?  Élan  de l’observation visuelle ou  démarche guidée  vers des catégorisations que nous simplifions  au minimum symboliquement.  Il serait étonnant que notre civilisation ait négligé la fécondité intellectuelle tirée de la mémorisation et de l’intelligence encouragée  tôt. Et bien sûr ; cela a existé ! Une comparaison  a été faite : imaginer un enfant de la Renaissance européenne ayant acquis vers 12 ans  les connaissances de latiniste et  qui posséderait, de plus, 4 ou 5 langues étrangères outre sa  langue maternelle. Les enfants sous nos cieux y sont parvenus à une autre époque  sans  efforts démesurés. Le jeune Thomas Stanton, le page de l’expédition anglaise,   parvint à parler et écrire le chinois, appris durant les 6 mois de la traversée, alliant loisirs forcés et par conséquent la  concentration. Mais notre « pédagogisme » a chassé avec horreur l’effort puéril grâce aux « inventives »et « bienvenues » psychologies du surmenage. Bien d’autres aspects nous échappent : les enseignants aux  maigres salaires mais à la grosse considération,  ou le développement de  l’auto-instruction,  les mutuelles villageoises où l’école  est l’objet  d’initiatives des collectivités locales, s’aidant de l’environnement pratique. Apprendre par l’expérience comme sous la IIIè République, les Chinois y étaient préparés. Ils ont réussi le plus grand pari intellectuel des temps : l’éradication de l’illettrisme pour un milliard d’hommes. De tout cela, AP sent bien la nouveauté ou l’incongruité   mais il ne pousse pas plus loin et ne voit pas un hasard malicieux quand se  crée à Shanghai (cinq ans plus tard)  le classement  mondial des Universités.  

     

    3) La religion. Comment vivre sans querelles religieuses, sans guerres de religions, sans sectes ? Comment voir autre chose quand on a hérité de 10 siècles de lutte entre l’Eglise et l’Etat féodal ou laïc? La Chine ne s’est reconnu aucun Dieu. On peut dire que la problématique historiographique a remplacé le Dieu des Européens par le culte d’une dynastie ou d’un Empereur. Il leur manquerait la dimension métaphysique et le sens de la transcendance, sinon  du collectif ! Si pour eux la seule divinité acceptable consiste  à incarner le futur de l’humanité, la patrie au pinacle , rappelons de façon ironique que nos pères y avaient pensé durant quelques années en 1789. Le concept de messianisme, les Chinois l’ont repris : « la civilisation de l’Europe et de l’Amérique est toute matérielle. Rien de plus grossier, de plus brutal, de plus malfaisant : notre infériorité comme puissance vient de ce que nous avons toujours méprisé et négligé ce genre. La Voie chinoise est celle de l’humanité et de la morale ». Ainsi parle le philosophe républicain soutien de le politique qui fit trébucher l’empereur. Sun Yat-sen en 1925, à la fierté churchillienne ou à l’orgueil gaullien,  mit à l’honneur le collectif  qui  protège contre l’amour immodéré de soi ; selon ce philosophe,  le collectif s’incarne  autant en la famille élargie que dans l’équipe de paysans dans la rizière, dans la propriété partagée mais   immédiate de village et pas  dans l’abstraction  socialiste. On ne comprendra pas l’admiration des Chinois pour ce  qui relève du « national ». Notre entendement a du mal à concevoir une religion laïque sans Dieu, sans clergé, ni textes sacrés ; seulement avec des rites, des  sentiments qu’on prétendra imposés : l’Empire céleste, la Patrie, ou le socialisme  

    Toute société pour peu qu’elle valorise la force juge ses rivales voisines vaincues, en retard, inférieures  voire inertes puisqu’ elles sont vulnérables. Ceci est le cliché type de la civilisation autocentrée. Cette image a collé à la peau de la Chine depuis l’entrée de l’Angleterre, envahisseur. La guerre pour ouvrir la Chine, la faire entrer, de force, dans la modernité aurait été une chance, l’octroi d’un privilège selon les Britanniques qui se percevaient en « bienfaiteurs ». On sait que ce raisonnement a autorisé toutes les colonisations et la Traite des Noirs.

     

    Tous ces thèmes propres à Peyrefitte  étaient traités sur le mode de la vulgarisation sensée, réaliste (autrement dit : adaptée aux attentes du public) et elle influença l’opinion française. L’approfondissement, lui,  revenait aux universitaires et donc demeurait confidentiel.  Mais il était de qualité ; les sinologues français étaient réputés. On pouvait rencontrer à  Paris, dans les années 1970, à la suite de Marcel Granet et Henri Maspéro, ou autour de Jean Chesneaux, d’Etienne Balazs et Jacques Gernet, les « jeunes » M-C. Bergère, L. Bianco, D. Elisseeff et autres A. Roux, tous issus de l’Ecole  prestigieuse de « Langues O »,  tous  promis au renom international.  Leurs études n’ont pas hélas encore  suscité une relève de générations suivantes. Il fut un temps où la capitale de la sinologie  mondiale fut Paris surtout si on ajoute les Couvreur, les Lombard, les Guillemarz (un autre diplomate !) ...

     

     

    III  La vision américaine selon Henri Kissinger

     

    Le  poids de   la bureaucratie, l’abus de pouvoir, la  tyrannie de l’empereur ou  celle de Mao, le fardeau hiérarchique ont été des  piliers explicatifs de la perception occidentale . La vision d’un empire monolithique ou d’un système de lourdeur administrative avec des fonctionnaires pléthoriques l’emportait  toujours.  Cela deviendra un cliché persistant. Pouvoir centralisé ? Quel pouvoir ? Sans moyens de contrôle, à  cette dimension physique, sans communications aisées ? Comment cela peut-il fonctionner ? Les gouverneurs des  provinces avaient une large autonomie et  les  critiques remarquent qu’ils en usent et abusent. Conformisme et indépendance associée à obéissance absolue  selon la distance à Pékin, rendraient peu gouvernables les provinces, par  faible contrôle  d’application des  décisions. Le mystère du désordre par excès d’uniformité est une énigme bien chinoise.  Les ordres de l’Empereur  et plus tard des communistes s’ils parviennent lentement,le  localisme et l’hétérogénéité  devraient faire varier le rapport au commandement.

     L’Américain Kissinger est un Macartney moderne plus pragmatique. C’est pourquoi le scénario de l’aveuglement se répète  à base de fausse entente sino-américaine. Et les Chinois pressés d’investir, de construire une économie moderne saisirent l’offre américaine de coopération en 1970, sans être dupe de son caractère intéressé : affaiblir la menace soviétique en l’encerclant par le sud.

    Les souvenirs de H Kissinger (« De la Chine » Fayard, 2010 ») en tant qu’émissaire spécial, ministre de la Sécurité traduisent aujourd'hui l’embarras. Mais qui est cet « interprète » ?  Kissinger est fils d’instituteur de Bavière, jeune Juif qui débarqua à 15 ans aux Etats Unis ; il fréquenta Harvard et se retrouva soldat contre sa « patrie » d’origine,   au cours de laquelle il fut un agent de renseignement.  « Ministre » de Nixon et de Ford,  proche de Clinton,   il a été envoyé en missions successives plus ou moins secrètes au long de 30 ans de relations  compliquées avec les Chinois qui devaient renverser le monde  communiste puisqu’il s’agissait de créer un axe Chine –USA contre Moscou[7]..

     

    L’ancien envoyé de Nixon  veut, non signer un plaidoyer en  faveur des présidents servis, mais apporter son témoignage sur la Chine qu’il a connue (il y vint près de cinquante fois). Ses notations détaillées n’échappent pas au principe d’interprétation  individualisantes : une fois étalées les bizarreries chinoises, pour lesquelles il manifeste de l’indulgence, il caractérise pittoresquement les grands personnages rencontrés. On retrouvera, bien entendu sous le sentiment de supériorité le retour aux stéréotypies nationales. Le Chinois insaisissable, fuyant, sans parole, fourbe fait florès également dans d’autres reportages

    Kissinger l’Américain pratique une Chine socialiste moins  convenue.  Son livre donne la version officieuse de la politique américaine. Pourtant, il ne souhaite pas seulement en faire l’apologie, mais faire œuvre d’écrivain  et d’observateur  de la réalité sociale. Le désir des Occidentaux - du moins de ceux qui se piquent de sinologie-  est de présenter leur propre  vision sur la Chine profonde au quotidien, quoique les critères du jugement contemporain soient relativement uniformes. Comme  ceux des touristes, aujourd’hui de plus en plus nombreux, sont curieusement peu variés. Kissinger néanmoins, sur cette base stéréotypique, ajoute une histoire approfondie de la Chine ancienne qui mérite qu’on s’y arrête : l’image de « civilisation éternelle »est confirmée mais étayée de lectures rétrospectives sur les Empires. Aidé probablement de collaborateurs de qualité,   le résultat de ses lectures d’Européen cultivé aboutit à  une  admiration  à prendre au sérieux. Il apporte une contribution à l’histoire du retournement d’alliance ou plutôt de l’entente intéressée avec le géant asiatique afin de déchoir l’URSS. Et faire d’une pierre deux coups : trouver un débouché commercial pour l’industrie américaine. Objectifs atteints au-delà de l’espérance, sans les faire plier toutefois sur le Tibet ou Formose. Avec les livres occidentaux représentatifs   de la vie chinoise, sans faire abstraction  de malentendus mémorables, on reconnaît qu’il n’y a pas eu, là, défaillance de l’analyse politique comme il y en eut autour de l’URSS, dont la perception historique de part et d’autre du continent ou des océans  a été manquée par l’analyse universitaire. La raison est peut-être qu’il n’y pas de « théorie politique » à la clé en Chine, ou du moins pas aussi tendancieuse, et que l’aspect document sur les Chinois l’emporta sur la passion anti communiste. Cette distinction de traitement n’est pas facile à saisir pour les commentateurs, journalistes ou  politistes qui ne se firent pas hagiographes de leurs missions. Mais subrepticement surnage l’idée que nous aurions réveillé, à nos risques, le dragon endormi sous l’effet des piqûres anglaises, des coups de griffes russes ou des morsures japonaises : les trois guerres que les Chinois durent affronter  dans la première moitié du XXème.

    En effet la politique chinoise et son soutien populaire demeureront   incompris tant qu’on n’aura pas pris le mesure de la résistance à trois invasions simultanées (4, si on inclut la répression contre les Boxers). Et la fierté chinoise en tira un sentiment communautaire fort qui met la politique extérieure en  situation de préoccupation principale des Chinois qui jugent leur régime  au critère de l’intransigeance vis-à-vis de l’étranger et de la puissance de leur nation sur la scène  internationale.  On ne saisit rien à la mentalité chinoise et sa rapidité d’évolution si on néglige le fait que la politique extérieure conditionne la capacité d’adaptation à de nouvelles formes d’organisation interne. Une civilisation qui en un demi siècle renverse un Empire, vainc sa bourgeoisie nationaliste, lutte contre trois invasions, renforce son ascendant et sa confiance multiséculaire. Le caractère inébranlable de cette société ouvre des perspectives à ceux qui souhaitent réfléchir aux conditions de libération et de changement intérieur par les révolutions. C’est la raison pour laquelle des soixante-huitards   furent intéressés par des témoignages, des analyses choisies quand elles refusaient le sensationnel ou la vision extravagante de l’histoire. On donne quelques cas  de légendes

     

    Mao seul contre tous  

     

    Ce ne sont pas les « Grands Hommes » qui font l’histoire ; les défaillances  de l’explication historique occidentale commencent à travers l’historiographie personnalisante, héroïque ou diabolique, dont un des  types de récit est la  Révolution française vue à travers ses fortes personnalités,  ses duels de chefs de partis. A l’opposé, certains chercheurs évitent la personnalisation historique sans tomber dans l’autre travers : l’usage abusif des abstractions de la reconstruction historique en termes de « classe » ou de leurs rapports ou les passe-partout de clichés marxistes. Des historiens des révolutions différencient  les forces en partis, groupes, clans, familles, organisations, auxiliaires, mouvements concrètement décrits et pesés dans les contextes. L’histoire n’est pas célébrée au titre de l’ingéniosité du seul individu, fut-il Mao : elle est le produit d’une organisation complexe. L’histoire n’est pas réalisée par des individus hors normes, les visionnaires, les chefs géniaux. Avec « Super-Mao », nous avons été gâtés par le « mythique ». Les analystes, H K ou AP en tête tombent dans l’image d’Epinal du guide suprême. Cette conception d’ailleurs rehausse les interlocuteurs et les ministres qui l’ont rencontré. Malraux a été un de ces symboliques ambassadeurs métamorphosés.  Lorsque AP fit son enquête sur des groupes sociaux jugés de qualité : les catholiques, les intellectuels, les enseignants, les médecins ou les savants –accompagné d’un guide et d’ un interprète-, à la fin, il retombe dans les poncifs de la politique dirigée et maîtrisée totalement par Mao . Si on y succombe, il faut expliquer alors l’influence déterminante de la part d’un individu se heurtant sans cesse à ses adversaires. Loin du pouvoir absolu, Mao, qui semble le regretter, se mure souvent dans le silence.  Mao, contesté et minoritaire, ainsi que le manifestent le retrait à éclipses, ses retraites (très  peu d’apparitions publiques : 4/an au plus quoique son effigie soit partout) [8]. Avant le lancement de la révolution  contre le révisionnisme soviétique (Révolution dite culturelle) il se jette à l’eau -au sens propre- à l’instar de tout politique chinois qui doit  s’exprimer pour être entendu  par le moyen du sport, l’exercice physique ou la natation en public.  Son message quand il descend le Yangzi à la nage est sibyllin mais clair. Que ce soit une divergence avec ses femmes successives ou un problème avec ses ministres, il se met à nager (exhibant sa santé physique, avant toute autre qualité). Il en use aussi en diplomate retors ; quand il l’affronte, il contraint Khrouchtchev à discuter à la piscine  et ainsi l’infériorise. Ce dernier ne sait pas nager et se  met en situation ridicule avec ses brassards  et sa graisse  de banqueteur : la négociation  est donc menée par le « maître nageur » ! Caprice de vieillard ou exhibition de force ? Aucune catégorie au sens traditionnel ne fonctionne. Donc, au pire, accordons un sourire indulgent pour un peuple réputé enfantin qui accepte de ses dirigeants de telles foucades ou bien haussons les épaules pour des comportements qui prennent à contre-pied le formalisme des fonctionnaires des Affaires étrangères. On ne pourra jamais soupçonner du haut de notre observatoire, une dimension morale confucéenne ou un  détour de la patience rustique ; ou bien  encore l’importance du corps dans les relations humaines mêmes les plus sophistiquées de la vie politique.  « La voie chinoise est la voie de l’homme, c'est-à-dire du juste milieu entre l’individu et le groupe, voie assurée d’elle-même. Aussi longtemps que l’humanité existera, la Voie chinoise demeurera ».  Candeur ou inconscience ? Le philosophe Wang Tao énonce ça au plus bas de la déchéance de son pays, en 1870 

    Les symboles de « dictature communiste » selon l’Occident sont ici à l’oeuvre. Du haut de leur chaire,  les détracteurs dénoncent la violence intérieure, plaignent les victimes chinoises des répressions policières, criminalisent la politique de l’enfant unique sans savoir que le culte de la famille, ringard  au moment où elle se désagrège en Occident, a été le pivot et  l’acceptation basique de la limitation des naissances.  On ne rappelle pas assez que la guerre civile a été terrible et que toutes les familles ont eu au moins   un martyr, que la libération de la Chine par ses seules forces est un exploit rarissime (que les USA ne peuvent revendiquer, aidés qu’ils furent par des pays européens). La famille de Mao a dû payer du sang la résistance du fils. Dix membres de la famille ont été tués de la main des anti-communistes (et particulièrement sa femme exécutée avec son beau-père)  par le Kuo Ming Tang .

    Si on fixe la lorgnette sur les 5000 hommes qui ont « fait » le destin d’un milliard, on définit conventionnellement deux masses : les chefs et les sujets, on  fabrique un orchestre d’intentions conscientes, l’organisation centrale au lieu de  l’interprétation qui fait entrer dans l’histoire, les hasards, les conjonctures, les errements des  foules et les mouvements de masses. Personne ne peut dire qui fut Mao ? Le chef souverain et redouté ? Un petit  diplômé frustré ? Un amoureux de la vie rurale ?  Un anti-intellectuel entêté ? Un provincial complexé ?  Probablement toutes ces qualifications sont recevables mais insuffisantes. D’extraction  petite paysanne, il a été  simple employé de la bibliothèque de Pékin ( distribuant journaux et  livres), enseignant de province jamais universitaire et de ce fait  méfiant à l’égard des lettrés et des bourgeois-mandarins. Peut-être le seul « sociologue de terrain » de cette époque ! Son rapport sur la paysannerie en 1927-célèbre alors comme modèle renversant la priorité ouvrière,dogme intouchable - fut un  specimen d’observation participante, une référence d’enquête sociologique[9]. Qui sera reprise d’ailleurs en 1948 par des étudiants de Pékin allant enquêter sur la paysannerie, allant vivre et travailler plusieurs mois avec elle. La révolution culturelle par le mélange jeunes éduqués et ouvriers  est une vieille habitude, parfois spontanée, comme Mao le fit 40 ans avant

     

    Etat faible versus l’Etat fort

     

    Un régime fort ? Une dictature selon les  circonstances ? Cela dépend du test qui sera pris  pour désigner le degré d’altruisme et  de sentiment collectif qui fait de chaque société, aux intérêts privés inévitables,  un amalgame, un lieu de transactions de diverses solidarités et de sacrifices. Le symbolique y joue sa fonction. En Chine, les poursuites  pour déviances politiques une fois maîtrisées, la guerre contre la corruption a été ouverte ; les déviations d’enrichissement indu  sont punies au prorata des risques qu’elles font  courir à l’unité nationale. Que l’auteur  soit un fonctionnaire ou un acteur privé de l’économie,  les abus de biens sociaux  affectent  le patrimoine  et les  valeurs collectives et donc pourrissent les gestions publiques. Puisque  le Chinois entêté  a résisté et chassé l’envahisseur européen puis les Russes, les Japonais enfin l’Amérique, cela lui octroie  une certaine fierté  en la défense de la Nation, un sentiment de force dans la rationalisation du passé unitaire de la solidarité au nom de la Patrie.

    Alors la Chine : démocratie  ou dictature ? État fort ou faible ? Cela dépend de l‘indicateur choisi, du critère sélectionné. Si le test en est la sanction de la corruption, de la fraude fiscale, de l’abus de biens publics , de détournements  financiers,  la Chine est un Etat fort puisque ceci est un crime puni par la peine qu’il mérite :  la sanction suprême , la mort. Appliquée aux fonctionnaires, aux militants, aux acteurs civils  cette sanction est effectivement déterminante. Elle est la raison d’être de l’Etat garant des justices et des biens de la nation. Remarquons  que l’on compte là le plus grand nombre de  verdicts sévères et que l’abus de biens publics est considéré non  comme  simple délit mais  comme  un attentat   envers le peuple. Les affaires devant les jurys publics sont  dénoncées avec force. Si c’est le signe de l’Etat dictatorial ; alors oui  la Chine en est le prototype!

    Par contre  l’Etat faible, plein d’indulgence au regard de cette infraction caractérise  les démocraties  libérales. Nous vivons en Occident avec le sentiment  de la bienveillance  de sanctions légères qu’on adresse en justice  aux  transgresseurs  en politique. Les hésitations dans les sanctions et les longues procédures en trompe l’œil, les pardons et grâces accordées  y compris aux récidivistes, n’abusent pas les électeurs des démocraties qui n’y peuvent mais et s’inclinent devant cette faiblesse bien « humaine », puisque  il  s’agit d’ un simple délit.... pardonnable  vu de très haut !

    Etat fort en Chine ? Etat faible plutôt.... si on évalue le contrôle et la surveillance  au nombre de policiers de rue ou de gendarmes, de CRS ou vigiles armés prêts à intervenir dans la  cité en cas de menaces ou d’émeutes par la population.  La proportion de l’encadrement policier en nos démocraties est quatre ou cinq fois supérieure par rapport à la population. Alors, ici oui, la démocratie occidentale est un Etat  sécuritaire et policier

    Tout se juge en fonction du critère et tout est relatif selon le point de vue, liberté pour les uns signifie limitation des droits des autres (par ex : fraude déclarative, évasion fiscale). Pas d’élection libre en Chine ? Et en démocratie? peut-être pour 40% de la population puisque la démocratie libre ne convainc pas, ne séduit pas,  et laisse 60% au minimum à l’écart : en effet  c’est la volonté  du refus  de se déplacer  aux USA pour  un acte formel  sans pouvoir de contrôle réel, qui est majoritaire et de loin. Les Chinois ne manquent pas de noter que la proportion des non inscrits et des refus de vote atteignent des taux record pour faire de l’abstention réelle -pas celle apparente- une composante existentielle des démocraties qui isolent, discriminent et excluent.  Athènes avec ses de 10% de la population citoyens ! La République française et le citoyen actif (30% environ). Les Noirs attendront cent ans après l’abolition pour bénéficier formellement des Droits civiques etc.  Les Droits en démocratie sont aussi minoritaires qu’ailleurs. Tout dépend de la légalité de l’exercice et de la capacité matérielle à en user. Relativité des jugements normatifs d’un côté et de l’autre des...Pyrénées comme disait Pascal!

     

    Les Chinois sortent de bouleversements à peine digérés,  de désunions, de guerres civiles et d’anarchie de seigneurs de guerre.  1911 signifie la fin de l’Empire le plus solide du monde ! Établissement d’une République ! Puis son élimination pour un régime nationaliste de divisions claniques ! Tout ceci n’est guère un signe d’immobilisme. C’est pourquoi les leçons des politologues ou les recommandations morales et les critiques  laissent  pantois le public chinois

    La limitation systématique des naissances, fortement dénoncée ou décriée,  ferait partie du contrôle excessif de la sphère privée ; le planning familial, la politique de l’enfant unique seraient des aberrations. La population chinoise  égalait  16 fois celle de la France en 1870 ; 25 fois en 1986 et après la limitation, elle est retombée à 22 fois en 2010 .La démographie exubérante est un danger pour tout pays qui veut sortir du sous développement.  Aussi cette intrusion dans la sphère privée a scandalisé les moralistes et les cléricaux. Le caractère singulier des politiques chinoises ne se situe pas seulement dans la démographie. L’Algérie après l’indépendance où a été  encouragée la natalité ne « décolle » pas  depuis Boumediene ;l’Inde, la Thaïlande et d’autres pays africains  commencent à s’en inspirer .Occasion pour la Chine de s’imposer comme leader  de la lutte  contre la pauvreté pour construire un pays moderne. Ascension qui n’avait jamais été réussie dans aucune région du monde sauf cas d’enrichissement préalable de sa population (ou guerres coloniales ou conquêtes de prédation)

     

    Une bourgeoisie d’Etat libre et fermement encadrée à la fois 

     

    Il existe depuis toujours une bourgeoisie  puissante en Chine en affaires, commerce, industrie et surtout foncière ; elle travaille, exploite comme notre   démocratie industrielle avec un sens inné de l’individualité.  Elle a cherché sous l’Empire une  voie de développement ouverte sur le monde, qui faisait d’elle une grande puissance exportatrice, bien supérieure aux Etats-Unis au 19ème.   Aujourd’hui où elle doit composer, elle tente de trouver un accord avec le régime et  obtenir des marchés d’état. A-t-elle pour cette raison une moindre inclination à la liberté d’entreprendre? Il suffit de regarder les jeunes Chinois chez eux ou à l’étranger : l’initiative individuelle est appréciée, le dynamisme des projets et des affaires prédomine.

    Cette bourgeoisie ancienne (dont la capitale fut Shanghai) est paradoxalement  la catégorie la mieux connue dans une société  communiste. Comme structure étudiée , on voit qu’une partie a émigré à Taïwan ou à Hong Kong, qu’elle a mis en place des lobbies,  des militants  du libéralisme et des  avocats. Difficile de savoir  néanmoins si elle pénètre dans l’administration pour la noyauter. Est-on là-bas « fonctionnaire »   à vie, par exemple  « héritiers » de pères en fils  de positions  dans la fonction publique? Est-elle unie ou y a-t-il autant de courants et de confrontations sévères (et probablement de durs débats) que dans les organes de direction officiels ? En tout cas leurs strates de revenus ne sont pas plus élargies que les nôtres

    Constituent-ils un parti « industrialiste » obscur et fermé, aux intentions jamais clairement énoncées ?  J’avais vu un tel spécimen  se mettre en place en Algérie[10].  Un MEDEF africain ? Un Gosplan soviétique ? Un ministère Speer de la fin du Reich ? Aucun exemple issu du  passé ne convient. Il suffit de lire les hypothèses qu’émet la spécialiste Marie-Claire Bergère qui en  décrit la cohésion et flexibilité, l’unité et la fluidité, un   amalgame qui  avait débuté sous l’Empire. M-C Bergère  situe l’âge d’or de la bourgeoisie chinoise de 1915-1937.Elle y a consacré un livre[11]. Pendant cette phase de construction, beaucoup de cadres et d’étudiants chinois sont partis observer l’Occident ; des fils de mandarins et de gros bourgeois vinrent visiter ou travailler dans nos usines ...pour apprendre. Plusieurs milliers étaient sur notre sol ;  actuellement ils s’informent sur les métiers de la banque, de la médecine, sur l’industrie informatique.  M-C Bergère  décrit un capitalisme insolite : ni libéral, ni dirigiste. Ce capitalisme national a comme ciment la résistance à étranger et le refus des modes d’organisation typiquement Anglo-Saxons. Dur dilemme en l’absence de références aux grands textes d’orthodoxie marxiste et du rejet des proclamations formelles libérales des Constitutions et déclaration des Droits.

     

     

    Le Parti, le grand absent des analyses

      C’est la véritable « Boite noire » des exposés et  analyses, l’aveu de faiblesse ou la béquille savante. En ne relevant pas les paradoxes (« Qu’est-ce ? » ; qui sont les militants, les cadres, les procédures internes, le genre de travail et de vie), en usant de la pure tournure de sens commun, le pouvoir du parti    communiste irait de soi,  sans contradictions internes , sans amalgames complexes. Le « Parti » relève de l’évidence ,  son pouvoir de la magie pour bien des chercheurs et ils évacuent d’un revers de main les objections d’approximation  à leurs  études spécialisées. On laisse entendre que l’imposition d’un tel pouvoir est naturelle, sans risque et sans concessions. L’historiographie de l’Ancien Régime en France a longtemps vécu sous ce mythe heureusement dépassé, au sujet de la Royauté. La connaissance du groupe, dit « PCC », est loin d’être acquise ; elle n’a même pas commencé. Et malgré cela, pour l’observateur il représente le passe-partout de l'interprétation ; trou noir qui justifie  les béances analytiques. On dit et redit « Parti fort » et pour le prouver, on met en scène un théâtre clos, la Cité interdite où deux milles dirigeants et dignitaires vivent ensemble et l’on regarde par le trou de la serrure. Pas surprenant d’y découvrir complots, haines, luttes intestines, rivalités, révolutions de palais sans cortège d’assassinats, sans poisons et sans poignards, bref sans crimes de cour. Symétriquement la version gauchiste de l’activisme : les minorités, la main de fer du groupuscule, la personnalisation politique et sa verbalisation comme acte ont occupé la dispute des justifications et des choix personnels.

    Comment expliquer qu’ un si petit groupe d’hommes enfermés dans le Hunan ou le Nord-Est  de la Chine   ait pu diriger, organiser un demi-milliard d’hommes situés parfois à 4000 kms et vaincre en même temps une coalition internationale  de grande envergure  au cours de la période 1927-1949.   Au -delà de la délégation des pouvoirs, quel est ce Parti ? Mystère intégral sur lequel quelques statistiques invérifiables surnagent.  Cette « invention » conceptuelle est une anomalie du raisonnement. Il serait  à la fois dominant et uniforme, discipliné et agitateur ? Omniprésent, il  contrôlerait toutes les activités de la population, à  proportion d’un militant pour trois ou quatre cents habitants !  Qu’est-ce ? Une Eglise fermée avec ses cardinaux, ses conclaves ? Une organisation policière et totalitaire  à un degré de réussite malgré de faibles moyens, une terreur  stalinienne  inédite ? On a le choix entre poncifs classiques

     Les raccourcis théoriques persistent  toujours quand les auteurs, illustres ou non, dépeignent la politique en Chine. Entière, elle est mise sur le compte de Mao et de Chou en Lai puis de Deng et d’un petit groupe  ensuite. On aime les minorités agissantes dans nos livres d’histoire. Sur le « Parti » ; une masse informe ?Rien ! Sur la société civile : presque rien ; sur la bourgeoisie locale: Peu ! Sur l’armée  dans l’économie : presque rien de monographique!  La sociologie occidentale est fortement lacunaire .On continue de pronostiquer, augurer, projeter des concepts décalés. D’un côté l’explication par la bourgeoisie nationale d’affaires ou de production occulte le paradoxe inédit d’une  collectivisation dirigée par des cadres privés (à l’origine menée par Deng Xiaoping). De l’autre, une formation à la  gestion où l’éducation spécialisée ne joue aucun rôle. L‘originalité consiste à refuser l’influence  politique au milieu des "entrepreneurs de morale". La politique est « interdite » aux professionnels de la politique (gestionnaires et administrateurs, experts, économistes). Bref, là encore, tout le contraire de l’Occident ! Le recrutement des cadres se fait en dehors des Ecoles. Le futur dirigeant sélectionné  est jugé sur ses capacités techniques et son efficacité  dans l’économie.  La plupart sont des ingénieurs de production (cela ne déplairait pas aux Saint Simoniens), devenus administrateurs de leur entreprise nationalisée ou mixte : le futur  dirigeant sera évalué en fonction des résultats et de son aptitude à régler pacifiquement les tensions et conflits inhérents à tout lieu de travail. Il peut alors être recruté comme cadre du PCC et monter à l’épreuve d’une gestion quotidienne de district, de province. Le gouvernement central octroie l’autonomie à la base qui décide de la valeur d’un militant. Inexistantes sont les formations Sc Po, les ENA et agrégations d’économie. Utopie éveillée  ou aventure inconnue ? Dès que des ingénieurs de production ou cadres de la mobilisation manifestent  une aptitude particulière à la négociation ou un savoir faire à la résolution des tensions, ils sont mis à l’épreuve pendant dix ou vingt ans de pratique sur le terrain, le plus souvent industriel. La seconde caractéristique qui fait de la Chine un cas historique unique dans le fonctionnement de l’ économie dirigée,  réside dans le fait qu’elle est le seul pays qui résiste encore au libéralisme pur et dur, contrairement au Japon qui a cédé, à l’URSS  qui s’est effondrée. La Chine a résisté devenant à son insu un exemple, une alternative aux jeunes pays émergents. Dictature ? Oui, si elle a réussi le pari fou du développement accéléré (alimentation, Santé, écoles) en un demi-siècle  au détriment à la misère accélérée à laquelle les meilleurs commentateurs  (tels Peyrefitte ou Kissinger)  la vouaient, il y à peine 30 ans. Or, ceci va très vite et se joue en ce moment même

     

     

    IV Nous ne sommes pas allés en Chine

     

    On saisit pourquoi, après 1968, notre génération, méfiante face aux « belles ou horribles histoires » qu’on  racontait alors sur elle, n’est pas allée en Chine. Nous attendions d’être mieux informés. De nombreux livres ou reportages nous semblaient orientés dans un sens soit enchanté (les maoïstes naïvement fascinés) ou   terriblement désillusionné (la bonne volonté et la déception de quelques vieux connaisseurs). Sans parler de la manipulation de l’information naturellement agressive vis-à-vis de cette espèce originale de « communisme ».

    Le comparatisme d’expériences personnelles, acquis dans la jeunesse, ne doit pas être gaspillé à la légère, et si on évoque les conjonctures générationnelles de lecture ou l’apport d’une spécificité vitale personnelle à l’interprétation de l’histoire, ce comparatisme  ne peut être systématiquement nié. A 20 ans, Goody est un soldat de la plus grande guerre connue de l’humanité et les parents de Pomeranz nés en Allemagne ont fui, enfants, le nazisme. Est-ce que cela donne une connaissance de la Méditerranée et de l’Afrique, à l’un   (combats en Egypte, Grèce  et  Chypre) et à l’autre, le sens de la dimension mondiale de l’Histoire ? Peut-être ! Alors que pour nous,  ce sont les guerres coloniales qui nous changèrent profondément

    Nous avons « rencontré » la Chine dans une atmosphère de convictions combinant la foi consensuelle en la Résistance et  la Libération en 1944 ainsi qu’un espoir en un capitalisme rénové. Des circonstances impressionnantes nous ont réveillés de cette douce illusion et nous rendirent prudents dans les jugements moralisateurs en politique. Celles de la guerre coloniale en Algérie disposaient à la colère et à la révolte, les jeunes hommes qu’on força à participer à l’assassinat d’un demi million de civils musulmans. Elevés dans le culte de la Résistance de 1940 à 44, nous avions naturellement de la sympathie pour les luttes pour leur indépendance des Chinois et des Indochinois.  Notre génération avait été confrontée à la guerre d’Algérie qui refusait l’indépendance à son peuple : certains de nos camarades avaient dû déserter, d’autres se déclarèrent insoumis, plus d’un millier sont disparus à jamais.  Le général de Gaulle qui avait « commencé » la guerre de 1940, a fini lentement celle de 1954-62. Il était peut-être antisocial, anti-syndical aux yeux de la gauche mais peu importait pour nous puisqu’il nous  délivrait du cauchemar (s’exposant d’ailleurs  lui-même: deux attentats fascistes dont les balles le frôlèrent).  Les jeunes Indochinois que nous avions côtoyés au lycée furent toujours des camarades affables, d’humeur égale, serviables (ils réussissaient sans effort et ils  aidaient bénévolement ceux d’entre nous qui étions moins doués). Leur aide désintéressée les rendit sympathiques. Dans une terminale de « math élem. », ils donnaient le style de camaraderie et le ton à l’entraide[12]. Etait-ce cela le péril jaune ? Nous ressentions plutôt une fraternité que nous avons mise en pratique au moment de la guerre du Vietnam

     

    L’attente  d’une complexification éclairante

     

    L’enquête directe, indépendante, l’observation ne semblent pas pratiquées en Chine et à ma connaissance personne ne les a menées (sauf peut-être Robert Park). Il nous manque donc les données de base que l’ethnographie a conquises de haute lutte dans nos pays (et encore dans des domaines très limités avec des restrictions sévères). Il ne faut pas prendre les spécialistes de la Chine comme d’authentiques enquêteurs ainsi que le proclament leurs éditeurs et des critiques enthousiastes. Connaisseurs indirects et livresques, sur données de seconde main  et bien sûr dès lors fascinés ou obsédés par l’interprétation de mouvements au sommet de l’Etat  dont ils scrutent les mouvements, les textes, les décrets et les politiques annoncées, les photos de dirigeants.  Ceci permet aux Chinois de distraire leur attention et de manoeuvrer en silence. Alors qu’il faudrait être prudent, humble dans les intentions d’observateur et procéder à un entrisme habile ; la politique théâtrale, haletante à partir d’une seule ville ou province obscurcit notre représentation. Fascination qui est un détournement du regard objectif, empêchant la perception des changements en profondeur. Quand le filtrage des informations est obligatoire,  il faut les remplacer par des données valides et fiables conquises incognito[13] 

    J’ai suggéré que la naissance de la sociologie empirique critique  occidentale était liée aux luttes anticoloniales, celle du soutien à l’Algérie indépendante et au mouvement des non alignés.  Ce soutien  générait l’espoir d’une troisième voie à laquelle l’Algérie fut mêlée. Ce fut une occasion de renouveau pour la sociologie empirique, un regain de la recherche  de témoignages sur l’alliance bizarre  se nouant alors  entre capitalisme et socialisme. J’ai étudié cette expérience au sein de l’industrie algérienne entre 1964 et 1972 en y coopérant sous l’égide du conseiller  d’ambassade S. Hessel[14]et des vérifications à faire sur les études de P. Bourdieu.

    Aucune sociologie ne mériterait une quelconque existence si l’influence de ces contextes n’était jamais évoquée. La sociologie n’est pas un savoir vide et purement académique ; elle n’est pas dénuée d’intentions de changements, de désirs, de prises de conscience. Elle s’inscrit dans un mouvement social, même si elle s’en cache. Cette relation entre l’après guerre et un grand peuple difficile à cerner mérite d’être racontée; entre une époque où nous voulions comprendre et un temps où le souhait de saisir les événements se compliquait de la confusion et de la rapidité des chocs successifs entre plusieurs espèces de capitalismes plus ou moins interventionnistes dans la société. Nous avions sous les yeux les plus grandes expériences de l’histoire et nous ne les voyions pas. Probablement le conflit entre deux capitalismes si différents ; un privatif et agressif (colonisateur), l’autre collectiviste et  partageur, centré sur la nation. Le débat a duré  30 ans de batailles extrêmement dures  entre la bourgeoisie  républicaine, un temps progressiste de Tchiang Kai check soutenu fortement par les Etats-Unis et un capitalisme rustre et populaire aux racines séculaires. Ce fut la première fois dans l’histoire qu’une Bourgeoisie nationaliste profondément installée (par exemple à Shanghai) a été marginalise puis éliminée au profit d’une petite bourgeoisie rustique alliée et enracinée profondément dans la paysannerie. Cela prit 40 ans depuis la chute de l’Empire

     

    L’exemple de l’Union soviétique à l’effondrement clairement perceptible pour ceux qui purent la visiter et l’observer directement dès 1960 n’était plus recevable. La Chine de Mao allait-elle la remplacer dans les rêves des jeunes Occidentaux ? L’enquête sous certaines conditions d’expérimentation, nous ne pûmes la réaliser (trop loin, pas de langue commune, pas d’ « entrée ») et nous sommes restés dans l’expectative, dans l’attente de clarification. Les divers systèmes de représentation proposés par les intellectuels étaient décevants, socialement et historiquement, emplis de candeur gauchiste ou de sentimentalisme. Habituellement un préjugé tenace consistait à prévoir un conflit entre le Centre du Monde  et l’Empire du Milieu dont  l’issue de la rencontre ne faisait guère de doute pour la majorité. Le Centre mené de main de fer par l’Amérique en Corée et au Vietnam l’emporterait. Soit due à une séquestration de l’information, soit par vision déformée d’extrême gauche, notre perception était par conséquent insatisfaite. Les mouvements sociaux en Chine étaient agrémentés d’étiquettes poétiques (les cent fleurs, le grand bond, la Longue Marche... ), ce qui n’était pas pour déplaire aux jeunes gens  avides de nouveautés,  mais il n’y eut aucun témoignage crédible de la part d’ un participant européen.

