L’ermite et l’euro de foot
Candide : Alors vous avez vu la victoire sur l’Allemagne. La première fois qu’on les bat en tournoi officiel depuis 1958 !
-L’ermite : Oui je sais ; j’y étais
-Candide :comment ça ?
-Oui la grande épopée de Suède, la grande équipe, je l’ai suivie à la télévision. C’était les débuts de retransmissions. La télé existait à peine ; on voyait les matches en noir sur gris, des images tremblotantes et floues...A la coupe du monde 1958 ; un formidable match pour la troisième place contre l’Allemagne qu’on a écrasée :4 à 1 ; après avoir été battu par le Brésil en demi, à 10 contre 11 (Jonquet demi centre fracture de la jambe ; on ne remplaçait pas à l’époque c’était injuste) : pourtant on avait ouvert le score contre le Brésil !Une magnifique époque ; Just Fontaine et ses pointes c’était Giroud ; Griezman le félin c’était notre Kopa ; Payet ? Alors nous, on avait le pied gauche de Piantoni. Ce fut inoubliable : les salles du fond des bistrots étaient pleines (presque personne n‘avait la télé chez soi). le petit écran suspendu au plafond ; blafard ; on était dans la découverte du direct en image .On avait jamais vu ça en vrai :Pour nous qui découvrions la télz : une révolution !
-Candide : Comment vous ! vous vous intéressiez au foot ?
- L’ermite Et comment ! Oui j’avais 18 ans et déjà quelques matchs en équipe première. Savez vous que j’ai joué jusqu’à 40 ans dans trois clubs différents : Cadours (31) le TUC (Toulouse) et la Bernerie en Retz (44). Les villes où j’ai habité : la banlieue, Toulouse, Nantes. Et j’ai remis ça, il y a 10 ans : j’ai repris ma licence et ressorti me crampons
-Où ?
-L’ermite : A St martin d’Uriage, pas loin des montagnes où vous me voyez : une équipe de vétérans-Loisirs, un groupe de copains, on joue entre nous toutes les semaines ou contre d’autres équipes du club, et quelques tournois. Une ambiance très sympathique ce club, ouvert à tous (même aux femmes maintenant !). On chambre, on rigole mais quand on a enfilé la chasuble, on joue à fond, D’ailleurs ils m’ont fait l’honneur d’un article dans le Dauphiné Libéré l’an dernier . Je suis le licencié le plus âgé de la ligue Rhône –Alpes. Quelle fierté!!
-Candide : Vous un intello pur et dur jouer comme un gamin !! Pourquoi ?
- Je n’ai cessé de jouer tous les dimanches. Équilibre indispensable pour un métier d’individualiste, un prof, un chercheur que le métier isole du monde !! La nécessité du groupe, principe de vie sociale dans les professions les plus solitaires : La modestie quant à l’égocentrisme. On gagne à 11 ou on perd ensemble. On est bon si le groupe est bon et inversement, mauvais si le groupe se désunit. Donc remise à plat de la vanité de l’intellectuel. Mais j’ai appris plus que ça : un creuset de races, de classes, de niveaux scolaires ou de métiers. Des médecins côtoient des ouvriers, des vendeurs, leurs cadres, des enseignants et des petits personnels ou commerçants etc... Quel mélange social ! je n’ai pas vu ça ailleurs ;ça n’abolit pas toutes barrières, mais ça les suspend 90 minutes ; un moment, la hiérarchie est battue en brèche, la distance économique, et aussi la couleur . J’ai joué avec des Arabes (pendant la guerre d’Algérie à Toulouse : pas simple !), des Noirs, de nombreux Espagnols ou Portugais, justement, des réfugiés dans nos villages ; comme des Italiens antifascistes ! Belle cohabitation, extraordinaire communion du village ou du quartier urbain avec son équipe. La communauté remise à l’honneur, de même que l’altruisme, un après midi de chaque semaine : que des bénéfices !Un intellectuel devrait avoir cette pratique obligatoire dans son cursus, de peur d’être coupé du « peuple » et de la vie ordinaire. Alors oui ! Je suis fan de foot, et ce soir, je ne vais pas manquer le match. Que le meilleur (et le plus chanceux) gagne !