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Migrants, métis, batards

        Les trois catégories favorites de mon enseignement de la sociologie pratique par la présence sur les lieux, la connaissance de l'intérieur, et l'intérêt porté à la double culture d'un individu, sont les bons conseils pour devenir sociologue.

             Ces trois catégories qui se réunissent dans le parcours d'un jeune, je les ai trouvées dans mes facs, chez les étudiants étrangers, les étudiants déracinés ou les héritiers d'une double ou triple culture familiale.

Ceux que j'ai appelés les « bâtards », les « métis », les « migrants » étaient des jeunes gens, près du déracinement, du dédoublement originel, de la culture croisée. Ce sont eux qui furent mes meilleurs auditeurs et mes meilleurs réalisateurs de ce que j'enseignais.

Donc, le bâtard, le métis, et forcément le migrant, sont le terrain idéal pour répandre une sociologie par observation participante.

Par exemple, ceux qui m'ont compris et suivi tout de suite étaient surtout des Nord Africains, à Alger Rachid Bezine, Djamel Guerid, suivis peu après par l'Algérien à Nantes Mohamed Gahlimi, et évidemment, à Aix, le Marocain Mustafa El Miri. Ils furent tous mes complices, me comprenant à demi-mots, et j'ai eu la chance de les rencontrer, de les suivre ensuite dans leur vie. Pour que l'Afrique du Nord soit complète, il me manquait un Tunisien : peut-être Yacine, bientôt. Moi aussi étant le fruit d'une triple culture, je me suis senti bâtard ou métis : ma culture slave, ma culture de gascon, ma culture de voyageur avec mon oncle colombien, et puis plus tard avec ma femme lors de notre exil professionnel à Chicago, surtout pour observer l'enseignement de l'observation et les conseils du professeur Becker ou d'autres qui m'ont permis d'assister à leurs cours et entendre les conseils qu'ils donnaient à chacun des étudiants.

Mis à part ces étudiants étrangers, j'ai eu quelques étudiants français, des Blancs, des Tradis ou des révoltés qui furent également d'excellents étudiants, plus tard d'excellents enseignants et chercheurs. A Nantes j'ai eu comme élève Philippe Masson, d'autres comme Daniel Bizeul, Marc Suteau. J'ai vu rapidement que le meilleur de cette génération serait Masson, il a écrit 3 grands livres dont l'un sur faire des observations qui sont de la hauteur des grands livres américains.

Bien entendu, je note Christophe Brochier, Christophe Andreo, et Cedric Tolley.

J'ai donc appris jeune « à voir » sans juger, à confronter à moi ces trois échelles morales. Et il est définitivement plus facile de devenir sociologue quand on s'est déjà dédoublé, détriplé, quand on a connu l'exil ou qu'on est issu de mariages mixtes.

Par conséquent, je n'ai eu aucun mal à m'introduire en sociologie, puisque je la faisais intuitivement depuis l'enfance et que le hasard historique m'a fait rencontrer cette discipline.

J'étais fait pour devenir un mathématicien jusqu'à la Fac de science, mais j'ai vu rapidement que je ne faisais pas le poids et j'ai abandonné les grandes écoles pour me rabattre sur Science Po ou le droit.

Puis je n'ai eu aucun mal en tant que prof nommé par hasard, en tant que soldat à la faculté des lettres d'Alger, à me couler dans le costume de l'étranger ou du bâtard.

Mais ceci m'a permis de construire ma propre sociologie et je fus enthousiaste quand j'ai rencontré les Américains chez eux, trouvant des similitudes et des accords sans les avoir lus.

A Chicago, où j'ai passé un an, Becker m'a montré ce chemin, ainsi que Everett Hughes et Eliot Freidson. Ils furent de mon avis pour me conseiller et tirer profit des handicaps que j'avais eus dans ma formation d'autodidacte. Je veux dire ignorance totale de la sociologie, manque total d'intérêt, aucune lecture, simplement instrument pour, après des études supérieures, licence et diplôme de droit et de Science Po, continuer deux ans de plus la Fac et atteindre la fin de ma dispense de rejoindre l'armée avant 25 ans. Donc, c'est par pur opportunisme de maintien de mon sursis étudiant que j'ai fait à 25 ans, par accident, de la sociologie pour laquelle nous, diplômés de science ou de droit et Sciences Po, n'avions aucun intérêt, aucun respect pour cette discipline bavarde et creuse.