    N’étant en rien sinologues, ni experts de relations internationales nous ne sommes donc pas allés en Chine, « puisqu’il n’y avait rien à voir »[15]. Faute de jouer le touriste hébété, nous avons toutefois beaucoup lu avec un état d’esprit  politisé. Nous avions lu les Français : Chesneaux, Granet, Gernet, Maspero, ou les journalistes américains tel Edgar Snow, observateur malicieux. Et Bergère, Bianco, d’autres sont arrivés enfin à bout de leurs énormes recherches. Nous avions assez lu  pour pressentir ce qu’avait d’innovatrice, de saisissante (et aventurée) la politique de De Gaulle de 1958 à 1969 au sujet de la Chine

     

     

    De Gaulle et le capitalisme chinois

     

    Ses intuitions, alors que nous étions étudiants, nous confirmèrent le bouleversement alors naissant. Sans être gaullistes,  l’étrangeté de sa démarche nous interpellait.

    Des discours de Montréal à Pnom-Penh, ses interventions dans les grandes assemblées mondiales,  son essai de grande Europe de l’Oural à l’Atlantique  et aussi les actes de première reconnaissance de la Chine en Occident qui furent objet de scandale en Amérique et Grande Bretagne, les tentatives de contact, les émissaires en Chine, la sortie de l’Otan , tout ce qui valut la haine outre-atlantique de notre Président, et qui provoqua sa surveillance par la CIA ainsi que la trahison de quelques-uns de ses clercs et hauts fonctionnaires qui informaient Washington des avant-décisions prises par Paris (la taupe au conseil des ministres, avérée, qu’on n’a pas encore identifiée puisque les documents du Pentagone sont non déclassifiés) Et également les obstacles mis par les Américains pour que les Français n’aient pas la bombe A ...En bref tout ce qu’une grande bourgeoisie française, encore digne et nationaliste, encore fière et indépendante trouvaient  justes et conformes à nos intérêts  dans les mots et actions  de son leader historique.. Tout ce qui le faisait détester outre Atlantique  et par conséquent le rendait admiré par les Chinois .Cet anti–américanisme a été trop vite identifié à une humeur ancienne venant de l’hostilité de Roosevelt. Cet anti-américanisme ne visait pas le peuple américain mais l’impérialisme amoral  c'est-à-dire de conquête armée, l’impérialisme militarisé (en Corée, au Vietnam et au Moyen Orient ensuite).Ou que ce soit la politique, non plus de la canonnière mais des bombardements de civils, les tapis de bombes aveugles faites pour les terroriser. Tout ce qui fut un échec international  de la part de nos alliés. De Gaulle avait mesuré les risques parce que venant de milieux traditionnels catholiques , il sentait que cette voie  était à abandonner, que ce capitalisme armé, brutal, violent sans concessions  dans l’exploitation de son propre  peuple serait un danger pour sa survie même. Il cherchait, nous pensions en l’observant, un contrepoids. A notre tour aujourd’hui  de  trouver une compensation, une alternative au capitalisme acharné, prédateur et avide à l’extérieur.  Alors pourquoi pas la Chine ? Tel  fut la pensée intime du Général et ses Mémoires l’attestent. Le capitalisme chinois aux mains d’une bourgeoisie jeune, indépendante et orgueilleuse de son histoire plaisait à De Gaulle avec laquelle il sentait des affinités avant d’être remplacé par les "caniches" de Bush ou Obama ,  nos derniers présidents dans la place  laissée vacante par Blair

    Ce gaullisme issu de la Résistance  a été travesti et défiguré .Pourtant il offrait un capitalisme social, réformé, modéré, avec ses nationalisations et ses services publics  contre l’exacerbé et le frénétique pouvoir de domination de l’autre capitalisme insatiable. Voila pourquoi deux bourgeoisies (française et chinoise) se reconnurent sur certaines valeurs et positions, acceptèrent certaines modérations et certains enjeux. Ces derniers demeurent actuellement encore plus cruciaux, plus que jamais décisifs  contemporains  

     

     

    L’ethnocentrisme commence  avec la suffisance de soi et la  prétention au  savoir historique universel.  Si on ne peut  entreprendre une vision d’ensemble, le mieux est de s’abstenir d’évaluer.  La Chine est quatre fois plus grande que l’Europe incluant la Russie de l’ouest . Nous sentions confusément qu’il y avait, de l’autre côté, un immense « Empire » en train de créer politiquement quelque chose d’insolite, difficilement saisissable en raison de l’absence de catégories  appropriées d’analyse. Alors nous nous sommes tournés vers les historiens puisqu’il n’y avait alors  peu d’ethnographes disponibles (mis à part Teilhard de Chardin) et quelques   géographes ou linguiste. Que disaient-ils ? L’importance des années 1900 !

    Dans notre logique de lecture sur la Chine, on concevait qu’un livre put être  biaisé : peu importe si la richesse de documentation rendait les ambiguïtés, descriptives. A nous ensuite de faire le tri de la polémique ou de l’hagiographie dans les textes juridiques ou les connaissances techniques ; nous demandions de la philosophie politisée peut-être, mais  surtout des renseignements de première main sur la vie quotidienne ou sur les formes de mobilisation populaire  par des acteurs de première ligne! Cette exigence a disparu actuellement dans l’avalanche de connaissances : nous prétendons plus que jamais appréhender la Chine sans presque rien voir ou savoir. Les Chinois d’aujourd’hui ne prétendent pas à la connaissance systématique d’univers étrangers, du moins dans des études scientifiques généralisantes[16].

    Avec une aisance stupéfiante dans le maniement de l’intemporel, les spécialistes politiques donnent des conseils de réformisme.  Cela n’oblige à rien à ce degré de superficialité, sans rien connaître de la vie interne du Parti, des fonctionnements syndicaux, du travail concret dans les usines ou aux champs, de descriptions  de grèves, bref les scènes de la vie quotidienne par quelqu’un qui les auraient  vécues et partagées. Un exemple de l’impuissance de l’analyse historique (qui vient de loin : URSS et démocraties populaires) est l’usage intempérant de la notion de « Parti », toujours cité, jamais justifié. Le Parti communiste: ce grand inconnu des sciences sociales!

     

     Deux demi-siècles inouïs

     Nous avons compris tardivement que nous venions de sortir  d’un demi siècle prodigieux en Europe dont nous étions les héritiers. Et que ce « facteur » changeait toutes les évaluations sans précédents. Les deux cinquantaines d’années 1905-1954[17] sur la  scène du théâtre occidental et celle de 1911 (fin de l’Empire) à 1954 (guerre de Corée) en Chine  sont deux  « concentrés » d’histoire presque surréaliste ! Passer de la fin de l’empire à l’établissement  du plus solide état socialiste du monde ! La construction d’une République, la dictature de Tchang Kai chek et son élimination par un régime communiste incertain de lui-même ! Le tout en se battant tout au long de la période : guerres internes incessantes des « seigneurs » et guerres externes avec l’Amérique (alliée de Tchang, puis en Corée) et en même temps contre le Japon, un empire des plus armés et guerriers, tout en défendant ses frontières contre le voisin du nord, l’URSS. Il faudrait plus que de l'engourdissement pour  réaliser tout cela en même temps. On a connu des époques plus sereines pour un peuple. La notre, sur le continent Eurasie, à l’autre extrémité, ne fut pas pauvre en perturbations, non plus ! Deux guerres mondiales inouïes aux conditions de combat et d’élimination de populations civiles entières incluant des techniques scientifiques  de massacres de masse,  ont été des choses si stupéfiantes à ce niveau d’intensité et de destructions que l’on ne les a pas encore « digérées ». Si on y ajoute la crise de 1929, la décolonisation : que de bouleversements profonds et nouveaux ! Aucun homme, aucune seule existence antérieure n’avait traversé des événements de  cet acabit ; et aucun ne souhaite bien sûr les renouveler. L’ombre portée de ces deux moitiés de siècle pèse sur chacun des deux bouts de l’Eurasie. Et n’a pas fini d’en faire supputer les conséquences.

    C’est ainsi que le facteur « temps », la durée requise pour construire une Résistance clandestine interne,  outre une résistance à trois invasions simultanées doit être pris en compte pour  tout jugement sur la Chine  et sa capacité à l’évolution . Une civilisation qui en un siècle renverse un Empire multiséculaire  inébranlable bouleverse les données connues des modes de changement intérieur, de cycles de révolutions et d’adaptation à de nouvelles formes d’organisation interne tout a fait originales et exige un répit. La conception du temps historique comme du temps quotidien sont en cours de réaménagement. La fébrilité contre la lenteur, les décisions tranchées   contre les tractations permanentes seront opposées  forcement  aux transitions à l’européenne. Le découpage de la durée, catégorie majeure, est un principe d’action et de classement.  La temporalité est un jugement que les Chinois n’abordent pas comme nous. De même qu’ils n’abordent pas à notre manière, le repérage, le positionnement  d’un homme et de sa  fonction dans la responsabilité   collective quant au destin de la planète, les estimant interchangeables dans les négociations économiques.

     

     Conclusion  

     

     

    L’aveuglement  est compréhensible et l’incompétence, on l’espère, temporaire ; cependant cela n’interdit pas d’étudier les autres sociétés. Le changement de système cognitif,  l’invention de techniques d‘approche  pertinentes ne sont pas décourageant à toute approche. La divergence distinguant irrémédiablement la Chine de l’Occident impose à une catégorie de  chercheurs scientifiques internationaux, un autre  système de travail. Cette recherche de vérité demande d’aller  réellement enquêter en Chine et ne pas se contenter des archives. Nous, nous n’avons pas sauté le pas, faute de   courage et d’autorisations.

     

    A la condition que le bal des malentendus ne se prolonge trop longtemps, la persistance de coûteuses ignorances toujours suivies de prévisions démenties se terminera bien! La Chine est un  ensemble varié et disparate, une histoire  aux multiples aspects, à la dimension prodigieuse et ces composites sollicitent un volume  étendu de recherches en micro-histoire ou ethnographies ! C’est l’entreprise d’une vie ; le nombre de jeunes Français résidant en Chine n’est pas mince mais trop pressés, les auteurs  de réflexions  risquent de nous laisser sur notre faim ;  ils séjournent quelques jours et ils font  un article ! On doit se mêler  au peuple et se fondre dans un milieu déterminé.  Nous savons fréquenter les coulisses du pouvoir, lire la presse même entre les lignes,  discuter avec les intellectuels, éplucher les chiffres officiels ou bavarder avec l’homme de la rue (ou mieux avec les « dissidents »), là, nous avons l’habitude. Le fonctionnement des recherches de la politique occidentale    manque d’innovations quant aux méthodes de travail  ajustées à un autre univers. Quand les distances morales ou matérielles sont faibles, entre pays occidentaux, c’est suffisant. La  où les connaissances du passé sont au même degré, l’accommodation de l’œil n’exige pas d’efforts. Les jugements de fond -quoique le risque d’anachronisme subsiste- d’un historien américain  à l’égard de la vie publique française et même inversement -bien que les historiens français de l’Amérique soient moins nombreux-, n’ont pas besoin d’inventer  des conceptualisations. Néanmoins pour entrer dans un univers aussi complexe quant aux mœurs, religions, style de vie, contenus culturels, sensibilités pédagogiques,  il faut du temps. Or, c’est exactement ce à quoi Goody et Pomeranz tendirent ; leurs grandes enquêtes   demandèrent 20 à 30 ans. Dans de telles entreprises, on s’expose nécessairement à la conscience de ses limites, aux erreurs lourdes, aux rebuffades. Pour l’instant la Chine nous observe, amusée et nos touristes sont ébahis et  nos commentateurs péremptoires. Elle regarde le tohu-bohu qu’elle suscite. D’ailleurs, elle ne fait pas de la compréhension appropriée des Occidentaux, un problème prioritaire. Elle est tendue vers son but : l’économique, les bénéfices, la conquête des marchés, l’obsession de redevenir une grande puissance. Juste retour du sort, ont-ils l’air de penser, adossés à 3 millénaires d’histoire, regardant de haut les fourmis occidentales s’agiter depuis 300 ans. Ils sortent de la misère, ne veulent pas y revenir tout en gardant les structures du passé, une partie des valeurs en les aménageant, les modernisant sans renoncer à une « identité » millénariste.

    Voila ce qu’on peut dire, de loin. Faire la géopolitique de la Chine contemporaine, qu’est-ce à dire s’il y a trop d’inconnues hors de notre portée? J’ai essayé d’évaluer la route  parcourue par des jeunes gens qui avaient 25 ans en 1968, sans prétention. Et sans  condescendance occidentale.   Nous ne sommes pas allés en Chine...puisque nous n’avions pas les clés pour comprendre. Mais, elle, la Chine nous permet de déchiffrer notre passé récent. De saisir ce que fut l’épisode gaulliste ou la nature et la disparition de notre bourgeoisie nationale. Contrepoint, option,  miroir peu ou prou déformant,  un capitalisme chinois plus ou moins supportable selon les uns ou les autres,  ces incertitudes peu à peu  se lèvent aujourd’hui. Aux jeunes générations occidentales de saisir cette opportunité.

     


     

    [1] Le célèbre agronome Anglais, Arthur Young, qui découvre ce travers en débarquant à Calais, réitéra en donnant un questionnaire à Lord Macartney, adapté à la seule Europe continentale de 1790 

    [2] Lucien Bianco est un des rares historiens à traiter des  archives chinoises avec précision : « Au total il est assez stimulant de découvrir le bon usage de sources imparfaites. Il est en tout cas plus simple de les critiquer que de se défaire de ses propres préjugés...et cela je suis moins sûr d’y être parvenu ». Sur la Chine il reconnaît avec Goody et Pomeranz, la difficulté d’abolir  ses prénotions. J’ajouterai  que cela vaut pour les sociologues usant de données officielles   dont on sait si peu de choses  de leur confection : cf « Jacqueries et révolution dans la Chine du XXè siècle », La Martinière 2005 P 33 

    [3]Le fils du Gouverneur de l’expédition est un enfant de 12 ans, Thomas  Stanton,   filleul du Lord . Il a tenu son journal que A P a retrouvé et utilisé  alors qu’il fut interprète officiel improvisé,. Il avait appris le Chinois en 6 mois durant le voyage avec un Jésuite qui y revenait. Le jeune « page », fin observateur,  note les erreurs dans  compréhension chinoise par les adultes selon A P intrigué. Sa précocité relève peut-être de la qualité et liberté de l’éducation de la jeunesse  aristocratique anglaise. Ce jeune page -ironie du destin qui le rendit bon connaisseur - reviendra en soldat, adversaire déterminé des Chinois, général  de l’armée anglaise qui envahit le pays en 1840

    [4] AP a-t-il senti la  Chine de 1970  mieux que d’autres ? Un  souvenir et une amertume l’ ont-ils aidé ?  Les deux pays (Chine et France) ont été envahis et occupés trois fois en un siècle. (La France par l’Allemagne, la Chine par l’Angleterre et le Japon et indirectement les USA ) ;Seuls donc les deux Atlantistes, Anglo-Américains, n’ont jamais connu cette expérience, considérée par les Chinois comme avilissante  bien que décisive afin d’ estimer le degré de résistance intérieure.

    [5] Les notes écrites par les deux chefs représentent les renseignements ordinaires des ambassadeurs sur la situation militaire ou sont typiquement techniques.

    [6] Lucien Bianco    a écrit une des meilleures monographies  de la Chine sur les jacqueries et les Révolutions rurales , convaincante d’autant plus qu’ il tire de son expérience un grand sens de l’autocritique  ou du moins  de  prudence

    [7] HK terminera sa carrière avec le prix Nobel de la paix :il est mort   en 2010

    [8] Cf le chapitre le Parti contre Mao in Marie-Claire Bergère :La Chine de 1949 à nos jours ;A.Colin 1987

    [9] Le point de départ de cette enquête est la volonté de s’informer sur les raisons de   ventes d’enfants  (voire d’épouses) par les pères endettés, paysans misérables.  60 ans avant, Engels fit la même chose à Manchester au sujet du prolétariat qu’il voulut approcher directement. Les deux communistes célèbres commencèrent leur vie militante par une invention savante, technique promise à durer

    [10] J’avais  décrit les situations ou le patronat mariait ses filles aux hauts fonctionnaires, l’inverse étant peu vrai.  Les occasions de corrompre les militaires m’avaient aussi intrigué

    [11] Elle  a récidivé récemment :Chine le nouveau capitalisme d’Etat  2012,où elle use de catégories économiques conventionnelles ; Fayard 2013 ; elle avait publié chez Perrin, Capitalismes en Chine) 

    [12] Quand je regarde  la photo de classe de mathématiques, je les vois  nous tenir spontanément par l’épaule, souriants, alors que nous sommes figés; ils sont 5 sur une classe de 50 : 10% 

    [13] Sur l’usage des très nombreuses archives en Chine, ouvertes récemment, L.Bianco a rédigé une note remarquable de clarté et de concision Cf Jacqueries  p9

    [14] Auteur du  célèbre pamphlet « Indignez –vous ».  Ce à quoi les soldats du contingent de la sale guerre répondent a posteriori : « Oui mais  il fallait s’indigner deux fois : en 1945 au sujet des massacres de Sétif  et en 1954-62, lors de la guerre »Ceux qui attendaient alors un soutien et qui furent laissés orphelins  en firent les frais

    [15] Avec le respect dû à ceux qui se sont débarrassés de l’ignorance de la langue et  qui ont relevé le défi de la limitation  de l’information. Ils n’ont pas compté leur temps

    [16] Ceci n‘a pas été toujours vrai, et les connaissances nous manquent pour l’affirmer catégoriquement. En effet, dans un petit livre opportunément republié par P.Dibie, on trouvera les idées que se faisaient entre 1915 et 1920, les Chinois, chercheurs anonymes venus en France pour comprendre la civilisation européenne. Ils furent plusieurs milliers mais notre suffisance les tint éloignés de   notre attention. Dans « L’esprit du peuple chinois », le lettré Kou Houng Ming , édité en 1927 (et réédité en 1996 aux éditions de l’Aube) livre le résultat de ses recherches en Occident. Un peu condescendant (dans les limites octroyées par le sentiment de sa supériorité orientale)  tolérant pour nos excès ; il nous juge  peuple trop jeune, sans passé,  un peu inculte, pressé et fébrile ; et il donne une leçon aux Européens, turbulents, trublions  belliqueux . « Des adolescents de l’Histoire », agités et batailleurs : ce qu’un vieux sage comme lui, un érudit adossé à trois millénaires demande qu’on excuse ! 

    [17] Dates de notre défaite de Dien-bien -phu et de la conférence de Genève qui nous font quitter l’Asie


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    De quoi s’agit-il dans ce double livre : Ader- Lévy-Leblond ? De physique en cent ans d’existence : de Clément Ader physicien pratique, inventeur d’avions à Jean-Marc  Lévy-Leblond,  physicien théorique et éditeur scientifique  

     

     

    Il s’agit de montrer que l’histoire des sciences est en partie « fabulée » par manque de formation scientifique des commentateurs historiens ou philosophes et par manque d’informations   internes à la vie des labos. Un auteur  tel John Waller   échappe à ce reproche.  Son ouvrage: « Fabulous Science : Facts and Fictions in the History of  Discovery » (Oxford U. Press 2002) mérite d’être lu. 

    Je cherche, à l’encontre des logiques traditionnelles de respect excessif ou d’ essais qui  s’appuient sur des sources  de seconde ou troisième main  à propos de « faits » reconstruits encadrant  l’héroïsation contemporaine, à mener des études de cas, des monographies d’inventions, des biographies. C’est pourquoi je propose  l’étude   du travail de deux physiciens ;  l’un savant praticien, l’autre physicien théoricien,  réunis pour montrer qu’on ne peut définir a priori la science, qu’elle évolue trop vite sur un siècle à travers des contenus imprévisibles, qu’on ne peut voir ou non consacrés que 20 ans après. Ce n’est qu’après un temps long  que telle invention était  perçue science ou non (applications pratiques, vérifications et contrôle par les pairs). Mais alors, qu’est la physique sur un siècle ? Quel sont ses domaines de prédilection, ses démarches s’il n’y pas continuité, pas de frontières définissables a priori ? Il faut aller voir la vie quotidienne du laboratoire. C’est ce qu’on proposera au lecteur sur les deux cas ci-dessous. Cela justifiera en partie le « trou noir » de la physique française entre 1930 à 1960, le retour de chercheurs reconnus depuis 1970 et le regain, à cette date de l’école française de physique et de mathématique.  On expliquera aussi que la physique théorique, puissante de son succès  avec l’atome ou les quanta (la bombe H ) ait « oublié » ou ait manqué la cellule, la molécule laissées aux biologistes et aux chimistes, ou  encore l’ADN aux mathématiciens généticiens  médecins. Et qu’elle se soit réfugiée dans l’espace (missiles, fusées et autres instruments de proximités avec le militaire, voisinage qui ne la quitte plus depuis 1945 ; de là, ses recherches sur le Big Bang et l’« Univers »). Si la question de l’histoire agitée de la physique ne peut être posée dans l’enseignement supérieur (Prépas, grandes Ecoles qui l’occultent), si son essor dans les deux grands siècles les plus guerriers (19è et 20è)  ne peut être évoqué, alors l’esprit critique en  pâtira ; ainsi parlent  nos deux physiciens. Pourquoi le légendaire se fortifie, à ce point? La sociologie concrète empirique « à l‘anglaise »(W. James), luttant à armes  inégales  contre la sociologie spéculative  dévoile une science pas neutre, ni désintéressée, aux acteurs vraiment peu  supérieurs mais hommes avec leurs fautes, leur ego autoritaire. Nous proposons des Sciences sans légendes, sans héros, sans « Raisons nobles » autres que des constats susceptibles de vérifications à partir des cas sur lesquels nous avons des informations directes (par ex. pour Ader, parenté familiale et archives privées, ou entretiens avec Lévy-Leblond).  « A double science » est la réunion de la théorie et de la pratique ;Ader et Lévy-Leblond font les deux» 

     

    Si je fais des analyses croisées d’œuvres, des commentaires d’auteurs, c’est pour sortir de l’unicité et du singulier  d’auteur : un homme, un thème, une carrière, caractéristiques du livre académique, et c’est  pour mélanger des genres ! Marcher, aller à contre-sciences est à la fois le renversement d’une tendance et une métaphore tout autant qu’un jeu de mots, homologue à celui du livre de Lévy-Leblond « Impasciences » ici étudié. Les termes contre-histoire ou anti-philosophie ne sont pas originaux en tant qu’actes initiateurs. Proclamer la rupture ici même  consiste  à  délivrer une critique scientifique des sciences par les scientifiques eux –mêmes, les  acteurs et non par les spectateurs admiratifs ou les  romanciers exaltés,. Il s’agit moins d’encenser (mouvement irréversible de  fabrication de fables quand les effets de la science s’épuisent) qu’élaborer une véritable critique constructive du tropisme scientifique, loin de l’image  du savant au-dessus de la mêlée,  irréprochable moralement, censé incarner la hauteur et justesse de vue .Dans le duo choisi (Ader et Lévy-Leblond du manuscrit) se devine in fine : Qu’est ce que la physique à un siècle de  distance ? Pas la même chose, pas le même contenu, ni les mêmes aptitudes. Alors quel est le statut profond s’il est relatif à l’époque ou aux appareils ou instruments ?  L’historiographie selon de trop nombreux  philosophes part de l’idée que la science serait définissable a priori,  qu’elle préexisterait  comme catégorie stable, corpus de méthodes dont la généralité et les caractères seraient établis depuis 20 siècles ,mêlant ici le légendaire et les raisonnements externes au sujet des « découvertes ». La question n’est pas anodine car elle implique la modification de l’enseignement supérieur et  la formation en physique. Or, justement Ader et Lévy-Leblond se posent ces questions  à travers deux trajectoires différentes qui ont peu de points communs sinon la précocité intellectuelle et leur ténacité au travail théorique. Peut-on être un savant  fécond ou un inventeur à vie ? Non ! Tous deux divergent sur les conséquences négatives de cette réponse. Que la science soit forcément née en Occident est un cliché et qu’elle y ait élue domicile depuis la Renaissance au moins, est une idée fausse, une  vision naïve. Il y a aurait eu  une sorte de Big bang de l’intelligence en Occident. 

    En examinant de près le travail des deux physiciens, on critique implicitement l’approche classique par généralités vagues. Concrètement, que faisaient les hommes qui se disaient inventeurs ou innovateurs ? La plupart ne se voyaient ni en génies (mais quelques-uns, si !), ni même savants mais « humble serviteur des sciences », selon la formule de l‘un des deux personnages étudiés.  Les certitudes contemporaines n’étaient pas leur lot. Ils erraient, trouvaient, échouaient comme des milliers d’autres. Les chemins méthodologiques sont discontinus et erratiques. Quels étaient leurs rapports avec leurs commanditaires, supporters, sponsors : l’industrie, l’armée, l’Etat ? Intéressante confrontation des changements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu. Le profane ne cherche pas une épistémologie, ni une autre histoire mais il souhaite partir d’études de cas, d’enquêtes monographiques concernant des inventions avérées, peu ou pas « consacrées ». Si sur un siècle, les scientifiques de la même discipline ne font pas la même chose au bureau, au labo ou dans l’atelier, on peut et on doit les rapprocher pour nourrir la réflexion par la comparaison. La philosophie des sciences  s’associe aux idéologies dominantes au lieu de les considérer comme des notions  euro-centriques. Je mets à l’écart de cette critique, à l’emporte pièce, de remarquables exceptions tel  « Sciences et Histoire » de Gérard Simon (Gallimard, 2008).

     

     

     

    Jean-Marc Lévy-Leblond :  L’ électron libre

     

     

     

    Chercheur, auteur, physicien théoricien, les raisons de l’actualité de Lévy-Leblond, professeur à Jussieu, puis à Nice sont évidentes. En tant que directeur d’une collection au Seuil, il fut l’ami et le traducteur de personnages comme Feyerabend, Gould, Reeves. Amateur d’art, de surplus, il vient d’écrire la science et l’art (Hermann ; sans oublier un jeu de mots dans le titre)

    Mais qui est-il ? Et d’abord pourquoi un physicien vu par un sociologue  du concret serait-il plus abordable ? Sa révision de l’idée de progrès, de ses   bienfaits est presque banale aujourd’hui. Ils n’ont guère besoin du soutien de la sociologie ! Sauf que lui, l’annonce et le crie sur les toits depuis 40 ans,  depuis son doctorat .Il n’était pas seul à dénoncer l’idolâtrie scientiste, la mystique de la « technoscience ». Canguilhem, Jacquard le firent sans être plus écoutés

    Son histoire personnelle commence par une jeunesse studieuse. Bachelier (lycée de Cannes) à 16 ans il fait sa « prépa » à Janson de Sailly et entre à Ulm à 18 ans..   Avec ses camarades de la rue d’Ulm,  il fut bien placé pour « Lire Marx ».  Il a rencontré Althusser et fréquenté les cercles  de Balibar, Macherey, Terray, Rancière etc.  Ce fut l’époque où la physique théorique, une nouvelle option, s’installait sur les bancs de  l’Ecole prestigieuse.  Simultanément, le marxisme aussi. Dès 1970, il crée avec quelques camarades soixante-huitards, une revue contestataire Impasciences .Et aspiré par l’époque, il lance une collection au Seuil « Science ouverte » qui modifia  notre information et la bibliographie. L’édition ne fut pas un dérivatif d’adulte consacré : il y a apporta, tôt, son goût pour la culture, associé à une inclination pour   l’écriture élégante et non jargonnante. Il traduisit et publia les grands textes de  disciplines variées[1]. Il a participé à Mai 68, ce qui lui conféra depuis Ulm et la Sorbonne, une certaine idée de la politique. Mais il ne renonça pour autant à son projet initial, la physique théorique tout en la plaçant dans une certaine perspective : «  Je voudrais soutenir la thèse suivante : la distinction des sciences dites sociales et des sciences (dites) exactes ne relève d’aucun critère épistémologique ....Notre projet était ambigu .Critique de la science, soit. Mais pour la détruire, ou pour la transformer ? Ou plutôt, car l’un et l’autre étaient évidemment hors de notre portée, pour la quitter ou pour y rester ? Abandonner la recherche scientifique –mais pour une autre institution, au prix de quelles nouvelles illusions ? Ou pour la marginalité intellectuelle au prix de quels renoncements ? Ou bien aménager sa place, au prix de quels compromis ? ... De proclamer notre impatience n’en conjurait pas les effets. Trop pressés, confondant jugement pénal et jugement rationnel, procédure et processus, nous entendions instruire le procès de la science plutôt que de nous instruire sur lui. Nous construisions un réquisitoire alors que l’inculpation n’était pas encore publique .... C’est une double constatation qui m’a conduit à m’interroger quant à la nature et la portée du discours critique que nous tenions sur la science » [2].  Cet extrait illustre la formidable contradiction où il se plaçait dès le début de sa vie de chercheur. 

    Alors qu’il entame un enseignement à l’Université de Paris 7 (il aurait pu se consacrer exclusivement à ses recherches dans le cadre du CNRS), il   persévère dans ses   critiques à l’égard de la finalité scientifique et de la motivation de ses acteurs. À l’époque, cela pouvait passer pour une sorte d’esthétique, pas encore un snobisme. Parallèlement il participe à l’aventure de la nouvelle physique théorique.    Par petites piques, par touches  sceptiques, à son retour des Etats-Unis, il démonte les implicites de la physique qui mène la science occidentale de l’atome  à la bombe, puis après la deuxième guerre, à son « décollage» dans le cosmos[3].

     Il y consacrera des livres critiques dès 1970 alors qu’il n’a à sa disposition, que les dénonciations habituelles du progrès en passe de devenir -mais il ne savait pas- un poncif. Il pressent avant les autres les conséquences des changements techniques qui s’annoncent : la révolution des données accumulées par les super ordinateurs, les détournements de l’attention vers l’expansion de l’univers, la flânerie d’une physique quittant la terre pour s’envoler, délaissant la cellule et la molécule à d’autres.

     

    Leçon d’avenir : mais où est la Science ?

     

    Ses réflexions précoces anticipaient les leçons que l’actualité nous inflige. Ses livres relevaient donc des dilemmes et contradictions présentes : décroissance ou progrès de la science ? Unité et continuité des savoirs ou ruptures ? On le prend donc à témoin. Bien sûr la route comparative sera sinueuse, pleine de chausse-trapes et de situations non transposables. Les sauts qualitatifs, les changements d’échelle, il y en eut de nombreux dans l’humanité. La dernière phase traversée suggère cependant une révision si surprenante pour l’esprit européen que sa dimension nous en paraît inédite.   La reconstruction de l’histoire des Sciences nous enracine dans l’Antiquité et occulte un millénaire d’emprunts antérieurs. Les cartes sont en cours de redistribution entre nouveaux et vieux continents.  Pomeranz et Goody situent le décrochage des savoirs appliqués en Chine vers 1800. C'est un détail du temporel !

     

    Mais si l’objectif est de redonner le goût scientifique aux enfants, alors valorisons la curiosité enfantine, telle la fabrication de petits objets comme un oiseau volant. Ader dans un autre commentaire nous servira de référence. Des physiciens contemporains (tel L. Ariès) en ré-actualisant Ader, se trouvent confrontés aux changements des mentalités que signalait déjà il y a trente ans Lévy-Leblond en physique quantique. Mais 30 ans maintenant : c’est la préhistoire ! Autant de sciences, de méthodes que de branches, de relations à «l’époque », aux lieux et contextes ! Quoique la question de l’éducation soit déterminante pour l’avenir, elle est terriblement ambiguë, car qu’enseigner dans la vague de savoirs qui a déferlé en physique où ailleurs ?

     

    Le critique intérieur  

     

    Si on revient au parcours de L-L, certainement un parcours atypique, d’autant qu’il emprunte parfois des thèmes à la sociologie, on découvre deux types d’ouvrages : des essais critiques sur la science, et aussi son grand « oeuvre » de physicien ordinaire, et là il ajoute encore un livre étrange   bien que de  facture classique au titre énigmatique : « Aux contraires ». En principe, c’est une initiation à la physique moderne la plus récente : la physique quantique, dont il expose en binaire les avancées et les contestations pour le grand public, dit-il, un public de niveau de premier cycle universitaire. Disons plutôt du second cycle car les bacheliers scientifiques de ma génération, je crois, appliquaient un niveau moins élevé en mathématiques vers 1960. Les connaissances en physique et chimie se sont si complexifiées qu’elles sont devenues une forme de test général d’intelligence.  

    Qu’est ce qui est défini comme science et qu’est-ce que serait son contraire : les savoirs peu abstraits et le simple opératoire, l’application ? La science, ses objets, ses victoires sont indéfinissables avant que la société ne les consacre en résultats, en preuves admises et ne fasse d’une idée hasardeuse, un savoir dit indépassable. Des idées formalisées, de simples connaissances rationnelles ou bien la maîtrise technique ont été déclarées, tour à tour, ici ou là, science. Mais l’ont été aussi bien les éléments de la pensée ordinaire, des idéologies ou des représentations courantes. Il suffit qu’un savoir élémentaire ait été estampillé par la société, garanti par la loi et rendu indispensable par les applications économiques. L-L   montre, par le biais de la relativité que la nature de la science est indécidable, variée et imprévisible, que la question de son noyau, de ses frontières, du sens à lui accorder ne se pose pas. Elle est tout à la fois.  Pour elle, absolu/ relatif ne s’oppose pas plus que fini/infini, certain/incertain ou vrai/ faux. On ne peut juger avec les catégories formelles; il n’y a que la pratique sociale qui définit tel savoir, science et là, représentation aventureuse. Les catégories du sens commun sont par conséquent inadaptées. Donc, dit-il, abandonnons-les. Interprétation difficile à admettre pour nous qui commencions à apprécier la généralité et la finitude. Il a eu raison trop tôt. C’est pourquoi nous souhaitons reprendre sa lecture en partant de zéro et avancer progressivement dans sa conception que les preuves résident dans la succession des idées empiriquement constatées, bref dans le pragmatisme de l’application

     

    Du haut de l’observatoire qui est le sien, l’infiniment petit, il raconte l’épopée des concepts et des catégories nouvelles.  Il ne fait pas d’ethnographie au sens traditionnel du terme, pas plus qu’une sociologie générale des Sciences, terrain bien encombré, il ne démontre pas le caractère inéluctable des routes et embranchements. En revanche, il nous instruit de la bataille en faveur du déterminisme de la matière par les quanta : un voyage initiatique dans cet événement structurel du XXème siècle.   L-L ne se lit  bien que si on  admet  qu’il ne  fait aucune concession de facilité à la vulgarisation par rapport à certains de ses collègues (natifs ou émigrés qui formèrent le cœur de la physique pendant 50 ans). Il ne manifeste aucun ésotérisme, ne tire aucun profit du doute. Au contraire, il nous montre qu’avec un petit effort, la science la plus complexe nous est accessible. Il est à la fois physicien, producteur d’idées, pédagogue et informateur. C’est si peu conforme à l’habitude que nous en sommes surpris. Aucun pédantisme de langue : la description de la physique théorique devient accessible à l’humble lecteur. Ce ne sont pas des récits amusants de savants « dans la lune », ni des anecdotes de laboratoires mais des données spécialisées et néanmoins le lecteur, pour peu qu’il se sente concerné, est conquis. Ses pages ressembleraient davantage aux notations qu’un sociologue ramènerait de son terrain s’il travaillait dans un laboratoire-ce qui n’est jamais encore arrivé- soulagé de ses convictions et justifications théoriques antérieures. Il brosse le portrait de la science contemporaine par petits essais projetés sans retentissantes plaidoiries et sans aucune volonté iconoclaste.  Ni juge au-dessus de la mêlée ou esprit fort, ni opportuniste du malheur quand les certitudes vacillent.   

     

     

    La neutralité externe

     

    L’originalité de sa démarche tient donc à sa posture. Il est un des rares à travailler sur les deux chantiers à la fois : « construire », faire avancer la théorie, et aussi la « démonter » ou du moins la relativiser. Schizophrénie, gain d’objectivité extérieure ? Au moins détachement salutaire ! Un tel écart simultané n’a pas été souvent tenu : il a toujours été décalé. Qu’on prenne Koyré, Kuhn, et Canguilhem, et dernièrement Klein, Pestre, Callon, qui étudient la science en historien ou en sociologue, ils ont abandonné la fonction de chercheur contraints par les charges et le goût du pouvoir. Il est son propre informateur et son premier enquêté, celui qui se renouvelle lui-même en matériaux critiques puisqu’il défait le soir ce qu’il a construit le matin au labo ou dans l’amphithéâtre. Paradoxe qui le rend crédible. De plus, il travaille sur la modernisation des théories en cours et il propose une masse d’informations que les activistes isolés de leur source nourricière n’ont plus. Quand ils vulgarisent, ils vont chercher les concepts, les problématiques dans un courant philosophique où ils  gagnent un public mais  perdent leurs lecteurs familiers.

    Lévy-Leblond tient les deux bouts de la corde qui le fait sauter. Il se défie de la retraite des savants au sein de l’idéologie, une posture ou une incapacité à se fondre dans le monde qu’ils étudient. C’est ainsi qu’il défend les principes et les « lois », tout en les mettant en perspective avec des informations de première main, avec de l’histoire ou un peu d’anthropologie à l’écart d’interprétations tendancieuses. Il n’a pas le point de vue extérieur des épistémologues et des philosophes des Science Studies. Le dédoublement le rend intéressant pour les observateurs pragmatiques peu portés à des théories globales ou à de systèmes.  La dimension de la perspective « Socio-anthropologique » des Etats-Unis conjointe à la philosophie européenne n’est pas la sienne. Mais il introduisit dans le commentaire des sciences un sens de l’humour, une auto-moquerie en empruntant ce style  aux grands de sa discipline,  tels Feynman qui, à Cornell, n’hésitait pas à brocarder Oppenheimer ou Einstein.  Il ne craint pas également d’ironiser au sujet de Popper[4] et de Kuhn et sa construction étagée de paradigmes   

     

     

    1  Le « premier »   saut  :  L’esprit de sel  [5] 

     

    Après avoir esquissé son parcours, on peut commencer par lire ses démonstrations éparpillées sous plusieurs formes ; livres de vulgarisation, textes de physique théorique, articles plus polémiques. Les faits livrés à notre réflexion sont exposés à partir de données d’histoire et de sociologie, outre celles qui relèvent de la réflexivité  du physicien.

