17/02/2024
Les malades des urgences, pour qu'il soit épuisé après un certain succès, doit bien représenter un phénomène étrange et différent de l'Hôpital en urgence qui, lui aussi, a eu son succès sans être réédité. J'en vois la raison dans le fait que j'ai touché un point délicat : la rencontre des classes sociales, la police ou autre institution présente aux urgences, et le sous-entendu qu'il implique de pathologies, de problèmes sociaux, de familles éclatées, de disputes de voisinage, et d'autres événements banals et courants mais qui se multiplient aujourd'hui puisque, selon les informations télé que j'ai, tout le monde a son revolver, tout le monde se tire dessus, personne n'obéit... tout par à vau-l'eau.
Si je comprends bien, et si j'interprète les faits divers qui occupent l'essentiel des informations, pour moi c'est évidemment un choc, un événement, un changement de monde. C'était donc ça le succès des malades aux urgences. Je n'avais pas soupçonné l'ampleur des révolutions internes qui se préparaient dans notre société, dans les familles, dans les écoles, dans la rue, et dans les réunions publiques. On vient de passer un virage et je suis curieux d'en voir la suite car je ne l'avais pas anticipé.
Le succès d'Ader, lui aussi réédité, me surprend d'autant plus que je n'en vois pas les raisons immédiates (curiosité, goût sciences). Et je suis heureux pour mes parents, ma grand-mère, qui est la nièce de Clément Ader et qui s'appelait Germaine Ader, qui m'a souvent parlé de lui comme d'un homme qui, politiquement et scientifiquement, anticipait les situations complexes. Je suis content que l'éditrice, Madame Delaporte, ait décidé de ressortir ce livre. Je la remercie au nom de la famille Ader.
Une idée pour comprendre : j'ai touché les marginaux, les outsiders, ceux qui n'ont pas fait une carrière, qui n'avait pas prévu d'écrire, ceux qui avaient fait d'autres études que littéraires ou juridiques. C'est ainsi que j'interprète aussi ma propre trajectoire : pas prévu d'être juriste, d'être économiste ou sociologue, d'être historien, mais j'étais parti pour faire une carrière scientifique, maths et physiques, au Lycée Pierre de Fermat à Toulouse. En visant les classes préparatoires à ces grandes Écoles, j'ai compris, au bout d'un an ou deux, que je n'étais pas à la hauteur. Droit et Lettres comme études supérieures ont alors fait le remplacement. De toute façon, il fallait faire durer au maximum les études, jusqu'à 25-26 ans, pour ne pas partir tout de suite en Algérie, tuer des enfants et torturer des adultes. Tout ce que me racontaient mes camarades de mon village – Cadours – quand ils rentraient à 22 ans complètement meurtris par le sang qu'ils avaient sur les mains. Tout ça est du passé, mais c'est le miens et il pèse encore dans ma tête.
Toute ma vie en a été marquée puis qu’avec ma femme, devenue coopérante à l'Armistice et à la paix en Algérie, nous avons enseigné là-bas avant de décider d'adopter un petit arabe orphelin puis d'avoir des enfants naturels. C'est pourquoi nous avons demandé aux services sociaux algériens un orphelin. Ils nous l'ont offert tout de suite à condition qu'il ne sorte pas d'Algérie puisqu'il était né musulman. Évidemment, ma femme et moi avons refusé d'adopter un enfant pour lui dire un jour « ciao, on te laisse là ».
La solution a été de trouvée à Toulouse, dans les services sociaux, un orphelinat avec des enfants abandonnés pour en adopter un symboliquement. Effectivement, cette étrange cérémonie se passe dans une salle où tous les enfants sont parqués dans de petites boites, et des parents potentiels passent et font leur marché. Pour nous, un petit arabe très frisé, très beau, nous a plu. Et la directrice des services sociaux a sauté sur l'occasion, « celui-là, personne n'en veut, il est d'origine arabe ! ». D'ailleurs, ce garçons qu'on a appelé Y, ne voulait plus nous quitter le premier jour, alors qu'il fallait faire les papiers et revenir. Depuis, nous avons, avec lui, un fils admirable. Un fils aux nombreuses qualités et qui est notre fierté. Bien entendu, deux ans après, on a décidé d'avoir des enfants naturels. Et neuf mois après, une petite fille nous est née : elle s'appelle C. Pour ma femme et moi, ces deux enfants sont adorables, respectueux, aimants, et nous soutenant dans notre vieillesse.
Donc à la fin, l'Algérie nous a donné l'occasion de comprendre la vie. La facilité avec lesquels les malheurs les plus atroces arrivent. Et une vision du monde tout-à-fait différente... Nous avons visité une partie de l'Afrique, de l'Europe, et passés en famille une année aux États-Unis. Toutes ces universités que j'ai traversé, et qui m'ont embauché, ont été des abris et des centres de réflexion qui m'ont profondément enrichis. Donc je peux fermer la porte et dire, sans le savoir, que j'ai quand même réussi quelque chose – y compris ces douze apôtres, qui sont ces douze livres que j'ai écrit, d'origine, de sujet, de forme et de contenu tout-à-fait différents et informels.
Voilà un bref contre-rendu d'un vieil auteur qui s'est enfermé, là-haut, pendant vingt ans pour réfléchir, et qui vient de redescendre à la pleine obscurité d'Aix-en-Provence.