C'est pour ça que je suis allé regarder Becker dans ses cours à Chicago, pour savoir comment enseigner une discipline aussi vide, aussi creuse, aussi bavarde et donc inintéressante. En écoutant Becker en cours - dans une cave à la Fac de Chicago - en découvrant tous ces trucs pour accrocher les étudiants, j'ai saisi que la seule chose qu'un enseignant pouvait dire à ses étudiants c'est : enseignez-vous à vous-même, ne tenez pas compte des conseils formels et pratiques, mais inventez toujours. J'ai déjà raconté ça dans mon livre Le goût de l'observation ou dans l'entretien que l'université de Lausanne m'a demandé : « Pour une sociologie curieuse, libre et tenace : entretien avec Jean Peneff » réalisé par Morgane Kuehni et Michaël Meyer paru dans la revue Camboui en 2020.

Par conséquent, la double culture et la double origine m'ont accordé le double regard et le recul contre la vision naturelle. Et j'ai senti très vite en tant que professeur, ce que je n'aurai jamais imaginé puisque c'est l'armée qui me mit en tant que soldat assistant à la faculté d'Alger en 1962, que je serai un jour sociologue et que je pourrai vivre de ça.

Si je peux donner quelques conseils aux jeunes gens, tirez d'un défaut un avantage, tirez d'une malchance un succès.

Je remercie donc mes étudiants migrants, bâtards, métis, étrangers, de me rejoindre dans la culture du double regard, de la culture multinationale et de nourrir ou faire naître « le goût de l'observation » que j'ai pu enseigner et concrétiser dans un livre paru aux éditions de La Découverte il y a 10 ans. Et aujourd’hui j'y ajouterai le goût de l'enseignement de l'observation.

La sociologie française est pauvre en double regard, en triple point de vue, en comparaison de culture.

Dans ce livre (et dans un autre sur Becker) j'ai raconté que cette formule d'enseignement était déjà appliqué à Chicago (j'ai suivi son cours pendant 6 mois) et j'ai su comment il fallait enseigner la sociologie, et surtout comment il ne fallait pas l'enseigner.

Donc, dans Le goût de l'observation, il y a une mixture de tout, mais surtout, une forte critique de l'enseignement en France de cette pratique, une critique de tradition sociologique française et la dénonciation implicite de l'origine sociale de la sociologie française.

Puis je suis allé plus loin avec des livres comme La France malade de ses médecins (2005), Maintenant le règne des banquiers va commencer (2010) ou des livres sur les sciences et les travaux des ingénieurs comme celui portant sur l'inventeur de l'avion qui est un parent de ma mère, sa nièce : Clément Ader, un ingénieur toulousain (2020).

Ainsi, ces migrants, ces bâtards, ces enfants mixtes, sont forts de deux ou trois culturels qui sont les conditions nécessaires pour regarder le monde en tant que sociologue.

Mais a sociologie française est pauvre de ces regards de métis ou de migrants alors qu'ils portent en eux des richesses inter continentales de parcours sociaux et ont acquis sans le savoir le relativisme culturel obligatoire pour prétendre faire de la sociologie.

Celle-ci a été décriée comme spontanée, comme peu cultivée, comme non philosophique et sans théorie.

Donc, jeunes gens qui commencez des études : choisissez votre camp. Je termine ces rappels de la double vision, des doubles valeurs, du relativisme, et je les destine à tous les jeunes gens qui voudront construire leur propre sociologie. Et je veux insister sur le fait que la sociologie ne peut pas s'enseigner, ne peut pas être une discipline académique, et ne peut pas être un cursus universitaire. Elle est une façon de vivre, un mode d'enseignement par soi-même : lire, voyager, observer les autres et surtout observer les enseignants de sociologie, à la Fac car c'est instructif de regarder les professeurs tentés de donner un sens à leur enseignement.

Alors jeunes gens, ne passez pas des heures sur votre livre noir, ce petit miroir que vous tenez à la main et collez à votre oreille, ne passez pas des heures avec cet étrange instrument de propagande qu'on vous a fourni à la naissance. Regardez intensément les autres, les mains dans les poches et les yeux grands ouverts. « Bonne chance ».

Inch'Allah.



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