    L’esprit de sel débute ainsi : « Les textes recueillis ici ont été écrits entre 1977 et 1981 au cours de cette grise période qui sépare extinction des dernières flammes utopiques allumées par Mai 68 des premières lueurs d’un changement possible »[6]. Sa démarche est donc encadrée par deux événements d’importance : 1968 et 1981. Beaucoup d’anciens étudiants de cette génération s’y retrouveront. Le recul permet de juger le résultat. 

     

    L’assaut contre le « monstre » : le scientisme.

     

    Commençons par ce qui fait accord.  Dans la littérature actuelle, les usages du terme « science » sont multiples et hétérogènes. C’est une abstraction audacieuse, transformée en référence universelle, justifiant tout argument et son contraire, au nom de l’expertise. Pour la presse et l’opinion, elle équivaut à la légitimation des diplômes, à la qualification par l’autorité. Cela sous-tend des justifications venant d’organisations hiérarchisées, d’enseignements qualifiés dans les Facs et dans les grandes Ecoles, mais également de textes consacrés et de procédés ritualistes d’exposition et de dialectique, une téléologie du XXéme.

    L-L ne conteste pas la prééminence de la culture parascientifique; il ne l’attaque pas frontalement mais dans chacun des trente chapitres de ce premier livre, il cherche la raison de notre foi, le fondement de la croyance.  La science, en gros dit-il, est une culture discursive, c’est-à-dire qui a besoin d’être diffusée comme une autre, dépendante des idéologies et de la politique.  La pensée cumulée est non le produit d’une histoire mais elle est déterminée par l’idée que nous nous faisons de cette histoire, au centre de laquelle trônent l’économie et la politique. Voila sa thèse d’épistémologue. Ni marxiste, ni post moderne, mais prosaïque incluant les preuves ! Du genre : la science pour se maintenir doit détenir l’apprentissage, c’est-à-dire les codes de communication entre générations sous la forme d’étudiants réceptifs et des crédits nécessaires. Là sont fondés les deux piliers et l’obsession du savant contemporain. Fini le chercheur fantasque, isolé si tant qu’il ait existé ailleurs que dans l’imagination littéraire. Si la science est un lieu de rencontre entre création collective et application matérielle, elle s’enseigne et sollicite obligatoirement des entreprises qui les appliquent. Tel est son point de départ empirique pour aboutir aux critiques concernant deux scientismes  

     a) Une « forme » cultivée qui se répand en milieu fermé, là où on se reconnaît savant, là on a les diplômes requis et  là où on doit prouver  une vocation  au « désintéressement » de la pensée. De cette aristocratie fermée sont exclus l’artisan, l’ingénieur, l’applicateur, l’expérimentateur, le technicien. Les savants quand ils sont entre eux font une sociologie primitive ignorant la société concrète et l’économie; ils seraient des gens sans histoire, sans racines, sans organisation, sans légitimation autre qu’aristocraties de pensée. Ils se perçoivent sans « intérêts » à verser autres qu’à la liberté de l’esprit ! Cette science sans société a écarté les viles préoccupations humaines (la faim, la soif, les guerres, les épidémies, les maladies). A cet univers désincarné, les savants parfois échappent  en se rapprochant en fin de vie  des dilemmes d’époque.   Ils compensent le manque de consécration sociale ou son abus en associant   une fin de carrière intellectuelle (qui est toujours courte pour la phase la plus intense : autour de 30 ans) à une cause quelconque écologiste, humanitaire, réformiste. Un legs de bons sentiments au sujet de la protection de la faune sauvage, contre le réchauffement du climat ou la prolifération nucléaire qu’ils ont contribué à susciter. Après l’accélérateur de particules, ils se retrouvent conviés à des relations de bienfaisance et mènent les  querelles raisonneuses d’hier sur le terrain des concepts : Technique, Culture ou de  Politique, exercices de salut pour retraités repentis.

     

    b) A côté de ce scientisme spécialisé, il en apparaît un autre, populaire transmis par l’ « école », le sens commun qui peut-être en ce moment vit son zénith.  Une religion n’a pas d’histoire. Et la science du « progrès scientifique continu » refuse la sienne au profit des récits de panégyristes officiels, les historiens extérieurs à la discipline. Les pires détracteurs eux-mêmes construisent une maison du père embellie, un conte de fées même si les fées sont méchantes à la fin.  Quand on se prétend physicien, il vaut mieux connaître sa propre histoire, dit-il. L’Histoire va lui donner raison quoique plus tard que prévu. Le rapport des forces, à l’intérieur de la physique ou d’autres branches, s’inversera et produira une perspective plus ouverte peu facile à saisir car en mouvement. La dernière révision n’est pas mince. Le concept de la « naissance des sciences et techniques occidentales » est remis en cause. Les connaissances hiérarchisées, le primat de l’intellectuel sur le travail manuel, le prestige durable des conceptualisations philosophiques dans notre civilisation portent au toujours plus abstrait, au plus formalisé. Ce transfert eut  particulièrement cours lors du grand bond en avant du capitalisme   jusqu’à la « Révolution » mondialisée à partir de 1970 environ .Ce qu’il redoutait a gagné ; tel est à peu près le sens de ce premier livre. L’obsession de la science a tout envahi, de l’école aux menus plaisirs quotidiens, de la sociabilité à l’étude du politique.  Elle est dans la communication, (la mythification des sondages). Elle devient un argument d’autorité qui sert les positions hiérarchiques. La contestation de toute idée s’appuie sur cette légitimité symbolique.

    En sociologie, nous eûmes aussi affaire aux  dégâts du scientisme  introduit par des méthodologues qui se disputaient le droit d’énoncer de « lois sociologiques »,  marxistes  ou issu du sociologisme durkheimien .Le rappel obsédant « vous ne faites pas de la sociologie scientifique, votre épistémologie n’est pas assez méthodique ; inspirez-vous de la rationalité des sciences exactes » représentait l’arme qui contestait le frêle bourgeon des innovations, singulièrement l’observation de l’Ecole de Chicago que  Becker parmi d’autres représentait. Ce scientisme sociologique a été un acte d’autorité produit par le mouvement au nom duquel on élimine un adversaire sans discuter le fond. Dans l’enchevêtrement des processus historiques, extrayons quelques cas qui n’épuisent pas l’esprit de sel mais qui épicent le ragoût

     

    La technostructure

     

    La relation entre politique et scientisme occupe la troisième partie (10 chapitres) de l’esprit de sel. On y trouve aussi bien l’information manipulée,   l’opinion menée par les médias scientifiques, la fonction politisée (parmi laquelle, le PCF au sujet de l’affaire Lyssenko), les luttes endogènes de philosophes (Althusser, Lecourt). Les gouvernants confirmés par l’expertise qu’ils ont déléguée opportunément à des institutions créées par eux-mêmes utilisent ce scientisme contre le droit à contrôler les corporatismes. Les scientifiques cédant à la cour qu’on leur adresse contribuent à diffuser une vision sociale naïve et enfantine. Tout le monde, en situation dominante, s’attribue aujourd’hui le label d’intouchabilité et de légitimité. Les avocats et juges du Droit sont dépositaires des sciences juridiques, la magie ou le spiritisme sont devenus les sciences occultes ainsi que l’Eglise de scientologie ou l’étude de la Bible qui sont un « science religieuse ». On répéta la formule jusqu’à la nausée : « Des études ont montré », litanie qui clôt un débat, un renoncement à la preuve empirique.  Cette charge acerbe était un prêche dans le désert, en 1980. L-L qui a combattu ce monstre froid a perdu sur ce terrain-là, au point de passer inaperçu même de ses lecteurs privilégiés

    En effet, même l’école contestatrice de l’enseignement supérieur n’a pas vu l’occasion qu’il offrait de critiquer la « technostructure » .Ses propositions au sujet de l’enseignement des sciences -de la maternelle aux grandes écoles- dans la formation technique ou les Humanités sont tombés à plat. Thèmes récurrents qui font encore consensus pour les candidats à une élection : le salut passe toujours par un supplément d’instruction, un retour à plus d’innovation, d’industrialisation, de formation sans autre forme de précision de contenu. L’ordonnance du docteur L-L était donc sage, le traitement réaliste ....et pourtant  le mal a empiré.  Pour justifier cet échec de la  discussion des technostructures,  on soutiendra, en sociologue, que les particules sociales, les « neutrons » politiques,les représentations mentales et autres  ions sont   moins déterministes, moins rationnels, obéissent à des processus peu logiques. Les atomes humains réunis en sociétés modernes sont plus résistants à l’explication que la nature physique. La culture sociologique efface la possibilité de prévision des millions de variables non identifiables, peut-être pas perceptibles. Les hommes doivent être aveugles et sourds s‘ils veulent croire à la rationalité de leur action, sauf à accorder nos réflexes au cynisme élémentaire, à l’opportunisme, à l’indifférence aux croyances floues. La conclusion de l’esprit de sel est un modèle de sagesse et de scepticisme : la science idéalisée aboutit à l’incompréhension de la société. C’est ainsi qu’aujourd’hui on étudie au plus loin les milliards d’années lumière alors qu’on ne sait rien de ce qui se passe à l’intérieur de la terre sous nos pieds, les gigantesques événements sous l’écorce (température, tremblements, Tsunamis).   La critique du scientisme ou sa justification économique (croissance, progrès technique) vise aussi bien les positivistes que les philosophes des Sciences qui s’intitulent juges de la « méthode substantifiée » ; au final, gardiens de l’autorité des Académies et des moyens de la vulgarisation.  Mais ne reste–t-il pas les mathématiques en tant que préconisations indiscutables et normes universelles ?

    Les maths, on ne les a pas « volées », dit Goody dans « le vol de l’histoire », même si, jusque vers 1500, les traditions éloignées des nôtres contribuèrent  plus qu’amplement. La science arabe a donné la numération, la chinoise a dominé l’algèbre et l’arithmétique, anticipant largement les trouvailles de l’Antiquité. Le calcul, le dénombrement sont le propre de l’esprit humain qui ne se confond pas avec la fascination pour le chiffre. Les maths qui s’appliquèrent à la physique du Moyen-Age se concentrèrent sur les terrains où il était possible d’exercer la précision de pensée et la liberté de spéculer, difficiles dans d’autres domaines proches de productions prosaïques ou exposés aux interdits religieux. Et c’est là, dans le domaine des sciences physiques, que l’on croit apercevoir l’émergence de la science moderne. Est-ce un raccourci hasardeux, un plaidoyer pro domo de physiciens mathématiciens ? L-L ne tranche pas mais il avertit en sourdine : « attention il y a autre chose, sinon il apparaît un risque de sclérose. Arts, histoire, sens pratique, intuition, sont des éléments de la pensée qui coexistent avec la radicalité logique ». Néanmoins les maths supportent la technostructure parce que si l’on n’a pas été bon en maths, on est délégitimé de son droit à la science.

     Ivresse de mathématicien ou supériorité intrinsèque du spéculatif analytique ?  En France dont l’école de mathématiques a pesé sur l’orientation, le programme des « prépas » et des facs, l’enseignement fonctionne au détriment de la physique expérimentale, de la chimie, ou de la biologie. Des observateurs remarquent que l’orientation  mathématique influence le recrutement des grandes écoles, tenant à distance les fils d’ouvriers ou des classes populaires au profit des fils d’ingénieurs ou de professeurs,  entraînés à   la pensée abstraite, au jeu logique.  L’élite traditionnelle risque de laisser au bord de la route des esprits fins et subtils plus concrets et pragmatiques. L’éducation mathématique est devenue une rente scolaire détachée de toute connaissance pratique, l’arbitre souverain du classement. Tout ceci est largement connu et débattu. Pourquoi les mathématiques devinrent à la fin du XIXème un tel enjeu de réussite scolaire ?  Il y avait pourtant dans une scolarisation moins formalisée d’autres critères du recrutement : le sens du jugement subtil dans la chimie, le sens pratique en sciences de la nature, le sens de l’observation en biologie, la faculté d’émettre des hypothèses imaginatives. Une fascination récente des années 1940 ou 50 dont Reeves lui-même dit avoir touché par la force de transcendance. L’orthodoxie veut que les maths soient la forme la plus abstractive du travail scientifique. Point final ! 

     

    Les classes de mathématiques

     

    Dans le chapitre « métaphysique, maths et physique » L-L aborde ce sujet qui suscitera la curiosité du public cultivé. La cause des maths, leur fonction éducative en logique pure et sa division organisée : de quels maths, avons-nous besoin ? Bien que leur histoire soit longue[7], que la notion même soit hétérogène, algèbre, géométrie, arithmétique, logique, l’explosion de cet aspect de l’activité  mentale a bouleversé le rapport à la société, transcendant toutes les formes de pensée analytique ou expérimentale. L’informatique, le calcul ont entraîné la physique dans son sillage car ils offrent des ramifications pratiques inouïes et des changements de la vie quotidienne surprenants depuis 20 ou 30 ans. L’histoire et la fonction sociale « des maths », thème rebattu,  l’interrogation demeure: trop ou pas assez ? Et leurs modes de preuve, à quel titre ? En tant que grammaire universelle (toutes langues et toutes sciences confondues) ? Ou bien pivot de la pensée pesée à l’aune de la logique, de l’analogique, du raisonnement hypothético-déductif ou inductif. .

    Revaloriser l’enseignement supérieur scientifique pencherait plutôt vers plus de manipulations, de mesures, et d’expériences. Permises par les mathématiques sophistiquées actuelles, la conception de sciences abstraites, immatérielles, incarnées par la physique théorique, L-L  la défend  cependant mais il l’associe  à l’image, à l’illustration, à la clarté d’expression[8].

    Ce n’est même plus une grande école de logique. Au temps d’Ader, lui-même bon mathématicien et qualifié en physique mécanique ou des matériaux, on eut besoin de bien autre chose : de l’ingéniosité intellectuelle, de l’habileté manuelle, du sens de la réalisation pratique. Aujourd’hui, les mathématiciens vont là où on les demande : les polytechniciens ne sont utilisés que dans le cadre des modélisations de l’économie, dans les prévisions des financiers erratiques où ils ne servent que les projections informatiques pour les marchés ou les agences boursières.

    J’ai été sur les nombreux thèmes de l’esprit de sel, simplificateur et donc injuste. Les cas, des exemples, des morceaux de raisonnement ont été élagués par mon commentaire. Le résumé appauvrit inévitablement les arguments : tel les caractères négatifs afin de déniaiser les lycéens ou les lecteurs mystifiés par l’histoire de sciences.   Ce qui le conduit à rappeler que Newton fut un agent du fisc, que Lavoisier fut collecteur d’impôts, que Pasteur fut un petit dictateur pour ses proches, et Galilée, un anti-féministe familial déterminé![9] Il faut lire au hasard et par petites doses, cet ouvrage prémonitoire par exemple au sujet des différences sociales des professeurs et des chercheurs à plein temps, du danger de la séparation avec des centres fermés dont le CNRS.   

     

     

    Le deuxième livre :« La pierre de touche :La science à l’épreuve.. [10]  

     

    A 56 ans, L-L est parvenu au sommet de son art quand il fait paraître  une critique plus radicale encore de la science appliquée. Ouvrage fécond pour entrer dans les années 2000 au sujet des risques de la physique pratiquée sans réflexivité ; il rassemble tous ses questionnements anciens, bien sûr sans réponse. Mais ce sont les questions qui comptent. Texte destiné aux physiciens et également à des universitaires (qui probablement ne l’ont pas lu ; en tout cas pas les plus jeunes,).

    Livre difficile à résumer en raison de sa richesse empirique et historique, présentée en analyses synthétiques, concises ou en guise d’idées à tiroirs.  Difficile évidemment à classer en catégories générales. L’ordonnancement peut en paraître décousu. Au lecteur de rassembler les esquisses selon ses inclinations. Le sommaire n’épuise pas le livre ; cependant on va en donner une idée.

    « Science et démocratie

    Science et rationalité

    Fonctions de la recherche

     La Science sans mémoire ; Les musées des sciences et techniques

    L’Art et Science

    La pensée des Sciences et la construction des idées : La pratique de l’infini »

     

    Il ne faut pas se décourager face à cette abondance. Retenons quelques constantes : le comparatisme en sciences est-il assimilable à celui de la littérature, de l’histoire ou de l’art ?  L’éducation des jeunes générations est-elle une priorité pour toute discipline qui se veut pérenne ? Savoir « écrire ».  C’est-à-dire la précision de la terminologie scientifique, la correction de la langue parlée par les savants sont-elles des conditions fondamentales alors qu’elles sont abandonnées par les principaux acteurs eux-mêmes. En réalité derrière l’apparent désordre, deux livres cohérents voient le jour. Les thèmes classiques   cités supra sont associés à une réflexion sur l’avenir et le bilan passé :

     

    -« Jamais le savoir technoscientifique n’a acquis autant d’efficacité pratique –mais il se montre de moins en moins utile aux problèmes (santé, alimentation, paix) de l’humanité dans son ensemble »  

     -« Jamais la connaissance scientifique n’a atteint un tel niveau d’élaboration et de subtilité- mais elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse et refonte »....

    _« Jamais la diffusion de la science n’a disposé d’autant de moyens (médias, livres, musées) mais la rationalité scientifique reste menacée, isolée, et sans prise sur des idéologies qui la refusent (ou pis) la récupèrent »....

     

    Ensuite l’absence de réquisitoire est un argument en soi.  Au nom du progrès, on occulte que la science est une pratique humaine qui subit des déterminations politiques sans obligatoirement que la science soit politisée. Au contraire elle est neutre et politisée à la fois comme jamais, quoiqu’elle le fut, hier, par le biais des mécènes, princes, évêques, protecteurs. Maintenant alors qu’industriels, administrateurs, financiers s’en mêlent, on voit qu’aucune définition unifiante de la science n’était possible.  

    S’interrogeant à haute voix, il nous prend à témoin, mais ne prétend pas à la solution. Il nous fait saisir des phénomènes simples que nous ne comprenions pas parce qu’on nous les présentait sous leur aspect le plus technique. Il pratique un réalisme de bon sens non péremptoire, sans agressivité ni rancoeur. En effet rien du révolutionnaire tonitruant au cours de cette démonstration à base symptomatique. Et symétriquement aucune concession à la facilité des livres d’explication ou de contestation banale. Ne pas attendre de lui un « roman », une enquête à rebondissements, mais une « chose » incluant les justifications concrètes et factuelles pour former son jugement à soi. 

     

    Retour sur la définition variable de la « science »

     

    Aussi incertains que leur expression, les résultats, les preuves, les produits et l’interprétation des pratiques appelées scientifiques ne sont pas comparables dans le temps court, identifiables d’un siècle à l’autre. La science est une grande famille irréelle, désincarnée, insaisissable, autant que la littérature, la morale, la démocratie, (usages, utilité, finalité et images). Pour comprendre ce qu’il veut dire, partons des faits. Qui est un savant en physique aujourd’hui ?  Que fait-il dans son bureau, dans son labo, dans son amphi ? Les caractères extérieurs ont tant changé depuis 1800 qu’on a du mal à retrouver une autonomie et une indépendance vis-à-vis des pouvoirs ? Quelles sont les croyances et les représentations des savants eux-mêmes au sujet de leur activité ? Sont-ils d’accord sur la stabilité, la progressivité des connaissances dont ils nous vantent les bienfaits ou en dénoncent les dégâts

     Les institutions se perpétuent d’un siècle à l’autre sans certitude d’équivalence   ou d’harmonie. Où est l’homogénéité dans ce qu’on devine sans oser approcher ? Ces institutions aux marges des grandes villes se cachent dans des îlots de verdure où les « indigènes » semblent vivre en tribus secrètes ( Latour et Woolgar ont décrit ça, il n’y a pas longtemps).  Les frontières avec le monde profane sont matérialisées quoique les relations soient poreuses (visites d’industriels, de pairs, de hauts fonctionnaires et de journalistes quand il y a des retombées attendues).  Les hommes de la tribu (à moins que ce soit une secte religieuse ou un parti intégriste) prétendent au don de soi, disent qu’ils vivent comme des moines ; leurs organisations sont en perpétuelle agitation, et le regard des concurrents, bien qu’invisible, est omniprésent. Ils passent leurs temps devant calculettes et ordinateurs géants, ils produisent donc des symboles, des images, de séries chiffrées, des schémas et ils prétendent leur utilité indiscutable.  Mesuré à l’aune temporelle, effectivement, ils ont l’air de ne pas compter leur temps. La recherche hier était artisanale, rudimentaire. Or depuis une cinquantaine d’années, ce monde échappe au citoyen ainsi qu’aux commanditaires (dont l’Etat financeur). L-L insiste sur les dangers de cette autonomie, sur le risque que la machine ne s’emballe et échappe aux acteurs comme si dans une pièce de théâtre la scène,  le texte se modifiait  à leur insu, eux qui ne comprennent même plus le rôle qu’ils jouaient la veille. Ils passent donc de la spécialisation continue à une réflexion éthique ; c’est elle qui remplace le contrôle hiérarchique quoique sans enquêtes sinon morales (pas de ministre au-dessus qui surveille ni de doyen ou d’Académicien) et avec les instruments et normes propres à chaque discipline spécifique. Ces institutions et ces organisations en myriades sont homogènes vues de l’extérieur mais à l’intérieur, les modes de vie et de travail sont les plus divers et bizarres. Ça ressemble parfois à une entreprise industrielle ; ce n’est pas loin non plus d’une association avec des bénévoles, ou d’une famille au sens domestique. Il y a une armée invisible de chercheurs qui constituent la mentalité d’époque. Il faut inventer non de nouvelles données mais aussi de nouveaux « savants ». En spécifiant des amateurs, en valorisant les bénévoles, ces savants « du dimanche », L-L   nous avait mis sur la voie de la nécessité d’une armée de réserve ; ce que d’aucuns nomment le tissu industriel, la trame des mentalités, le système éducatif[11].

    L’autodéfinition scientifique rend difficile la trace des lignes de démarcation. Où passe la frontière de la vraie science à la « fausse » (comme la monnaie, c’est malaisé à apprécier). La science en tant que telle est imprécise dans ses contenus, illimitée dans ses formes, indécise dans ses convictions et productions. Certains se considèrent savants, d’autres inventeurs, d’autres rien de tout cela et pourtant ils font les mêmes opérations, les mêmes expérimentations, les mêmes calculs et se présentent à la poursuite de solution des « mystères » ou celle des questions pratiques. Ce qu’on appelle science est une notion vague et disputée, au contenu indéterminé sauf par les applications à venir ou par l’éclairage futur apporté à un problème. Cet « acquis » n’est jamais définitif. Il est plus juste de concevoir qu’il n’ y a pas de définition préalable sauf à reconstruire une histoire mythique, une universalité, une lignée.  Poursuivons la description empirique. Qu’est ce qu’un chercheur ? A quoi le reconnaît-on ? Actuellement : à son statut, sa position officielle. Peu à ce qu’il fait ou dit qu’il fait, ou à la façon dont il le fait.  Il vit dans des institutions spécifiques, fermées (grillagées, souvent gardées). Si on l’observe directement, on le voit assis derrière une machine, un calculateur, écrire, discuter, mais on ne sait pas si c’est  cela « travailler », réfléchir, se distraire, ou  s’épuiser dans un combat contre des  données  ? Souvent il a des « élèves » autour de lui, des stagiaires, des collaborateurs ; il forme donc ses successeurs ou des rivaux ultérieurs sur place.  Il semble qu’il n’y ait pas de division de travail entre eux. Erreur ; elle est extrême, en ce monde étrange, dans le sens où il vit d’argent public sans être un service vraiment public et qu’il le répartit entre ses auxiliaires ; sans clients, ni usagers ou employeurs apparents, il a besoin d’argent mais il n’en gagne pas et ne sollicite pas lui-même des emprunts à la banque. Donc une situation peu ordinaire ! Et tout ceci, sans réel contrôle  public, ni commanditaire présent, sans recruteurs chargés de la qualification, sinon en amont, dépendante d’une réputation (Ecole, diplôme) propre à une époque. La phase que nous traversons n’a rien de comparable avec la phase de fabrication du 19e. Entre les résultats de la physique théorique, les conceptions de la nouvelle matière et les idées anciennes souvent considérées simplistes, il y a peu de rapports.  Erreur peut-être, dit L-L ! Ainsi, si Ader et lui ne font pas la même chose, la recherche de financements, l’organisation, le nombre de collaborateurs ne varient peut-être qu’en volume. On verra qu’Ader dépend de l’armée pour ses essais et s’autofinance grâce à des inventions alimentaires et aux subsides des fonds secrets.  Aujourd’hui, ce serait incongru.  On sait que la physique américaine d’aujourd’hui est enfantée par la NASA et l’armée (force nucléaire, observation de l’espace, télescopes géants). Ce sont la finalité de la conquête de l’espace et la force des communications (essentielles pour l’armée) qui définissent les orientations et fournissent le salaire de deux ou trois mille expérimentateurs (agences dispersées en dizaines de sites). On peut dire que la science est par essence étatisée. Même pas moderne (le « sponsor » qui est le prince ou l’évêque a existé à la Renaissance) ; elle est autre ; les moyens de calcul, les superordinateurs ou les équations d’Ader ingénieur sont en principe dans la continuité mais l’entreprise a changé de dimension. Elle n’est plus assez unifiée sinon par l’artefact « histoires des sciences » pour l’intégration. Maintenant les conditions de la recherche passent par le statut conféré par un Etat, par une institution. Le champ des contraintes est immense : la justice, la législation, l’éthique, l’industrie fixent les limites, les contenus, évaluent les procédés et résultats (brevets, médicaments, actes biologiques) ; tel est le contexte dépeint par L-L quant aux relations avec la politique, sur fond d’incertitude quant aux   sciences de demain qui auront à faire face à la culture ou à la société.

     

     « La Méthode scientifique » ; Quelle méthode ?

     

    L-L anecdotise, à partir de notre naïveté, de notre sens critique, distrait ou détourné, par les dépositaires de la mémoire des ancêtres, fabricants de catégories et de classements, trônant sur le principe de la «   rationalité » ! S’appuyant sur l’unité méthodologique présumée de la « méthode scientifique » l’empiriste découvre les nombreux modes d’approches historiquement contradictoires. La partie de « la science à l’épreuve de la pensée » est riche de quatre chapitres consacrés aux problèmes de méthode, démarche réflexive qui se déploie parfois au cours de discussions imaginaires ou de paradoxes imprévus. Les thèses de Feyerabend qu’il connaît bien pour les avoir éditées en France vont dans le sens de cette démystification. L’anarchie de la raison fait éclater le cadre centralisateur, la logique en méthodologie[12].   

    « Qu’est ce que la physique ? » est alors transformé en : « la physique est ce que font les physiciens ». Pas plus, pas moins ! De la même façon, Becker avait dit : « la sociologie est ce que font les sociologues » ! Ou Antoine Prost et à Jean-Clément Martin  à la suite de Paul Veyne  : « l’histoire est le fait des pratiques des historiens ! » Mais c’est là que tout commence, car, à ce moment, il faut que les ethnographes le observent, les suivent, viennent voir, ramènent des données au lieu de s’en tenir à ce que les chercheurs proclament ce qu’ils font aux philosophes qui les visitent. Et ils disent tous qu’ils font quelque chose de rare, d’exceptionnel, de rigoureux. Certains même sont très bavards affirmant qu’ils sont intraitables, irréprochables dans les labos, dans les bibliothèques ou les archives.  Or, il y a peu de candidats sociologues pour cette tache ingrate : passer des années auprès d’eux, dans le monde aride de symboles et techniques mathématiques, des démonstrations complexes qu’il faut  connaître au moins sommairement. D’autre part, nous devrons apprendre la « langue » indigène, appréhender son sens caché, pratiquer un peu afin qu’appartenant aux deux univers, nous puissions comme L-L le fit, s‘émanciper des deux .Que dirait-on d’un ethnologue qui ne saurait rien du dialecte et des pratiques de « sa » peuplade parce qu’il n’y aurait jamais résidé autrement qu’en touriste rapide ?  L’observation participante a défini, en France ou ailleurs, depuis plus d’un siècle, les règles de cette enquête. Mais rien n’a changé, les choses ont empiré. Il faut donc se réjouir quand  des scientifiques jouant les deux partitions à la fois passent de l’écran du synchrotron ou des éprouvettes à des notes de terrain et à des informations directes. Néanmoins il nous manque les données sur les coulisses (colloques, réunions internes) : comment justifient- ils leur conquête de l’influence politique, le lobbying des éditeurs, des journalistes, des sponsors ? L-L lui-même a dû s’assurer d’alliés, des revues ouvertes. Rien jamais n’est reconnu comme découverte, à la sortie du labo, du test, du télescope. De la réception, peu de choses filtre, ni les polémiques intérieures, ni les vérifications, sauf ce que les principaux acteurs divulguent ou laissent transpirer dans les débats. Silence dommageable pour le contenu des énoncés mais rentable quant à la confusion des spectateurs de l’arène publique. 

    On serait tenté en le lisant de réduire l’activité scientifique à un processus relatif et donc décourageant. A l’inverse de la description externe, qui, elle, se contente de véhiculer les valeurs en les promouvant : la probité, la recherche de Vérité, la sincérité morale, la qualité des démonstrateurs, les faits historiques,  L-L détruit en douceur  de tels préjugés. Des valeurs négatives sont aussi bien associées à la résolution de questions ou à celle des énigmes de la nature. Toute science appartient ou apparaît dans un contexte donné, dans une société donnée, laquelle y transporte ses symboliques, ses modes d’organisation, ses hiérarchies sociales, ses mentalités. Les savoirs sur la nature sont moralement et techniquement ambigus. La découverte de l’Amérique, la maîtrise de la navigation : quel progrès pour l’esclavage et la traite des Noirs ?

    Les modes de scientificité furent innombrables dans l’histoire ; ils dépendent- si on le suit à la lecture de relations entre science et société- de notions inconscientes introduites par la langue, la pensée, l’histoire, bref l’implicite de l’organisation sociale et de la culture générale. D’ailleurs il n’y pas de théorie unique, pas une « grande Théorie ». Dans l’héritage du passé il se manifeste les aptitudes à l’intuition et à l’observation. La disparité des approches en fonction des contenus, leur autonomie modulable, le manque   de cohérence interdisent de réduire les savoirs à une famille unifiée. Le polymorphisme des sciences implique le sens pratique, l’imagination créatrice, les appariements inattendus sans oublier le hasard.

    Pour faire naître un doute salutaire, il raconte à ses étudiants les échecs de l’histoire des sciences : l’échec est constant, il est utile, il se transforme alors en acte banal. Il cite la revue qui publie des ratages; la revue des faux résultats qui ne manque ni de lecteurs ni d’auteurs. Nous savions que le laboratoire était riche de découvertes qui n’auraient pu avoir lieu si tous les critères prédéfinis et les démarches orthodoxes avaient été strictement appliquées. Et si, à la sortie, il n’y avait pas eu des consommateurs (Etat, industrie, armée), la preuve n’aurait pas le même sens dans des démonstrations à usage interne et pour le commanditaire. Et là, il apporte de l’eau au moulin comparatiste ou historicisant. Bien entendu il n’est pas le seul à le dire ni à le penser : Becker avait exploré les multiples manières de parler de la société dont la sociologie n’est qu’une mince part. 

    Si on parle de « la science » essentialisée, on doit préserver ses normes élastiques, ses modes de raisonnement aléatoires et les nécessaires transgressions. Et nous devrions spécifier chaque fois la discipline dont on parle (et de laquelle de ses branches). Non seulement chaque discipline est atypique, mais elle manifeste une mentalité propre faite d’observation et de calculs, de spéculations à partir d’indices faibles et d’expérimentation sophistiquée, le plus souvent un mélange de tout ça. Pratiquée à mains nues parfois (quasiment l’archéologie) ou appuyée sur des calculateurs, des producteurs de chocs d’atome et de photos par les télescopes géants ou des sondes. Il n’y a pas une science, mais il y en a des dizaines dont sont à revoir les définitions d’apprentissage et de formation. Les inventions, les grandes découvertes sont le fruit de choix arbitraires et d’une succession d’erreurs et d’approximations qui ont « marché ». Nous, lecteurs, nous imposons de loin une homogénéité factice ; L-L souhaite que les étudiants soient informés très tôt de ces contestations internes et  des incertitudes,  ce que font rarement  les manuels . 

     Cela signifie -et L-L le déplore- que le monde étudiant est tenu à l’écart, décalé par rapport au monde des chercheurs « purs » (directeurs de labos, du CNRS, c'est-à-dire ceux sans étudiants sauf post-docs mais ce ne sont plus des étudiants justement). Le lien avec les jeunes générations par l’enseignement et son style pédagogique sont déjà une position critique en raison de l’humilité pratique qu’ils exigent (H. Reeves également réclame cet engagement des chercheurs confirmés). Pas de grands savants qui ne soient de bons éducateurs. L’éducation en Facs de 1er ou 2eme cycle devrait être obligatoire à tout chercheur qui veut garder les pieds sur la terre sociale. Le sens de la transmission intergénérationnelle dispose à une conscience de l’histoire de la discipline, ainsi qu’à une attention aux contextes des problématiques. L’enseignement des apprentis est l’infrastructure de chaque « science ». La transmission des connaissances à l’égard des jeunes est à l’opposé de l’occupation de l’espace adulte par les pairs via publications interposées, pairs avec lesquels on élabore des controverses pour asseoir une réputation.

     

     Le transfert en sociologie 

     

    En se satisfaisant des prénotions et des catégories habituelles communes (tel : « il y a bien une science, donc une philosophie des sciences et une histoire non contestée »), on part d’idées arrêtées. La science est officielle, elle se donne les titres pour juger. On enferme le débat dans un principe générique : si la science est indiscutée, elle ne pose aucun problème de définition. Les savants sont ceux qui sont en position de l’affirmer. On fabrique in fine les catégories de jugement et ensuite on confirme. Les sociologies des sciences, les épistémologies, les descriptions consensuelles qui éliminent du monde savant les critiques, les contestataires, les antimodernistes ( exemple de certaines médecines), les ingénieurs non conventionnels, les praticiens marginaux, tous les vaincus et même les opposants à la science convenue, les écologistes, les populations rétives au progrès (qu’on répudie comme obscurantistes et rétrogrades) se retrouvent entre soi et s’attribuent automatiquement l’effet de crédibilité et l’argument d’autorité

     

    Confrontons avec la sociologie française des sciences ce qui concerne la caractérisation des études de sociologie des sciences. L’idée de D. Pestre[13] est que l’innovation apportée par les sciences sociales consiste à aller voir les acteurs et à faire parler les agents.  Faire parler les acteurs ne veut rien dire en sociologie. Si on prend l’interactionnisme dans la Révolution de 1789, la nouvelle démarche, résiderait en « la micro histoire...vue du bas », condition du progrès des analyses sur les sciences.  En réalité une erreur d’optique. « Revenir aux acteurs » ne paraît ni essentiel, ni vraiment possible ; ils sont quelques millions d’acteurs dans la Révolution ; il est chimérique de les hiérarchiser, sous-entend J-C Martin. Si les interactions sont infinies, les catégories le sont aussi, et elles sont à construire. Ce que fait Martin en introduisant dans la révolution les enfants soldats, les femmes à l’armée,  les esclaves des Caraïbes, catégories aussi importantes dans une étude  de 1789 qui s’intéresse aux acteurs et notamment les oubliés. Et si on veut chercher du sens : Comment ? Où ?  Quand nous l’affirmâmes à notre tour, cela fut peu audible de la plupart des collègues, défenseurs de l’élitisme diplômant. Quand les auteurs se réfèrent aux changements récents « des sciences sociales des dernières décennies », ils normalisent quelques régularités ainsi que le découpage déductif d’hypothèses structurelles, peut-être valables sur une très longue durée. Le modèle que décrit Pestre comme dominant en Sociologie ou Anthropologie n’a jamais été partagé par la majorité du chercheur européen et anglo-saxon car trop limitatif.  On assiste là aux effets centrifugeurs et au grossissement de laboratoires isolés (universités parisiennes ou  CNRS) qui ont suggéré aux outsiders, observateurs venus à la sociologie, que  la  référence  de  P. Bourdieu (ajoutons-y quelques autres dont Latour à ses débuts) normaliens philosophes, l’aurait emporté. Bien d’autres sociologies empiriques ou ethnographiques ont existé sans nécessairement céder à la tentation des paradigmes ou celle des «épistémologies », introduite par des chefs de file célèbres.  Ainsi Becker traduit en France en 1985 au titre de sociologue contestataire des catégorisations a examiné les interactions entre les auteurs de représentations mathématiques, de dessins, graphes, cartographies sans passer par les fourches caudines des définitions préalables de ce qu’est la sociologie. A l’époque, Becker et l’ Ecole de Chicago nous ont avertis que la science se faisait et s’apprenait sans a priori. Quand nous l’avons lu vers 1980, de nouvelles perspectives s’ouvraient alors à la sociologie faite de rapprochements insolites, d’extrapolations, de transferts sans scrupules. Il nous a permis de concevoir l’écart de carrière comme un avantage, la prise de risques comme inhérente à toute recherche, l’indépendance d’esprit comme une résistance à la morale méthodologique. Ces actes réflexifs si difficilement audibles dans une enceinte académique étaient donc appropriables. L’atmosphère de liberté, à la même période, L-L la justifiait pareillement. Puisque c’était dicible en physique théorique, alors pourquoi pas chez nous, en sociologie ? L-L ne conçoit pas que la littérature, la peinture, l’art, soient simplement des échappatoires à l’analyse. Ce sont des composantes de l’esprit scientifique. Autre comparatisme combattant l’ethnocentrisme : le relationnisme des continents. La connaissance de la science en Chine par une mise en relation Orient/Occident a permis, comme on le verra, de contrecarrer l’inclination nationaliste ou le corporatisme savant. Le point d’orgue de cette démonstration dans « la pierre de touche » présente en sous-titre la belle formule : « La science à l’épreuve de la pensée » : cent pages denses et jubilatoires (267-363).

     

    L’autre livre : « Aux contraires »[14]  

     

    Ainsi qu’on l’a dit, c’est un livre ardu. Pas de finalité en sciences ; pas de déterminisme non plus mais pas de chaos, rien d’irrationnel, seulement des ignorances et des à peu près logiques. Tel est le savoir sur la nature où la société opère par coups de sonde, entrées multiples, avancées et retours en arrière. Les théories ne sont que des montages éphémères provisoires. Il l’exprime explicitement dans les chapitres Local/Global et Vrai/Faux. Les concepts sont des contradictions, des repères momentanés ou des constructions locales.

    Le système est une abstraction au sein de la multitude des cas inventés par les hommes dans les faits à construire. La pensée scientifique est une figure de même nature que celle dite irrationnelle. Il n’y pas de pensée primitive ou prélogique ; elles le sont toutes à leur façon, telle est l’idée finale développée par cette grande indétermination par l’exemple des contraires réunis

    Il ne manque dans ce résumé que...l’essentiel : l’approfondissement de la théorie quantique. On ne peut terminer sans les rectifications plaisantes et les contestations explosives des récentes grandes « réussites » ; particulièrement ces histoires drôles de « Big Bang », de bruit de fond de l’univers, des neutrinos plus rapides que la lumière, la particule de Dieu, ces mémoires de l’eau, toutes cocasses. Le big bang est  remis à sa place — un horizon indéfiniment reculé, et non un instant de création miraculeuse.  Enfin on comprend comment l’infini est devenu la mesure fournissant une catégorie pratique de la physique.  Le temps et l’espace sont replacés à leur juste expression du point de vue du jugement des humains sur l’interstellaire. La science aboutit donc à approcher l’incertain. Tout cela raconté en action par L-L mérite d’être enseigné. Sans renoncer au chapitre heureux où la chouette regarde de haut le philosophie des sciences qui est à rapprocher de la page 35 du premier livre (L’esprit de sel) « la tête à la pâte » (clin d’œil à son ami Charpak) où on voit que les enfants, plus matérialistes que nous, comprennent mieux ces concepts.  

     

     

    Le livre 3   Impasciences[15]  

     

    « Impasciences » recueille plusieurs dizaines de chroniques critiques dans divers périodiques.. On consultera l’Index   à la fin de l’ouvrage. Pour la première fois on en trouve un, accompagnant la table des matières d’une centaine de chapitres. Le rythme s’est accéléré. Cette disposition est aussi baroque que la construction des pierres de mur de son jardin, une parabole mise en tête du livre. Quoique son jardin devienne exotique du fait que on y trouve maintenant des références aux Indes, Japon, Brésil. Le monde émergent parait pour la première fois

    Il ironise toujours sur l’activité scientifique en tant que telle, fondation des Vérités et de paradigmes successivement décisifs, de progrès miraculeux, (ex. la maladie vaincue à jamais). Les utopies du futur, les illusions du passé se conjuguent. La « science » enchantée, la connaissance grandiose sont un mythe orgueilleux de la société occidentale. La critique se fait plus acérée sur deux points : la vulgarisation contemporaine dangereuse, et la langue savante (au sens d’écrit, c'est-à-dire de traduction scientifique dans le langage ordinaire) est relâchée et falsificatrice

     

    La mauvaise éducation et la médiocre vulgarisation    

     

    Si l’éducation du public est partiellement négligente ; les épistémologues font, dans l’abusivement optimiste, l’éloge de la généralité et la cumulation des résultats. Le scientifique contemporain doit aller vite, doubler les concurrents, annoncer au marché qu’un produit neuf « arrive ». Le savant perd le contrôle des retombées. Ceci conduit à une réception contreproductive, corrompt la mentalité profane. La vitesse de la communication (l’ordinateur, le portable, la tablette) échappe à la maîtrise des communicants, d’où la perte des réalités et l’abandon   de tout sens critique. La diffusion para-universitaire n’a rien à envier à la vulgarisation commerciale : les publications subissent la loi des publicitaires dans leurs pages (Cf  le numéro  récent  de La Recherche sur les ordinateurs géants financé par les fabricants de « super-ordinateurs» ; Nov. 2011). Les scientifiques sont pris en tenaille entre les appréciations nécessaires de leurs pairs et les préjugés des éditeurs se réclamant des impératifs de format et de ventes. Ainsi, les responsables, les attachés de presse usent de la simplification outrancière. Ils utilisent les savants ingénus, sensibles aux flatteries et à la notoriété. Des techniciens « idiots-utiles », il y en a toujours eu. L-L propose de sortir de cette impasse, non  seulement en rappelant l’obsolescence rapide des savoirs, la relativité des découvertes glorieuses, la mort des théories tombées dans l’oubli, mais aussi  les fraudes et les erreurs avérées de calcul, plus nombreuses qu’on ne croit. 

    Pour contrer le principe des sciences irremplaçables, L-L attaque le maillon faible de la vulgarisation : la scolastique scientifique. Sans critique interne et sans histoire, l’enseignement est devenu un endoctrinement dogmatique. Ces regrets de la part d’un physicien, d’un universitaire, ont dérangé et déconcerté plus d’un. Un savant qui crache dans la soupe, bon ça passe...mais sans en dégoûter les autres, sans l’invalider, c’est difficilement acceptable !

    Comment passer de la vulgarisation débridée à la diffusion raisonnée ?  Comment convaincre l’édition spécialisée si les responsables prétendent que leurs lecteurs sont peu préparés. Ils diront qu’il y a trop de complexité, trop de subtilités dans les connaissances et que les raccourcis de circonstances, les simplifications sont obligatoires. Il faudrait, suppose L-L, beaucoup d’autres livres et arguments, d’autres moyens de communication, d’autres lieux d’instruction et de culture (musées, bibliothèques, petites écoles polytechniques) pour convaincre qu’une politique éducative sans distributions de prix, de médailles et de classements (toujours prématurés) serait plus créatrice. Une science discrète, réaliste, modeste est possible

     Des édition élégantes comme Odile Jacob ou des revues traditionalistes comme Sciences et Vie sont davantage des usines à consécration que des divulgations fertiles. La dernière étape de la marchandisation de la science est incarnée par la télévision porteuse des contaminations.  Pour créer un carrefour d’idées, L-L a  fondé la  revue Alliage (culture-science-technique) , où se croisent scientifiques durs et moins durs, philosophes, écrivains, artistes, etc. (voir http://revel.unice.fr/alliage/). Et il a entrepris en tant qu’éditeur une discussion de la compétence scientifique. De toute manière, les lecteurs n’ont plus le temps d’aller voir et de vérifier. Hors de l’héroïsation occidentale, l’auteur continue son combat en vue de l’amélioration de la communication scientifique en direction des masses. Par ailleurs, si la question de l’éveil d’un esprit scientifique, positif et critique à la fois, intéresse les éducateurs, les mentors savent que la télévision et le net forment aujourd’hui le tissu de la physique comme celle des sciences naturelles. Peu de pédagogues, hors Dewey, Piaget et Freinet ont réfléchi aux moyens spécifiques d’instruire dans chaque type de savoir (sciences formelles, expérimentales, concrètes ou d’observation) pour susciter les vocations. Contre la naïveté de présentation historique des découvertes, L-L se bat farouchement : il donne les noms de faussaires, mages ou manipulateurs. On aurait pu lui fournir des matériaux équivalents en sociologie allant de la parapsychologie de l’entretien au questionnaire imaginé, des chimères de mises à équations du social au scientisme comme code moral. L’autorité de la science devient à certaines époques plus mystificatrice qu’à d’autres. Le savant est de plus en plus dépendant des verdicts exogènes et des obligations économiques (finances, essais, applications). Par conséquent s’il n’y a pas de contrôle des citoyens, pas de demande d’évaluation externe, la science, comme la littérature satirique l’avait annoncé, peut rendre fou ses promoteurs qui s’instituent mégalo, parano à la fois.

    A propos de la science contemporaine, il demande: « Le savoir peut-il survivre à la rentabilité ?  « Et puis il y a derrière l’horizon d’une découverte, l’ignorance de sa nature même : on ne comprend pas nécessairement ce qu’on apprend. Christophe Colomb arrive en Amérique, mais il ne le sait pas, il croit avoir abordé l’Asie. La théorie quantique est vieille d’un siècle, on a su rapidement l’appliquer à l’atome, au noyau, mais il a fallu des décennies encore pour véritablement commencer à en comprendre les fondamentaux conceptuels. Plus l’outillage (expérimental ou théorique) d’une science est perfectionné, moins il est facile d’en saisir le sens profond. C’est vrai pour la physique comme pour les neurosciences. Il y a donc de fortes résistances à l’avancée de notre savoir, dues aux formes même des pratiques actuelles d‘une science qui privilégie les conquêtes de surface à court terme aux avancées profondes à long terme » [16]. 

     

     

    L’humour : mode d’emploi de la langue 

     

    Une fois que L-L a établi ses « inventaires  négatifs », il  expose  le travail sur la forme. L’abandon du jargon intimidant, le goût envers le style léger, aéré, sont appréciables pour les simples amateurs. Etonnant est ce souci d’écriture saccadée, avec de courtes illustrations.  Un style en dehors des conventions habituelles du récit scientifique imprégné de pompe et souvent de grandiloquence. Lui use de la surprise, de la réfutation par le paradoxe ou par l’absurde. Néanmoins il ne joue pas à l’inventeur ou au partisan.

    Ses livres quoique bien reçus ont été maintenus en lisière de nombreux lectorats importants notamment les anglophones, eux qui « détiennent » les rênes ou les décisions de l’avancée scientifique. Il fut traduit toutefois en italien, en espagnol, mais peu en Amérique (en dehors des textes purement de physique théorique), entreprise non terminée, quoique ébranlée.

     On peut écrire, prétend-t-il, avec rigueur et précision même dans les communications internes et demeurer vigilant quant à la langue. On devine qu’il a en tête la force de persuasion par la qualité de rédaction des « Pensées » de Pascal  ou des « Dialogues »  de Galilée, pour ne prendre que deux célèbres physiciens. Cela a dû compter dans la divulgation de leurs thèses. L’explicitation exige la forme[17]. Ce n’est pas, chez lui, une manie ni une futilité, encore moins un refoulement d’écrivain, spécialement quand il recommande l’ironie de soi d’abord.  Son exigence dans Impasciences du perfectionnement des terminologies scientifiques le conduit à insister en 60 pages sur la nécessaire pureté du style. Il existe une esthétique en mathématique de même que dans des phénomènes naturels. L’humour est généralement considéré comme une anomalie en physique. Il est pourtant légitime de penser que l’écriture soignée, l’expression maîtrisée améliorent la lucidité sémantique et la clarté des idées.

    Il  ajoute  un emploi de la drôlerie et la dérision à la rédaction. Dialogues imaginaires, fables, chansonnettes, pastiches poétiques, dessins badins, tout en traitant des faits de société, bouleversent les codes de la communication sérieuse. Le raisonnement déductif et la logique froide sont bousculés par la mise en relation latérale et l’ironie corrosive.  Partir d’un petit fait et remonter à des questions qui paraissant insolites suggère des innovations idéelles, fruits de comparaisons dérangeantes. Peu de commentateurs semblent avoir remarqué ce procédé qui dut leur paraître incongru. En particulier les Américains scientistes acharnés, productivistes qui n’aiment pas ce genre d’humour[18] !

     

    Données littéraires et écriture scientifique : association de « contraires »

     

    L’abondance des références purement littéraires semble être, chez lui, une condition pour s’attaquer à des problématiques compliquées. Bien que ses éditeurs aient dû lui conseiller : « Surtout pas de moquerie, ni de canular mais un ton grave ! », il s’en donne à coeur joie dans ce   méli-mélo de paradoxes et de trouvailles stylistiques jusqu’en faire un matériau à part entière. En ce sens, il eut de bon maîtres : A. Jarry, A. Breton, R. Queneau, G. Perec. La référence avant-gardiste ou le montage pictural devinrent ses armes contre l’étroitesse de culture ou les arrogances savantes. Partir d’un fait divers, d’une anecdote de laboratoire, d’une citation ou d’une donnée et remonter à une cause, pour accéder à un phénomène plus large de société ou du travail scientifique, c’est original ! Les références au groupe de l’Oulipo  que LL a fréquenté et dont il apprécie les inventions linguistiques, les jeux de mots, les pastiches, projettent dans Impasciences,  les théories sous  un éclairage baroque, rappelant « La vie, mode d’emploi » le grand livre de G. Pérec[19].  

     Faire deux cents pages sur la science à l’aide de ce procédé d’écriture ou d’invention terminologique, jusque là il n’y avait que des surréalistes, les philosophes sarcastiques, des pamphlétaires qui se le permirent. Faire progresser subtilement une question, non vers sa solution mais vers la compréhension de ce qui, en nous, freinait la compréhension, tel est son objectif. Pour sortir du formalisme prétentieux, il offre des escapades incessantes en art, musique, littérature, non pas dans une exhibition encyclopédique mais par la maîtrise de culture élargie. L’humour et le caustique à l’intérieur des problématiques sérieuses, ç’est acide, mais ça relève le goût. Il pousse de cette manière les astronomes, les physiciens, les mathématiciens à sortir de leur tour d’ivoire et de leurs intérêts corporatistes étriqués.

     

     

    Partie 4     Les conditions de la Critique 

     

     

     

    Au final, naïf ou présomptueux, tel m’apparaît mon projet de le résumer. A posteriori je comprends qu’il était insaisissable. On le croit ici ; il est parti ailleurs. On croit trouver un fil conducteur, mais il est déjà loin ! Un électron libre inclassable ! Ma prétention était osée. Je ne sais plus, à la fin, dans quelle catégorie placer mon essai. Est-il trop audacieux ou imprudent, ma critique timide ou impertinente ? Je vais toutefois esquisser quelques questions, sans réponse probablement

     

    Les limites

    Obligatoirement, il a rencontré les contraintes de l’époque et de sa formation. Une époque de visionnaires (et de quelques mystificateurs) qui entrèrent dans la « Science » sans se poser la question existentielle des conditions de ce qu’une société a nommé « science » parmi toutes les activités de maîtrise de la nature. Entrer sans questionnement préalable fut peut-être un objectif réalisable au XIXè mais au XXè, l’émergence et l’omniprésence de l’économie, du commerce, et des techniques changent la conception traditionnelle des expérimentations et des échanges. Quand chaque société pouvait isoler progressivement les sciences, des techniques, de la culture des métiers ou de la philosophie des sciences par rapport à d’autres croyances, le cadre de pensée résistait, alors que maintenant il a éclaté et nous ne percevons plus les liens avec ce passé  

    En effet, depuis très loin dans le temps, il apparut toujours des secteurs circonscrits à quelques foyers (matériel, métaux, domestications des plantes et animaux) au sein desquels se spécialisaient des groupes et où s’accumulaient lentement des avancées. Durant 10 000 ans, que d’observations, de mises à l’épreuve, enchaînées dans une réflexion sur la pratique. Le classement des faits observés était remis en cause continûment pour « inventer » un progrès ; par exemple améliorer le rendement de la chasse ou la cueillette (lieux, moments, espèces et habitudes des troupeaux, éprouvées en fonction du moindre coût, fatigue ou risque). Que de choses apprises, catégorisées, conservées (par exemple pour la taille et la collecte du meilleur silex dans son gisement naturel). Tout était là en germe, un savoir d’expérience détenu par des praticiens au début d’une spécialisation. Savant signifie « Homme qui sait ». Ampleur des observations par les individus concernés, transmission des apprentissages ; tout cela est sous-estimé dans notre conscience collective (sauf chez les paléontologues). Or, ont toujours existé les dénombrements, calculs, épreuves, déductions des lieux, des moments (croisements de variables déjà). Que de choses acquises et travaillées en « idée » pour les abris, l’alimentation, les armes ! Que de connaissances réfléchies et analysées quant à l’usage de l’environnement ou son exploitation par nomadisme ou migration, la domestication des plantes et animaux, grande école d’empirisme comportemental animal.  La science est là, non pas embryonnaire, primitive mais en tant que caractère propre à l’espèce « sapiens ».  Les archéologues contemporains en conviennent et les connaissances sur la préhistoire le confirment : ces « observateurs » qualifiés, déjà spécialisés, certaines sociétés les appelleront sorciers, chamanes, d’autres : mages ou prêtres, puis philosophes. Enfin quand l’image s’est stabilisée : artistes, découvreurs, inventeurs, auteurs. Actuellement la « science » est partout insaisissable, indéfinissable, indécidable et elle n’a plus de rapport concret, ce caractère utilitaire qui fut la « science » initiale.

    Dans une perspective moins idéaliste,l’historiographie peut garder éventuellement le concept de « science » en l’élargissant à toutes les compétences suscitées par la curiosité, l’imagination, l’inventivité spontanée ou des expérimentations réfléchies dont ont bénéficié les réalisations de l’humanité. On peut donc jouer sur les mots. C’est un risque qui mérite d’être pris. L-L accepte le risque de confusion. Car tout va vite. Notre génération est passée du bricolage des machines à voler comme les oiseaux, à celui d’arpenteur céleste via les sondes du système solaire.  Mais nous avons perdu le sens du « savoir » empirique parce que les apprentissages de plusieurs années et la formation à user des instruments sophistiqués ont été substitués au bricolage à la mesure de celui de nos ancêtres

    Dans la représentation sociale, le savant au cours de cette dernière étape a revendiqué un statut à part, la création d’une catégorie l’isolant des autres travailleurs intellectuels. La spécialisation sans justification réelle, sans mémoire dériva jusqu’à l’idolâtrie scientifique. De tout cela, L-L nous rappelle les circonstances dont une conséquence se manifeste dans l’effacement du monde peu visible de collaborateurs, d’auxiliaires, de petits personnels anonymes, bref le substrat organisationnel. Nous avons hérité de l’imagerie et du culte de l’inventeur et nous les avons plaqués sur le groupe des travailleurs scientifiques, insistant sur le pionnier, sur l’homme supérieur avec une force aussi prononcée que celle existant dans l’imaginaire de la création en arts, littérature où il était de tradition d’individualiser la fabrication.

     

    1 Individualisation, Personnalisation  

     

    Elimination donc des assistants, des aides, des élèves mais aussi gommage des financements et des supports matériels (ateliers, usines, laboratoires, coût des essais). En faisant disparaître dans la chaîne des représentations l’arrière fond, on effaçait les conditions matérielles et mentales au profit d’un individu omniprésent et omniscient. Et les historiographes ont gardé le même regard au moment de l’inversion contemporaine où se télescopent la vieille tradition homogénéisante de « l’invention » et la science éclatée actuelle. Depuis une cinquantaine d’années, l’homme de sciences n’est plus le même personnage ; c’est un PDG , un chef d’ entreprise  de recherche, un organisateur recruteur,  un coordonnateur et un gestionnaire  financier. Un businessman. Ainsi a disparu le savant de l’époque héroïque qui vécut jusqu’aux années 1950

    A l’instant où d’immenses collectifs priment dans la production scientifique, on conçoit les phénomènes de connaissance de la nature comme ils étaient traditionnellement saisis à l’échelle de quelques individualités. L’apologie de la personnalité en sciences est récente. A la Renaissance, selon Goody, rien de tel !   Le phénomène de substantialisation de noms propres en guise d’attitudes mentales (Galilée, Copernic, Newton) transforme l’histoire en une galerie de portraits d’êtres d’exception, y compris morale. L’idée de ne pas signer une production, un brevet, un article rédigé sauf sous le nom du collectif, le labo, ne vient même pas aux praticiens. Cette chose banale dans d’autres civilisations a existé dans les pratiques de la peinture paléolithique, de l’architecture monumentale, dans la décoration des cathédrales, la musique populaire ou ailleurs. Il y aurait bien des manières de collectiviser des résultats même s’il est impossible qu’une découverte demeure anonyme (l’économie s’en mêle : les brevets, les rétributions, les gratifications académiques). La science devient une bataille d’ego et de hiérarchies institutionnelles écartant les agents impersonnels et invisibles, ne réservant une place qu’a des admirateurs ou des ennemis dans une histoire événementielle où la controverse remplace les batailles rangées d’hier. Nous sommes bien les héritiers d’ « hommes illustres » depuis Plutarque

    Ce qu’on diffuse avant et après une recherche réussie est aussi important que le cours de l’invention, moment de sa cristallisation, indéterminé dans une équipe. Caractère imperceptible dans Latour et Woolgar où le travail scientifique pénible, monotone, routinier n’apparaît pas alors qu’il reste essentiel en volume  d’heures et de confrontations internes avant de lancer des « résultats ». Un chef ou deux et une poignée de lieutenants ; 95% des auxiliaires des subalternes sont ainsi effacés ! Pourtant un labo est un monstre subtil d’organisation, un mélange complexe de compétences à la fois de prolétaires en blouse à la paillasse ou à l’ordinateur et de petites équipes les dirigeant ; la vitalité des échanges collectifs disparaissent dans  la course à la renommée.

    Par conséquent les limites de la réflexivité s’enracinent dans cette exagération d’individualisme.[20] Le tissu social et industriel ne surgit pas davantage dans la crédibilité. Disparus les milliers d’ingénieurs, de praticiens, d’utilisateurs, de savants amateurs, milliers de petites mains dont la culture est le terreau et parfois la trame de l’invention.  Aujourd’hui il y a une vive compétition dans les labos, dans les Instituts, les Académies, dans l’accès à l’édition. Le pouvoir va en dernier lieu à la notoriété déjà cumulée (le premier nommé qui signe). L’image hagiographique de l’« école de pensée » signifie inégalité, hiérarchie et non concours de compétences de pairs. Nous sommes si peu attentifs à cette dimension sociétale que les chercheurs, spécialistes, ingénieurs proches et lointains, ne revendiquent plus rien. L’individualisme occidental a tranché par rapport aux masses et aux collectifs. La lecture de L-L est opportune pour interpeller ce culte du découvreur solitaire et de la fabrication des icônes, notamment quand il évoque les fraudes, le détournement, l’appropriation indue.

    Tel est en général le sens du récit de l’historiographie scientifique occidentale. Les savants et leurs collaborateurs, qui sont-ils dans nos livres d’histoire ou les traités de philosophes de sciences ? Quelques milliers d’hommes au maximum ; des Wasps, Catholiques ou Juifs athées. A côté de ceux écartés, qu’est-ce ?  Une poussière d’humanité. Ceci en dit long sur nos mythes et nos utopies

    .

    Lutte de place au sommet de l’Europe

     

    Une erreur factuelle, sans conséquence, de L-L confirme l’ambiguïté. Anecdotique, elle est toutefois significative. L’attribution à Saussure de la conquête du Mont-Blanc en 1787 (méprise à laquelle la ville de Chamonix par élitisme contribue) est erronée puisqu’elle avait été précédée de l’accès au sommet, l’année précédente, par le paysan Balmat accompagné du docteur Paccard, tous deux  oubliés de l’histoire officielle. Comment Saussure s’est-il posé en vainqueur du Mont Blanc ? En montant sur le dos du peuple au sens propre et figuré; en effet il fut porté sur les épaules de 17 paysans qui convoyaient également les instruments scientifiques de calcul atmosphérique (baromètre, altimètre, boussole..). Or ce matériel de mesure (30 kilos d’appareils) avait été transporté -et les mesures faites - lors de la première conquête, l’année précédente-  par les deux hommes, sans parler  du minimum de l’équipement de montagne (cordes, échelles). Le matériel scientifique primait sur celui de l’ascensionniste parce que la raison de l’ascension reposait en partie sur l’intérêt pour la science, du médecin local Paccard accompagnant le chasseur de chamois et cristallier J. Balmat, les premiers vainqueurs en 1786[21]. Ce cas fréquent de confusion historique est une illustration du fait que le docteur de Chamonix (qui vient d’une famille moyenne locale) n’appartient pas à l’élite des grandes familles  genevoises des Saussure. Cette première conquête suggère bien l’intérêt des érudits locaux pour la science, ici ni appliquée ni fondamentale. Il est indéniable que l’existence des petits savants, des amateurs est nécessaire à la vitalité de toute science[22] .

    La limite de la réflexivité historique réside par conséquent dans les limites de l’époque et non dans celle des connaissances relatives à chaque discipline.  Depuis quelques années la coupure s’est aggravée. Vers 1970, selon Pestre,  « pour les trois dernières décennies, je soutiens la thèse que la période récente a vu l’émergence d’un nouveau régime, un régime de production,de régulation et d’appropriation des sciences qui est neuf par rapport à celui que je viens de résumer pour les années 1870-1970... Est-ce que « les savoirs actuels sont souvent trop éloignés de ceux d’autrefois pour pouvoir servir de guide à notre jugement » [23]  ? Si oui, alors la comparaison internationale et les échanges intercontinentaux seraient inconcevables. L’individualisation, le découpage   en branches autonomes disciplinaires, la domination de ce système de pensée où la performance d’individus particuliers est nommée « naissance », « premier âge » au cours d’une marche linéaire empêchent de saisir   les changements techniques en profondeur, les modifications de conceptions en tant qu’actions profanes, contributions anonymes et produits des conditions intellectuelles ambiantes (école, travail manuel, cultures et techniques).  

     

    L’astrophysique : une secte ? 

     

    Le dernier avatar de cette dérive est la téléologie   dans la création de l’univers. L’astronomie moderne s’est imposée grâce à l’imitation des rituels byzantins dans l’au-delà cosmique ; polémiques qui enflamment les médias spécialisés.  Quand on se pose trop la question de la naissance et de la fin, du début et de la disparition, ce n’est plus de la physique mais de la métaphysique ? Et ceci L-L le  dit subtilement. La science devient peu à peu la Genèse et la Bible. La physique occidentale qui s’engage dans la course à l’espace est une dérive de la guerre des étoiles sur fond de guerre froide. Quand on ne peut plus grand-chose sur terre, on s’évade dans l’interprétation de l’existence de telle ou telle galaxie. La mode du Big Bang et autres neutrinos plus rapides qu’Einstein naissent de spéculations à partir de très minces et fragiles indices (photos, rares échantillons lunaires ou stellaires).Ici les analyses de Aux contraires ou La pierre de touche sont essentielles. Quand les sciences redeviendront réalistes, elles considèreront que l’univers est infini, le temps aussi et les autres « mystères » alors s’illuminent. Voila qui confirme l’intuition que beaucoup d’entre nous avaient : la naissance des mondes, si tumultueuse aujourd’hui, n’était que le retour du religieux. Plus la physique s’isole, plus elle s’incarne dans des théories fumeuses des origines et des fins. Modélisations et imaginations des définitions de l’univers rappellent les dérapages des idéologies politiques. En période de doutes et d’impasses, la société savante est attirée vers la résolution d’énigmes sans caractère d‘urgence. Au 19ème, des glissements scientifiques similaires se produisirent ensemençant la superstition au sein des philosophies les plus rationalistes selon Philippe Muray.

    La physique théorique devient un thème à la mode qui éloigne de préoccupations matérielles de nos concitoyens et du sort réel de la planète. Elle crée un univers de spéculations propres, un monde clos apte à fabriquer des sectes qui s’entredéchirent. Cela a commencé avec la naissance de gourous du cosmos (les Frères Bogdanov, saints pas très orthodoxes, ici ou là, excommuniés mais considérés par d’autres comme des prophètes, voire des martyrs). Tous les savants actuels de l’astrophysique sont invités à faire leur « coming out » (au sens de révélations intimes), bilan de leur existence et presque tous écrivent un livre-projection de leurs sentiments du futur (de Reeves à Serres, de Jacquard à  Klein pour les plus notables). Ainsi se créa la confusion entre sectes, groupes de pression, écoles de pensée, engagements philosophiques. Pascal avec « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » ou le Voltaire et son « prodigieux horloger » l’avaient dit de façon plus dépouillée et mémorable.

     

     

    La  « dimension monde » des années 1960  

     

    Quelles alternatives de la définition de la science auraient pu nous détourner des erreurs d’interprétation par notre société à l’égard du reste du monde (mis à part quelques voix discordantes) ? D’autres conceptions, d’autres pratiques auraient pu nous guider. L-L a apporté un début de réponse. Au cours de sa jeunesse politisée, il eut peut-être l’intuition de la limitation des connaissances. C’est pourquoi sa collection au Seuil s’enrichit assez tôt et plus fort qu’ailleurs des grands noms de la pensée contestatrice occidentale ou de voix qui vinrent d’Asie et également du monde hindou et arabe.  Par exemple, c’est lui qui attira l’attention sur Joseph Needham (biologiste qui se consacra à l’étude de la Chine :« Science and civilization in China » : 17 volumes parus de 1956 à 1986).Une connaissance encyclopédique que Colin Ronan (lui aussi publié par L-L) s’efforça de diffuser dans une version abrégée.  Le sinologue anglais n’eut pas d’égal et certainement aucun Chinois n’entreprit jamais d’étudier l’Occident comme lui l’Extrême-Orient. 50 ans ont passé qui ont amélioré notre compréhension et rectifié des informations datées, tant la Chine menait bon train sur sa route de la reconquête de son passé. Jack Goody fut un fervent admirateur de son compatriote. Mais il fut aussi un de ses critiques : « Si l’on en croit nombre d’historiens de la période classique, l’Europe, dès l’Antiquité, se serait engagée dans la bonne voie à cet égard, tandis que l’Asie se serait fourvoyée. Telle était jusqu’à une date récente la conception qui avait cours chez des « humanistes », pour lesquels la culture européenne est une émanation de la société gréco-romaine...Certains encore, au vu des développements ultérieurs attribuent un statut unique à la réflexion scientifique (à la logique) des Grecs, idée que semble avoir réfutée le travail encyclopédique de Joseph Nedham sur la science et la civilisation chinoise »[24].  En tout cas en introduisant Needham, auprès du public français, L-L ouvrit la voie à la « Grande Révision » occidentale et au rééquilibrage de l’histoire des inventions et des techniques, spécialement de leurs causes et leur enracinement.

     Selon Goody, la supériorité de l’Occident aurait été une invention, une  création  intellectuelle surestimant  la pensée libérée d’entraves culturelles et religieuses, qui a exagéré l’importance de la recherche fondamentale spéculative opposée à la  voie chinoise, appliquée et  concrète. Les notions occidentales de théorie pure, de pensée conceptuelle, d’autonomisation scientifique sont trop vagues et propres à être idéologisées. Par exemple on ne peut affirmer que d’autres régimes de pensée et d’inventions -comme celui de « Rome »- seraient sans théoriciens, donc sans sciences ? Les Romains sont d’admirables applicateurs, des praticiens conquérants, mais, dit-on, ils ne seraient pas des savants !   « Ils n’ont pas fait avancer la science, disent les historiens, puisqu’ils n’ont pas de grands théoriciens mathématiques, des Thalès des Archimède, des Euclide ». La capacité à la vaste navigation, les constructions monumentales, l’exploitation forestière, l’agriculture intensive, le travail des métaux, l’irrigation à grande échelle; ce n’était pas de la science : mais que des applications empiriques, accessoires, occasionnelles. Les grandes constructions de la pensée sont imputées à la Grèce, puis plus tard à la Renaissance, enfin aux Lumières. On fit à la Chine, le même « procès » qu’à Rome. L’établissement de la Révolution industrielle par l’Europe a servi de support à la substantialisation de la science depuis l’Antiquité, elle qui se cherchait des racines indigènes prestigieuses. Cette forme du développement a fait des mathématiques le pivot d’une démonstration de supériorité dont l’universalisme est discutable.  Le primat accordé à la logique formelle a occulté l’organisation sociale, l’éducation ou le travail ainsi que l’influence des conquêtes maritimes et coloniales. De ce fait, nous avons dévalorisé certaines de nos propres recherches. Les apports de savants pragmatiques ou « artisanaux », tels Ader ou  Pasteur à ses débuts, ont été minorés. La primauté de la théorie sur la pratique, du concept sur les applications a imputé les découvertes à des génies précurseurs, à des pionniers singuliers contre le sens du progrès technique ou industriel de masse.  Philosophie contre transformation et action !

    L’oubli du contexte national au sein de la sociologie comparative des sciences,  L-L a tenté de le réduire notamment grâce sa publication de l’ Histoire mondiale  des Sciences écrite par R. Conan[25],  un panorama mondial   que nous avons pu lire dès 1988 en français.  S’il consacre cent pages à la Science grecque ; il en dédie   autant à la chinoise ou à l’ensemble indien, Hindou, arabe. Needham, Conan annonçant Pomeranz (qu’on étudiera dans un autre commentaire) ont ébranlé l’ethnocentrisme du « Blanc », Européen laïque, autrement dit moralement désintéressé, symboles qui ont dominé nos idéologies selon lesquelles la supériorité occidentale s’est nourrie de l’indépendance des chercheurs, de l’autonomie accordée à l’esprit, de la lutte contre les dogmes de l’Eglise. Il faut revisiter notre passé, un millier d’années auparavant, alors que la science grecque régressait en une simple scolastique. Notre très long « Moyen Age » subit le déclin de nos universités dans les mains cléricales et pris du retard face à l’inventivité des médersas et des écoles confucéennes.  

    Les travaux érudits anglo-saxons sur la science chinoise sont maintenant accessibles pour comprendre la globalité de la culture contemporaine. La pensée philosophique des Chinois affirmait que l’univers est en évolution constante, en mouvement permanent et que nos lois immuables de la nature ou celles de la physique devraient « s’en accommoder » ; une mise cause du radicalisme.  Je crois que L-L a eu le pressentiment de ces bouleversements. Il a été bien seul à s’alarmer, du moins à lire les thuriféraires de l’autre version. Sa mentalité réflexive, son sens critique, son doute permanent lui ont fait pressentir les effets de la science des 30 dernières années   

    Et le grand retournement de l’histoire des sciences s’accompagnera probablement de la remise en cause de l’épistémologie normative ethnocentriste. C’est la fin d’une époque conquérante : les crédits s’épuisent et la crédibilité aussi, par manque de vision large et   en raison de l’indifférence de la jeunesse. La science occidentale   a fait son lit dans le giron de l’étatisme (il y eut pendant 80 ans une science soviétique, entrée elle aussi à son tour, dans le rang des « académies »).

    Si on fait appel à la fable, on justifiera symboliquement ce rééquilibrage : « L’attraction de la planète rouge explose et elle disparaît dans un trou noir, la guerre froide est finie avec l’écroulement du mur de Berlin, la planète rouge s’est perdue. Mais voila qu’apparaît une petite planète jaune dans les photos du télescope.  Bien sûr, cette petite planète était cartographiée depuis des lustres, repérée de quelques amateurs agrippés à leur lunette, sa vitesse de gravitation et sa trajectoire étaient prévues pour croiser les nôtres, mais dans beaucoup de lustres.  Or, elle approche et nous menace. Même l’énergie facile disparaît. Le pétrole était quasiment offert du fait de l‘inégalité des échanges au profit de l’Occident peu reconnaissant. Aujourd’hui la science fondamentale ou appliquée est concurrencée par ces petits hommes, d’étranges terriens venus d’Asie mais aussi d’Amérique latine. Ils sortaient de notre moule d’ailleurs !  On les avait nous-mêmes instruits dans nos écoles » (comme les Jésuites en Chine !)

     

     Tout cela est déjà le passé ; une autre science (laquelle ? d’où surviendra-t-elle ?) provoquée par l’épuisement des grands financements et par la transformation du savant en un bureaucrate, un gestionnaire dépendant de l’Etat ou de l’économie sera moins assimilatrice, moins intégrée. La Science ne sera jamais plus ce qu’elle était. En tout cas avant que de nouvelles formes voient le jour. Actuellement imprévisible, la science  tente d’échapper à la normalisation et L-L a participé à cette ambiance de relativisation et de poids conjoncturel. Mais l’auteur, pour améliorer notre lucidité, semble beaucoup attendre des sciences sociales -et de la sociologie en particulier- qu’il appelle à l’aide. Nous ne pouvons malheureusement apporter aucune confirmation d’expérience, ne lui fournir aucun secours et il n’est pas concevable dans l’état actuel de la connaissance d’esquisser un espoir. La sociologie   en est au niveau de « l’avant-Galilée », une discipline encore embryonnaire, née prématurément à la logique bien faible, sans cohésion interne et sans unification en vue. Si on métaphorise les trois branches majeures en 2012, eh bien, il y a une branche qui croit que la terre tourne et est sphérique, une autre qui pense que la terre et plate et finie, et la troisième qui imagine que la terre est courbe aux bords infinis. Les définitions sont exclusives, incompatibles et les excommunicatoires vont bon train aux effets moins tragiques qu’à l’Inquisition. Nous pouvons qu’enregistrer, nous sociologues, quelques réussites, acquittant vis-à-vis de l’Etat,  la dette due à notre institutionnalisation, acquise  après 1960 en tant que discipline « officielle ». Et lorsque L-L pense que le cursus de physicien devrait comporter un module de Lettres ou de Droit ou bien d’Histoire, nous lui retournons le mirage ; parallèlement un module d’astrophysique pour nos sociologues ne serait pas déplacé. Entre le pragmatisme teinté d’interactionnisme et le relativisme comparatiste, nous lui disons que nous avons tenté cette alliance dans les années 1980.  Nous avons été vite submergés par la vague scientiste des statistiques positivistes, gratifiantes en carrière, s’émancipant de toute enquête vérificatrice. Nuancer sur ce point ne doit pas donner l’impression de ménager deux râteliers, de sauver un juste milieu ou de manifester trop de circonspection.

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    BIOGRAPHIE 

     

     

    Comme de Gennes ou Charpak, prix Nobel de physique, L-L a été marqué, dans son enfance, par la guerre et les événements de 1940-45 (familialement pour le premier qui y perdit son père et personnellement pour le second, déporté). Le père de L-L ingénieur des textiles, démobilisé en 40, travaillant près de Castres (patrie de Jaurès) mourut au maquis en 1944. Sa mère, également politisée et résistante, se déplaça à Cannes et trouva un travail dans la confection. Elle donna comme beaucoup d’autres mères juives lettrées de cette période, une éducation libérée et émancipatrice ; elles étaient elles-mêmes scolarisées, cultivées à un niveau sans égal dans les classes  moyennes. Le grand père maternel de L-L, Allemand  de Francfort, était un avocat engagé ayant défendu les Spartakistes marxistes. Sa grand-mère née en 1870 en Alsace, avait la nationalité française et put partir  d’Allemagne vers la France dès l’accession au pouvoir des nazis. Leur fille, la future mère de L-L, épousera un ingénieur d’une famille juive de commerçants de Mulhouse. Dès 1939, ils quittent l’Alsace pour le Tarn où le père de LL travaillera comme ingénieur dans l’industrie textile. Entré au maquis, il sera fusillé par les Allemands en 1944, sous le nom de guerre de “Leblond”, que LL accolera à son patronyme. Destins d’époque ? En tout cas on notera le dualisme assez courant dans ces milieux républicains juifs  laïques: la politisation, et l’amour de la culture  européenne. L-L fait ses études au Lycée de Cannes  où sa mère, grâce a l’ancien employeur de son mari, un industriel protestant, put s’installer

    Sa filière scolaire fut celle dite A’, un mélange de latin et grec et de sciences conduisant au bac « math élem ». Humanités et Sciences, l’alchimie de l’éducation de l’après guerre était prête. A la suite d’une prépa à 16 ans à Janson de Sailly,  il entre à 18 ans à Normale sup. via le nouveau concours de physique qui venait d’ouvrir . Il devient membre de la section des normaliens adhérents au PCF et fréquente Althusser et ses élèves, il gardera des relations étroites avec le couple Balibar et notamment avec la physicienne Françoise (ils publieront des travaux en commun). La voie royale normalienne (mais non agrégative car sa promotion refusa en bloc de passer ce concours) s’acheva et il s’oriente alors vers  un doctorat en physique théorique. Il quittera le PCF en mai 1968, le jugeant définitivement dépassé par l’histoire, et participera activement aux mouvements radicaux des années suivantes dans le milieu universitaire. Est-ce de là que provient son souci de démocratiser la physique et la théorie ? En effet, sa production   prétend au réalisme et correspond en un sens à un engagement politique.  Le libertaire qu’il fut a   bien les pieds sur terre puisqu’il se lance dès 30 ans dans la recherche de grands textes scientifiques et leur l’édition. Quant à l’enseignement, il se forma seul face aux étudiants de premiers cycles et il élargit sa  culture  générale, son intérêt pour les  arts, le cinéma et le théâtre. Que ce soit à Paris 7 ou à Nice où il fit l’essentiel de sa carrière, il aime avoir des contacts directs avec les étudiants 

     

    1 Après 68, Métier : éditeur chercheur 

     

    Le Seuil lui propose de diriger une collection. L’édition ne fut pas un dérivatif décoratif ; la charge ne consiste pas à assurer la promotion des collègues ou  des amis mais d’aider de  vrais créateurs, quelque soit leur démarche, leur branche et leur nationalité, à trouver leur cohérence. Il n’a pas consacré les auteurs de physique et de mathématiques situés au sommet de la hiérarchie ; il n’a pas cherché le prestige personnel (il s’est peu auto-édité), il a assuré le travail taches d’accompagnement et de relecture des auteurs. Reeves témoignera de sa collaboration lorsqu’il fut invité 3 jours chez lui pour retravailler son manuscrit (qui deviendra un succès : Poussières d’étoiles).  Il   porta aussi son attention à des traductions de qualité d’ouvrages étrangers peu connus chez nous. Cette collection (150 titres) a marqué l’histoire des idées. Il se dit curieux de tout et ouvert. Il a tracé un chemin à la compréhension des sciences ; d’ abord en facilitant les échanges entre les diverses branches et ensuite à l’égard du public. Une collection qu’il tint à l’abri des effets de mode. Il a édité, on l’a dit, Needham qui a initié une meilleure connaissance de la science en Chine,  même s’il fut dépassé ensuite et rectifié par Goody. Stephen Jay  Gould édité  à plusieurs reprises comme H. Reeves, A.Jacquard, J.Testart, R.Feynman, H.Collins, A.Einstein, P.Feyerabend, S. Baruk pour ne citer que les plus connus   peu accessibles en France mais il a fait entrer aussi des inconnus. Ses goûts personnels le portent plutôt vers les anciens philosophes des sciences injustement oubliés : Spinoza, Descartes, Diderot ( voir dans  la pierre de touche  la petite spectroscopie de la philosophie des sciences). Il a dénoncé la philologie des « social studies » américaines ou européennes. « Encore faut-il expliquer la métaphore guerrière délibérément utilisée en discutant les attitudes de la philosophie des sciences comme autant de stratégies...l’hypothèse sous jacente est que la philosophie des sciences, dès lors qu’elle se pense et se dit comme telle est bien une réaction polémique de la philosophie contre la science ressentie comme conquérante voire usurpatrice, en tout cas menaçant la primauté de la philosophie quant au discours sur le monde »[26] 

     

    Le passeur entre disciplines et entre cultures 

     

    Il a déploré la spécialisation excessive, l’enfermement des sciences sur elles-mêmes et la constitution de branches trop autonomes. Etre partisan d’une multiculture signifie être savant et ethnologue, physicien et artiste, chimiste et essayiste (comme Primo Lévi), ou encore philosophe et historien. Le regard de chacun s’enrichit dans son domaine en le voyant d’un autre point de vue comme ces inventeurs de la Renaissance ou des Lumières qui étaient humanistes et mathématiciens, ingénieurs et artistes ainsi Léonard de Vinci, ou bien les pamphlétaires aux savoirs encyclopédiques.

    On le considère souvent en physique comme une sorte de marginal ou alors un original.  Avoir rencontré tôt l’histoire européenne a certainement éveillé en lui une aptitude aux mixages. Au laboratoire de physique théorique de Nice en 1967, il se sent profondément méditerranéen. Retraité il garde une intense activité publique(notamment des conférences dans les établissements scolaires ou les associations culturelles)

    Il n’a jamais été isolé ou solitaire bien qu’il soit  en tant que savant, la négation vivante de « l’acteur-réseau », mais il s’est tenu à la marge des divers réseaux institutionnels ou disciplinaires auxquels il  se trouva associé, préférant rester attentif à ses multiples  intérêts  et ouvertures intellectuelles

     

    Rapport au pouvoir des électrons libres  

     

    En ce sens il n’est pas très différent de ses confrères de mon « inventaire » d’innovateurs récents, que ce soit le vieux sage du Lot (Goody), le jeune sage du Poitou (Martin) ou le sage musicien de San Francisco (Becker). Le critère principal de ce recueil d’hommes de sciences fut justement de soupeser les avantages et les pertes dans l’évitement des responsabilités académiques, politiques, institutionnelles. Pourquoi ?

    « Nos auteurs » en assurant tous les charges universitaires ordinaires (examens, thèses, publications) ont sans exception refusé le poste de chef de département ou de de labo, de même que les positions administratives trop voyantes (doyen de Fac, expert, conseiller) ainsi que le rôle de vulgarisateur qui vise aux profits médiatiques ou aux gratifications personnelles. « Inventer, c’est rester dans l‘ombre » serait leur devise. La concentration de l’attention intellectuelle et la mobilisation en vue de la recherche approfondie ne supportent pas les distractions ou l’exercice d’autorité sur autrui, particulièrement vis à vis de la jeunesse. La position de ne jamais être en pouvoir de discipliner élèves, doctorants conduit à renoncer à la fabrication d’une « école ». Toutefois ils ont ainsi évité les pièges organisationnels, refusant de manipuler les subalternes d’une équipe de recherche. En se détournant de la présidence de l’administration de centres de recherche, les auteurs que j’ai sélectionnés ont manifesté l’homogénéité de point de vue de ceux qui refusent le jeu des conventions, altérant la recherche libre. Certes ils y perdent les positions honorifiques ou les charges académiques de prestige attribuées en fin de parcours.

     Comment ont-ils réalisé ce partage entre leurs activités intellectuelles et sociales ?  Ont-ils justifié leur récusation de la gestion à connotation d’expertise ou à finalité politique et trouvé le calme, condition nécessaire de l’œuvre ? Chacun a eu sa recette pour le travail en profondeur. Non bousculés par un agenda, ils ont construit une réflexion sur la durée, sans aucune fébrilité, attentifs à l’autocritique, qui se reflète dans leur aptitude à la mobilité intellectuelle, la chose la moins partagée.  « Je me suis trompé mais je me rattrape » dit l’un d’eux, « ma progression ne fut pas linéaire mais bel et bien contingente » dit l’autre, « j’ai trouvé quelque chose mais je ne le savais pas, j’ai compris après,» ajoute un dernier. Ils ont tous « divergé » à un moment de leur carrière, passant un cap   à la fin de leur vie de chercheur parfois en contre-pied de leurs convictions passées. Cette capacité à la remise en cause de soi est réjouissante. Ils terminent ainsi non pas en inventeurs révolutionnaires mais au moins en modèles de sérénité, rares dans le monde intellectuel.

     

     

     CONCLUSION 

     

    À l’aube du XXIème siècle, les auteurs réunis ici : Clément Ader,  Howard Becker, John Dunn, Richard Evans, Jack Goody, Ian Kerschaw, Jean-Marc Lévy-Leblond, Jean-C. Martin, Jean-Louis Planche, Kenneth Pomeranz, sont des praticiens-chercheurs et des expérimentateurs. Ils posent des questions dérangeantes sur la place à accorder aux scientifiques dans les institutions que le  pouvoir leur confie. Sont-ils dans l’ombre ? Plus connus à l’étranger qu’en France, ils ne sont pas dans l’obscurité totale quoiqu’ils ne sacrifient rien à la gloire, à peine à celle de notabilité ; ils ne courtisent pas les journalistes, ne dirigent aucune «équipe » prestigieuse, ne bâtissent aucun réseau d’influence, n’envisage aucune domination. La gloire, c’est à quel prix ? Justement ils n’ont pas de prix  Nobel ou autres, ne courent pas après le Collège de France ou  les médailles Fields ou CNRS. Ils combattent la médiatisation abusive qui tue la création. Ils ont, entre eux, au moins un point commun : la recette d’un grand œuvre à l’écart de tout support académique. Ils sont chercheurs bien sûr mais aussi professeurs, éducateurs, conférenciers (à l’influence large car ils parlent aussi bien l’anglais que le français, l’allemand que l’italien ou l’espagnol). Faiblement reconnus en France, ces trois Anglais, ces deux Américains, ces trois Français et cet Allemand viennent de disciplines éloignées les unes des autres et occupent des positions hors de nos normes habituelles de lecture, de nos habitudes de pensée, que ce soit en Histoire Révolutionnaire, en physique quantique, en anthropologie historique ou dans la sociologie interactionniste. La série offerte est donc une analyse « comparée » d’auteurs étrangers pour six d’entre eux. Cela nous sort du provincialisme national. Les faiseurs de carrière, les journalistes, les éditeurs et leurs agents télévisés marginalisent,hélas les auteurs étrangers.

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     Enseigner la critique en « Prépas » et Facultés

     

    Ils suggèrent tous par leur parcours que l'esprit critique se construit progressivement ; ils s’engagèrent tous dans une grande cause : la pédagogie scientifique. Penser contre est une composante majeure de l’esprit scientifique. Est-ce encore penser que d’apprendre à penser de façon critique ; certaines époques le nient.  La culture scientifique s’inculque par l'éducation en famille, en école et dans le milieu industriel. «Penser contre», sous certaines conditions évidemment, je l'ai vu pratiqué dans des universités étrangères : un étudiant corrige la copie de son voisin, en contrôle continu, le note, doit justifier devant la classe. Ou bien il est contraint à faire des exposés critiques au lieu du commentaire élogieux ou panégyrique d'un texte consacré ; Comment enseignons–nous les sciences en Faculté (et dans les grandes Ecoles) ? Comment notons-nous et délivrons-nous les diplômes ?  Même si on ne sait pas définir avec exactitude ce qu’est la « science » en dehors d’une époque ou d’un continent, ces hommes croient savoir comment la diffuser. L’éducation scientifique des futures générations est un de leurs enjeux majeurs.. Des collègues, curieux de pédagogie, Américains latins ou Asiatiques, viennent nous interroger sur notre présumé savoir-faire à enseigner « l’esprit critique » dont ils déplorent la faiblesse parmi leurs étudiants. Au fond, nous n’y avions pas assez songé, bien qu’on soit tous convaincus de ceci : pas de sens critique sans sentiment démocratique. Ce qui signifie autant le refus d’idéaliser les individus, les chefs, les inventeurs que respecter la liberté d’esprit dans le labo, l’amphi ou la publication. Ceci implique l’autocritique et la récusation du culte des ancêtres dans chacune des disciplines citées. « Nos » auteurs ne manifestent aucune avidité pour l’encensement, seulement une simple fierté professionnelle. De là découle leur position originale vis-à-vis du pouvoir politique et académique. Ils ont refusé de gérer des contrats, n’ont pas couru les colloques sponsorisés, ni créé de fondations ou d’entreprises humanitaires, pas plus qu’ils n’ont administré les affaires syndicales ou professionnelles de leur corporation.  Méfiants à l’égard des centres de recherche lourds, ils restèrent fidèles à leur université le plus souvent provinciale. En général, ils habitent loin des capitales, à l’écart des foules. Ces caractéristiques et leurs sens de la pédagogie constituèrent pour moi une chance, au hasard de rencontres au fil des ans.

     

    Dernière analogie : quels que soient la discipline et le sujet de leurs ouvrages, ils usent du raisonnement comparatif pour saisir le mouvement des sciences en lien avec l’actualité. Par exemple : quelle part d’imagination livresque et d’intuition sociale doit-on incorporer que ce soit en physique théorique ou en histoire de la Révolution française ? Ou bien quel renouvellement du goût des mathématiques doit-on aiguiser chez les enfants ou les élèves du Technique ; ce qui constitua la force de l’ Allemagne avant et après 1945?  Quelles orientations doit-on attendre demain de cet événement étrange :l’ouverture de la science à des millions de petits Chinois  incluant les conséquences  de l’usage qu’ils feront des créances mondiales laissées en héritage par leurs parents  ? 

     

    En sociologue de métier, j’ai tenté d’interpréter chez ces auteurs leur manière d’être à la fois travailleur en science et citoyen.  Dans la courte biographie qui suit l’exposé de leur travail, j’ai exploré les attitudes, les comportements, cohérents ou antinomiques, les résultats équivoques. Car ils ne sont ni lisses ou homogènes ni méthodologiquement exemplaires au cours d’une vie entière. Personne ne l’est et la cohérence est un problème second en sciences. J’ai cherché également la raison de leur longévité intellectuelle, au de là de 70 ans. Chance de pratiquer une double activité ? « Respiration » propre à l’inspiration créatrice ? Ils ont presque tous exercé « deux métiers » : Sociologie et musique (Becker) ; Aéronautique, Histoire et sport (Ader, Martin) ; physique quantique et littérature (Lévy-Leblond), Anthropologie et voyages (Goody). Chacun propose sa recette, le juste dosage entre labeur et le distractif, concentration et improvisation. Ils ont un autre point commun, secondaire celui-là, je les connais presque tous, sauf Ader disparu quoique celui-ci fut approché par empreinte indirecte (par ma grand-mère, née Ader).

    Leur œuvre résistera au temps, sera reprise par d’autres commentateurs que moi : ils rectifieront et compléteront.  La mondialisation leur a donné une seconde chance puisque, l’ayant anticipée, ils rendent perplexes et prudents leurs détracteurs habituels, semeurs de fausses pistes et de démonstrations fragiles

     

    Ouvrages de Jean-Marc Lévy-Leblond

     

     

    (Auto)critique de la science (JMLL & A. Jaubert eds), Seuil, 1972.

    http://science-societe.fr/autocritique-de-la-science/

     

    La physique en questions

    tome 1, Mécanique, Vuibert, 1980 (nouvelle édition 1999)

    tome 2 (avec A. Butoli), Électricité et magnétisme, Vuibert, 1982 (nlle éd. 1999)

                                                                                     

    L’esprit de sel (science, culture, politique), Fayard, 1981 ;

                              nouvelle édition : Seuil (Points Sciences), 1984

     

    Quantique  (avec Françoise Balibar)

    tome 1, Rudiments, Interéditions/CNRS, 1984 ; nouvelle édition : Masson, 1997

                            traduction anglaise : Quantics (Rudiments) , North-Holland,1990

    tome 2, Éléments (avec F. Balibar, A. Laverne, D. Mouhanna),

    http://cel.archives-ouvertes.fr/cel-00136189 , 2007

     

     

    Mettre la science en culture, ANAIS, 1986

     

    La pierre de touche (la science à l’épreuve), Gallimard, 1996 

                            traduction italienne : La pietra del paragone, Cuen, 1999

                            traduction espagnole : La piedra de toque, FCE, 2004

     

    Aux contraires (l’exercice de la pensée et la pratique de la science), Gallimard, 1996

                            traduction espagnole : Tusquets, 2001

                            traduction brésilienne : CNUSC, 2001

     

    Impasciences, Bayard, 2000

    nouvelle édition : Seuil (Points-Sciences), 2003

     

    La science en mal de culture, Futuribles, 2004

                            traduction anglaise : Science in Want of Culture, Futuribles, 2004

     

    La vitesse de l’ombre (aux limites de la science), Seuil, 2006

                            Traduction italienne : La velocità dell’ombra, Codice, 2008

     

    De la matière (relativiste, quantique, interactive), Seuil, 2006

                            traduction allemande : Merve Verlag, 2011

     

    À quoi sert la science ?, Bayard, 2008

     

    La science (n’)e(s)t (pas) l’art, Hermann, 2010

     

     

    Le grand écart (la science entre technique et culture), Manucius, 2012

     

     

    Pour clore dans sa courte autobiographie jubilatoire et consolante,  il donne les raisons de son échec au Concours général ( sans  évoquer son succès à L’ENS)et l’attribue à un souci maniaque de perfectionnisme et il revient sur ses contre-performances pour ne pas décourager les jeunes apprentis. « Pourtant, le véritable tourment de l’échec ne me fut pas épargné,au seuil de ma carrière scientifique professionnelle...Après plusieurs mois, j’étais à deux doigts de renoncer à poursuivre une carrière scientifique si mal engagée, quand je compris enfin que je faisais l’apprentissage de ce qu’est un véritable travail de recherche,  que ce passage à vide était une initiation professionnelle – et que mes maîtres les plus admirés avaient connu la même épreuve, ce qui reste sans doute l’un des secrets professionnels les mieux gardés de la corporation. A l’opposé de toutes les images d’Epinal qui montrent la recherche scientifique  en archétype de travail méthodique, une conquête contrôlée de l’inconnu, ce sont l’errance et la contingence qui règnent.  Précisément parce qu’il cherche ce qu’il ne connaît pas,  le chercheur peut passer le plus clair de son temps à explorer de fausses pistes, à suivre des intuitions infondées,; la plupart des calculs théoriques son erronés , la plupart des manipulations expérimentales sont ratées- jusqu’au jour où... Ainsi, le travail du chercheur professionnel ne ressemble-t-il en rien à celui du bon élève qu’il a sans doute été, et dont il doit abandonner la trompeuse confiance en soi. Il lui a fallu dépouiller la peau du crack pour endosser celle du cancre ...son seul avantage sur les laissés pour compte de la science scolaire, est qu’il sait la nécessité et l’inéluctabilité de cette longue traversée de l’erreur, de cette confrontation avec les limites de sa propre intelligence. Pourquoi donc, à l’école, ne présentons nous pas ainsi la science, telle qu’elle se fait ?  » Extrait de « Le goût de la science .Comment je suis devenu chercheur ? » Textes rassemblés par Julie Clarini, éditions Alvik, 2005 p. 154

     

     

     

     

     

     



    [1] On verra  in fine le choix de ses manuscrits et son souci perfectionniste de l’éditorial (relecture, corrections, conseils)

    [2] Esprit de sel p 10

    [3]  Son ami H. Reeves décrit les déterminations par les budgets qui dépendent de plus en plus des actions militaires. La guerre froide sera un formidable levier pour une physique nucléaire Je n’aurai pas le temps Seuil 2008

    [4] in Aux contraires p 239

    [5] Publié chez Fayard en 1981.Ses trois livres, les plus anticonformistes, sont périodisés environ à dix ans  (1980, 1990, 2000), manifestant une continuité  de format et de style. Nous étudierons le contenu des trois. En revanche le physicien pur ne sera approché que dans un livre de méthode logique :Aux contraires 

     

    [6] L’esprit de sel, p 9

    [7] 1000 ans d’histoire des mathématiques, bon résumé des accumulations des problèmes. Collectif, Bibliothèque Tangente ; éditions Pole 2005 

    [8] Cette capacité humaine s’est mise en marche il y a environ 5000 ans A partir du moment où la précision de la pensée et  la richesse des observations ont amélioré la survie. Dès le début, il y a « Science », ainsi que l’écrit l’archéologue  Jean Guilaine

    [9] Le noble Lavoisier fut victime des Révolutionnaires non pour sa découverte mais des impôts qu’il levait pour le roi

    [10] Publié par Gallimard en 1996

    [11] Idée dont je me suis servi dans Le goût de l’observation. Sur l’arrière fond technique de la science pour une période faste, on lira avec profit Liliane Hilaire-Pérez  « L’invention technique au siècle des Lumières »,Albin Michel 2000   

    [12] Le hasard d’un voyage au Japon met L-L en contact avec les maths avancées qu’il y découvre. Or, dit-il, il y a des méthodologies adaptées à chaque branche et à chaque programme de recherche

    [13] Début du livre de  D . Pestre « Introduction aux Science Studies » ; La découverte, repères 2006

    [14] Publié par Gallimard en 1996

    [15] Bayard éditions 2000

    [16] Extrait d’un article  de L-L paru dans Marianne (11 Août 2012) 

    [17] L’attention au style est l’objet d’une cinquantaine de pages : (210 à 267 du Livre 2 « La langue tire la science ».)

    [18] Bien sûr j’abuse de la position sans risque du commentateur : le ton de L-L est mesuré, épuré de critiques ad hominem, de polémiques ; j’exagère le trait volontairement car cet humour au deuxième degré est dévastateur si on lit bien entre les lignes 

    [19] Becker est aussi un grand lecteur et un admirateur du « Pérec sociologue » (voir ce qu’il en dit dans Comment parler..) cette convergence n’est donc pas une coïncidence -

    [20] Dans la liste des auxiliaires « sacrifiés » à l’œuvre (masculine), faut-il introduire les femmes au labo ou dehors ? Dans le présent florilège il y a  curieusement un point  commun :les dédicaces et les remerciements à des collaboratrices (compagnes, épouses, filles ?).Saluons donc ces ombres féminines furtives : Alice, Roseline, Marianne, Juliette, (L-L), Dianne (Becker), Françoise (Martin),  Ruth (Dunn), Juliet (Goody)

     

     

    [21]La légende penche toujours du même côté : l’élimination des humbles au profit des « grands » ; le linguiste Ferdinand de Saussure est issu d’une grande famille de Genève..  Jacques Balmat a guidé et organisé la troisième ascension en 1787 (avec lit à baldaquins dit la légende populaire, peut-être inversée, pour le matériel et le confort de l’explorateur). La deuxième ascension, Balmat la réalisa avec un paysan chercheur de cristaux comme lui.

    [22] Voir art de Bret sur le tissu  de pratiques , de recherches diffuses à l’époque révolutionnaire, sur les réseaux informels qui pullulent alors. Pas besoin d’appeler aux innovations, à l’industrialisation ; elle est partout dans la société civile

    [23] D. Pestre Introduction aux Science Studies. Repères la découverte 2006 p107

    [24] Le vol Goody p228

    [25] Colin Ronan livre publié au seuil en 1988. Needham avait été préfacé en France par Ronan et traduit avec le concours de la région... PACA !! 

    [26] La pierre de touche p. 282


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    ADER: créateur  d’avions et autres machines

     

    Deux savants à cent ans de distance : Ader physicien expérimental et Lévy-Leblond, physicien théorique– éditeur  scientifique 

     

     

    : « Français qu’avez-vous fait d’Ader l’aérien ?

          Il lui restait un mot, il n’en reste plus rien »

     

    Premier vers de « L’avion » de Guillaume Apollinaire (cité à la dernière page)  

     

    Présentation

     

    Pourquoi avoir introduit Ader, un ancêtre de l’aviation, parmi les innovateurs ? Non pas en vue d’une réhabilitation : point n’est besoin. Mais pour comprendre dans quelles conditions, une autre époque fut si féconde, si attractive pour les inventeurs, et passionnante pour les usagers des sciences.

    Il a été un de nombreux pionniers qui ont participé à la naissance de la locomotion aérienne ou terrestre, du transport de masse (vélocipède, rail, automobile, avion). Ils firent, vers 1860, entrer la France dans l’ère industrielle. Et Ader est toujours d’actualité puisque le téléphone, le câble sous-marin, les véhicules auxquels il a fortement contribué sont devenus des éléments de notre vie quotidienne.  Pendant près de 40 ans, il fut un travailleur scientifique dans l’ombre ; c’est à dire que, s’il accepta d’être  un court moment  salarié  par une entreprise (les Chemins de fer) ou collaborateur ponctuellement rémunéré (la Société des téléphones),  il demeura indépendant et préserva son statut  au service  de la création. La liberté de pensée, d’imaginer et de tester ses hypothèses a été décisive pour lui ; ils ont été nombreux, les inventeurs qui exclurent la fonctionnarisation de leur condition, qui évitèrent l’entrée dans les institutions et préférèrent gérer  de petites entreprises  de recherches, libérées des contraintes étatiques. Cette mentalité, dans un monde structuré, compartimenté par l’administration surprendra peut-être.

    Ses études sur « comment voler » furent une passion d’enfant, puis devinrent un loisir de jeune homme avant de devenir à ses frais une activité dévorante à coté de métiers, il est vrai rémunérateurs, « alimentaires » dirions-nous. A l’âge de 45 ans- et depuis peu marié et père- il signa un contrat avec l’armée pour faire aboutir son projet d’« appareil de locomotion aérienne », idée pour ainsi dire insolite par rapport au ballon qui avait alors plus de cent ans d’âge et d’expérience. De perfectionnements en perfectionnements, l’avion est devenu, pour nous, en 2010, un moyen si banal que l’on ne s’interroge plus sur son histoire compliquée.

     Ader, avant d’être « aviateur », a été « conseiller-expert » et créateur d’entreprises dans des domaines divers puisqu’ ingénieur, il maîtrisait les sciences physiques. A 45 ans il avait déposé 70 brevets (ou additions) et plus d’une centaine vingt ans tard. « Notre ingénieur –conseil M, Ader dont le nom fait autorité en électricité et en mécanique a combiné et construit un moteur très intéressant » écrit une grande entreprise d’automobile. Comment cette pluriactivité était-elle possible ? Il fallut que la société dans ses profondeurs croie à quelque chose qui soit les technologies avancées et qu’elle orientat les meilleurs de ses jeunes gens vers les sciences appliquées. Les inventeurs n’émergent que dans un milieu favorable. Point besoin alors de génies mais seulement des savants opiniâtres, doués en physique et mathématiques (mais de quelle nature et à quelle dose, ces deux disciplines doivent être combinées : la question reste toujours posée cent ans après).

     

    La diffusion d’une mentalité scientifique ne se décrète pas –comme on le croit aujourd’hui- et n’a guère de chances d’aboutir si dans notre société on idolâtre les « têtes pensantes » ainsi que le déclare une revue scientifique qui célèbre la ruée contemporaine vers l’intelligence !On assisterait - d’après les journalistes enthousiastes– à « la course des cerveaux » «  au débordement de l’ inventivité ».  Il est vrai que quelques têtes chenues, repues de gloire médiatique, déversent leurs convictions de directeurs de labos à succès. Or, la réalité est plus sévère : des millions d’élèves et d’étudiants (en nette baisse dans les spécialités scientifiques) sont manquants. Ce ne sont pas les labos de pointe du cognitif qu’il faut multiplier mais, si on suit Ader, les petits labos indépendants propices à la progression des techniques. Y avoir travaillé jeune est certainement un avantage. Ader a débuté ingénieur à 20 ans et il a donné l’exemple   de la précocité de carrière. A méditer si on veut réindustrialiser le pays et répandre à nouveau le goût de la recherche scientifique chez les jeunes. Il y a un siècle, la science était partout dans l’approche de la nature, dans le travail de la terre ou celui des minéraux, bref au contact de matériaux palpables. On ne sait plus aujourd’hui comment définir le « scientifique », sinon accepter tel quel l’une des formules concurrentes ?

     

    Puisqu’on ne sait pas faire « comme avant », il faut inventer un rapport à la nature. Chaque époque a la sienne. Alors que le père de Clément Ader (un artisan) qui, voyant son fils intéressé par la compréhension mécanique du vol lui disait : « fabrique, manipule, expérimente», l’autre, l’enfant de 14 ans, avec de la toile fine, de la colle, des membrures tendues avec des bouts de ficelle construisit son aile volante . Et le père du jeune Ader l’encourage pour qu’il puisse se jeter dans le vide avec son étrange attirail ; il achète un terrain de falaise à côté de Muret pour une essai audacieux qui réunit néanmoins les ingrédients de l’avion de demain. Darwin découpait à 10 ans ses grenouilles et collectionnait ses papillons, bref les choses qui entourent généralement un enfant. Aujourd’hui, à qui va-t-on dire : « bricolez, inventez, manipulez » ? Si on dit à un élève : « si tu veux toucher du doigt la science : alors démonte ton ordinateur, modifie-le ou perfectionne-le ! » : c’est stupide ! Les plumes et bouts de ficelle d’Ader, le cahier de botaniste en herbe de Darwin sont plus qu’inappropriés pour notre édification : ils sont anachroniques. La science actuelle est diffuse, si infiltrée dans le quotidien que personne ne sait l’isoler ; un enfant ne peut manipuler des objets de haute conception technologique et il n’a, il n’aura aucune idée d’où provient cet objet, la façon dont il a été conçu ou fonctionne.  On en fera plus tard un des jeunes doctrinaires de la science satisfaits des calculs fournis par des appareils de haute puissance. L’investissement d’hier fut l’extrême jeunesse de ses techniciens. Le rapprochement avec Lévy-Leblond que nous faisons (originaire de Montpellier), physicien quantique, s’impose puisque ce dernier fut aussi bachelier à 16 ans comme Ader et Normalien à 18 ans. Avantages ou inconvénients d’avoir été exposé intensivement et tôt à la science avancée au cours d’une carrière scientifique ? Chacun donne sa réponse  

     

     Actualité d’Ader

     

    Il y a  de nombreuses raisons de reparler d’ « Ader l’aérien », puisque viennent d’être publiées de nouvelles  biographies, celle de P. Lissarrague (éd Privat, 1990) et celle L. Ariès. Le centenaire de l’envol de l’Eole (1890) a donné lieu à « l’Année Ader », qui a vu un ensemble de débats, de colloques ou de conférences (à l’Académie des sciences ou à l’Université), d’exposition de ses engins, d’études spécialisées tombant fort à propos dans la discussion relative à une stratégie industrielle à reconquérir. Ces biographies nouvelles sont le fait de physiciens ou d’officiers de l’air bien qu’ils fussent peu accoutumés à l’écriture biographique. Ils se sont donc positionnés en rivaux des philosophes ou historiens des sciences. Ader offre le cas insolite d’être l’occasion d’une modalité biographique paradoxale puisqu’elle a été exclusivement exercée par le milieu scientifique lui-même. Ses trois principaux biographes d’ailleurs ont la particularité de situer leur récit spécialisé à partir des plans, notes et  expériences. Le premier des biographes est un ancien aviateur devenu un journaliste expert  (R. Cahisa). Le second P. Lissarrague est un ancien pilote de chasse de l’armée  devenu général : il a consacré 13 ans de sa vie à acquérir la connaissance fine des inventions d’Ader au Musée de l’Air, projetant de faire voler l’avion n°3 souhaitant in fine convaincre les détracteurs d’Ader. Le troisième, L. Ariès est un professeur de physique de l’Université de Toulouse qui s’est emparé d’Ader, l’imitateur d’oiseaux, le jeune concepteur qui s’élance dans le vide avec des ailes fabriquées par lui-même. Ariès eut aussi l’intention de rendre justice à la pratique expérimentale dans l’enseignement de la physique des matériaux, adressé aux étudiants attirés par les techniques et peu enclins à l’exclusivisme de l’abstrait hors de tout laboratoire. L’intérêt était de comprendre comment un   jeune ingénieur tel qu’Ader a pu résoudre des problèmes de la physique du moteur, de sa miniaturisation et soulever dans les airs une mécanique lourde. Réalisation originale quoiqu’elle ait eu de nombreux précurseurs conceptuels ou imaginatifs.  Sur Ader, les officiers de l’air, les pilotes, les physiciens ont donc pris-on le sent bien- le pas, techniquement parlant, sur les historiens de profession. Les auteurs de vies de savants, généralement littéraires, journalistes, romanciers sont relativement ignorants des domaines explorés. Au lieu de problématiques scientifiques ou techniques en tant que telles, les philosophes des sciences (discipline en pleine expansion) privilégient l’aspect épique, la psychologie, la vocation, le caractère, la personnalité. C’est pourquoi nombre de biographies sont des simplifications quoique qu’elles en respectent les faits essentiels. On s’en félicitera quand ce n’est pas au risque de la dramatisation excessive de la vie scientifique (les rivalités, les conflits, les aléas), réduisant les inventions à prétexte d’anecdotes savoureuses, plus qu’à de solides démonstrations mathématiques dont nous avons besoin

     

    Un autre physicien commenté en parallèle,  Lévy-Leblond[1], né cent ans après lui ( 1841 /1940) le cite  et on peut mesurer  le bond en avant des connaissances  ou apprécier la nature des inventions à un siècle d’écart. Un abîme qui donne le vertige mais les techniciens de l’époque ne se posaient pas les questions terminologiques ou ontologiques : invention ou innovation, trouvaille ou découverte, application pratique ou savoir fondamental sur lesquelles nous spéculons sans fin. Les précurseurs et les découvreurs d’alors, les bilans séculaires, ou le destin de leur recherche, ils les faisaient après, ils avançaient un peu en aveugle.

    Egalement Ader nous interpelle au sujet de la place des praticiens expérimentaux et de leurs relations avec les théoriciens, dans l’histoire des techniques.  Sont-ils un simple élément de décoration de la science se faisant, un comparse ou une référence élémentaire ? Les universitaires ne leur accordent pas une grande place dans l’arrière fond historique. On le regrettera, d’autant plus que les membres actuels de la « Big Science » n’assument plus le rôle d’éducateur, voire n’enseignent plus, consacrant leur temps à l’entretien de leur statut.

     

    Une part de l’actualité d’Ader réside par conséquent dans un possible renouvellement pédagogique. Peut-on instruire en physique sans un contact direct avec la nature ? Ou encore l’élément   bionique est-il totalement inadéquat aujourd’hui ? Le réalisme dans la nature ne se prête plus aux manipulations comparatives et   n’inspire plus que les calculs mathématiques sophistiqués. Faudrait-il aménager une formation des ingénieurs dans le sens d’une pédagogie plus concrète ? Probablement irréaliste ; quand il n’est plus possible de toucher du doigt la matière brute ; ni construire son propre laboratoire comme Ader physicien, électricien, mécanicien alors qu’en même temps il s’instruisait en autodidacte naturaliste à l’ornithologie.  En inventant une polyvalence de compétences, il évita le cloisonnement des savoirs. En cela, il prolonge les Lumières où les ingénieurs étaient en même temps artisans, artistes, philosophes, écrivains

     

     

    A  Enfance « scientifique » dans un milieu  pré-industriel

     

    Ader est né en 1841 à Muret en Haute Garonne, petite ville à 25 Kms au sud de Toulouse dans une famille d’artisans associée aux technologies modernes.  Son père est un maître-menuisier, charpentier à son compte. Des deux grands-pères, l’un fut soldat de la levée en masse de 1793, l’autre, des guerres napoléoniennes.  Le premier en reçut un brevet de civisme des autorités républicaines et l’autre acquit une opportunité de « visiter » l’Europe (pour finir sur les pontons de Plymouth, prisonnier des Anglais). En tant que soldats voyageurs, ils ont découvert l’industrie manufacturière de grande taille, celle qui existait à peine dans la région toulousaine (sauf peut-être au nord à Carmaux,    Decazeville).  S’introduisit ensuite un machinisme des moulins à lin, à céréales, de pastel, de fours à chaux qui se détourne peu à peu de l’énergie  hydraulique en faveur du moteur à vapeur. Le charbon arrive par la ligne de chemin de fer toute récente. Le paysage est fait de moulins, d’ industries minuscules, d’ateliers aux cheminées fumantes et de marchés ou  de cafés aux clients en ébullition commentant les  dernières tentatives de la technique. En 1850, ce Sud-Ouest traverse  sa première révolution industrielle ;  en effet l’énergie bon marché surgit. Auparavant l’animal de trait, le bois de combustion étaient les sources de la force motrice. Le charbon et donc le moteur à vapeur s’imposent au moment où la déforestation aurait pu ralentir le machinisme naissant. L’énergie fossile du nord de la région déverse grâce à leurs hauts fourneaux, leurs Kwatts [2].

     Progressiste et laïque depuis la Révolution, le milieu familial d’Ader  est peu christianisé, bien que non anticlérical . "Mon curé est un brave homme, dit-il, je n’ai pas sa croyance mais s‘il a besoin d’aide pour son église ... ".  Cette situation est courante dans le Sud-Ouest, ainsi qu’on l’a constaté puisqu’ à défaut de la grande bourgeoisie terrienne ou d’ancienne noblesse, l’ouverture d’un espace scolaire aux petits propriétaires entreprenants, aux enfants des classes productives encouragea leur accession aux affaires et éventuellement au pouvoir  municipal. La petite bourgeoisie progressiste forma des générations de radicaux et de socialistes. Carmaux, Castres pays de Jaurès ne sont  pas loin de Muret dont le  maire sera un ami de la famille Ader, le ministre des Finances du Front Populaire de Léon Blum et le futur premier président de la quatrième République, Vincent Auriol, dont la fille sera une des premières pilotes femmes sur avions à réaction. 

     

     L’imitation de la nature

     

    Cette partie de l’enfance d’Ader est bien connue car spectaculaire à souhait. L’anecdote s’y prête également par son aspect singulier. Par exemple quand, dans un terrain en pente, il teste ses planeurs, ses cerfs-volants, pour comprendre les appuis sur l’air et l’aérodynamisme en vue d’un envol. A 14 ans avec un accoutrement d’homme oiseau, il attend que le vent d’autan se lève pour se faire emporter dans les airs. Tout rappelle le rêve d’Icare mais contrairement à ce dernier qui se croyait aspiré, lui, supposait que l’homme devait s’appuyer sur la résistance de l’air en mouvement selon des coefficients de force à trouver ( qu’il mesurait avec des dynamomètres). Il pensait   que vaincre la gravité à l’aide d’un gaz léger (Hydrogène) était peu opérant. Il avait calculé à 20 ans la corrélation entre le poids des oiseaux et la surface de leurs ailes en fonction de leur forme (angle de sustentation). Pour cela il fit d’innombrables observations en plein air ou dans sa volière suivies de dissections d’ailes, d’études de squelettes. Une méthode de transposition à la mécanique de solutions créées par la nature : la « bionique » qu’il a largement anticipée. Il a donc fabriqué une aile ajustée à ses bras, proportionnée à son poids, selon une relation algébrique qui devait le faire décoller du haut d’une falaise, près de Muret, un champ acheté par son père à cette seule fin. Il s’aventure dans l’inconnu en s’élançant dans son étrange attirail d’homme oiseau. Le père   permissif tolère qu’il teste son matériel, défiant là tous les principes de précaution que notre société a depuis érigés en dogmes. Une famille supporte de telles fantaisies parce que le contexte est à la créativité industrielle[3]. Fabriquer des planeurs, manipuler des cerfs volants est le lot de nombreux enfants mais si, en plus, on envisage de se faire soulever par le vent, cela dénote une certaine audace ou pour le moins une confiance en ses calculs. Le siècle le voulait puisqu’ ouvert aux jeunes audacieux, aux bricoleurs astucieux.

    Ader se montre curieux du vol des oiseaux et en même temps est intéressé par le machinisme ambiant qui se diffuse largement. On l’imagine tourner autour des mécaniques des moulins de ses oncles et grands –pères discutant de leur fonctionnement. Il faut comprendre ce qu’est une société saisie de la frénésie de créer, d’entreprendre. La petite entreprise est à la base de l’économie. Les industries chimiques éclosent. Ces nouveaux entrepreneurs, venus de bas, ne sont pas écrasés par la révolution industrielle ni menacés par l’environnement d‘un prolétariat misérable.  La prolifération des petites industries rurales suscite une ambiance fiévreuse, imprégnant la société. Des ouvriers débrouillards se saisissent de ces opportunités de développement. Point besoin de capitaux importants mais du savoir faire et de la ténacité. Ader participe de cette effervescence, discute avec les patrons amis de son père et quand il ira à Castelnaudary plus tard, il se mettra en contact avec les entrepreneurs et les bons ouvriers de sa connaissance susceptibles de l’aider à résoudre la question du vol du plus lourd que l’air.

     

    Ecole  

    Sa scolarité est classique. Bon élève à l’école publique jusqu’à 11 ans, puis interne à Toulouse chez les « Pères » dans un collège recommandé par l’instituteur : le pensionnat Saint Joseph. Le grand lycée municipal, Pierre de Fermat, a été évité en raison, semble-t-il, du poids des Humanités, latin et grec.  Il sera bachelier ès sciences à 16 ans (on comptait alors trois mille bacheliers annuels en France environ). Sur les conseils de ses professeurs (l’enfant est doué pour les mathématiques et le dessin) on le met dans une « Ecole supérieure privée », laïque, la pension Assiot[4]. Assiot a eu des parents professeurs de physique à l’université de Toulouse et lui-même fut un universitaire de valeur. Mais il veut former des techniciens qualifiés, des ingénieurs praticiens hors de l’université tout en préparant ceux qui le souhaitent à Polytechnique ou à Centrale. Sorti à 20 ans de cette « grande Ecole », Ader, avec son diplôme d’ingénieur, au lieu d’aller à Paris tenter les hauts concours –il est à la charge de ses parents- préfère un emploi immédiat qu’il trouve aux Chemins de fer du Midi construisant les lignes nouvelles Toulouse- Bayonne  ou Narbonne- Sète. Comme il est un expérimental, il va mettre à l’épreuve son esprit intuitif et ingénieux au cours de ce premier emploi. Mais auparavant, attiré par le sport et le vélo, il va perfectionner cet   engin.  Entre le vélo et l’avion, Ader manifestera, à de multiples autres occasions, son goût de l’invention ou plutôt de l’innovation. J’ai évoqué ce genre d’enfances libres et heureuses, vécues par des garçons du Sud Ouest qui associèrent, intérêt pour les études, attirance pour le sport et amour de la nature[5].

     

    B Le  premier succès  d’inventeur : Le vélo

     

     

    Jeune sportif et chercheur expérimental, sa carrière d’inventeur commence donc à 20 ans. Pratiquant des courses de vélocipède, il s’impose en bon coureur régional et réfléchit à l’amélioration de sa machine. Il attire l’attention puisqu’il a des résultats intéressants (quatrième de Toulouse-Villlefranche et retour). En esprit toujours intuitif et curieux, il « se fait la main »  au moyen de deux idées promises à un  avenir et se perpétuant jusqu’à nous. Il fabrique des roues, non de bois mais équipées des bandes caoutchoutées (le pneu plein est ainsi né) ; il use d’ un cadre avec des tubes creux et des axes de roues sur galets maintenues avec  des rayons de fil de fer et actionnés de pédales  au centre du cadre, les axes sur paliers simples.

     Comme toujours il simplifie un problème et entrevoit les progrès complexes intéressants à partir de là. Il fait fabriquer son spécimen par son ami le maréchal –ferrant.  Il   réalise des temps de course si surprenants qu’ils sont aussitôt mis en doute par les coureurs parisiens. Et le secrétaire du club de Toulouse est contraint de les confirmer à la presse nationale. Quand il gagne contre les champions régionaux, ceux-ci l’interrogent, l’imitent et lancent sa renommée de machiniste efficace. Réputation qui parvient jusqu’à New-York grâce à un gymnaste   qui s’était mis à la course de vélo et qui après l’avoir rencontré en course et battu de peu[6], lui fit de la publicité outre–Atlantique. Les Américains auront l’œil sur lui dorénavant.  Au grand prix de Lille, ce vélo bat tous les records et Léotard écrit à Ader : « Epatant Clément Ader !! Deux bandes de caoutchouc SVP, promptement, l’une pour une roue de 0,95 et l’autre pour une de 0,75».  Les jantes creuses et les rayons de fer, cela prête à sourire maintenant mais le pneu caoutchouté, sa première trouvaille, n’était pas une idée aussi simple que ça. Il fallait sortir du cercle provincial, élargir son expérience, connaître les producteurs en France de caoutchouc vulcanisé. Il fallait lire livres et publicités, s’informer de toute nouveauté industrielle. Cela n’est pas évident pour un petit rural. Dès lors son innovation équipera tous les cyclistes professionnels et lui assurera des rentrées financières intéressantes pour un jeune inventeur.

     Il est sans cesse en alerte où qu’il se trouve. Pionnier ? Artisan débrouillard ? Théoricien intelligent ? Tout ça ensemble mais cela ne suffit pas : il faut une position crédible ; ses diplômes la lui assurent. De plus il est sociable, bavard, et sympathise dans les milieux où il pénètre et où il se fera de nombreux amis (sport, industrie, aviation, photographie). Le milieu industriel est toujours favorable à une occasion de profit.  Le surprenant est qu’Ader se tienne à l’écart de la production ainsi que de la commercialisation de ses découvertes. Il se détourne de l’industrie pour se consacrer à la création. En tant que savant, il préfère justifier par la recherche le passage d’un état de connaissances à un autre. Cette tournure d’esprit était peut-être concevable vers le milieu du 19ème, parce que les éléments de la science physique étaient diffus et   presque familiers à de nombreux acteurs de l’artisanat ou l’industrie. Lissarrague dit qu’Ader se sent à l’aise dès le moment où les théories scientifiques sont à la portée d’un jeune ingénieur disposé à l’expérimentation permanente. C’est ce que va prouver la suite de sa carrière. Une fois l’invention réalisée, il dépose ses brevets (6 pour le vélo) et il passe à autre chose. Il ne fabrique pas, ne s’intéresse pas à la production en série ; d’autres s’en chargent et assurent sa promotion. Il aime construire des prototypes, inventer des formules « qui marchent » et cela devient, pour lui, un « métier » en soi. Se tenir informé (y compris en anglais), lire, voyager, discuter implique plus que le sens du bricolage, genre concours Lépine. Il eut très tôt des commanditaires qui mettent en place les premières relations juridiques stables entre l’inventeur de métier et les exploitants d’idées [7]

    Ader est un savant tourné vers la résolution de problèmes pratiques, sensibles pour la société. Entre hier et aujourd’hui, la culture ouvrière dont il est imprégné a complètement changé de sens : de glorieuse ou positive, l’ambiance technique dans laquelle la société baignait au début du siècle dernier se transforme en un état de fuite devant la production industrielle, en une éducation anti-manuelle, honteuse de la condition ouvrière.  A  la place des ateliers ouverts que fréquentait Ader et où on se livrait à  des milliers de petites expériences spontanées, accessibles et visibles aux enfants, on ne rencontre que des schèmes  conceptuels ou des systèmes abstraits,  hors des forces de compréhension d’un jeune, simplement curieux.

     

    C La deuxième carrière : le rail, la voiture à chenille,  

     

    Il rentre aux Chemins de fer du Midi, son premier emploi salarié ; et le seul de son existence et qui  se prolongera 5 ans. Le travail d’Ader, sur la ligne Orthez-Bayonne débute en 1862, à 21 ans. Il s’occupe des ouvrages (ponts ou tunnels) et de l’installation des voies.  Il est embauché comme ingénieur et à ce titre il est interpellé par la résolution de la pose rapide des rails.  Il a l’idée d’une machine à les relever et les installer.  Dès qu’il s’intègre dans un nouveau milieu, Ader se passionne pour une amélioration du travail et de son efficacité.  Ici l’industrie tire la science. Lissarrague qui a fouillé les archives de la SNCF régionale, conservées à Toulouse, peut décrire cette machine[8] :« Les rails sont fixés sur un lit de ballast, composé de cailloux ou de matériaux de petite taille dont le rôle est de laisser traverser aisément par les eaux de pluie. Le sol naturel est profilé de telle sorte que les eaux soient évacuées latéralement ; ainsi les traverses de bois ne séjournent pas dans l’eau stagnante. Le problème alors est de s’assurer que les rails posés sur un lit de cailloux filent bien droit ; de plus, dans les virages, le rail extérieur doit être surélevé pour faire pencher les wagons et limiter l’usure sous l’effet de la force centrifuge qui pousse les roues contre le coté du rail. ». Le travail manuel de plusieurs compagnons pour synchroniser les leviers glissés sous les rails tandis que d’autres jetaient du ballast sous les traverses était dangereux et pénible. L’appareil d’Ader se composait de deux crics mécaniques ; le rail était saisi par un crochet fixé à la partie montante du cric ; deux hommes suffisaient pour lever deux rails se faisant vis-à-vis. Il n’est pas prouvé que la machine ait été vraiment utilisée avant que Ader ne quitte l’entreprise car la construction de la voie se terminait. Construite avec l’aide d’un artisan, un maréchal ferrant, Ader qui l’avait brevetée, la proposait en location dans un tract commercial pour les diverses opérations de manutention des entrepreneurs de Forges et de Travaux Publics. En tout cas, il inaugure sa voie d’innovateur pragmatique quand il tire, de son expérience des voies ferrées, une conception originale de chemins de fer amovible, considérée depuis comme la figuration des chenilles, précurseur des chars. « Un train qui porte avec lui, sous forme d’une chaîne sans fin, les rails sur lesquels il roule ».  Il continue à déposer brevets ou additions partout où la science moderne débutante tend à rentabiliser le travail industriel quoique tout autre « appel » de la société le concerne (sport, communication ou transports)

     

    Peut-être sans emploi, après l’interruption de la construction des voies ferrées, il veut rester indépendant. Un ami, rencontré aux Chemins de fer, Douarche, lui propose une association; il va s’installer chez lui à Castelnaudary pendant quelques années. C’est la guerre avec la Prusse ; il s’engage dans la garde nationale mais à trente ans il n’est pas mobilisé. Dans le Lauraguais, il travaille dans l’usine de céramique et tuiles plates à crochets et met au point de nouvelles presses et méthodes de cuisson. Idéal que ce job car Douarche   met à sa disposition un local dans l’usine pour construire son planeur à plumes d’oie. L’industriel lui prête aussi quelques ouvriers parmi lesquels il remarque Bacquié qu’il fera venir plus tard à Paris avec sa femme[9].  Ariès, natif des lieux, excelle à décrire le milieu des artisans et des industriels que le coté simple et populaire d’Ader, connu dans la région, autorise de solliciter pour conseiller les PMI . La qualification, toujours acquise sur le tas, soutient et tire la science alors que tout le milieu ambiant devient propice. Douarche, adjoint au maire, franc-maçon, introduisit Ader auprès des personnalités locales.

    Cette période   montre ce qu’un jeune ingénieur pouvait espérer d’une population où toute idée un peu neuve est testée, puis éventuellement retenue. Partout où il passe, il laisse quelque  trouvaille derrière lui ; mais encore faut-il qu’il ait été intrigué par un incident de la vie économique, que son esprit ait été mobilisé par une question industrielle, une solution d’énigme.

    La multiplicité de compétences, l’ouverture à toutes directions,le refus de  spécialisation font d’Ader plus un créateur permanent que le concepteur du seul  avion. Ses centres d’intérêt sont là où on peut exercer l’esprit de raisonnement logique entre dix autres possibles. Il se caractérise par une volonté d’indépendance, le refus de la routine, ennemi mortel du créateur. Son invention de l’oiseau en plumes dépend par conséquent du temps libre et des espaces disponibles pour ses essais.  Ader, à trente ans, célibataire, consacre tous ses loisirs à son oiseau; déjà des différences d’approches apparaissent avec ses homologues parisiens qui sont soit supporters des ballons soit partisans d’autres types d’engins.

    La légende locale s’empara de son planeur à Castelnaudary, projet que l’on ne peut qualifier d’enfantin en dépit de l’aspect folklorique du revêtement alaire en plumes d’oie :ce planeur supportait un homme. La nature reste son inspiration irréductible quoique la construction mécanique soit particulièrement soignée car « Ader aime le travail bien fait et s’applique à obtenir un appareil robuste et léger. Il a déjà une idée de la charge alaire et de l’efficacité du profil d’aile creux qu’il appelle la courbe universelle (la forme d’aile et l’angle de tous les oiseux planeurs). C’est dans la méthode d’essai imaginée par Ader qu’éclate son talent d’ expérimentateur. Il utilise son planeur en cerf –volant captif, l’expose au vent d’autan –dont la fixité en direction est une précieuse caractéristique – retenu par quatre cordes disposées en croix ; celles de devant munies de dynamomètres. Ainsi l’appareil peut s’élever verticalement , de un ou deux mètres, grâce à l’élasticité des cordes tout en restant près du sol et  peu dangereux à  mesurer et à chevaucher. En somme il réalise une soufflerie naturelle »[10] .  

    Ader racontera plus tard à un homme de Lettres l’impression qu’il ressentit en volant, essayant la manipulation des ailes selon l’intensité du vent. On peut appeler ceci son vrai premier vol et dès lors appeler cet appareil l’avion n°1. Il confirme ses intuitions sur la position et le réglage de la queue, une athentique simulation de pilotage. Les frères Wright utiliseront ce principe d’essai partiel, avec un modèle également captif 20 ans après, en 1900, pour vérifier certaines données dont le gauchissement des ailes sans traction.  Ader, « à bord » a fait bouger son planeur monter et descendre avec aisance pour étudier la maniabilité du pilotage avant de se lancer plus loin.  Ici, on est tout près de l’ancêtre de l’Eole

    Les  biographes techniciens, sont surpris par la démarche scientifique d’ Ader et par sa conception de l’appareil léger ; notamment son usage de matériaux innovants. Tout chez Ader rappelle le praticien inductif, serrant au plus près l’expérience et ses résultats. Les théoriciens seront ultérieurement dédaigneux de sa démarche, la trouvant bassement empirique, alors que la courbe universelle de sustentation est une trouvaille savante[11] .  

     

     

     Les premiers essais d’avion captif : 

     

    A Toulouse l’armée lui prête un terrain d’essai d’artillerie : le polygone de tir. Il a intéressé les militaires qui lui ont donné leur accord pour tester son « appareil aérien qui se mouvra à volonté grâce au vent ».  Ce planeur de 20 kg et de 8 m. d’envergure n’est pas un jouet mais une véritable machine aux ailes repliables pour le transport, tubes creux pour alléger. Comment faire voler un planeur portant un homme de 70 kg en s’aidant seulement de l’air et la force du vent ? « Ader dispose d’une donnée expérimentale capitale ; il connaît les bases sur lesquelles on peut fixer les dimensions générales d’un avion : charge au mètre carré et charge par cheval vapeur. A ce moment –en 1873- et pour longtemps encore -, le seul au monde à disposer de ces données ; aussi tient-il à en assurer le secret absolu car son but n’est pas d’être le premier au monde à voler et d’assurer sa gloire, mais bien de construire un avion qui donnera à son pays un avantage militaire de premier ordre.... En ingénieur qu’il est, il calcule rapidement la puissance et le poids du moteur pour assure un vol motorisé avec une charge alaire de l’ordre de 10kg/m2 et pour obtenir une traction égale au cinquième de la masse totale »[12] . La défaite   de 1871 met fin à la collaboration avec l’armée et il se retire de Toulouse.

    Il a néanmoins un plan en tête et sait ce qu’il fera quand il aura les moyens financiers d’entretenir une équipe d’ouvriers.   Le plus ingénieux des ingénieurs, le plus expérimental des essayeurs est aussi le premier à user des multi-matériaux, des matériaux composites avant la lettre.  Sans s‘expliquer, sans conceptualiser ses calculs il innove en continu et poursuit sa route. Quand Panhard -Dion lui demande une expertise sur leur nouveau moteur, en touche à tout, au flair sûr, il  envisage une solution technique. Tout ceci témoigne que l’industrie tire et soutient la Science ; laquelle en retour lui fournit les informations ou les effets théorisés. Sans gros moyens matériels, son ambition et sa stimulation sont d’aider son pays à reconquérir les provinces perdues après 1870 ; c’est pourquoi il espère que son lien avec l’armée sera maintenu. Comment lui reprocher ce nationalisme quand on voit des bourgeoisies européennes héritières d’un grand passé industriel, vendre à n’importe quel milliardaire Indien ou Russe venu, leur patrimoine, leurs brevets, leur savoir-faire ?

     

    D La montée à Paris. Le succès : le téléphone

     

    Ader constate qu’il  a besoin de fonds importants et  ne doit  compter que sur lui pour se financer. A 37 ans, à Paris, sa vie privée se stabilise et il fait un tri dans ses innovations. Par ailleurs sa réputation devient nationale parce qu’elle s’élargit par deux succès dont le téléphone ( le théatrophone ou la stéréo) et les câbles sous marins.  Ader se marie mais son mariage ne l’amène pas à rompre avec sa région d’origine, au contraire. Son ami Castex, un condisciple toulousain de l’ Ecole Supérieure Assiot, d’une famille voisine de Muret, lui proposa de venir à Paris et à cette occasion lui présenta sa sœur qui deviendra sa femme dont ils auront une fille unique Clémence. Il achète un logement confortable et fait venir son père à Paris lorsque celui-ci devint veuf.

     

     

    La   réputation d’ingénieur conseil de la société des téléphones

     

    C’est l’électricité qui l’intéresse et il se lance dans la transmission de la voix (téléphonie, câble sous-marin).Il en tirera la théorie des ondes sonores et il entre dans le monde de l’innovation. Paris est au centre de la recherche, hors la grande sidérurgie ou filatures (forges, acier, mines). C’est à Paris que la technologie des transmissions, là que les retombées sont intellectuellement concentrées, là où se décident les autorisations, mais là où règnent des concurrents en recherche.   Néanmoins sa réputation est bien assise et la connaissance de ses premiers travaux est maintenant bien balisée  

     Pour le téléphone, rien ne le prédisposait à ce qu’il apporte sa touche. « Les perfectionnements apportés par Ader porteront sur la disposition des éléments, leur robustesse ... Mais le principe reste le même.Il va travailler deux ans à explorer beaucoup de systèmes capables de produire des vibrations –plaques, fils, tiges- et de matériaux, fer, bois, verre, membranes, etc. Il recherchera l’influence de la taille des bobines d’électro-aimants, du diamètre optimum des noyaux, de la grosseur du fil.[13] » Long travail d’expérimentation (où il utilise son père comme cobaye en le faisant parler depuis une pièce éloignée de la maison qu’ils occupent) : il n’existe encore aucune connaissance formalisée du téléphone mais son travail rapide lui permet de déposer un brevet s’appuyant sur des modèles fonctionnant en 1878. Cependant Ader explore de nouveaux principes, comme par exemple, la production de courants ondulatoires par l’effet de choc sur une masse métallique magnétisée d’un petit marteau entraîné par les vibrations d’une plaque recevant les sons. La théorie n’a pas encore été trouvée ni suivie analytiquement sinon par analogies et intuitions. Le spécialiste de l’époque, l’académicien Th. du Moncel en 1880, déclara : « Tout ceci reste qu’une hypothèse prématurée et il vaut mieux ,je crois, conclure en ce moment , comme M. Ader, que les phénomènes en question n’ont pas une explication satisfaisante dans l’état actuel de la science ». L’expérimentation devance la théorie qui a du mal à suivre ; une théorie scientifique bien établie sur ces courants mettra une vingtaine d’années à arriver.

     L’Académie des Sciences le sollicite également afin qu’il explique comment devancer les Américains dans un projet d’invention fiable de la conversation à distance. « De fait, en 1877, on voit arriver en Europe les représentants de Bell en France,  les Américains Cornelius Roosevelt et Frédéric Gower ..Ce sont eux qui, au vu des brevets Ader dont ils comprennent vite l’intérêt, lui proposent de s’associer en 1878. Et ce sera son coup de maître, financièrement parlant, car les grasses royalties serviront son projet personnel qui reste de « voler ». Il faudra toutefois une longue bataille juridique et technique où le gouvernement français ne se montra pas à la hauteur de l’enjeu de la découverte faite par Ader pour que les règlements financiers avec les USA jouent en notre faveur ». On s’aperçoit à ce sujet combien les Anglo-Américains qui ont entendu parler de lui suivent les événements concernant ses découvertes. La confiance que ces pragmatistes accordent à des praticiens anticipant la théorie, à l’avant-garde du progrès technique, intéresse plus l’étranger que notre pays, méfiant vis-à-vis des provinciaux un peu trop éclectiques.   

    A l’Académie des sciences où il fait une conférence, Ader étonne par sa polyvalence, son activité inlassable de trouvailles mais il ne convainc pas toujours. En tant que directeur à l’Académie, du Moncel, lui apporte informations, livres et revues américaines sur le téléphone et l’encourage à rattraper notre retard sur les Américains, voire à les dépasser.  Les Centraliens de l’industrie et les Polytechniciens du ministère le considèrent avec surprise ; il surgit d’une petite ville du sud-ouest, n’est guère connu du milieu académique, est extérieur au monde citadin et il avance plus vite que les  autres.  Sa démarche inverse de la croyance des étapes de la connaissance surprend : « D’abord, on se lance, on explore, on tâtonne, et puis si ça marche, on explique par la logique et une théorie neuve». En ce sens, Ader est un marginal intégré, un  chercheur un peu atypique, « outsider » non universitaire. Pour lui, la recherche appliquée tire la connaissance fondamentale vers le haut. En pragmatiste, Ader invente et ensuite justifie conceptuellement si possible.

     Pendant 20 ans, Ader fut donc un collaborateur de la Société des téléphones tout en restant indépendant, sans salaire fixe ; ce qui est pour lui déterminant.  L’indépendance de mouvement, la liberté de tester sont vitales pour l’inventeur qui exclut l’entreprise qu’il ne dirige pas. Actif sur trois fronts de la recherche (sur le téléphone, la télégraphie et l’aviation),  il signe en 1894, un accord avec l’armée en prévision d’un appareil de locomotion aérienne.  En 1897 il dépose encore un brevet après avoir supervisé à Marseille les essais de ses récepteurs de télégraphie sous-marine. Il se déplace sans cesse entre les installations, les annexes et il cherche des terrains d’essais. Par exemple il va observer directement les vols des grands oiseaux planeurs en Alsace ou en Algérie.  Quelques mois plus tard il dirigera les essais de l‘avion n°3 à Satory. Chercheur apparemment inlassable, il mène une activité soutenue sur les moteurs. Et quand il est à la retraite à 70 ans, Panhard-Levasseur lui demandera d’expertiser quelques-unes de ses nouveautés motorisées

     

     

    Le travail sur les relations sociales

     

    « Loin d’être un inventeur solitaire, écrit G. Galvès-Behar, Ader se trouvait être à la tête d’une affaire reposant sur un laboratoire outillé où travaillaient plusieurs ouvriers et dont l’objet était de produire des inventions. S’il acceptait le risque d’essais infructueux, il refusait de mettre en péril son entreprise en l’exposant à des risques commerciaux. La tache d’affronter les aléas du marché revenait au capitaliste ; à l’inventeur échouait celle de se confronter aux vicissitudes de la technique, l’invention »[14]. Pas aussi simple ! Ces praticiens, en hommes libres prennent des risques financiers, des risques de carrière, de position car ils dépendent d’appuis locaux pour des essais ou pour du prêt de matériel. Ils prennent également des risques corporels (course de vélos, pilotage et même un voyage d’études en Allemagne qui aurait pu mal finir car on le prend pour un espion, comme on le verra).

     Semblablement à certains de ses pairs peu connus, il se consacre à toutes les formes de l’expérimentation, y compris les plus éloignées de son laboratoire dont il sort fréquemment. « Je ne suis pas un pionnier dira-t-il plus tard, mais « un humble serviteur des sciences ». Humilité, conscience des hiérarchies pyramidales intellectuelles ? En tout cas, ces empiristes sont   difficilement admis dans le monde  savant et sont d’ailleurs mal perçus. S’ils sont sur la piste d’une quelconque trouvaille, ils ne possèdent aucun moyen efficace afin de « travailler » l’opinion en leur faveur, quand la gloire sera attribuée aux détenteurs de savoirs formels et scolaires. Eux tentent de comprendre après coup ce qu’ils ont trouvé, de justifier par des schèmes explicatifs, les résultats reproductibles sous certaines conditions, qui résisteront au temps avant d’accéder au statut de lois stables mais ils le font en silence, sans répercussion, sans relations sociales efficientes. Ader en sera en partie victime.

    Le milieu de la physique appliquée n’était pas encore stabilisé, bien que le fossé se soit creusé entre générations de chercheurs. Présentement la situation a totalement changé : les spécialistes contemporains de physique sont des fonctionnaires aux positions confortables exerçant dans des institutions d’Etat. Le savant moderne est un organisateur, un chef administratif de labo, un entrepreneur à l’aise dans le directionnel d’équipes et qui reçoit, au nom de son autorité, les fonds étatiques ou supranationaux. Ce qui les expose à la pression des résultats immédiats et si possible spectaculaires. Le témoin profane ne perçoit que de loin l’intense professionnalisation actuelle qui s’incarne dans le modèle des organisations bureaucratiques coordonnées par des règles internes et des législations qui nuisent souvent à l’autonomisation de la recherche. Cette différence n’est pas mince et n’est pas sans conséquences sur les définitions de la nature du contenu « scientifique ». Qui doit recevoir le label de la consécration de la part de plusieurs pouvoirs extérieurs académiques ou non ?

     

     Ader, quant à lui, persévère sur sa route dans des domaines où l’autofinancement est faible quoique rapidement rentable, à forte visibilité, permettant de rémunérer sa petite entreprise; « l’alimentaire » du chercheur lambda.  Il devine où sont les profits immédiats et juteux, le coup à jouer au sein de la petite société parisienne.   Il invente le « théatrophone », sorte de stéréophonie domestique.  Il s’agissait de relier par un téléphone particulier les théâtres ou salles de concert avec des immeubles privés ou des cafés, où les auditeurs pouvaient écouter ce qui se déroulait sur une scène éloignée. Cet instrument connut son heure de gloire et fut pour lui une occasion de relations intéressées.  Il écrit des centaines de prospectus et lettres, rencontre les artistes, les journalistes de l’Illustration ou de l’Auto qui lui consacrent un numéro. Nadar devient son ami et le soutient bien qu’il eut été lui-même auparavant un fervent aéropostier. Les entreprises privées achètent les droits et commercialisent en suivant ses conseils.  C’est pourquoi il soigne la présentation du téléphone, on dirait aujourd’hui le design, et il en fait un bel objet au socle de bois travaillé.  Les PTT,  qui ont commémoré le centenaire de la sortie de cet appareil, ont créé à cette intention une carte téléphonique. « Ce téléphone conçu par Clément Ader est l’un des premiers modèles à être installé chez les abonnés de le Société Générale des Téléphones ; le microphone à crayons de charbon est logé sous la planchette en sapin. Il est de fait le premier téléphone français à équiper un réseau » (cité au dos de la Télécarte 50 unités Télécom sortie en 1997)

    La rapidité de la carrière d’Ader associée à la progressivité de sa compréhension technologique sur 20 ans d’inventions cumulées (en dépit  de son jeune age), lui ont donné confiance et un sens des relations sociales au sein de la bourgeoisie.  Que les Américains de Bell l’ait invité à les rejoindre, le flatte assurément ! Le fait de traiter avec eux ou avec les Anglais lui donne une idée de la manière de négocier dans les activités internationales de pointe. Quoique au fond, il demeure l’homme d’une seule passion : l’avion au service de la patrie. Et avec les droits des ses inventions, il peut enfin se lancer, autonome, dans la grande aventure du vol d’un plus lourd que l’air. Il  cherche des  locaux, de  vastes ateliers et il quitte donc la rue de l’Assomption où il était installé, pour une structure plus grande,rue Jasmin ; il lui faut aussi des crédits supérieurs à ses émoluments afin d’embaucher la vingtaine d’ouvriers nécessaires.   

     

     

     

     E La troisième carrière : l’avion

     

     Très connue, cette partie de l’histoire de l’aviation, polémique parfois, ne sera pas reprise par nos soins. On constate simplement que la compétition, la concurrence, la collaboration assurent la circulation des idées. C’est pourquoi on ne peut octroyer, à un seul homme, l’idée de l’avion ou un commencement de réalisation : on accordera cependant à Ader la paternité indubitable du terme « avion ». Baptême et dénomination néanmoins que l’Académie des Lettres récusera en proposant de remplacer « avion » dans le dictionnaire par « aéroplane ». A la fin, ce fut l’avion qui l’emporta et sa renommée en fut amplifiée et symbolisée par le beau poème écrit en 1910 par Apollinaire qui défendit l’invention linguistique d’Ader

      

    L’engagement de P. Lissarrague

     

    Un livre entier a été consacré au récit des étapes de la fabrication d’Ader, de l’assemblage aux essais. La reconstitution à l’identique du prototype a été racontée par le biographe. Restaurer, tel fut son projet, à la fois la réputation d’Ader et l’objet de la contestation.  « Ça ne peut pas voler » disaient les ingénieurs de l’Airbus contemplant le spécimen d’Ader au Musée des Arts et Métiers, horrifiés par cette « chauve –souris » inesthétique pour un héritage. « Si, ça peut voler ! » répond le directeur du Musée de l’air et de l’espace, défenseur inconditionnel qui a déployé d’énormes efforts appuyés de solides arguments.  Les avatars ou la chance du premier vol, réussi ou raté, - c’est selon les appréciations a posteriori- sont maintenant fidèlement décrits puisque Lissarrague en a testé le modèle en vol. Il a fourni à l’opinion les données et les témoignages qu’on peut découvrir sur un site riche en détails techniques[15]. Il obtint certainement l’aide de l’armée de l’air pour son entreprise. Son coup de foudre pour cet avion, dû au hasard d’abord, puis progressivement au sentiment d’une mission de réparation morale à l’égard du Muretain, naquit particulièrement de la valeur des intuitions techniques et de l'habileté manuelle dans la résolution. On a les détails sur le site ainsi que les photos du   moteur et des ailes, un bijou de miniaturisation. La finesse d’explications, leur lisibilité sont un régal  pour les non initiés,  d’autant que  cette  reconstitution  fait  toucher du doigt  la physique d’alors et le bond en avant que de tels hommes de terrain ont fait faire à cette discipline

    Sur le moteur, plusieurs voies aux avantages relatifs,  s’ouvraient : il a fait un mauvais choix  parce qu’il arrive trop tôt ou trop tard. Le mieux est de se reporter à l’excellente biographie de Raymond Cahisa (ed. Albin Michel, 1950, avec préface  de Robert Morane). Les moteurs possibles étaient l’électrique (mais lourdeur des accumulateurs en plomb :500 kg) ; le moteur à explosion (alors trop faible, incapable de d’enlever une machine en fonction de sa faible puissance) ; le moteur à air comprimé qui a fait voler des modèles réduits, (à l’autonomie trop réduite) ; le moteur atomique ; Henry Ford vient d’annoncer une auto dont l’énergie sera fournie par de l’eau transformée en vapeur par désintégration de l’uranium 235 ; énergie encore pas totalement maîtrisée. Il reste le moteur à vapeur.

    Le pari d’Ader n’est pas saugrenu car il a réussi à construire une machine apte à soulever cent kilos dans les airs. Le poids du moteur étant 20 Kgs on voit le rapport  poids/puissance est de 4 kg par cheval d’énergie fourni ; c’est très ingénieux. Outre le poids supplémentaire du réservoir d’eau (avec de l’alcool, l’eau est portée à ébullition)  et un système de refroidissement,  le moteur Ader une petite révolution technologique à portée du futur.  

     « L’Éole de 14 mètres d’envergure reproduisant l’aile de la chauve souris, le moteur est un bicylindre fonctionnant à la vapeur développe 20 chevaux pour 91 Kg d’alcool. Le carburant, le moteur est couplé par un arbre horizontal à hélice tractrice. Lorsque le pilote montera à bord le poids total atteindra 295 kg pour 28 M2  de surface alaire portante. On se trouve au Cx près dans une configuration proche de celle d’un planeur moderne à dispositif d’envol incorporé »[16]....Fin 1890, l’inventeur est prêt à tester sa machine et en bon ingénieur pudique et prudent il s’entoure de toutes les précautions pour que sa tentative soit effectuée dans une confidentialité extrême.  L’événement se déroule le 9 octobre vers 16 h sur une pelouse du château d’Arminvilliers près de Gretz en Seine et Marne.  Il parvint à arracher du sol son engin à moteur sans aucune aide extérieure autre que le moteur de 12 CV qui entraînait à 350 tr /Mn, une hélice quadripale à pas variable de 2,6 m de diamètre fournissant 40 kg de traction au point fixe . L’avion quand il fut réexaminé révéla des solutions ingénieuses et soignées qui sont la marque d’un grand ingénieur ». Telle est la conclusion de Lissarrague et de son équipe

    Les continuités et les ruptures dans les cinq prototypes, en incluant le planeur et l’Eole concernent, on l’a dit, le moteur, le bâti des ailes démontables, la cellule, l’hélice simple ou double. On voit qu’Ader avait de la continuité dans les esquisses et les idées dans sa série des fabrications.  A 32 ans, il avait débuté avec  son  expérience capitale de mesure de la force de traction nécessaire  au vol, sur un appareil de 8 M carrés de surface, à bord de laquelle il a pris place  pour vérifier l’efficacité de systèmes de contrôle. Il mettra 20 ans à résoudre tous les problèmes du premier décollage d’un avion à moteur à la maîtrise de l’effet de sol. Les péripéties à Arminvilliers puis à Satory  sont connues, de petits envols de quelques centaines de mètres à une hauteur  d‘un mètre. « Après talonnements et errances, Ader a soupçonné l’effet de couple de renversement dû à l‘hélice ; ensuite par un calcul explicite dans ses notes, il a trouvé l’effet de ce couple dû à la rotation d’une hélice qui, par réaction, fait pencher l’avion en sens inverse et le fait dévier de la ligne droite.  Comme cela est arrivé à l’Eole à Satory en 1891, il n’a soupçonné cet effet que plus tard en 1893 au moment où il s’attaquait à la construction du fuselage de l’Avion n° 2 monomoteur.  D’où sa décision brutale de transformer l’avion n°2 en N°3, bimoteur à hélices tournant en sens inverse ». Le tâtonnement, les paris successifs sont les normes de l’empirisme de la science se faisant.

    Ader ingénieur travaille lui-même en ouvrier, mécanicien, tout en étant théoricien de la sustentation et de la physique de fluides. Débordant d’idées, il fut aussi un visionnaire économique puisqu’ il a prévu la structure industrielle qui irait avec l‘avion alors qu’on ne voyait là qu’un objet bizarre.  Il a ouvert des techniques nouvelles, des recherches parallèles, des mécanismes d’attaches et des matériaux composites qui demeurent encore utilisés par rapport aux enjeux industriels et scientifiques

     

    Les ingénieurs, les professionnels de l’air et les pilotes, voire les journalistes ou des artistes, sont moins sceptiques et d’une manière générale plus positifs à l’égard d’Ader que les hommes de lettres institués spécialistes de l’air ou les philosophes de l’histoire des sciences qui, eux, soutinrent d’autres candidats (les frères Wright surtout) dans la course au premier qui ait « volé ». Cette dispute n’a qu’un sens en politique internationale. Les historiens des sciences en sont victimes quand ils s’adonnent aux classements d’exploits singuliers isolés de leur contexte. Mieux vaut s’interroger sur ce qu’on appelle une invention ou ce qui détermine ou consacre son auteur, promu unique et singulier, au lieu et place d’un petit ou grand collectif.  Pour un rappel des faits, évoquons  quelques échos  contemporains . Les commentateurs au XXème siècle se sont divisés en deux camps après la mort d’Ader. Car, bien sûr, « voler » à cette étape ne veut rien dire.  Les allégations d’Ader de s’être élevé sur une courte distance, confirmées ou non par des témoins, signifient seulement qu’il fut un soldat de cette épopée. Et si ce n’est lui qui fut le premier, peu importe. L’unique bénéfice du débat est de nous mettre sur la piste de la polémique : la concurrence technologique française et américaine qui se poursuivit longtemps à travers le Concorde ou l’Airbus face au Boeing

     

     L’organisation : Qui fait quoi dans le travail d’invention ?

     

    Le problème « a-t- il volé ? » est donc secondaire. Question anecdotique qui masque deux questions brûlantes d’actualité. Comment inculquer aux futurs savants ou aux ingénieurs un esprit authentiquement inventif et innovateur ? Comment encourager le goût des sciences dans la jeunesse ? A travers le sens critique ou la docilité aux savoirs ?  Souvent les savants n’ont pas demandé –et Ader le premier- l’émergence du culte des héros. L’aviation, activité relativement jeune, y a pourtant succombé. Si on impute   la caractérisation historique d’une invention à un seul homme, si on réduit une découverte à une personnalité, on historicise une série d’actes individuels établissant des performances trop indépendantes de leur milieu, et on réduit la gangue inextricable de relations de collaboration et d’échanges. Or, la marque de signature de l’invention est parfois indécise.  C’est plutôt la capacité de sauter d’un domaine à l’autre, de s’avérer polyvalent qui révèle le savant, de même que sa capacité à l’induction et à l’imagination créatrice. Ainsi Galilée multiplie les petites découvertes, s’est intéressé à un grand nombre de techniques. Il a amélioré la règle à calcul, la lunette astronomique, construit un aimant puissant, élaboré un thermoscope qui sert à établir la dilatation des gaz. Il exposa une théorie de lunette à oculaire convexe, déjà fabriquée par des artisans italiens. Il n’a pas inventé la lunette astronomique mais il s’en octroie le privilège, effrontément. Toutefois il a découvert des astres qu’elle révélait. Il est surtout l’initiateur de l’isochronisme des oscillations pendulaires que l’astronomie arabe avait déjà étudié mais était inconnu en Europe. La mesure du temps- qui fut primordiale- en découla promptement (mesure du pouls par exemple). Le sens créatif de Pasteur fut aussi éparpillé. Une invention, pas plus notable qu’une autre, est attachée à vie par l’hagiographie influençant l’historiographie. Elle préfère montrer un progrès continu par à coups de révolution et de paradigmes dits définitifs

     Le savant, en revanche, est éclectique; il exerce son intuition et son sens d’imagination à une réalité impalpable, encore hypothétique. Il s’attaque à tout ce qui présente un élément intéressant issu «de la mode du scientifique » ou  de l’air du temps. Le progrès n’est pas linéaire mais erratique ; le savant se disperse pour trouver quelque chose qui va le mettra en évidence, qui  lui apportera gloire,argent, ou l’écrasement d’un adversaire. Vagabondant, il fait des découvertes inopinées. La vulgarisation, par la suite, lui attribue tel mérite ou le disqualifie.

    Ader ne correspond pas à l’idée du savant isolé, égaré dans le monde, ni au surhomme des images romantiques. Dans le quotidien, il ressemble plutôt à un notable, un bon bourgeois de cette période de la révolution industrielle où l’on travaille intensément. La sociologie des sciences ne voit pas en détail le travail dans l’atelier ou bien y néglige les rapports patrons-employés. Si une invention (la découverte, une idée neuve) est l’addition de nombreuses innovations pratiques  apportant en même temps des solutions pour de meilleurs appareils de mesures et de calculs ; alors le spectaculaire ne lui convient pas. Notre connaissance d’Ader s’est enrichie d’informations neuves sur les conditions matérielles, centrales ou annexes, ainsi que sur les circonstances financières des inventions qu’on se doit d’évoquer

    Pour Ader, au départ peu fortuné, l’argent est la clé de l’expertise.  Il épargne les royalties de ses brevets vendus dans le monde non pour son enrichissement personnel, mais en vue de satisfaire son aspiration à construire. Il sait qu’il aura besoin de payer une vingtaine d’ouvriers ainsi que des sous-traitants. Jusqu’ici ses inventions étaient de faible coût, mais il passe à une autre dimension. 

     

    Le labo et l’atelier

     

    Plus féconde en sociologie serait la description des collectifs d’invention. Néanmoins il est toujours difficile à savoir qui fait quoi dans le laboratoire, notamment si le travail y est informel (un peu comme le travail de l’artiste à la Renaissance). Aujourd’hui la confusion s’est aggravée tant la personnalisation, les gratifications concentrées sur une ou deux personnes excluent ou démoralisent les petites mains de la recherche que l’on va maintenir dans des statuts inférieurs d’employés ou de laborantins, de post docs ou d’assistants tombés dans l’oubli. La science moderne devient à son tour exploiteuse. Quelques hauts dignitaires en bénéficient prioritairement. Cette ignorance demeure la grande lacune des travaux de sociologie qui négligent les processus des décisions, les revenus, la mobilisation d’hommes et de femmes à associer au produit final.  Le travail dans le laboratoire, les relations entre les différents départements, l’organisation du pouvoir du chef ou ses relations avec ses aides, les subalternes, tout un monde de commandement et d’autorité qui disparaît derrière le respect dû à la science intimidante. Rares sont les auteurs qui nous y ont fait pénétrer.  Et ce silence est compréhensible : ce travail serait considérablement ardu. 

     Intéressant est donc de savoir comment Ader travaille. Il passe ses journées dans deux centres accolés qu’il nomme le laboratoire et l’atelier. Il travaille au sein d’une petite équipe de vingt et un ouvriers avec deux ou trois contremaîtres   soudée par l’ingéniosité pratique[17].  Tous, des chefs aux ouvriers, semblent fiers d’avoir participé à cette aventure.

     

    Ader chef du projet circule entre des cellules éclatées de son atelier. S’il s’occupe du moteur, il ne résout pas le problème de la maniabilité de la direction et du gouvernail qui sera plus ou moins bien résolu. S’il se passionne pour les ailes et leur articulation , leur légèreté et souplesse, il doit concevoir aussi le bloc solide de la tuyauterie, la structure en bois : les efforts subis par l’arbre de transmission dus à l’effet de couple, en fonction des vibrations de cylindre provoquant la désintégration et la rupture du berceau moteur. Avance ici, retard là. Il s’égare avec la vapeur mais à quelques années près, il ne peut prévoir la spécification du moteur à essence.

    Ce qu’il appelle son « laboratoire » est une structure relativement petite : deux contremaîtres, un chef d’équipe, une  vingtaine de compagnons recrutés et sélectionnés par leur tolérance à l’intensité du travail et par la promesse du secret gardé (Ader a fait signer à l’embauche, une clause de secret absolu sur les conseils de l’armée contractante) A l’intérieur du groupe, autour de l’avion, il apparaît une division du travail faible.  Le personnel administratif est ici réduit à presque rien. Peut-être un commis aux écritures et un comptable ? Un notaire par ailleurs pour les contrats et les brevets ; il en aura un attitré. En tout cas, on constate qu’Ader rédige tout le courrier de sa main. Il écrit bien, son orthographe est impeccable. Ce cloisonnement des activités était renforcé par le compartimentage de l’espace (dont l’essentiel était occupé par l’avion ; une dizaine d’ouvriers s’affairaient autour de l’avion n°3  de 16 mètres d’envergure et 6 m de haut).  Roussel chef des « laboratoires Ader », une sorte de sous-directeur, n’appartenait pas à l’équipe d’ouvriers sur l’avion.  Nous n’avons pas de données directes mis à part quelques photos et des témoignages de contremaîtres (dans Pégase sont publiées 5 photographies de l’atelier vers 1901) pour apprécier la vie dans l’atelier. Lui, Ader se consacre à la conception, aux calculs mais fait les tests avec ses contremaîtres.  Il travaille, sur la durée, avec deux d’entre eux, Vallier et Espinosa qu’il a débauchés et qui lui resteront fidèles jusqu’au bout et remplaceront Bacquié agé.  La passion les prenait : ils se piquèrent au jeu et aux horaires insensés : 14 h  par jour dit Vallier. Le premier, qu’il a découvert chez un artisan fabriquant le moteur le suivit toute sa vie et fut l’homme en second. L’autre l’assista durant les essais à Satory et à Arminvilliers où il s’imposa comme homme à tout faire, alors qu’Ader s’apprête à piloter. A 60 ans Ader s’assied aux commandes, dans le poste étroit et part dans l’inconnu. S’il décolle comment réagir : la maîtrise est imprévisible, et s’il échoue, où va-t-il s’écraser ? L’accident ? C’est à lui à prendre les risques physiques

     

    Inventeur et Directeur

     

    On ne connaît donc pas le type de rapports et le style d’autorité dans l’équipe. Ader doit lire, réfléchir, concevoir, calculer, diriger et organiser le travail.  Hiérarchie faible et autorité visible probablement.  A la fin, Ader signe, donne les ordres, dépose les dessins et les programmes qu’il a réalisés la nuit pour ses ouvriers au matin. Il rédige les articles, les notes d’expérimentation, les   brochures pour la presse ; il est contraint de se tenir au courant (sa bibliothèque léguée à la mairie de Muret manifeste sa connaissance de revues parfois en anglais). Mais on peut inférer certains types de relations internes à partir des souvenirs de témoins.  A Castelnaudary, il était connu pour être un homme paisible et tranquille. A Paris, il semble estimé par la population du quartier qui voit dans son avion éventuel une performance remarquable. L’environnement urbain est celui d’industriels ou des artisans qui fabriquent les pièces sur ses instructions. Le voisinage est peuplé d’ouvriers débrouillards pris parfois à la semaine. D’après les témoignages, il y a eu pléthore de candidatures. Travailler chez Ader est une occasion de produire des choses intéressantes pour tout ouvrier un peu curieux.   Petites républiques d’égaux, ces minuscules ateliers parisiens ?  En tout cas, Ader qui n’est pas en bleus de travail et n’a pas les mains dans le cambouis sait exécuter avec des manuels, ses salariés. Les souvenirs confirment son aptitude au travail d’usinage ainsi qu’à une proximité   (paternaliste ?) avec son personnel à qui il souhaitait fêtes et événements et offrait quelque don aux occasions  de naissances et  mariages 

     

    Peut-on croire à une impression démocratique ou du moins à une ambiance non autoritaire ?  Aujourd’hui, dans ces univers   feutré, les relations sont tendues, amorties par la pression du milieu scientifique et par les négociations transforment subtilement le rôle du responsable, en « père » du labo, en directeur des carrières et de conscience ; ce qui désolidarise le personnel de son directeur qui ne met plus la main à la paillasse, pas plus au synchrotron, ni au télescope. Woolgar et Latour en ont parlé dans « La vie de laboratoire » sans conceptualiser le travail sur les relations internes. 

     

    L’automobile, plus le téléphone, l’avion, l’atelier était bien empli de projets d’envergure distincte dont Ader faisait  le lien avec en jeu les risques d’accidents,  les répétitions intermédiaires. Ader, homme méthodique, organisé, a pu travailler sur plusieurs  front grâce à son système  de rangement et de cloisonnement ordonné. Cependant il n’a plus alors le temps nécessaire pour les relations sociales et mondaines.  Il n’a pas respecté les rites académiques (déférence envers les sociétés savantes auxquelles on lui reproche de ne pas avoir adhéré ou d’avoir, s’il l’a fait, manqué à ses devoirs de présence). Renard, Penaud, ses rivaux dans la prétention du vol lui en voudront.  Dans un milieu subtilement stratifié par la fortune, le nom ou le diplôme (Centrale ou Polytechnique se partageant le droit de décider des réputations et la légitimation), il a peu respecté la hiérarchie, peu  enclin  en Occitan  égalitaire à adhérer à la  dimension symbolique des rangs, des titres ou des origines familiales. On le lui fera payer par une réputation surprenante de « mauvais caractère », étiquette qui lui collera à la peau. On y reviendra plus loin malgré l’aspect marginal de ces polémiques.

     

    Ader à Paris n’est pas un homme retiré ; encore moins solitaire. Ceux qui l’ont approché en témoignent.  Ses relations avec la presse, les politiques, les fournisseurs, les académiciens tissent une toile complexe : il a collaboré avec eux quoique avec mesure pour ne pas s’égarer dans la communication. Il sait qu’il doit recevoir s’il veut s’imposer. Or  en bourgeois tranquille, il souhaitait rentrer le soir chez lui et retrouver sa femme et sa fille. S’il ne sortait pas, il acceptait volontiers de faire visiter son atelier et montrer à quiconque le demandait ses plans et maquettes puisque le contrat d’avions avec l’armée abandonné, l’a libéré de cette entrave (il présenta l’avion n°3 à l’exposition universelle de Paris et à d’autres audiences).  Nadar son ami entraînait la curiosité des artistes qui étaient des porte-parole et des guides de la mode à l’égard des événements scientifiques. Il entretint aussi des relations étroites avec des industriels et des journalistes (sportifs notamment qui le connaissaient depuis ses améliorations sur le vélo ou la voiture). Ces spécialistes lui apportaient l’information technique inhérente du milieu des passionnés de l’avion ; milieu en pleine ébullition. Les rencontres avec les banquiers dont les Pereire (l’épouse se piquait de pratiquer l’aérostier) étaient indispensables ; ils lui prêteront un terrain à Arminvilliers pour les premiers essais. Mais il n’appartenait en rien à ce milieu.

     

    Ballon contre avion

     

     Auparavant il fallut que le ballon s’avère une impasse ; ce fut long. Rappelons  que l’Allemagne  s’orienta dans cette direction et y persista jusque durant la deuxième guerre mondiale. L’officier de cavalerie, le baron Zepellin dirigeait sa flotte de dirigeables militaires propulsés par des moteurs en 1906. Par ailleurs les raids de zeppelin en 1916 avaient fait plus de 500 morts à Londres. Il fallut attendre 1940 où des dirigeables nazis bombardaient encore Londres pour qu’ils disparaissent du fait de la guerre, impitoyable juge de l’efficacité des découvertes  [18] .  Le ballon à hydrogène avait de plus d’ancienneté ; 2 mois après que Lavoisier eut identifié ce gaz en 1783, un engin s’abat à 20 Kms de Paris heureusement sans passagers.  L’année suivante, le général Jourdan s’est aidé d’un ballon captif pour observer les mouvements des Prussiens. En 1858, Nadar publie une série de photos de Paris vu du ballon. Transportant quelques personnes fortunées, le ballon a ravi les imaginations éprises d’évasions et d’exotisme. Et la   fuite de gouvernement de Gambetta, hors de Paris encerclé se déroula en ballon. Jusqu’en 1920, l’engouement est de leur côté, les utilisations se diffusent : une vague d’innovations déferle en forme de ballons, de planeurs, qui ont le vent en poupe

     L’adversaire de l’avion d’Ader et de ses acolytes se trouve de ce côté-là. Il a lui-même pensé améliorer le ballon mais son intuition l’a prévenu assez tôt. On a du mal actuellement à imaginer la France divisée en deux clans au sujet de la prééminence à accorder à ces deux modes de transport aérien. La grande affaire demeure qu’ en 1890, l’avion est une utopie et le restera encore une vingtaine d’années.  Mieux que le ballon, le dirigeable focalise l’attention, reçoit les soutiens les plus notables et polarise les discussions des militaires et des élites intellectuelles. Seule une minorité de sportifs intrépides croient à l’avion. L’armée abandonnera d’ailleurs vers 1900 le projet d’aviation pour se rabattre sur les aéronefs avant que 1914 ne fasse pencher la balance .....et pas encore définitivement. Les railleries, le scepticisme ne furent pas absents. Les hommes volants paraissaient des farfelus sans avenir. Ceci est frappant quand on lit les documents d’époque ; la société ne sait où elle va, techniquement parlant.  Les avant-gardistes en art, sport ainsi que quelques industriels créèrent certainement un courant favorable à l’aviation.  En raison  de cette difficulté à s’imposer dès sa naissance, l’avion pourra être perçu production d’essence populaire et demeura longtemps un objectif de « jeunes », une passion de mécaniciens, d’ ouvriers épris de moteurs ou bien une  occupation  d’originaux  de bonne famille. Les clubs d’aviation « Léo Lagrange » sont à venir, trente ans plus tard, au titre de loisirs authentiquement populaires. Peut-on dire qu’une partie de la bourgeoisie pariait sur le ballon pour des raisons traditionalistes : idée née sous la royauté ? Un inventeur fait des paris sociétaux.  Il se risque sur plusieurs plans ne pouvant prévoir la naissance ou le développement d’une activité matérielle et économique.

    Par ailleurs on oublie que les créateurs les plus féconds ont toujours plusieurs idées en chantier et l’une d’elles, une fois choisie, ouvre alors plusieurs options. La chance d’une intuition conduisant à perfectionner l’état antérieur commence par l’esprit de contradiction, la critique de ce qui existait en établissant de multiples petites étapes innovatrices  dans la fabrique ou l’industrie.  Ader   s’est nourri   de cet alliage de petites trouvailles avant de se lancer dans une invention extrêmement complexe qui nécessite une vigoureuse culture et une forte personnalité. Le paradigme de la « rupture » contre les idées admises ne fait pas partie du raisonnement scientifique ; lequel n’est jamais purement rationnel puisque passible de la détermination par le hasard et par le contexte local et national.  L’invention est une suite de paris, chanceux ou malheureux dont la globalité représente une composante de hasards, de flair autant que de talent.

     

     

    « Un inventeur parmi 30 autres »  

     

    Notre formule, « Un inventeur parmi d’autres », tend à appuyer un retour à l’histoire des techniques à partir de groupes ,       ou à partir des problèmes pendants.  Les difficultés de la science contemporaine à s’adapter aux changements techniques, à ignorer la résistance  de la société à ses analyses, à ne pas tenir compte  des attentes ou des déceptions , parfois implicites, qui remontent de la base sociale , de ses besoins et à s’enfermer  dans le « champ ». On constate  fréquemment l’absence de liaisons effectives entre les équipes différentes confrontées aux mêmes obstacles.  Ceci n’a pas changé. La notion de structure a aboli le désordre et l’anarchie dans la circulation  des  informations scientifiques

     La participation singulière de la part de chaque participant dispersé, célébrée pour certains, au destin anonyme pour d’autres masque la confusion au niveau de chaque individu mais la cohérence  au final du résultat global. Auparavant on ne perçoit que des gestes désordonnées rationnels ou incohérents 

    Par exemple dans les progrès apportés par Ader en ce qui concerne les paramètres de changement de puissance pour le décollage et l'atterrissage, il se polarise sur une pièce comme l’hélice ou les articulations de ailes mobiles et alors il néglige le moteur ou le train d’atterrissage qui sont aussi essentiels, Tout comme  la légèreté  de la structure qui ne va pas avec  la solidité des matériaux. Au sujet d’une invention très complexe telle que l’avion, l’histoire individualisante est peu féconde ; il faut regarder la spécialisation d’un collectif et les relations internes. Les démarches à la fois apparaîtront à la fois comme originales et archaïques. Si par exemple le moteur à vapeur l’emportait au même moment pour les bateaux et les locomotives, il serait  difficile de ne pas concevoir son usage pour les avions. Les critiques à posteriori des ingénieurs ou des faiseurs d’histoire sont étayées de telles réflexions anachroniques. On l’a ressenti lors de « l’Année Ader ».  Chaque inventeur d’avion a vu quelque chose de plus mais a aussi vu quelque chose de moins. Chaque invention révèle un extraordinaire réseau d’individus astucieux qui se sont distingués dans un élément et qui avancent plus ou moins de concert ; chacun apportant sa petite pierre à l’édifice, qui deviendra un savoir définitif dans les années suivantes. Au final une grande entreprise collective transgressant les frontières, à laquelle Ader a contribué marquant les esprits puisqu’il a trouvé beaucoup de solutions dans l’ensemble. Le plus sage est de considérer une invention comme un produit collectif étalé dans le temps ; une émanation de la société scientifique et industrielle avec des répercussions politiques, déterminées par le poids social et par le volume des finances requise au profit d’inventeurs  inégalement assistés des Etats, des banques ou des industriels.  

     Par conséquent le point de vue pris dans notre commentaire considère qu’au niveau national ou des régions, tous les laboratoires et tous les chercheurs ne partent pas à égalité et que le jugement doit en tenir compte dans l’attribution postérieure des mérites. Les soutiens publics (on l’a vu journalistes, artistes); les hommes politiques, les ministres et les généraux interfèrent. Pas encore les experts puisqu’il n’y a pas de précédents, que le milieu n’est pas stable au bénéfice des décideurs des moyens et des détenteurs des titres de la légitimité.

    On compte vers 1900 quatre pays avancés -et parmi eux des   individus venant de catégories sociales variées- qui ont collaboré sans le savoir, d’une manière ou l’autre à la naissance de l’avion.  Sans les citer tous : Louis Mouillard (1834-1897),Ferdinand Ferber (1862-1909) Ernest Archdeacon Françaisd’origine irlandaise, Levavasseur(1863-1922), A. Santos-Dumont (1873-1932) le roi du café vivant à Paris, les frères Voisin, Henry Farman. Tous présentent des biographies intéressantes et originales[19].   Cela en fait une des inventions « démocratiques » dont l’essor dépend des enthousiasmes et des capacités y compris des couches populaires : la réussite allant parfois à des jeunes ouvriers  intrépides, mécanos ou  techniciens,  jusqu’à des pilotes  issus de la vieille aristocratie.   Autre chose est le profit à se faire consacrer « le premier », le créateur, le père, lesquels voisinent dans l’histoire avec des isolés, des concurrents oubliés, des malchanceux. Le reste n’est que vulgarisation naïve d’images d’Epinal héroïques ou   cocasses.   

     

    Ainsi,  Horatio. Philips applique les théories aéronautiques de Cayley émises 90 ans plus tôt.   De nombreux amateurs peuvent figurer dans le cénacle (voir dans le livre d’E.  Chadeau, la série de promoteurs). En 1880 le Français Félix du Temple fait quelques bonds propulsés par un moteur vapeur .Tous doivent quelque chose à un concurrent, soit un élément de succès, soit les raisons d’un échec qui sert de leçon. C’est à Lilienthal que les frères Wright doivent le gauchissement par torsion des extrémités des ailes pour contrôler l’engin en vol.  Les Frères Wright abandonnent la voie ouverte par Lilienthal pour l’étape de la propulsion ; ils fabriquèrent un 4 cylindres  à refroidissement a eau qu’ Ader avait prévu ainsi que son hélice. La prolifération de formes suggère que toutes ont été essayées : tâtonnement autour des multiples queues ou empennages, en taube, en queue de poisson etc.   La voilure de Philips est celle qui fut la plus proche d’ailes décalées. De même que la variété des moteurs ou des matériaux, l’avion au début est imaginé à ailes battantes, avec hélice horizontale (hélicoptère), queue horizontale ou verticale et bien d’autres  formes

     

    Ader dans cet univers de relations complexes a peu de contacts mais il possède probablement des informations sur ses collègues. Il est membre de la confrérie « des hommes volants » (il  assistera à leur banquet en 1910 et y contestera à Santos-Dumont le titre de premier pilote). Nombreux sont ceux qui participant à la course industrielle des machines volantes de tous poils qui se disputaient l’espace neuf à gagner.  A un moment de la course, Ader se place en tête en raison de ses capacités de  projeter  les plans et épures Mis à part un autre physicien , il est le plus  diplômé des pionniers, ce qui lui fait entrevoir des solutions momentanément avancées au point de vue expérimental.   En tout cas, si on examine sa « chauve souris » exposée au musée des Arts et Métiers, la ressemblance avec l’aile volante actuelle (l’ULM)  est frappante. Dans cette logique du transport court d’une ou deux personnes, on ne lui contestera qu’il avait trouvé la  formule idéale. Or dans l’esprit du temps c’est cela qu’on cherchait. Si l’on juge avec cent ans de progrès et d’évolution dans l’esprit, on peut contester ses choix mais alors c’est de l’histoire contrefactuelle et anachronique

     

    F Faire voir, faire savoir, proclamer, prétendre

     

    Les composantes du travail d’invention ne s’arrêtent pas à  participer à la progression de techniques; encore faut-il convaincre et faire reconnaître le résultat. Donc il faut susciter une réception, trouver un public, et pour cela, mettre en avant les effets positifs et recevables, utiles et pratiques, dans la société du temps. Toute invention est encadrée par la société technique selon une hiérarchie de crédibilité proche d’une hiérarchie d’intérêts (incluant ceux de classes).  Il faut avoir « un comité de soutien », on dirait maintenant un lobby, des supporters, constituer une « communauté interprétative » selon l’expression de Becker.  L’acceptation de l’objet nouveau comme « invention » est le fruit d’une action collective de croyance qui nécessite un travail de diffusion de conviction. Chaque formule de représentation est ainsi le fait d’une communauté c’est-à-dire « un ensemble organisé d’individus :les « fabricants » qui produisent de manière courante ces représentations standardisées d’un type particulier, pour d’autres personnes , les « usagers », lesquels s’en servent de façon courante dans des  normes standardisées. Fabricants et usagers se sont adaptés réciproquement à leurs pratiques, de sorte que l’organisation de la production et de l’utilisation demande un certain temps[20].

    Le type de réception qui compte pour l’histoire des techniques est celle qui consacre le « pionnier ». Devant cet « oiseau machine », breveté en 1884, au moment de la création de l’Eole, le public ne sut comment définir cet objet bizarre. Est-ce la réponse au grand problème de l’envol, alors que le ballon à hydrogène s’imposait dans toutes les nations ? L’incertitude sur la fonction ou l’utilité de cet objet volant non identifié qui cherche sa voie s’exprime au cours de discussions ; la photographie dont l’essor est contemporain  y contribue  et  favorise les aviateurs  qui se prêtent au jeu  de la pose médiatique. Les courses, les acrobaties sont récompensées des prix.   Les triomphes lors des parcours de ville à ville sont assurés par la presse et la représentation de ces étranges machines.  Que l’aéroplane paraisse peu pratique par rapport au train et au navire -il n’a pas été   conçu pour réduire les dimensions d’un continent sans penser même à voyager entre les continents- se manifesta  à travers le premier usage social. Au début, pris comme simple   moyen de loisirs ; par exemple pour aller visiter des amis à la campagne où l’on atterrit n’importe où. Les baptêmes de l’air deviennent à la mode, le sport féminin s’en empare comme instrument de libération féminine. C’est pourquoi, se singularisant sans rancoeur ni aucune arrogance puisqu’il n’a pas été maltraité par l’opinion, Ader  en a  prévu un usage autre: militaire. Malgré lui il, fut perçu  comme un de ces originaux que les photographes, les poètes comme Apollinaire, des peintres ou des journalistes vont immortaliser voyant   dans l’avion une manifestation plutôt libertaire et dans Ader,  un indépendant voire individualiste  résolu. Il n’était pas totalement autonome mais cela ne se savait pas. Quand il demanda  des crédits publics sur l’usage desquels les commanditaires, le ministère des armées eut son mot à dire au cours d’un programme s’étalant sur  une décade,  il les obtint mais sur fonds secrets. Or, le secret ne va pas avec la vulgarisation publique ; le « donneur d’ordres » était pointilleux ; Ader admettait aisément cette situation. Cependant   après 1900, le contexte international changeant avec l’irruption des concurrents anglais et américains et les disputes commencèrent. Cependant pour Lissarrague, le vol est avéré : «  il ne  reste plus alors qu’à examiner par quelles intuitions, Ader a pu réussir son premier envol de 50 m, réalisé en 1890 suivi d’un second –de 210 m- en 1891, et d’un troisième , le plus long , de 300 m, et le plus décrié parce que la reconnaissance de ce vol aurait jeté de l’ombre sur les « premiers exploits » réalisés par d’autres au début du XXè ».

    Faire reconnaître l’objet par l’opinion ou faire la démonstration d’une ressource en gestation auprès des industriels devinrent une priorité mal assurée dans un équilibre international instable. Les Etats décident des orientations et s’il y a inertie de certaines institutions ou secret, il sera difficile de diffuser l’innovation par son auteur. Par exemple quand se constitua un embryon de lobby de l’air, il se heurta à la marine et à l’artillerie qui se prétendaient reines des batailles. Toute la période 1900-1020 baigne dans une compétition industrielle et financière américano-européenne. Sur le projet de l’avion, il y a eu pléthore et peu de réalisations effectives. Certaines plus ou moins fantaisistes apparurent puis disparurent. Mais toutes les étapes ont été intéressantes, utiles même non reconnues, du planeur au ballon et à ses variantes jusqu’à son achèvement le dirigeable Italien de Nobile, et bien sûr peu après  l’avion qui s’imposa finalement.

     

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     Les « affaires » Dreyfus  et Dollfus

     

    On observe fréquemment des rapports de force dans le monde des inventeurs potentiels. Parti de loin avec ses premières idées, fixées dès 1860, Ader a été un des premiers à théoriser le « vol » et à calculer les paramètres scientifiques à maîtriser. Le fait qu’il ait « volé » (peut-être), combien de temps et à quelle hauteur (fait  secondaire  sauf pour les concurrents) a déchaîné les passions.... plusieurs années après les faits ! Et là, le sociologue a des choses à dire alors qu’il se taisait sur les problèmes techniques ou sur le contenu physico-mathématique de la conception théorique. Deux détracteurs furent le capitaine Renard qui estimait mériter les crédits militaires et C. Dollfus ; le premier,  fils d’un amiral et l’autre, de milliardaire. Ils ne comprirent pas pourquoi l’armée finançait un extérieur à leur milieu, un marginal peu intégré au sein des associations existantes.

    Pas d’invention, ni gloire au cours d’une carrière   sans polémique et celle-ci dure, relancée par le centenaire. Ader a eu comme les autres des ennemis coriaces mais aussi un réseau de supporters que sa tentative d’homme oiseau et sa sociabilité méridionale maintenaient motivés et intéressés. Toutefois dans l’obligation de dissimuler ses performances et de garder le mystère, sur ordre de l’armée, il demeura longtemps enfermé dans cette contradiction. Il ne put s’expliquer que plus tard. Son dilemme consista à peser les désavantages du manque de reconnaissance publique au prix de l’intervention de ses sponsors. La diffusion en l’état de ses travaux était irréalisable. Contractant avec la haute administration, engagé au confidentiel, son avion a été perçu comme un instrument militaire dont les tests se faisaient sous le couvert des officiers. De plus le climat politique était compliqué ; en coulisses, les gouvernants évoquaient ouvertement une revanche contre l’Allemagne et le devant de la scène était intensément occupé par l’affaire Dreyfus où des militaires paraissaient de plus en plus compromis.  Cela a été bien établi et il n’y a pas lieu d’attribuer les errements de la médiocre publicité des vols à un trait de caractère d’Ader, prétendu méfiant ou autoritaire, ou bien à son comportement antipathique qui n’est pas prouvé. Le ministre-général qui a soutenu Ader est celui-là même qui fit condamner Dreyfus comme traître. Le général Mercier a été le principal protagoniste des faux et de la couverture des abus de jugement. Ader vit dans l’ambiance de l’affaire d’Etat que fut la condamnation du capitaine Dreyfus mais il n’en dit jamais mot officiellement, sauf en privé si j’en crois les proches qui vécurent cette période. Le constat du vol dépendait en partie des jugements politiques bien instables par ailleurs.  Les opposants à Ader mêlaient des résultats tangibles à des arrières-pensées politiques. Au fur et à mesure de la découverte de l’importance de l’escroquerie des faux par les Dreyfusards, en 1889, l’avion disparaissait peu à peu de l’horizon des services du ministère. Le général Mercier était un polytechnicien dont le projet et le souhait, affirmait-il, étaient de rattraper l’industrie anglaise. Républicain sincère mais sans clairvoyance ni réalisme politique,il fut  condamné  et sa conviction  d’un avion viable disparut   avec lui.  Le général Billot qui ne l’aimait pas et qui le remplaça au gouvernement deviendra l’homme du retournement de l’opinion en faveur de Dreyfus...mais pas de l’avion qu’il laissa choir. L’armée était soumise à des tensions internes : l’infanterie pensait qu’elle était l’arme décisive et ne voyait pas l’intérêt d’équipements même déclarés «  arme  miracle ». Pour la marine, la réaction est plus classique : elle dédaigna de manière répétée les ingénieurs, terriens qui pensaient que son influence serait forcement détrônée par l’aviation

     

     

     L’ affaire Dollfus

     

    Une autre affaire doubla la première et affecta la sérénité de jugement sur le vol. La hargne du détracteur le plus sévère fut le fait de Charles Dollfus. Celui-ci a été lié  du fait d’ une proximité familiale parisienne au capitaine Renard, ce concurrent malheureux pour les crédits, on l’a dit. Ils   furent d’ailleurs associés dans une passion commune pour les ballons et le dédain des avions. Étonnant manque de perspicacité pour celui qui deviendra le futur Directeur du Musée de l’Air ! 

    Les éléments de ce débat sont donnés avec minutie par plusieurs ouvrages qui retracent comme dans un roman policier la trace du vol ou celle des machinations. Lissarrague  qui occupa, au départ de Dollfus, sa charge  de directeur du Musée de l’Air  a fouillé toutes les archives au cours d’une enquête à  multiples facettes pour comprendre l’inimitié à l’égard d’Ader de la part d’un homme aussi influent  que  fut Dollfus . Les disputes de savants ont été parfois tragiques. Pénaud (1850-1880) à trente ans, ingénieur théoricien, ne verra pas voler le premier dirigeable en 1884 qui pourtant possède une hélice construite selon ses recommandations. Son engin n’a provoqué que de sarcasmes parmi les membres de la société aéronautique de France où cependant les fervents « balloniers » estimaient improbable l’avènement des plus lourds que l’air. Les critiques contre Pénaud furent si fortes que l’inventeur se suicida en 1880 (à 30 ans) accompagnant cet acte ultime d’un geste de vengeance .Le jour de sa mort il envoie à ses collègues un petit paquet : un cercueil en modèle réduit dans lequel il a placé une copie de ses brevets et de ses calculs ainsi que le raconte E. Chadeau 

     

    Pour Ader, l’hostilité académique n’a pas eu d’effets aussi dramatiques mais les jugements   sceptiques à son endroit furent repris-ce qui n’est pas surprenant- de la part d’ Octave Chanute, Otto Lilienthal, Samuel Langley, G. Voisin, R. Hanriot, les rivaux directs de cette époque.  

    Dans quelques livres aujourd'hui, les reproches de Dollfus sont répétés sans vérifications :  Ader l’ « autodidacte », « celui qui ne fait pas école », celui qui a ignoré la théorie. Lissarrague fit justice de ces accusations : la théorie alors n’existait pas !  Toutefois les deux registres choisis pour affaiblir la prétention d’Ader ne sont pas anodins dans une histoire générale des sciences et techniques  

    a) Le reproche le plus sérieux impliquait son manque de sens déductif, l’absence de point de vue méthodologique, rationnel et progressif.  Ceci est appuyé sur un argument  résumé en  médiocrité de son « capital scolaire » ! Le fait qu’il ait été un jeune et brillant ingénieur est ignoré par les historiens livresques. Cet argument fut néanmoins largement récupéré par les journalistes anglais ou par des historiens français récents : B. Mack l’affirme dans le Monde[21]  à l’occasion du centenaire et c’est l’opinion anglo-saxonne qu’il représente. Ces jugements expéditifs ont choqué les biographes qui déplorent que l’opinion française fut désinformée par des compatriotes dépendant pour leurs sources,  de  rivaux anglais.  La présumée « sous-scolarisation » est typiquement un préjugé de classe, puisqu’on l’impute à un provincial, d’origine modeste : jugement émis avec condescendance. L’autre reproche qui parait aussi décalé dans ce milieu d’aviateurs serait qu’Ader n’aurait pas fait école et n’eut pas de disciple. Le critère d’obligation de professer et d’avoir des successeurs est une critique plutôt d’artiste conventionnel. Dollfus   l’a répandue abondamment notamment dans la revue Icare qu’il dirigeait. Rappelons que Dollfus a  fait la guerre dans les ballons en 14-18, et a lui, comme capital scolaire, d’avoir fait l’ Ecole du Louvre  en tant que  fils d’un riche collectionneur d’art, alors que sa mère férue des ballons s’occupait des boutiques  de luxe. Dollfus  fut embauché par le Musée de l’air qui se  créa en 1930   d’abord en tant qu’ adjoint du Directeur,un Polytechnicien  désinvolte dans ce poste sans prestige, qui lui laissa rapidement sa place. Guerre de classes ? On dirait maintenant un bobo de grande famille contre un petit provincial industrieux.

     

    La sociologie des sciences est de maigre profit pour comprendre des conflits de contenus et orientations scientifiques; mais elle peut juger des rapports de classe dans la diffusion des innovations et des conditions de l’émergence d’une jeune historiographie de la conquête de l’air.  Sous cet angle, le conflit autour d’Ader, relancé en 1970, manifeste l’autre volet : l’interférence   de la politique  internationale. Dollfus irréductible se révèlera après la mort d’Ader en 1925 un partisan déterminé de la prééminence américaine dans la compétition de l’espace. C’est lui qui a fourni les arguments aux historiens américains créant ainsi une présomption d’Ader affabulateur. Il a vendu des papiers personnels d’Ader tirés du musée qu’il dirigeait et les a prévenus  contre des témoignages favorables à Ader. Et ce au cours de ses nombreuses invitations que lui firent les institutions américaines prestigieuses de Washington. Lissarrague a été choqué  du renoncement à défendre un compatriote, donnant des arguments  à l’une  des historiographies qui fut parmi les plus impérialistes ; celle de l’air et de l’espace,  patrimoine des  Etats-Unis . Ainsi va la vie savante.

     

    Je concède avoir eu des doutes concernant la « paranoïa »  suscitée au titre de l’hostilité  qu’on aurait manifestée à l’égard d’Ader. Elle me semblait excessive. Mais un article du Wall Street Journal, du 22-10-1990 a balayé mes hésitations. Qu’avait besoin le Journal de la Banque de relever le centenaire français et d’ironiser à son propos ?  Cela signifie-t-il que la guerre intemporelle des attributions d’inventions resurgissait à cette occasion ?  Probablement !  Sinon qu’est-ce qui justifie la réaction de l’« illustre »  quotidien, en première page sur deux colonnes   débordantes de commisération vis-à-vis des  « Frenchies »  ayant la prétention  de rivaliser avec les Frères Wright. Crime de lèse majesté, cette « Année Ader » a été traitée outre-Atlantique comme une aimable plaisanterie par le journal de la Bourse. Il est arrivé à « Ader » ce qui est arrivé par la suite au Concorde, et également à l’Airbus face au Boeing. Malheur à celui qui s’attaque à la suprématie américaine aérienne de sa naissance jusqu’à son essor contemporain. Il n’était pas question pour la finance américaine de céder un pouce de terrain sur le plan de l’histoire des idées.

    Dès 1870, la préoccupation américaine de concurrencer l’Europe se manifesta à propos de tous les sujets. Ils connaissaient Ader depuis le vélo, avaient traité avec lui et tenté de l’embaucher; ils savaient qu’il préparait un engin plus lourd que l’air. Vielle rancune à son égard ou simple sous-estimation de l’Europe dans l’historiographie contemporaine de langue anglaise ? On constate indubitablement qu’à partir de 1907 les USA    veulent s’imposer dans cette arène. Et là le poids de l’histoire s’inverse lentement. L’Europe perd la main dans l’aviation.  Si la nation des frères Wright prend la tête, toutefois la prééminence, même à retardement, l’Amérique la doit en partie à un homme lui aussi très controversé, Ch. Lindbergh . Et après 1918, ce fut l’explosion : de quelques centaines de prototypes de formes et de propulsion variées, on passe brutalement à quelques milliers d’avions construits depuis août 1914.  La France construisit 68 000 machines, la Grande-Bretagne 55 000, l’Allemagne 48 000 et l’Italie 20 000.  Seuls les USA sont encore à la traîne avec seulement 15 000 appareils. Et ils vont prendre la tête à l’occasion de la seconde guerre mondiale

    Les liens puissants entre politique et science se sont manifestés, là, principalement par l’intermédiaire de la physique.  Les infortunes de Galilée, pour ne prendre que le plus célèbre des cas, sont connues. Du protecteur, Laurent de Médicis le magnifique, jusqu’à la pression de l’inquisition, il supporta toute la gamme des interventions des pouvoirs dans la vie scientifique.  Pourquoi est-ce la physique qui fut toujours la plus exposée mais aussi corrélativement celle qui a tiré le  meilleur profit des événements politiques ?  La deuxième guerre mondiale a mobilisé un nombre impressionnant de savants permettant à l’atome de s’affirmer et à la théorie quantique de s’imposer ouvrant après coup la voie à des progrès civils. Si on considère les guerres ou les conquêtes territoriales (navigation et découvertes de continents) comme des stimulants de la science, la physique a été en premier et directement impliquée, à coup sûr. C’est une des sciences qui a le plus de responsabilité dans les événements des siècles écoulés. Ne serait-ce que parce qu’elle a apporté 80% des inventions sous forme de « progrès » en armements, motorisations, capacité de tirs et de bombardements, sans compter les transmissions.  La chimie, la biologie sont intervenues peut-être pour 10% dans l’ « efficacité » militaire : les munitions, les carburants et aussi en médicaments et soins médicaux. Hélas, elles ont aussi fourni aux Nazis les moyens de l’holocauste et ceux des essais sur les humains.  L’élucidation des liens entre la science physique, la guerre ou la paix devraient être, si possible, un objectif raisonnable de l’histoire des sciences. Faut-il renoncer à la science ? Non ; bien sûr ! La science exercée avec esprit critique établit progressivement, dit-on, un sens de la responsabilité et une indépendance vis-à-vis des idéologies. Peut-être, mais réponse facile et ambiguë ! Ader y a été confronté. L’avion fut pour lui d’abord un moyen de revanche et de  défense nationale

     

     C’est pourquoi l’invention du monde par la physique sur un siècle se transforme en une norme jamais « finie ». L’aviation eut sa part et devint le symbole de ce bond en avant. La science soutient et a besoin de l’industrie ainsi que de ses applications, lui fournissant une mine d’enseignements, d’informations, ses financements et une impulsion ou l’estime profane également. L’armée des savants est à étudier comme celle des capitaines d’industries.

     

     

    Le poids de la Politique dans la Science

     

     Revenant à Ader : on conviendra qu’un cadre explicatif intéressant, plus  fécond que les références psychologiques (le  caractère), par lequel on a justifié  ou caricaturé sa carrière serait plus approprié : celui des analyses sociales des jugements. Selon ses biographes, Ader aurait été « abandonné par le public, trop en avance sur les connaissances de son temps » ou encore « Ader se sent alors si découragé qu’il attendra dix ans avant de publier dans une petite brochure illustrée les résultats de ses expériences ».  D’un autre côté, les arguments des détracteurs lui imputent une pose au génie maudit, attribut classique de la justification de l’échec.  Ces qualifications viennent parfois de notre impuissance à concevoir les luttes savantes dans les mêmes termes que les luttes de clans politiques ou de fractions scientifiques, voire « de classes », transformées en disputes académiques puis éditoriales. Le mythe du chercheur malheureux, l’enfermement dans le secret sont une pirouette, un raccourci de la justification de l’abandon de ses projets et de son retour dans le Midi natal qui surprennent les commentateurs et l’élite qui ne comprennent pas l « ’abandon » de Paris.  En réalité, il voulut passer la fin de ses jours à Muret au milieu d’une phalange d’amis, vivant une vieillesse heureuse au milieu de paysans et d’artisans avec lesquels il parlait occitan, bavardant avec les ouvriers sur les chantiers, et comme un méridional égarant par son humour rentré parfois l’interlocuteur « étranger » (et le Parisien, journaliste ou non, est ainsi perçu).  Ader, à 65 ans, est si peu découragé qu’il continue à réfléchir et à innover. A aucun moment, il n’y eut de « trou » dans sa carrière, pas plus qu’il ne vécut une retraite amère. Au contraire, il demeura un créateur incessant.  Il élabore, par exemple, la conception du « Canot glissant sur l’eau avec un coussin d’air », annonciateur de l’ hydroglisseur ;  ce fut d’ailleurs son dernier brevet.

     Sa carrière lui valut des récompenses : remise du titre de Commandeur de la légion d’honneur, amitié des ministres Flandrin, de Freycinet, Auriol.   Il ne s’est proclamé en rien précurseur ni géniteur, ne s’est pas battu pour être reconnu. Son combat, il le mène au plan politique par l’intermédiaire d’une croisade inattendue à son âge, visant à l’établissement d’une aviation nationale puissante. Il choisit ce moment–là  pour écrire un dernier livre    publié -à ses frais d’abord- sur l’aviation militaire et l’a envoyé à des personnalités éminents, à des journalistes et à tous les parlementaires. Il a de bonnes raisons à 70 ans d’être persuadé des risques de guerre. Retraité, inquiet des menaces contre la paix, il a été le visionnaire, le prophète des événements qui allaient ensanglanter l’Europe. S’il se construisit à son égard une légende noire, nous avançons pour cela une explication : il ne cacha pas ses idées nationalistes.  .Problème qui n’est pas anodin vu les enjeux internationaux qu’on verra surgir et qui furent l’ obsession de l’époque d’Ader

     

     

    Ader auteur et patriote.  

     

    Pourquoi fut-il patriote au point de financer une campagne, avant la guerre de 1914 afin que la France se dote d’une armée aérienne ? Voila ce qu’il déclara aux élèves officiers de Saint-Cyr, en 1920 : « Chers enfants de la France, une sublime vocation vous anime et appelle votre dévouement vers la Défense nationale .Un avenir incertain se présente devant vous. Mais il pourrait devenir des plus glorieux pour ceux qui sauraient le comprendre. N’oubliez jamais ; sera maître du monde qui sera maître de l’Air »

     

    Ader crût jusqu’en 1900 que l’avion pouvait exclusivement servir à l’observation de l’ennemi et à des bombardements ponctuels. Il ne prêchait pas pour sa paroisse car en 1911 dans son deuxième livre, il savait que son engin avait été dépassé. La volonté de reconquérir l’Alsace et la Lorraine lui suffisait comme justification d’écriture et d’action. Les événements allaient vite et il se jeta dans le combat stratégique. Le patriotisme est-il un ingrédient nécessaire ou utile à l’incitation aux inventions ? Pour Ader, cela est manifeste. Il a écrit des livres tous orientés vers une fin identique : la revendication des moyens d’une victoire en cas de prochaine guerre avec l’Allemagne

     

    Son œuvre écrite comprend :

    : La première étape de l’aviation militaire en France, J. Bosc, 1907

    L’aviation militaire, Berger-Levrault ,1911 ; réédition, Service historique de l’armée de l’air, 1990

    Les vérités sur l’utilisation de l’aviation militaire avant et après la guerre ; Les Frères Douladoure, Toulouse,1919

     

     Ces publications sont curieuses ; il ne parle ni de son passé, ni de revendications au titre de précurseur mais uniquement d’avenir et d'intérêt pour des machines   volantes. Ces ouvrages ne sont pas des traités savants, pas plus des relations ou des discussions techniques mais ils sont des raisonnements politiques au sujet de la légitimation de l’extension qu’il entrevoyait à l’aviation.

     L’aviation militaire est particulièrement une compilation de notes, d’exposés ou de conférences. On y trouve des anecdotes drôles. Ader a du style et de l’humour. Dommage qu’il ait évité toute autobiographie même succincte. Les anecdotes au sujet des femmes arabes intriguées, à la décharge de Constantine, par cet homme qui est obsédé par le vol  plané et le vol ramé des gypaètes et des vautours, ne cessant de les dessiner, sont drolatiques. On sent le spécialiste et en même temps l’amoureux de la nature, notamment quand il parle des grands oiseaux à l’aise dans la maîtrise des tempêtes aériennes, comme les cormorans  s’enthousiasmant de leurs capacités à l’aérodynamisme, de leur usage et leur sensibilité à l’altitude et aux courants. Il voit les oiseaux en pure merveille de l’évolution. Ader est un naturaliste parfois emporté par ses observations et par sa tendance à une imitation servile de la nature, la bionique.  Textes drôles et incidents bizarres  dans ce livre se succèdent quand  il  se déplace en Alsace, à Strasbourg où, observant les cigognes, depuis les tours de la cathédrale, il est arrêté pour espionnage par le commandant de la forteresse. Finalement relâché grâce à l’intervention providentielle d’ un ingénieur allemand en train d’installer des lignes dans la citadelle  qui avait   entendu parler des téléphones « Bell-Ader ». 

     

    On peut lire ses livres comme une fiction devenue réalité, au service d’un nationalisme exacerbé qui paraîtrait aujourd’hui déplacé.  Il y perçoit tous les ingrédients du conflit à venir ainsi que les futurs usages de l’aviation par l’armée de Hitler en Espagne d’abord, puis en France et en Grande-Bretagne ensuite à l’été 40 afin de faire plier les civils, otages de nouvelles guerres.  Ses descriptions anticipatrices, et ses prévisions argumentées aux détails près, semblent sorties d’un traité militaire des années 50 : tactique des bombardiers, usage de l’avion léger armé, analyses des angles de tir en fonction de la vitesse, organisation d’une armée de l’air avec ses infrastructures. Sans parler de son programme minutieux d’écoles de pilotage de bombardier ou de chasseurs.  Au point qu’on se demande si la Lufthansa ne l’a pas étudié avec minutie. Plus que probable : tant la leçon parait claire et manifestement apprise.  Ader était connu à Berlin (son téléphone avait retenu l’attention, des brevets en Allemagne avaient été achetés), et ses articles ou livres ont dû été envoyés de France par l’ambassade allemande, hélas à notre détriment pour les stratèges nazis. Par un paradoxe fréquent en Histoire, le patriote le plus farouche a servi involontairement le camp qu’il voulait combattre ; contradiction   banale en temps de guerre où les savants sont des pions qu’on échange. Avant 1939 et après 1945, les Allemands ont donné une telle avance à la physique américaine que la dette de cette dernière vis-à-vis de l’Allemagne ne sera pas éteinte si tôt.  

    Dans le genre prévision réaliste, il a exposé 30 ans avant qu’ils ne se produisent les bombardements allemands de Londres. Ces prémonitions sont extraordinaires, particulièrement lorsqu’ il élabore un plan de défense en cas d’invasion. « Voyons les avantages que nous recueillerions dans une alliance anglo-française : l’Allemagne à son tour deviendrait partie antagoniste.  Si une guerre survenait, peut-être sans déclaration préalable, depuis Metz, de grandes armées aviatrices viendraient à nous surprendre et nous aurions à supportes seuls les premiers chocs..Et si les résistances dans l’Est lâchaient et si les aviateurs ennemis se présentaient, que faire ? »

    D’accord, il s’est trompé de guerre mais son anticipation en est encore plus confondante !  Car c’est la seconde guerre qui fait justice à ses pronostics pessimistes pour notre destin national en raison d’une utilisation  médiocre de notre aviation. La maîtrise de l’air pour aider l’infanterie à gagner du terrain équivalait à concevoir l’avion non comme un adjuvant mais une arme en soi et il l’avait théorisé ! La tactique de combat en vol : c’est lui ! L’usage de l’avion comme bombardier terrorisant les civils, la stratégie de conquête territoriale par l‘aviation (Japon et Pacifique) c’est lui !  Le concept de porte-avions et son impact sur les opérations maritimes, vision prémonitoire de la stratégie navale du XXè : c’est lui ! Il n’est pas étonnant que la marine ait recommandé récemment son nom pour un futur porte-avion. Il a même prévu l’enseignement, le programme de la formation des pilotes : matières et contenus de cours compris

     

    On le sait après coup, l’aviation modifia assez peu finalement le destin de la première guerre, pas plus qu’elle ne changea en 1914 le type des confrontations traditionnelles entre l’Allemagne, l’Angleterre  et nous. Dans ce cas l’ aviation   n’a pas bouleversé les lois de la guerre mais Ader  prévoit  des  bénéfices de fourniture  de données fortuites que ce soit au sujet de la météo, du renseignement immédiat pour une intervention plus  rapide du fait de la vision directe de l’ennemi. Les détails des terrains à construire à l’arrière, la soin à porter aux cours de pilotage accélérés pour nos soldats, les formations à prévoir des mitrailleurs : son imagination est intarissable   côté opérations tactiques.  Pour preuve : l’exergue de couverture : « je ne vous présente pas ce livre puisque vous le connaissez déjà. Vous savez qu’il a pour unique objet la défense nationale. Propagez –le, vous rendrez service à votre pays ». Visionnaire stratège,nationaliste résolu, militariste obtus? Qui est politiquement cet Ader ?

    Sentimentalement et socialement, il est proche de cette petite bourgeoisie des professions libérales, type Auriol et Blum. Mon grand père, socialiste, ayant épousé sa nièce a conquis la mairie de Muret avec Auriol, en 1925 pour la première fois à gauche ; il connaissait bien Ader avec lequel il aimait discuter politique comme avec tout notable. Sa femme l’accompagnait dans ses promenades campagnardes ; il mourra six mois après elle. Leur fille unique ne fit pas d’études scientifiques. Elle épousa un vicomte et mourut à Nice sans descendance, ayant dépensé au casino les bénéfices des brevets avec son mari dilapidateur qui vendit aux Américains les papiers et les maquettes.  Ruiné au jeu, il écrira un livre de souvenirs  commercialement anecdotique au sujet de son beau-père. Tout ceci a scandalisé le reste de la famille Ader, austère et moraliste. Lui-même, avares de confidences, n’a rien dit ou écrit de sa vie privée. Il a légué à sa ville natale ses documents et les livres de sa bibliothèque qui en retour lui éleva un monument construit par Landowski. Profondément provincial, enraciné et intégré, a-t-il été franc-maçon comme beaucoup de ses amis locaux ? Je ne le pense pas ; car trop connu comme nationaliste  intraitable à l’encontre de la grande bourgeoisie  du second Empire, et à laquelle il   reprochait son défaitisme militaire et sa faiblesse politique en 1870. Lui, fut partisan de Gambetta et de Clemenceau. On ne connaît rien de son opinion sur la Commune. Il était resté  géneralement silencieux : peu de conférences et d’exposés, pas de vie mondaine, peu d’interviewes aux journalistes ou de déclarations sauf sous forme de lettres aux Parlementaires ou aux généraux influents à l’ Etat-major (tel Mensier). Il ne s’est guère défendu quand l’histoire marginalisa  la portée de son envol de Satory.  Il a volé  dit-il, des vols.. des sauts de puce peut –être, mais vols tout même.

     

    L’ordre chronologique d’apparition, la propriété légale ou non des « inventions » sont une des énigmes que l’histoire racontée aime mettre en exergue : or, elle est sans importance quant au résultat ultime.  Le plus intéressant des querelles byzantines est que découle du combat pour le progrès technique  et  pour la considération, une intelligence universelle. L’hagiographie nationaliste affecte l’historiographie.  Le reste relève de la psychologie chauvine ou cocardière.   Finalement Ader a participé à la création scientifique de son temps ; c’est tout et suffisant !

     

     

    Conclusion

     

    L’esprit scientifique est un amalgame de divers modes de penser, traditionnels (les savoirs accumulés, formalisés mathématiquement) et originaux ou inédits par imitation, comparaison, induction. A excessivement valoriser l’un ou l’autre, à insister sur l’impératif hypothético-déductif au détriment de l’indicatif intuitif, l’imagination créatrice   risque d’être bridée.  Le trouble subséquent   a été de valoriser un scientisme du conceptuel, de la théorie achevée  dans la description philosophique et historique des sciences. Le cas Ader nous a aidés à sortir de l’impasse et à envisager un retournement du dilemme.  En effet, qu’ont fait dans le même temps d’Ader et ses émules, les plus diplômés des académiciens, les centraliens ou polytechniciens ? Certes de la gestion des affaires intellectuelles, de l’administration publique, de la direction d’entreprises ou de l’animation des sociétés savantes...

     L’histoire des techniques a souvent occulté les aspects de conflits de classe, les relations de pouvoir. Elle s’est déplacée d’un concept de   pionnier ou de prophète à celui d’acteur- réseau, ce qui est un progrès bien qu’on ait sauté l’étape des petites entreprises de sciences appliquées, projets de groupes de proximité avec l’industrie, ou  d’alliance avec l’armée. Il y a matière à réflexion en sociologie quand on parvient à observer ethnographiquement les procès de travail au laboratoire (modes opératoires, processus de fabrication, division du travail technique) ou bien les subtilités de l’influence de la part des intellectuels non scientifiques à l’égard du public amateur de sciences. La création matérielle est due à de nombreux innovateurs et à des mises en relations inattendues entre domaines de connaissances proches qu’il est malaisé de démêler dans un état général insaisissable du devenir social

    .

    Théorie contre  Sens Pratique ?  

     

    Il faudrait sérieusement questionner l’ampleur   d’une vision sans a priori, confrontée à l’étroitesse spécialisée d’une recherche à base de concepts et de théories formelles : que privilégier ?  Ce débat date de l’Antiquité et n’est pas prêt de se terminer.  Ader a choisi la voie du praticien empiriste, de la construction à partir d’une idée pratiquement fondée. Là où il n’y a pas de théorie du vol ni   de  maîtrise de l’espace, il décide d’envoyer une machine à vapeur  dans les airs, inventant pas à pas  l’hélice et les ailes souples et repliables, le moteur léger et puissant, les matériaux spéciaux.

    Ses démonstrations et essais s’appuient sur des mathématiques de haut niveau sans être exceptionnelles. Il ne les a pas favorisées en tant que telles, sauf en forme d’outil d’appoint. On sait que l’histoire des sciences ne voit pas les choses comme lui .D’abord on pose en priorité les mathématiques très sophistiquées puis les applications éventuelles en physique surgiront. C’est pourquoi Ader peut être considéré comme un « Chinois » du siècle passé. Il et un des derniers inventeurs d’une « science sans théorie » ; c'est-à-dire un pragmatique manipulateur au sens expérimental du terme, un intuitif de la mise à l’épreuve. Cette positon est relativement abaissante et dévaluée  dans notre épistémologie. L’excès de passion théorique et de savoirs abstraits freine la compréhension jusque et surtout  dans les sciences sociales.   Ader n’était pas ignare en mathématique ni n’était un physicien autodidacte quoiqu’il n’eût pas d’idées très précises à 15 ans avant de commencer son aventure d’inventeur professionnel. Mais, en revanche, il avait accumulé une masse de connaissances concrètes immense. Sa chance fut qu’à un jeune âge (à l’obtention du bac mathématiques), il ne fut pas empêché de développer son sens pratique, son intuition d’observateur de la nature.  Dans la période où l’industrie et la technologie entraînaient la science et où les savants ressentaient cette forte impulsion,une conception pragmatiste  prit  le dessus non sur l’application expérimentale  qui n’existe pas encore ou est imparfaitement définie,  mais sur  l’étape de l’imagination préalable en vue de la conception  de machines ex nihilo. Les théoriciens suivront.

     

    L’hypothético-déductif en méthodologie scientifique –comme dans une autre- où les problématiques initialement déterminées  font perdre le point de vue matérialiste spécialisé.  Et Ader, généraliste, pressent immédiatement à partir de la biologie des oiseaux vivants (planeurs, migrateurs qui parcourent plusieurs centaines de Kms par jour faisant bon usage du vent et des courants), l’ utilisation subtile de la résistance de l’air, selon l’altitude ; et  voit ce que les humains peuvent en tirer. Enfant, il avait remarqué   combien la vision de l’action pratique était une source inépuisable en physique concrète  des fluides ou ailleurs.  Ce rapport à la nature manque aussi bien aux naturalistes théoriciens de la genèse qu’aux pédagogues actuels.  Conceptualiser outrancièrement, lutter pour la théorie nouvelle sans faits nouveaux  tend à aggraver la déresponsabilisation des savants : notamment des physiciens formalistes ce qui dans la  vie sociale et politique les rend maladroits et  gauches, les exposent, plus impuissants  que d’autres à la manipulation par des philosophes, des idéologues ou bien par les éditeurs et journalistes flatteurs.  On oublie pourtant que c’est là, en histoire, la marche logique : tel Claude Bernard qui théorise après coup ou Pasteur qui essaie de comprendre ce qu’il a trouvé par tâtonnements et expériences erratiques. L’apport théorique, ils s’y consacreront les dernières années de leur vie, quand ils présenteront au public des connaissances plus élaborées. Quand il n’existe pas de théorie et de savoir stabilisé (la plupart du temps), qu’est ce qu’on fait ? On attend, on patiente ! Il y a quand même une science. C’est ce qui s’est passé en Chine pendant deux ou trois millénaires, alors que nous avons les yeux rivés de façon trompeuse sur les mathématiciens et physiciens Grecs. On crée avec de l’imagination et on s’appuie sur le sens pratique normalisé par les connaissances accumulées dans un autre champ du savoir.  Les hommes de sciences souvent dévalués, ingénieurs ou techniciens, sont des praticiens aux résultats également aboutis durant des siècles.  Ce qui ne signifie pas qu’une telle position soit sans équivoque ou sans risque. Des savoirs empiriques peuvent avoir été accumulés et établis et oubliés, ne plus être maîtrisés par les successeurs. Les marins Chinois avaient inventé la boussole bien avant nous mais dans leur Empire vieillissant ils avaient perdu son usage. Et la science fondamentale peut aussi connaître cette mésaventure.

    Le cas Ader, un des ces hommes amoureux des sciences, ouvre donc un débat moderne. Mieux vaut imiter et inventer, se tromper que reproduire de façon mécanique, routinière, oublieuse. Des quatre éléments, l’air était resté longtemps le plus inaccessible. Sa maîtrise supprima l’isolement des continents ainsi que la lenteur maritime des rencontres, améliorant les relations entre les hommes mais a donné une nouvelle impulsion et des moyens neufs à la guerre et aux conflits entre nations.  Faut-il, à cause de ceci, renoncer à la science ? Non, bien sûr ! Mais tout dépend de sa transmission : avec ou sans esprit critique, avec une indépendance ou pas vis-à-vis des employeurs ou commanditaires. Ader y a été confronté et n’a pas tranché, sinon par une sagesse de retraité qui ne revendique pas une place spéciale dans l’histoire ou dans l’actualité

     

     Enseigner la science aux enfants 

     

    Peut-on faire raisonnablement d’Ader un penseur, un éducateur des sciences ? Probablement pas ! Comme Lévy-Leblond, il aurait cependant souhaité développer chez les jeunes un certain penchant à l’anticonformisme. Penser « au contraire », c’est à dire valoriser la séparation, la disjonction, la rupture raisonnable. Penser contre le présent et pour l’avenir est inconcevable si on fonde, pour les jeunes gens, l’éducation des sciences sur l’abstraction mathématique pure, celle qui est la plus formalisée. Quel mélange de mathématiques -et de quelles sortes- pour les futurs physiciens ? L’imposer : en préalable obligé ou en conclusion des écoles préparatoires aux études d’ingénieurs ? L'intervention de la société dans les circonstances de l’enseignement est essentielle quoique peu réfléchie en dépit des apparences. Ceci dit, l’ambiance anti-ouvrière qui règne présentement pèse dans la faible  légitimité accordée à l’éducation expérimentale que ce soit dans la mécanique, en métallurgie ou en ... théorie quantique. Pourtant si la cible est de revaloriser le savoir technique, on  reviendra sur ce pari raté que fut la rencontre de la science et de l'éducation française très formaliste. Dans un pays où la pédagogie est traditionnellement orientée vers le culturel, l'art ou les Humanités, on sous-estime et laisse en jachère la tendance de nombreux enfants à se sentir attirés vers des résolutions d'énigmes naturelles,  la sensibilité aux matériaux, la géologie, les sciences de la vie ou encore la climatologie ou l’écologie. Une mentalité où les jeunes esprits garderaient leur étonnement et la curiosité au delà de leurs 20 ans est devenu   difficilement abordable dans l'univers tentateur des jeux proposés. Plus l'attention est portée au virtuel, au magique, au mystère, plus les ados s’adonneront dans leur loisir à la fiction, ; livrés à  un fond anti-rationnel; ils s'abandonneront à la culture des gadgets des instruments domestiques. Ces « choses» mystérieuses, manipulées constamment mais au fonctionnement incompréhensible qui marchent en appuyant sur des boutons; la vie est alors un mécanisme non maîtrisé par la pensée rationnelle 

    Alors, quelle instruction scientifique donner maintenant à nos enfants, eux qui vivent dans un univers de commercialisation techniciste sans l'avoir voulu, cherché, compris. Ader n’est pas dépassé par ces enjeux ou décalé par l’époque. Si on laisse l’avion de côté qui a occupé au mieux une petite moitié de sa vie d’inventeur, Ader reste singulièrement moderne et peut-être inspirateur d’une réforme de l’éducation en sciences. La preuve est qu’il a contribué à de nombreux instruments courants de notre vie de tous jours dont nous usons en l’ayant oublié ou sans que nous le sachions. Il a participé à l’épopée du vélo, de l’automobile ; il a développé le téléphone et amélioré les transmissions ; il s’est consacré au rail et a construit un ancêtre de l’avion. Tout ceci fait de lui notre contemporain dans la vie quotidienne. Quelle prescience et quelle avancée si on additionne la totalité de ses innovations ! Sa perspicacité et une clairvoyance à l’épreuve à chaque instant sont ses meilleures créations et par conséquent une piste de réflexion pour l’époque et ses besoins.

    Il proposerait certainement de redonner une valeur centrale au travail manuel, à la propension au bricolage inspiré par le contact avec la matière, avec la nature, avec le concret des énoncés didactiques. Pas suffisant si par hasard  manque la concentration intellectuelle : tout ce qui est  imposé dans la société de l'anodin, du prêt-à-porter superficiel par la « culture ado » des outils fabriqués par des anonymes dans des conditions inconnues d’ailleurs à l’étranger et par des enfants ! L'éducation scientifique est à repenser car elle est abusivement associée à des programmes rigides, à l’inertie des pédagogies scolaires. Il manque des bibliothèques purement scientifiques, des livres d'initiation pour  enfants bricoleurs ou des musées avec des moniteurs expliquant comment manipuler les moteurs ou les procédés bio-chimiques élémentaires. Revenir à des travaux pratiques classiques pour éviter la magie des instruments actionnés règne à la maison et à l'école n’est pas simple si règne l’obscurantisme dans les médias. Une mentalité scientifique ne s’acquiert pas facilement dans les lycées techniques ou professionnels si elle est absente en famille, à l’usine ou dans la société civile.  Le droit à l’erreur doit être constamment reconnu. Le nombre d’essais accordés devraient être illimités, les mauvaises réponses non inhibées, les fausses pistes non systématiquement refusées. On a beau multiplier les institutions éducatives, les orienteurs sont embarrassés du primaire aux Grandes Ecoles parce que la transmission du sens expérimental ne peut être routinier ou pur didactisme. Par exemple en écoles d'ingénieurs, on demande simultanément soumission et émancipation, docilité dans l’apprentissage et la créativité dans la recherche ! L’autonomie est en fait niée. Permettre d'acquérir la confiance en soi de la part de jeunes gens consisterait à leur laisser une liberté de construction de leur cursus scolaire : options, choix des cours, du calendrier, de type de contrôle. Cela octroie l’autonomie dont le savoir dépend.

     C’est pourquoi osons imaginer ce qu’Ader aurait dit aux écoliers s’il les avait visités dans les tournées de lycées que font aujourd’hui parfois des physiciens célèbres.  

     

    « Gamins, Gamines, emparez vous de vos écoles, ces magnifiques locaux vides plus de deux cents jours par an. Revenez-y pendant les congés, en week-end, occupez vos salles bien équipées (par rapport à celles des enfants du Tiers monde) mais hélas sous-employées pour concevoir des loisirs intelligents à votre rythme et selon vos inclinations et modes d’acquisition. Développez-y votre regard, l'esprit d'enquête, la curiosité en commun. Cherchez à savoir, à apprendre hors internet et hors téléphones potables, ennemis mortels de la concentration. Usez modérément de l'ordinateur; feuilletez, lisez encyclopédies atlas, dictionnaires, manuels avec les conseils orientés des adultes si vous le souhaitez. Consommez mais des connaissances ; fuyez la société de consommation. Faites comme moi, enfant. Rêvez et restez réaliste; éveillez-vous à l’avenir, fréquentez les précurseurs que vous choisirez vous-mêmes. Emparez-vous donc de vos écoles pour en faire des lieux de vie, d'ouverture au monde. Les périodes scolaires sont bien trop courtes et formatées. A la maison, vous n’avez ni le temps, ni souvent l’espace ou le silence requis si vous n'êtes pas des privilégiés du logement. Et si vous l'êtes, si vous avez tout l’attirail des manuels, des encyclopédies à votre disposition ; il vous manque la stimulation et la discussion collective, l'émulation du groupe libre. Demandez à vos parents des jeux créatifs, leur manipulation (constructions, miniaturisation, puzzles complexes, carnets de collections). Inventez le concept, à la place du bibliobus, de « labobus » pour faire vos expériences de mécanique simple, pour les travaux pratiques  de votre invention ;  visitez des musées techniques et s’il faut à nouveau observer les oiseaux n’hésitez pas ! En bref, devenez de jeunes savants » ! Voila ce que vous aurait dit Ader.

     

     

    Sources

     

     Citons d’abord le poème de Guillaume Apollinaire (cf la Pléiade p 728) 

     

    Non, tes ailes, Ader, n’étaient pas anonymes,

    Lorsque pour les nommer intervient le grammairien ;

    Forger un mot savant sans rien d’aérien

    Où le lourd hiatus, l’âne qui l’accompagne

    Font ensemble un mot long comme un mot d’Allemagne

    Il fallait un murmure et la voix d’Ariel

    Pour nommer l’instrument qui nous emporte au ciel

    La plaine et la brise, un oiseau dans l’espace

    Et c’est un mot français qui dans nos bouches passe.

     

    L’avion ! L’avion ! Qu’il monte dans les airs

    Qu’il plane sur les monts, qu’il traverse les mers,

    Qu’il aille regarder le soleil comme Icare

    Et que plus loin encore un avion s’égare

    Et trace dans l’éther un éternel sillon

    Mais gardons-lui le nom suave d’avion

    Car du magique mot les cinq lettres habiles

    Eurent cette vertu d’ouvrir les ciels mobiles

     

    Français, qu’avez-vous fait d’Ader l’aérien ?

    Il lui restait un mot, il n’en reste plus rien.

     

    Ecrit  en 1910, en réaction à l’Académie qui choisit à la place d’avion, mot créé par Ader, celui d’ « aéroplane »

     

    J’ai été invité aux manifestations du centenaire, ai écouté, amusé ces passes d’armes et ces échanges mouchetés entre ingénieurs prestigieux de notre aéronautique(grande époque des airbus dans les années 90)  ; j’ai lu  ce qui parut. J’ai usé de sources privées familiales,  documents ou lettres de Cl. Ader. J’ai interrogé les témoins le plus proches avant leur disparition : ma grand-mère Germaine Ader sa nièce – qui jouait pendant les vacances avec Clémence, sa fille - ou ma mère et sa soeur qui habitaient la même rue que lui à Muret. Signalons enfin que C. Ader n’a pas de descendants directs après sa fille restée sans enfants 

     

    Bibliographie

     

    Il y eut  récemment un renouveau des études concernant Cl. Ader.  On recommande :

    Lucien Ariès : « Clément Ader en Lauraguais ; Terre d’essais aéronautiques », ARBRE, éditions, Toulouse, 2011

     

    Raymond Cahisa : « L’aviation d’Ader et des temps héroïques », Albin Michel, 1950

     

    Claude Carlier : « L’affaire Clément Ader ; la vérité rétablie », Perrin, 1990

     
    Gabriel Galvez-Behar « Externalisation et internalisation de la recherche.  Le cas Ader entrepreneur d’inventions »  in De l’atelier au laboratoire,  Yves Bouvier et al. (Sld) Peter Lang ed. ; Bruxelles, 2011 Ce maître de conférences en histoire contemporaine de l’Université de Lille a fait une étude très fouillée à partir de fonds Ader dans plusieurs archives 

     

    Pierre Lissarrague : « Clément Ader , Inventeur d’avion » ;  Privat éditions, 1990

     

    P.Lissarrague « Ader sa vie, son œuvre » in La vie des sciences ; Comptes rendus de l’Académie des sciences ; Tome 7,série n°4-5, 1990

     

    Jean Peneff : «Une biographie d’inventeur ; Clément Ader » ; Actes de la Recherche en sciences sociales, n°108, Juin 1995

     

     

    -Le livre le plus critique envers Ader  est anglais : « Clément Ader, his claims and his place in History » par Charles Gibbs-Smith, Londres, 1968

    La question de la priorité du vol n’est cruciale et déterminante que dans le cas où on accorde une importance injustifiée aux classements entre  chercheurs  dont les antagonismes  interviennent automatiquement dans l’attribution des crédits, des réputations  et des gratifications; attribution déterminant en partie les définitions  de « succès » et  d’échec

     

    -Icare n° 68,1974 , numéro spécial rédigé entièrement par Ch. Dollfus

     

    -Icare , n°134, 1990, numéro spécial « Ader ».  Deux longs articles de Pierre Lissarrague et de Jean Forestier, ingénieur principal.

     

    Sources Annexes

    -Le séminaire de la Villette P. 8 Paris -Nanterre 2001, « Invention et intuition, l’exemple de Clément Ader »

    -Emmanuel Chadeau : « Le rêve et la puissance ; l’avion et son siècle », Fayard, 1996

    .-Institut Cl. Ader de l’Université Paul Sabatier, Toulouse : au sujet des systèmes et procédés mécaniques aéronautiques ; espaces et études des structures

    Les revues techniques ou spéciales comme celles de l’Académie Nationale de l’Air et de l’Espace,« Au temps de Clément Ader ; contribution à la compréhension et à la diffusion de l’œuvre aéronautique de Clément Ader » ; Tecknea ed., Toulouse, 1994 ou  Pégase, ainsi que Icare, publié par le Musée  de  l’air et de l’espace ; ou encore les articles et études du service historique de l’armé de l’Air qui ont traité d’Ader en de nombreuses brochures et dessins. Parallèlement aux magazines scientifiques ou aux revues sportives, telle que l’Equipe magazine ou à la presse quotidienne notamment régionale ( Dépêche du midi) 

     

     

    .

     

     

     

     


     

    [1] J-J Lévy-Leblond,  Impasciences, Bayard éditions, 2000, p104

    [2].Ariès décrit ces initiatives dans le Lauraguais. Les historiens et romanciers anglais, sur cette fièvre qui saisit leur pays   et les campagnes vers 1800 (dont K. Pomeranz) , racontent  le bouleversement dû à  la puissance des moteurs à vapeur  qui décuple les initiatives 

    [3]  Lire les détails dans les biographies de Cahisa, d’ Ariès et de Lissarrague  (cf. bibliographie) .

    [4] Ariès p.103 

    [5] Jean Peneff, Le goût de l’observation, La découverte, 2009

    6 Léotard vainqueur de Toulouse–Caraman, 45 Kms en trois heures ; Ader est troisième à 7 minutes .Le palmarès d’ Ader est dans Lissarague p. 39.  Léotard était  un gymnaste de réputation mondiale ce qui lui valut de s’ exhiber à New York

     

     

    [7]  Gabriel Galvès-Behar  a  documenté  cet aspect

    [8]  Voir Lissarrague p.37

    [9] Ariès, l’universitaire toulousain a consacré un livre (et Lissarrague, plusieurs pages)  à cet avant projet d’aéroplane et  au premier essai de vol à Castelnaudary .  Ariès  connaît  cette région d’où il est originaire et  apparenté aux témoins  qu’il  a retrouvés grace à   des archives privées Clément Ader en Lauraguais ;  terres d’essais aéronautiques ARBRE éditions  2011

    [10]  Lissarrague communication à l’Académie des sciences p.307

    [11] Qu’Ariés a mis en CD peut-être dans l’espoir de susciter une pédagogie par l’exemple. Comment faire naître d’autres vocations correspondant à la tradition expérimentale de la physique ?

    [12] Lissarrague p.49

    [13] Lissarague p 55

    [14]Gabriel Galvez-Behar  Voir Bibliographie

    [15] Site d’Alain Vassel  (page perso.orange.fr ) . Lissarrague révèle des faits inconnus au cours de plusieurs communications dont une à l’académie des Sciences, devant diverses audiences . Lissarrague  est  peut-être un outsider,à  l’instar d’Ader,  au sein de la bourgeoisie parisienne .E n tant que général  d’armée (d’origine française né en Argentine)  il fut promu  à la direction de Musée de l’air et de l’espace. Il a  consacré 15 ans de sa retraite à fouiller les archives éparpillées en France, à retracer  la vie d’Ader, retrouver sa famille. Il en connaissait cent fois plus qu’un quelconque parent, ami ou spécialiste

    [16] P. Lissarrague

    [17] R. Cahusa est prolixe sur l’atelier et son personnel. Ses descriptions sont extrêmement détaillées

    [18]. Voir le livre de Peter Allmond, fils d’un officier de la RAF . Ce correspondant de guerre a fait plusieurs missions de combat ; et 33 ans de journalisme aéronautique. Première photo d’un aéroplane Le Bris en France en 1868 qui ne vola jamais mais donna l’idée des ailes d’oiseau  

    [19] Voir R. Cahisa, p. 50 et suivantes

    [20] H. Becker dit dans « Commet parler de la société ? » (La découverte, 2009)  que la notation en musique , les styles en art, la présentation  statistique , les diverses définitions  algébriques ont en commun  d’avoir été institutionnalisés un peu par hasard alors que d’autres modes de  représentation contemporains aussi utilitaires  furent des échecs

    [21] daté du 15-10- 1990 


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